Titre : Histoire de se détendre
Genre : K+
Auteur : Heughae
Petite précision : Je ne sais pas si le terme est très utilisé en dehors de la navigation, alors dans le doute : un optimist est un petit bateau à voile en plastique, en général pour les débutants (les petits gabarits). Avec une forme de coquille de noix :D.

Enjoy it***


Histoire de se détendre

Les embruns qui se mêlent au vent, les cris aigres des oiseaux, cette odeur de coquillages et d'algues séchées, cette masse mouvante et instable, juste en dessous de moi…

- Tu nous fais un petit sourire ?

Bien sûr, je sais depuis longtemps que Junsu aime la plage, mais là… Non content d'avoir réussi à m'y traîner pour une petite promenade, il s'était mis en tête d'essayer le vieil optimist décrépi qui croupissait sur la plage depuis deux bons siècles, et d'aller faire un tour dans la baie « en amoureux ». Et face à ma remarque tout à fait sensée, « On ne sait pas en faire », il avait affirmé aussi stupidement que catégoriquement : « C'est l'occasion d'apprendre ! » Riche idée. Coincé entre la vieille coque et la voile miteuse, emmêlé dans un tas de cordage au milieu des poulies, séparé de la mer par cette seule carapace de plastique, il me dévisage, complètement hilare. Je préfère ne pas savoir la tête que je fais, je me ferais peur. L'odeur de poisson est partout, je la sens presque rentrer en moi par tous les pores de ma peau.

- Impossible, avec toute cette eau.

Je grimace. Comme si ça ne suffisait pas, le vent qui se lève m'envoie tout en pleine face, c'est salé et glacé, je ne sais pas ce qui me retient de simplement pousser la barre pour un retour à terre sans histoires.

- Ah oui, c'est vrai que t'as un problème avec l'eau.

Je le regarde, un peu sceptique, entre deux éclaboussures. Il a ce petit regard provocateur qui m'irrite tant. Un problème avec l'eau ? Il fait sans doute allusion à notre petite beuverie de hier soir, avec Jaejoong, et à notre courte nuit dans le salon au milieu des bouteilles vides. Quelle fripouille. J'aimerais bien lui rétorquer une de ces piques dont j'ai le secret, cependant quelque chose de sensiblement plus urgent me coupe dans mon élan :

- Je rêve ou le vent monte ?

Et il sourit, comme un imbécile heureux, avec sa frimousse de gamin en cavale…

- Reviens vers la plage, alors.

On dirait que son cerveau se décide enfin à fonctionner. Je tourne la barre, soulagé, caressant l'espoir insensé de pouvoir un jour remettre le pied à terre. Pourtant, il faut se rendre à l'évidence : le bateau n'avance plus. Voire, il recule. Je grogne ma frustration :

- Règle ta voile !

Il s'emmêle encore plus dans les cordages, tire et lâche tout ce qu'il trouve, souffle un moment sur la voile, et finit par remarquer :

- J'avais pas vu, mais je crois qu'on a le vent dans le nez.

Pour un peu, j'en aurais pleuré.

- Il avait pas vu…

Je marmonne, agacé, je me demande si je le mets à l'eau de suite ou si j'attends au moins d'être au large. La plage nous nargue, inaccessible, et le reste de la baie découpe des falaises ou des rochers pleins d'oursins. Il n'y a plus qu'à espérer que notre vieille barque en plastique supporte une collision avec autre chose que du sable…

- On a qu'à aller vers là-bas, non ?

De toute façon, il faut avouer qu'on n'a pas vraiment le choix. Je pousse la barre vers la direction que montre autoritairement son doigt. Je le vois gigoter, légèrement en contrebas. Le bateau reprend de la vitesse, et bien trop à mon goût. Junsu me regarde, avec des yeux ravis.

- Je crois que j'ai pigé le truc.

- Rappelle-moi de t'étriper, quand on sera sur la plage.

Son éclat de rire couvre à peine le vent qui ne se calme pas, il sait que j'ai peur et ça le rend plus heureux encore. Un nouvel aspect à la situation m'oblige à rafraîchir son instant de pur bonheur :

- On penche.

- De quoi ?

- Je te dis que ça penche !

Il observe, le nez juste au-dessus de la coque. A chaque nouvelle rafale, la pression sur la voile bouscule la ligne d'horizon, et le plancher n'en fait plus qu'à sa tête. Même la barre me donne l'impression de conduire à ma place, je suis obligé de forcer sans cesse pour maintenir le cap.

- Ah oui.

Je crois voir une légère ombre sur son sourire radieux. Au lieu de me faire plaisir, cela ne fait que redoubler ma peur, à croire que je préférais voyager avec un inconscient pour éviter de comprendre à quel point nous étions mal en point.

- Et si tu lâches la barre ?

- T'es mignon, mais ça nous fait partir vers le large. Relâche plutôt ta voile.

- C'est-à -dire ?

J'oubliais que depuis le début, il tire toutes les cordes à sa portée sans même savoir à quoi elles sont accrochées. Sur le côté gauche, la mer est à deux doigts de s'inviter, et chaque rafale rapproche doucement le moment où elle pourra se le permettre. Même avant le pire de nos concerts, je n'ai jamais été aussi crispé. Je lui crie :

- Mais lâche tout !

Les deux creux de son front apparaissent. Peut-être parce que je lui fais peur, il ne fait que se recroqueviller au fond de la coque, sans rien lâcher, sans rien changer, et j'entends en-dessous du vent :

- Je suis sûr que c'est dangereux !

Je suis bien loin de l'écouter. Nous avançons de plus en plus vite vers les rochers, et les sifflements se font plus intenses, plus vicieux. L'eau qui nous asperge m'empêche d'évaluer la distance, la barre qui résiste épuise mon bras. La peur me fait mal au ventre, à présent, et bien que trempé, j'ai la gorge sèche d'impuissance.

- Yoochun !

Les deux mains sur le bord, il s'est déplacé du côté droit, pour tenter vainement de rétablir l'équilibre. Un coup de vent, bien plus fort que les autres, nous fait pencher violemment. En voyant l'eau si près, si sombre, en me sentant attiré vers elle, je lâche la barre d'un coup.

A une vitesse incroyable, le bateau vire à droite, de toutes ses forces. Avant même de comprendre, je me sens projeté. Le liquide glacé m'emprisonne, comme une victoire. Le choc avec l'eau m'empêche quelques secondes de réaliser, ou de remonter. Je parviens à la surface en toussant, crachotant, à moitié noyé par les embruns qui se détachent de chaque vaguelette. Je retiens pourtant mon souffle. Le vieux bateau tangue, retourné, et n'offre plus que le dessous de sa coque à l'air. Je comprends rapidement : la violence du virage nous a fait chavirer, ce qui explique sans doute la distance entre lui et moi. Le temps se suspend. Il n'y a que le ciel, la mer, cette coque blanche qui se détache. Aucune trace de Junsu. Nulle part.

Je crie comme un damné son nom, le répète, le prolonge, le scande. Ma nage saccadée vers le bateau me rapproche d'une réalité qui me broie les tempes. Junsu ne réapparaît pas.

L'eau glacée m'enserre les cuisses, comme pour me retenir en elle. Je me souviens que Junsu déteste l'eau froide, et met du temps à s'y habituer. Je me souviens de sa nage fluide, qui découpe la surface, de ses petits pieds qui battent les remous, de son rire bref lorsque l'onde glisse contre sa peau. De ses jeux avec les vagues. Comment pourrait-il s'être noyé ?

Je m'accroche à la coque, éreinté et terrorisé, le souffle me manque pour l'appeler. Qu'importe, je reprends ma nage d'éperdu, tremblant dans l'eau d'avril.

De l'autre côté du bateau, accroché à la coque, un jeune homme regarde la mer. Un sursaut, à peine un soubresaut, et je me saisis de sa main avec toute la force qui me reste.

- Junsu !

Ma voix se saccade un peu. Pour avoir trop crié, ma gorge me brûle, pour avoir trop prié, je me sens vide et revivre.

- Yoochun, tu te noyais ?

Il sourit. Enfin, après m'avoir dévisagé sous toutes les coutures, après avoir remarqué ma pâleur et mes mâchoires serrées, il ne sourit plus, il est carrément mort de rire. Sa réalité est tellement loin de la mienne que j'en reste incrédule.

- Tu n'as pas l'air d'apprécier les bains forcés ! D'accord, elle aurait pu être un peu plus chaude, mais…

Je le fais taire d'une voix rude :

- Mais enfin, Junsu, tu ne te rends pas compte…

Et lui d'un doigt malicieux :

- Du vol plané qu'on vient de faire ? C'était énorme, non ? Se prendre au sérieux, Park Yoochun, c'est mauvais pour les nerfs.

Etrangement, je ne trouve rien à répondre. Peut-être à cause de l'envie débordante que j'ai de l'assommer, juste pour lui faire comprendre l'état réel de mes nerfs. Moi qui priais deux secondes plus tôt pour qu'il ne se soit pas noyé, à cet instant-là, je l'aurais fait moi-même. Il examine les alentours, et le chemin le plus court jusqu'au rivage, sans se détacher de sa mine réjouie, et me lance de temps en temps des petites œillades moqueuses que j'essaie d'ignorer superbement. Il ne réalise sans doute pas tous les efforts que j'ai fait sur moi-même pour en arriver là, puisqu'il continue à me provoquer :

- Tu t'es remis de ta frayeur, 'Chunette ? Je pense qu'on peut nager par ici.

C'en est trop. Je me jette sur lui, avec un petit rire mesquin, d'un coup de coude je lui fais lâcher prise. De toute ma hauteur, je m'appuie sur ses épaules, et c'est avec une certaine satisfaction que je le vois disparaître sous l'eau. Il réapparaît toussotant, ronchonnant.

- J'ai bu la tasse…

Je l'embrasse. C'est dégueulasse, entre le sel et le goût léger d'algue, pourtant j'oublie instantanément mes nerfs, me laisse aller au contact de sa main qui se balade sur ma nuque, le long de mon épaule, s'enroule dans mes cheveux, de sa langue malicieuse qui joue avec la mienne. Je suis trop absorbé pour me souvenir que Junsu est loin d'être un ange. Quelle idée. J'ai à peine le temps de soupirer de plaisir : il m'entraîne sous l'eau, et sa langue est rapidement remplacée par celle, froide et cruelle, de la mer. La bataille dure un moment, entre nous trois, ce genre de jeu oublié qui ne reprends de la saveur que lorsqu'on le rencontre par surprise. Le rire de Junsu fuse (quand ce n'est pas un gargouillis dans l'eau), et la mer semble se réchauffer progressivement. Ce n'est qu'haletants, et riants, que nous nous retrouvons l'un contre l'autre à essayer encore de flotter. La paix se signe d'un rapide baiser.

- Junsu, où est passé le petit bateau ?

On le cherche du regard : profitant de notre inattention et des courants de la baie, il a dérivé jusqu'aux rochers, et s'est posé tranquillement à terre.

- C'est marrant, ça. On pourrait se laisser emporter, nous aussi. Il doit lire sur mon visage les dimensions estimées de ses bêtises, puisqu'il ajoute prudemment : Non ?

- Non. S'il-te-plait, pour une fois, tu nages et tu te tais.

Comme il est déjà en planche, en attendant la fameuse dérive, il n'entend rien à mes protestations. Ses cheveux flottent autour de lui, comme une méduse, il embrasse le ciel du regard et ses mains enlacent la mer. Comme d'habitude, je râle tout seul.
Un peu jaloux – mais de quoi ? - j'attrape ses doigts et me laisse aller, moi aussi, à la caresse de la mer dans mon dos et du ciel sur ma poitrine.

Sur la plage, nous retrouvons nos affaires, mais rien qui ne puisse nous sécher où nous permettre de nous changer. Le vent glousse toujours, autour de nous, colle nos chemises à nos peaux et justifie nos regards enflammés. Junsu sautille entre les roches, pour parvenir à l'optimist et le remettre à l'endroit. J'ai cinq appels manqués de Jaejoong, je le rappelle en serrant les fesses.

- Bon sang, vous vous souvenez qu'on a répétition ? Tu es avec Junsu ?

- Oui…

- Tu as une petite voix, il s'est passé quelque chose ?

- Pas vraiment. Il a essayé de me noyer pendant une soi-disant ballade en barque.

Je l'observe qui revient vers moi en faisant voleter le sable, il se doute de mon interlocuteur et rigole de plus belle. Entre le vent et lui, entendre Jaejoong devient périlleux.

- J'ai un peu de mal à te suivre. Vous êtes à la plage, c'est ça ? Tu t'es laissé embarquer par Junsu.

- Voilà.

- C'est malin.

Junsu s'est rapproché, mort de rire, il colle sa joue contre la mienne et s'exclame dans mon téléphone :

- C'était juste histoire de se détendre !

Cette fois, pour de bon, je l'étripe.