-« On a réussi Ryuga… Tu nous as regardés, n'est-ce pas ? », murmura Gingka en levant les yeux vers le ciel. Celui-ci était parfaitement bleu. Pas un nuage à l'horizon. Sans le poids de la fatigue, la douleur de ses blessures et les décombres des ruines d'un temple qui jonchaient le sol, Gingka aurait pu croire avoir rêvé le combat qui venait d'avoir eu lieu. Et pourtant, il avait bel et bien eu lieu. Avec ses amis ils avaient réunis leurs forces pour vaincre Némésis et lorsque Pegasus fut la seule toupie qui n'avait pas cessé de tourner, il avait senti le pouvoir de tous les bladers du monde le parcourir tel un fleuve d'émotions. Il avait ressenti la rage de Ryuga, la détermination de Kenta, la combativité de Kyoya. Il avait éprouvé les rêves de Massamuné, la sagesse de Tsubassa, le calme de Nile, la fierté de Julian… Il avait perçu toutes les pensées de ses amis et, au-delà, l'immense espoir que tous les bladers du monde plaçaient en lui. Toutes ces sensations l'avaient parcouru et avaient fusionnées en lui sans qu'il en prenne vraiment conscience. Alors, en regardant le paysage qui s'offrait à lui, il se sentait empli de reconnaissance et de gratitude envers tous ces amis, tous ces bladers qui avaient cru en lui…
Cependant, il ne pouvait pas se laisser envahir par la joie. Certes, ils sortaient d'une grande victoire, certes le monde était sauf… mais à quel prix ! Il l'avait perdu. Le monde l'avait perdu. Cette volonté d'être le meilleur, cette puissance humaine, cette force de la nature était morte cette nuit en la personne de Ryuga. Et, si Gingka pouvait se faire à l'idée qu'il venait de combattre et de vaincre un dieu, s'il pouvait accepter que les esprits de tous les bladers du monde aient été plus unis que jamais, cette mort-là, il ne voulait pas y croire. Comment aurait-il pu ? Ryuga était son rival le plus puissant. Il ne l'avait vaincu qu'une seule fois lors de la finale de l'ultime bataille mais il n'avait pas vraiment eu la sensation de gagner contre lui ce jour-là car Ryuga, envahit par la force obscure, n'était plus lui-même. Et même au-delà de leur rivalité, Ryuga était celui autour duquel il s'était construit puisqu'il avait passé la moitié de son enfance à se renforcer pour le vaincre. Bien sûr, ils n'étaient pas amis, loin de là. Mais si Gingka ne devait qu'à une seule personne d'être ce qu'il était, cette personne serait Ryuga. En mourant, Ryuga avait fait de Gingka un orphelin du beyblade. Il n'avait plus aucun maître à présent pour guider ses pas. Et même si cela confortait son statut de meilleur blader du monde, Gingka ne pouvait s'empêcher de penser qu'il ne le méritait pas vraiment… Tous les bladers vraiment puissants comme Némésis ou Ryuga, il les avait vaincus grâce aux esprits de blader que lui avaient prêtés ses amis et non grâce à sa propre force. Seul Ryuga avait réussi cet exploit. Et il était mort en héros…
« - Gingka ! Tu viens ?
Gingka sursauta et sortit de ses pensées.
- Oui oui j'arrive Tsubassa !, répondit-il de sa voix la plus enjouée. »
Après un dernier regard vers le ciel, où il crut percevoir (mais ce n'était peut-être que son imagination…) un léger rictus sarcastique qu'il connaissait si bien, il fit volte-face et rejoint sa petite bande d'amis. Ensemble, ils prirent le chemin du retour.
Ils marchèrent en silence plusieurs minutes - voire plusieurs heures - avant de rejoindre la rive de cette île maudite qu'ils comptaient quitter à tout jamais. Pendant ce trajet, Gingka observa ses compagnons : ils étaient en piteux état. Devant lui, Dynamis, Chris, Tsubassa et Aguma ouvraient la marche. Bien qu'ils soient tous les quatre sales et blessés à de nombreux endroits, ils se tenaient droits et fiers. Même si Gingka ne les voyaient que de dos, il imaginait très bien leur mine sévère. Ils ressemblaient à des soldats revenus d'une guerre effroyable dont ils ne se remettraient probablement jamais tout à fait. Toujours devant Gingka mais juste derrière eux, Yu et Thiti s'entraidaient pour marcher. Bras dessus, bras-dessous, ils s'appuyaient l'un sur l'autre à chaque pas qu'ils faisaient. Gingka marchait derrière eux dans cette espèce de procession silencieuse. Littéralement harassé par le combat qu'il venait de mener, il trébuchait régulièrement sur le sol rocailleux et sablonneux. Pour se donner du courage, il regarda Massamune et King à sa gauche. Eux aussi étaient épuisés. Ils marchaient côtes à côtes, la tête rentrée dans les épaules, les paupières à peine ouverte, ne trouvant même plus la force de se chamailler. Leurs vêtements étaient déchirés à de nombreux endroits et ils avaient de nombreuses entailles sur le visage dont certaines saignaient. Ils faudrait les soigner en rentrant, se nota Gingka dans un coin de son esprit. D'ailleurs, lui aussi avait besoin de soins. Lui aussi avait sur les mains et les bras de nombreuses coupures et griffures. En plus de cela, il sentait son visage le piquer à de nombreux endroits où il supposait s'être blessé. L'adrénaline du combat passée, ces petites douleurs probablement minimes en devenaient insupportables, d'autant qu'elles étaient intensifiées par les gouttes de sueurs qui coulaient de ses tempes et s'infiltraient dans ses blessures, le brûlant de plus belle. Pour détourner son esprit, des élancements qu'il ressentait sur son visage, il tourna la tête vers la droite. Il y vit Yuki, les lunettes cassées, les vêtements aussi déchirés que les siens, s'appuyer sur Madoka. Cette dernière était probablement la seule à être resté dans un état à peu près décent physiquement parce qu'elle n'avait pas combattue. Cependant, elle gardait les yeux écarquillés dans un ébahissement fixe, inchangé, ressemblant à s'y méprendre à de la folie. Cette expression que Madoka ne quittait pas et qui montrait toute l'ampleur du traumatisme psychologique qu'elle avait dû subir effraya beaucoup Gingka. Madoka savait garder son sang-froid d'ordinaire. En la voyant si… absente, il se demanda jusqu'à quel point lui et ses autres amis avaient, eux aussi, été choqués et quelles en seraient les conséquences. Encore une fois, Gingka détourna les yeux. Il se tordit le cou pour apercevoir Kenta, derrière lui, à sa gauche. Comme eux tous, avec ses vêtements déchirés, ses blessures et sa mine exténuée, Kenta portait les stigmates de leur violent combat. Mais au-delà de cet affaiblissement physique, ce qui transparaissait chez Kenta, c'était l'immense tristesse qu'il dégageait. Kenta ne pleurait pas mais on voyait à ses épaules crispées, à ses poings serrés et à ses yeux étaient luisants de larmes qu'il se retenait à grande peine. Gingka aurait pu aller le voir pour le réconforter mais il savait qu'il ne le devait pas. D'eux tous, Kenta était celui qui pleurait le plus la mort de Ryuga et il fallait respecter sa tristesse le temps qu'il fasse son deuil. Ne voulant pas le gêner, Gingka tourna les yeux vers ses deux compagnons qu'il n'avait pas encore détaillés. Derrière lui, à sa droite, Benkei portait un Kyoya inconscient. N'ayant pas été présent pendant le combat (puisqu'il était resté avec Ryo, Hikaru, Zéo et Toby dans l'hélicoptère pendant toute la durée de l'affrontement), Benkei se portait bien. Mais ce n'était pas le cas de Kyoya. A la fin du combat, lorsque l'hélicoptère avait atterrit de sorte que ses occupants prennent conscience de l'état des combattants, Benkei s'était précipité vers Kyoya. Vu leur état à tous, et en particulier celui de Kyoya (de loin le plus critique), Benkei avait voulu que tout ce petit monde prennent l'hélicoptère. Mais ils étaient trop nombreux. « Au moins Kyoya alors ! », avait demandé Benkei. Gingka avait pris son parti mais encore une fois, Ryo avait décliné. Il devait, lui-même, se rendre au plus vite au siège de l'AMBB pour faire un rapport urgent sur les derniers événements et laisser Hikaru en chemin à l'hôpital pour qu'elle prévienne les médecins qu'une quinzaine de bladers avaient besoins de soins urgents. Et puis, selon Ryo, Kyoya était « seulement fatigué et pas à l'agonie », donc il n'y avait aucune raison pour le transporter par les airs. A la suite de cette réponse, Benkei s'était énervé contre le père de Gingka, il avait refusé de remonter dans l'hélicoptère et avait entièrement pris Kyoya en charge. Pendant ce temps, Ryo avait envoyé Toby et Zéo cherché un bateau assez grand pour leur permettre à tous de rejoindre la terre ferme sans risque et s'était envolé dans son hélicoptère. C'est pourquoi, Benkei fulminait de rage contre Ryo depuis le début de leur marche. Gingka non-plus ne comprenait pas la réaction de son père. Mais plus que la colère de Benkei ou la réaction incompréhensible de son père, ce qui perturbait Gingka, c'était l'état inquiétant de Kyoya lui-même. Il était évanoui depuis plusieurs heures et saignait abondamment des nombreuses blessures qui lui parcouraient le corps. Plus qu'eux-tous, Kyoya avait dépassé ses limites, Gingka en était conscient. Fidèle à lui-même, il avait lutté jusqu'à épuisement total. Jusqu'à ce que la moindre parcelle de son énergie et de son pouvoir soit consommée et même au-delà. Il avait tout donné. Absolument tout. Toute sa rage, toute sa détermination, l'entièreté totale du pouvoir de sa toupie… Il en avait fait cadeau à Gingka plaçant en lui une confiance absolue pour l'avenir de l'humanité, sans même se soucier de sa propre survie. Gingka s'inquiétait d'autant plus pour Kyoya qu'il se sentait terriblement redevable envers lui et se promit de tout faire pour lui rendre au moins en partie tout ce qu'il lui avait donné.
Arrivés à la côte, la petite troupe monta avec Toby et Zéo sur les bateaux que ces derniers s'étaient procurés. Toby et Zéo, qui n'en avaient pas encore eu l'occasion, les félicitèrent pour leur exploit mais personne ne leur répondit excepté Massamuné qui leur adressa un signe de tête, la gorge trop nouée pour pouvoir parler.
Le voyage en bateau se fit dans un silence pesant. Aucun des bladers ne parlait. Aucun d'eux ne bougeait d'ailleurs. Comme s'ils craignaient qu'un seul geste causerait une catastrophe aussi incommensurable que celle qu'ils venaient de vivre. Même le bateau, dépourvu de moteur, glissait parfaitement silencieusement sur l'eau. Pas le moindre clapotis de poisson dans l'eau. Pas la moindre vaguelette. Pas le moindre oiseau dans le ciel sans nuage n'indiquait la terre. Même le souffle du vent semblait s'être arrêté. Le temps, l'espace, les éléments… Tout ce qui faisait de la terre un espace de vie semblait s'être fixé, mis sur pause. Cette traversée, dans cet univers apparemment inaltérable, semblait n'avoir jamais de fin…
Et pourtant… Et pourtant le bateau finit par accoster sur la rive. Lorsqu'ils débarquèrent, chacun resta interdit devant l'ampleur des dégâts. Les immeubles étaient vacillants. De nombreux débris jonchaient le sol. La circulation avait été arrêtée. Mais l'ambiance les avait sortis de leur passivité car ici, on s'activait. Des chantiers étaient déjà en route pour réparer les dégâts. On entendait les sirènes des pompiers et du SAMU de toutes parts pour secourir les victimes et apporter leur aide. Grâce à l'insistance d'Hikaru à l'hôpital cependant, Kyoya n'eut pas à attendre longtemps sur la rive avant qu'une équipe médicale vienne le chercher. Soulagés que Kyoya soit enfin entre de bonnes mains, toute la bande s'était ensuite dirigée sans se concerter vers la boutique de Madoka. Cet endroit était leur point de ralliement. Sans aucun échange, il leur apparu à tous comme une destination évidente. Pour s'y rendre, ils choisirent les rues les moins fréquentées pour être à l'abri des regards. Ils n'avaient pas le courage d'affronter les remerciements, les cris de joie et de victoire alors qu'ils avaient perdu l'un des leur, alors que Kyoya était à l'hôpital, alors qu'ils avaient vu le Mal dans toute son horreur mais aussi dans toute sa réalité.
Lorsqu'ils arrivèrent dans la boutique, ils furent stupéfié de s'apercevoir qu'absolument rien n'avait changé. Au vu de ce qu'ils venaient de vivre, cette constatation leur paraissait en total décalage avec la réalité : le monde avait failli s'écrouler, Némésis avait failli renaitre, Ryuga était mort, Kyoya inconscient à l'hôpital, Gingka et ses amis peut-être traumatisés à vie mais pas un objet ne s'était déplacé pendant leur absence. C'est finalement Tsubassa qui rompit le silence :
- Allons-y. Ça ne sert à rien de rester là.
Tout le monde approuva. Ils étaient tous si fourbus qu'à part Madoka qui partit dormir dans son lit, ils s'endormirent tous à même le sol, à peine avaient ils descendu l'escalier qui menait à l'atelier de Madoka.
