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Laïa allait sûrement se raviser. Son opinion sur les «mutants » se sentait bousculée par cet homme. C'était la première fois qu'elle en voyait en action. Elle était fascinée. Il possédait une agilité incroyable et même après des dizaines de balles dans le corps, il continuait à se mouvoir comme si de rien n'était. Elle ne ressentait aucune compassion pour les hommes qui se faisaient abattre comme des animaux d'abattoir. Le tatouage de vierge qu'elle avait aperçu sur une épaule nue lui indiqua qu'il s'agissait de trafiquants d'armes.

Elle fouilla dans une pile de magasines sur la table basse pour retrouver la tablette qu'elle avait tiré à un gamin dans la rue. Il l'avait cherché, faire des dizaines de selfies n'allait sûrement pas le rendre plus intelligent. C'était pour la bonne cause ! Après de courtes recherches, elle trouva ce qu'elle cherchait.

- Deadpool…

Elle s'assit sur le rebord de la fenêtre pour voir où en était ce fameux « Deadpool ». Il venait de terminer son ménage. D'un mouvement sec du bras il enleva l'excédent de sang sur la lame de son katana et rangea de la main gauche son arme automatique dans le holster de sa cuisse. Ce qu'il ne vit pas, c'est que l'un des hommes à terre allait l'emmener avec lui. Un bruit métallique le fit se retourner mais il était trop tard. L'explosion de la grenade le projeta à quelques mètres de là.

Laïa s'était cachée derrière le mur, elle avait eu peur des potentielles projections. Elle osa à nouveau jeter un regard au dehors. Le cœur battant, elle contempla la boucherie. Du sang, des morceaux de corps par endroits et lui… Il ne restait plus que le haut de son corps. Il avait perdu ses jambes dans l'explosion. Laïa fronça des sourcils et avala sa salive. Si Deadpool pouvait se soigner instantanément de blessures par balles alors peut-être qu'il… C'était insensé. N'écoutant pas sa raison, elle enfila ses bottines, arracha le drap de son lit et courra en bas de l'immeuble. La nuit était tombée, elle espérait que personne ne la reconnaitrait.

Il était devant elle, son estomac se serra. Elle ne voulait pas se l'avouer mais elle était impressionnée par le tableau. Elle évita tant bien que mal les corps au sol pour atteindre le « blessé ». Elle étendit le drap près du demi-cadavre et le tira dessus. Il était hors de question qu'elle laisse une trainée de sang derrière elle.

- Qu'est-ce que tu fais Laïa ? Laisse-le ici ! Tu es folle ou quoi ?

Elle se murmurait à elle-même pour se rassurer, ce qu'elle était en train de faire n'avait pas de sens. Après avoir recouvert le torse de plusieurs tours de drap, elle essaya de faire passer l'un des bras de l'homme derrière son épaule quand soudain la main lui attrapa le poignet. Elle ne put retenir un cri, cette « chose » était vivante. Elle réussit à se dégager et se releva. Effrayée, elle sentit un frisson la parcourir. Elle s'attendait à quoi ? Bien sûr qu'il était vivant ! Elle allait commencer à faire les mille pas mais se ravisa.

- Inspire, expire.

Quitte à se mettre dans la merde, autant y sauter à pieds joints. Elle attrapa le torse et rassembla toutes ses forces pour le soulever. Elle avait pris l'habitude avec le travail de soulever de lourdes charges. Ce n'est qu'en arrivant face aux escaliers qu'elle se rendit compte de l'étendue de la corvée qui l'attendait. Elle serrait le torse contre elle, il lui rappela ces coussins japonais pour fille célibataire en manque de tendresse, en plus glauque peut-être. Cette pensée la fit sourire.

Laïa fit une pause à mi-chemin des trois étages à monter. Elle était essoufflée. Il devait bien faire minimum 45kg, quasiment son poids à elle en fait. Elle regarda au-dessus d'elle et soupira. Encore un effort, et tant pis pour lui, elle allait le trainer sur les dernières marches.

- Enfin !

Elle referma la porte derrière elle et regarda le torse inanimé à ses pieds. Il lui fallait sûrement un moment avant de récupérer. Elle posa les katanas sur le côté et le hissa sur le canapé. Elle constata avec surprise qu'il n'y avait quasiment pas de sang sur le drap. Mon dieu qu'il cicatrisait vite !

Un nouvel élément l'interpella : sa propre odeur et sa peau collante.

- Je ferai mieux de prendre une douche.

Elle se tourna vers Deadpool une dernière fois se demandant si elle devait au moins lui enlever son masque puis haussa des épaules avant de s'enfermer dans la salle de bain. En un instant ses vêtements se retrouvèrent à terre. Elle constata que la gifle que lui avait donnée le connard de ce matin avait fait enfler légèrement sa joue. Elle détacha sa longue queue de cheval et une cascade de cheveux noirs tombèrent dans son dos jusqu'au creux de ses reins. Laïa était ce qu'on pouvait appeler une jolie fille. La taille fille, une poitrine modeste mais bien présente et surtout, un visage mutin capable d'interpeler n'importe quel interlocuteur avec ses yeux d'un noir profond. Elle devait s'estimer heureuse qu'on ne l'ait pas obligé à faire le tapin sur les trottoirs de la ville. Du moins, pas encore.

La jeune femme se glissa sous l'eau avec délectation, elle l'avait amplement mérité. Cette journée n'avait pas été de tout repos. Elle finit par s'asseoir à même le sol de la baignoire et laissa le jet lui vider l'esprit. Ses yeux se fermèrent naturellement. Combien de temps elle était restée dans cette position, elle n'aurait pas pu le dire. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait remonté une moitié de corps dans son propre appartement. D'un geste automatique elle étala le savon liquide sur sa peau basanée. Sa main s'arrêta un moment sur son épaule orné d'une toile d'araignée. Elle était prisonnière d'un système bien plus grand qu'elle et elle ne pourrait sûrement jamais s'en délivrer. Une dizaine de minutes plus tard, elle sortit de sa salle de bain, nue. Elle ne prenait jamais de vêtements en avance, une mauvaise habitude.

En passant dans le couloir, elle jeta un coup d'œil furtif au corps sur le canapé, il semblait y avoir des… appendices sortant du torse de l'homme. Avant d'aller voir de plus près, elle fila s'habiller dans sa chambre. Tout y était en désordre. Elle fouilla d'abord dans une pile de vêtements propres et en tira un boxer noir et un soutien-gorge assorti sans bretelles. Elle s'arrêta un instant pour réfléchir et fouilla ensuite dans les placards à la recherche d'un short en jean taille haute qu'elle trouva facilement. C'était en fait un bordel organisé. Elle essayait de s'en persuader du moins. Avant de quitter sa chambre elle enfila un cardigan léger et coloré pour couvrir ses épaules et retourna dans la pièce principale.

Laïa s'assit sur la table basse et contempla Deadpool dans ses moindres détails. Elle se sentait bizarre de faire ça, comme s'il y avait quelque chose de malsain. Et comment ! Merde ! C'était un demi-cadavre dont la partie inférieure commençait à repousser ! Pourquoi ne reprenait-il pas conscience ? Elle couvrit de nouveau le bas du corps avec le drap et essaya de chasser de son esprit ce qu'elle venait de voir : cette peau abimée à travers la tenue déchirée, cette ébauche de jambes et d'organe sexuel. Elle secoua la tête et se leva. Il fallait se changer les idées. Elle allait s'occuper de sa joue gonflée.

[Lève-toi feignant, combien de temps vas-tu faire semblant ? T'as foiré la mission.]

[Mais, elle a l'air siiii canon, on pourrait rester ici encore un peu. Elle sent bon.]

[Et tu peux rester impassible sous le masque encore longtemps ?]

[Autant qu'il le faudra si je peux voir des niiichons.]

Les voix dans la tête de Deadpool s'adonnaient encore à leur discours interminable. Il sentait la présence de la fille pas loin. Il lui avait fallu un effort surhumain pour ne pas rire lorsqu'elle avait trébuché sur une marche de l'escalier. C'était tout à son honneur, il fallait le reconnaitre. Avec sa carrure de magnifique athlète, elle avait dû littéralement en chier. Il la sentit revenir vers lui, il supposa qu'elle s'était assise à nouveau sur la table. C'est à ce moment qu'il décida de sortir de sa soi-disante torpeur. Il commença à remuer la tête et s'appuya sur ses avant-bras pour se relever quand…

- Ahhhhhhhhhhh ! Miss Hulk !

- Ahhhhhh !

Laïa avait crié en réponse, elle ne s'attendait pas à cette réaction. Elle reprit rapidement ses esprits.

- Miss Hulk ?! Tu te fous de moi ? répliqua-t-elle.

- The Mask alors ?

Elle soupira, jamais elle n'aurait pensé que ce type était un guignol. Pas avec des capacités pareilles.

- C'est de l'argile. Tu devrais me remercier de t'avoir sauvé.

Il se gratta l'arrière du crâne, il n'avait pas l'habitude de finir chez une belle demoiselle. Le plus familier pour lui était sûrement le fond d'une benne, tout en étant démembré. Il gloussa intérieurement.

- Merci beauté, moi c'est Deadpool. Et je voulais vraiment te dire que tu es, splendiiiiide.

Elle s'empêcha d'enfoncer son visage dans ses mains.

- Deadpool, un peu sordide comme surnom, non ? Je m'appelle Laïa, c'est moi qui t'ai ramené ici. Tu es chez moi. Alors, qu'est-ce qui t'a pris de t'attaquer à la Neustra Familia ? Tu as un grain ? Et comment ton corps peut-il repousser ? Tu es un mutant ?

- Woh ! Tout doux ma belle. Tu poses trop de questions. Va d'abord te rincer la figure, j'ai vraiment l'impression de parler à Miss Hulk… et bizarrement ça m'excite.

Laïa se tut. Elle ne savait pas comment le prendre. Pour retrouver son calme, elle fila dans la salle de bain, retirer son masque d'argile. La boursoufflure semblait avoir diminué, ce qui la soulagea. Un coup de rouge à lèvre, une longue expiration, elle allait devoir s'y prendre autrement pour lui tirer les vers du nez. Elle retrouva le blessé près de ses placards de cuisine, il se déplaçait avec ses bras et tenait debout sur de minuscules pieds. Une vraie vision d'horreur. Apparemment il avait trouvé l'alcool, il était futé. D'un mouvement leste, elle s'accouda sur le bar et croisa ses jambes nues.

- Vas-y, ne te gêne pas. Fais comme chez toi dit-elle ironiquement.

- Merci, j'ai besoin d'un petit remontant là, si tu n'as pas remarqué, j'ai le gourdin qui repousse et ce n'est pas une mince affaire.

Elle sourit malgré elle et s'avança pour l'aider à chercher une bouteille pleine. La porte du placard était collante, sûrement grâce à quelques soirées animées. Elle était persuadée qu'il lui restait une bouteille de whisky à peine entamée. Elle se mit à quatre pattes pour aller chercher au fond du meuble, faisant attention à bien se cambrer.

[Waouh, mate moi ce cul !]

- Tiens.

[Tu crois qu'elle nous laisserait faire un aller-retour ?!]

- Deadpool !

- Euh, oui.

Il choppa la bouteille et releva son masque pour boire directement au goulot. Elle le dévisageait la bouche ouverte. En quelques gorgées il avait torpillé les trois quarts de la bouteille.

- Tu…

- Mon facteur régénérateur m'empêche d'être saoul, il va me falloir plus que ça.

Le bas de son visage n'était que cicatrices. Est-ce que tout son corps avait le même aspect ? On aurait dit qu'il avait été frit vivant comme un morceau de poulet KFC.

- Tu vas donc redevenir comme avant ?

- Si tu parles de mes jambes, pas de soucis. Pour le reste, le cancer aura eu ma peau, sans mauvais jeu de mots.

- Désolée, je ne voulais pas paraître méchante…Tu ne voudrais pas essayer de te couvrir ? Je me sens comme une pédophile avec ton petit machin à l'air.

- Petit ? Tu me connais mal.

Elle le regarda, dubitative, un sourcil levé.

- Attends de voir qu'il prenne sa taille adulte et tu ne feras plus la maligne.

- Je ne pense pas que tu sois mon genre.

- C'est ce qu'elles disent toutes la première fois.

Il avait le don de la moucher sec. Il repositionna son masque et se hissa sur ses bras pour retourner se caler dans le canapé et regarder la TV d'un œil distrait.

- Qu'est-ce que tu faisais dans le coin ?

- Je suis un mercenaire, on me paye pour tuer. Leïa.

- Laïa. Tuer la Neustra Familia ? Ce n'était que des sous-fifres. Ils ont déjà dû être remplacés.

- C'était une petite erreur de bâtiment. Mais ils n'ont tout de même pas apprécié que j'entre armé alors ils ont ouvert les hostilités. Ce n'était pas écrit sur la porte que le port d'arme était interdit, il y avait seulement une interdiction de fumer !

- Une erreur ?! Tu es conscient des problèmes que tu viens de t'attirer ?

- T'inquiète chérie, il y a toujours une solution. Et au pire je laisserai mon Colt faire la discussion.

Ce type était inconscient, il avait attaqué un des plus puissants gangs de la ville par erreur ? C'est elle qui allait s'attirer des ennuis en le fréquentant. Exit sa curiosité envers l'énergumène, plus vite il partirait, mieux ce serait.

Tout en lui apportant une nouvelle bouteille, elle prit place à côté de lui. Sa position se devait d'être travaillée. Elle fit en sorte qu'il puisse loucher entre les pans de son cardigan et planta ses yeux dans les siens.

- Est-ce que je peux faire quelque chose pour toi Deadpool ?

[Elle veut nous aider, elle est carrément raide dingue de nous !]

[Là, frappe la gorge et on en parle plus.]

Deadpool ignora le conseil de sa voix, il était distrait par la vue qui s'offrait à lui.

- À moins que tu aies une paire de chaussures en 18, je vais avoir du mal à marcher jusque chez moi. Il me faut quelques heures, et un pantalon.

- Si tu m'as bien vu, je n'ai pas de pantalon d'homme en stock. Une jupe à la rigueur ?

- Carrément !

Les minutes passèrent et Laïa parvint à se détendre un peu. Certes elle ne se sentait pas complètement rassurée par la santé mentale du mercenaire mais elle ne se sentait pas en danger. Selon ses dires il partirait de chez elle dès que ses jambes auraient repoussé, c'était une bonne nouvelle. Elle ouvrit un paquet de chips, se servit et le tendit à Deadpool. Sans lui demander son avis, elle remit son épisode de Gossip Girl.

- Blair Waldorf est une vraie salope, tu trouves pas ?

Surprise par sa remarque, elle se tourna vers lui. C'était un de ces moments irréalistes où un homme masqué aux jambes d'enfants squatte ton canapé et regarde les mêmes séries que toi.