- Comment vas-tu aujourd'hui ?
- Comme tous les autres jours.
Ino hésita quelques secondes, réfléchissant aux mots qui devaient ou non franchir ses lèvres. Si elle resta de marbre, intérieurement elle bouillonnait. Son cœur se serra à la vue de son amie, pourtant imperturbable, penchée sur un dossier qu'elle lisait avec attention. Seul le bruit des feuilles de papier que Sakura tournait au fur et à mesure de sa lecture, et de la mine de son crayon sur le papier par moment, résonnaient dans le bureau encore encombré par des dizaines de cartons emplis de fournitures.
Elle s'avança vers l'un d'eux, et en sortit une lourde encyclopédie, qu'elle feuilleta avec un léger sourire. Des images ornaient la plupart des pages et les textes qui les légendaient étaient rédigés de façon simple. Celle qu'elle tenait comprenait une cartographie du Pays de l'eau, l'histoire de la nation, et une liste des plantes et animaux qu'on pouvait y rencontrer. Il y avait aussi une bonne part de légendes qui y étaient relatées, de façon tout à fait attrayante.
Elle reconnaissait bien la prévenance de son amie. De chaque village de l'Alliance, elle avait fait venir des ouvrages accessibles aux enfants, afin d'éveiller leur curiosité du monde, un bon stimulus, d'après ses dires.
- Tu n'as pas encore déballé tout ça. Après le mal que Lee s'est donné pour te les amener. Ajouta la télépathe d'un ton amusé.
Un silence digne d'un des six Pain lui répondit. Elle reposa l'ouvrage dans un des cartons, et s'approcha du bureau, s'arrêtant à moins d'un mètre, une main sur sa hanche.
- Qu'est-ce qu'il a dit au juste ?
- Qui ça ?
Le ton morne avec lequel Sakura lui répondit, l'exaspéra au plus haut point. Elle soupira.
- Sasuke.
Si Sakura stoppa son geste qui consistait à corriger un symptôme qui n'avait d'après elle, rien à faire dans la description de l'anamnèse qu'elle était en train de parcourir, elle ne laissa cependant aucune émotion transparaître lorsqu'elle leva les yeux vers son amie.
- Hum ?
- Ne me dis pas « Hum. » On croirait entendre Shikamaru quand on lui parle d'activité physique ! Ou d'activité tout court en fait. Je te demandais ce que Sasuke t'avait dit, quand tu es allée le rejoindre.
- Ah. Rien de spécial.
Ino arqua un sourcil. Peu convaincue.
- Ca fait quatre jours qu'il est revenu au village. Et ça fait quatre jours que tu es passée en mode « travail ».
- Ino, tu vis encore chez ta mère, tu ne sais pas ce que c'est de devoir payer ton loyer, tes factures, tes impôts… Et de quoi subvenir à tes besoins. Il faut que je travaille. Se défendit la disciple de Tsunade.
Un nouveau soupir franchit les lèvres de la blonde. Evidemment, elle savait ça. Et elle savait aussi que si Sakura se donnait à fond dans son travail, ce n'était pas uniquement pour un salaire, mais bel et bien parce qu'elle se sentait concernée et responsable de cette structure pour laquelle elle s'était battue durement ces dernières années. Elle aimait son travail, et malgré la fatigue physique et émotionnelle qu'il entraînait, elle ne se plaignait jamais. Au début, Ino se demandait comment ça se faisait. Et puis, elle avait compris. Sakura ne s'était sans doute jamais sentie aussi utile qu'à ce moment. Ces instants qu'elle passait au contact de ses jeunes patients, ces instants qu'elle passait à accumuler la paperasse, ces instants qu'elle passait à étudier chaque dossier, chaque ouvrage, chaque traitement. Ces instants-là étaient précieux pour elle, à tel point que tout le reste passait au second plan. Elle ne comptait plus le nombre d'invitations que la jeune femme avait refusées. Elle ne comptait plus le nombre de nuits blanches qu'elle avait passées, ni les repas qu'elle avait sautés. Son rythme de vie avait aux yeux d'Ino quelque chose d'effrayant. Elle se levait aux aurores, se couchait à pas d'heure, lorsqu'elle le faisait. Elle rentrait chez elle parfois en coup de vent, juste le temps de prendre une douche et de se changer, pour repartir aussitôt. Et afin de ne pas faire subir cet emploi du temps à ses parents, Sakura avait pris son indépendance, louant un petit studio à proximité de l'hôpital, où elle donnait encore un coup de main, en plus de ses activités au centre médico-pédagogique qu'elle dirigeait d'une main de fer, malgré son jeune âge. Encore une chose qui lui valait une admiration certaine de la part d'Ino.
Oui, Sakura se crevait à la tâche. Et Ino l'admirait silencieusement, de loin, en opposition totale avec son comportement. Avec ce que sa raison lui dictait. Si au début, elle l'avait encouragée, puis ensuite, l'avait aidée du mieux qu'elle avait pu, la soutenant et la conseillant, au fond d'elle, quelque chose lui murmurait de ne pas trop en faire. Mais avant même qu'elle ne comprenne le sens réel de ce que sa conscience lui hurlait, que ce n'était pas à elle de prendre de la distance, mais à Sakura, il était trop tard. La jeune femme s'était déjà enfoncée trop profondément dans son dur labeur, y trouvant une consolation impossible à dénicher à la surface.
Et alors qu'Ino avait pensé, avec une joie soudaine et débordante, que le retour de Sasuke saurait la tirer de cet Enfer qu'elle ne voyait même pas, trop aveuglée par cette nécessité de se sentir utile à quelqu'un, ce fut l'inverse même qui se produisit sous ses yeux.
L'espoir de voir les prunelles vertes s'éclairer de nouveau, et son sourire fleurir sur ses lèvres, s'était envolé aussitôt avait-elle vu Naruto, quelques heures après que Sakura ait quitté la clinique en courant, ce jour-là. Ino n'avait jamais été idiote. Mais les années lui avaient permis d'acquérir une autre forme d'intelligence. Ses entraînements aux côtés de Morino Ibiki, les enseignements de son père, et ce qu'elle avait retenu de la guerre lui avaient fourni des armes sûres, parmi elles, la capacité de décrypter les émotions sans même avoir à recourir aux techniques de son clan. Oui, Ino était observatrice, et n'eût besoin que d'un coup d'œil pour savoir que l'expression qu'affichait Naruto ce jour-là, n'avait rien à voir avec le retour qu'il espérait. Qu'elle espérait. Qu'ils espéraient tous, sans doute.
Alors elle avait compris. Les sentiments qu'elle avait pensé éprouver pour Sasuke, n'étaient qu'un lointain souvenir, tout au plus, une taquinerie, un moyen de faire sortir Sakura de ses gonds. Elle avait été sincèrement triste, lorsqu'il avait trahi Konoha. Et sincèrement heureuse, lorsqu'il s'était rallié à leur cause. C'était fort. Mais ce n'était pas de l'amour. Alors pourquoi, pourquoi, au moment où Naruto prononçait ses simples mots, avait-elle senti son cœur se comprimer jusqu'à l'étouffer ?
Elle était tombée des nues.
« Sasuke est en couple. »
Avec qui ? Depuis quand ? Ces questions qui lui taraudaient à présent la tête, ne lui avaient même pas traversé l'esprit à ce moment. Une seule phrase était sortie de sa bouche.
« Où est Sakura ? »
Elle avait tracé. Elle n'entendit pas la voix de Naruto qui l'appelait, mais il n'avait pas cherché à la retenir non plus. Elle s'était précipitée chez son amie, sans aucune certitude de l'y trouver. Et arrivée devant sa porte, elle n'avait même pas eu le courage de sonner. Une douleur lancinante qu'elle ne s'expliquait pas lui traversait la poitrine.
- Ino ? Ino !
Elle sursauta. Sortant de ses pensées, pour poser son regard bleuté et presque surpris de se retrouver devant Sakura. Cette dernière poussa un soupir.
- Je ne sais pas sur quel astre tu es, mais je te déconseille fortement la lune. Y'a des psychopathes qui y vivent.
La blonde secoua la tête.
- Tu disais quoi ?
- Je te demandais de me passer le dossier de Sôki.
- Ah. D'accord.
Traînant la patte jusqu'à une étagère sur laquelle étaient soigneusement rangés plusieurs dossiers, par couleurs, elle attrapa celui demandé par la medic-nin, et le lui tendit. Sakura s'en emparant avec un simple signe de tête en guise de remerciements et se plongea dedans.
- Elle n'est toujours pas décidée à te parler ?
- Non. Mais Sai est passé ce matin, et elle m'a semblé très intéressée par ses dessins.
- Tu lui as encore demandé de te peindre ces affreuses taches noires ?
- Crois-moi, ce test est très utile ! Et puis, Sai me permet d'économiser des photocopies…
La blonde se tapa le front. Pauvre Sai. Relégué au rang de photocopieuse. C'était pas une vie. Franchement.
- Elle s'ouvrira à moi quand elle s'en sentira prête. Je ne peux pas forcer les choses. Reprit Sakura. Je peux simplement lui faire savoir que je suis là, si elle a besoin de moi.
- Et elle a beaucoup de chance de pouvoir compter sur quelqu'un comme toi. C'est important, de pouvoir se confier à quelqu'un. N'est-ce pas ?
Sakura hocha sensiblement la tête.
- Mais il n'y a pas que les enfants, qui ont besoin de se confier. Ajouta Ino.
Elle sonda Sakura du regard, cherchant la moindre trace d'une réaction. Mais rien. N'y tenant plus, elle plaqua subitement ses deux mains sur le bureau, faisant au passage tomber un pot à crayons, qui déversa son contenu sur la surface plane. Sakura resta de marbre, jetant un regard presque désolé au stylo qui roula à l'autre bout du bureau.
- Alors regarde-moi, Haruno Sakura. Et parle-moi ! S'écria-t-elle avec détermination.
L'interpellée leva les yeux vers elle.
- De quoi ?
- De toi. De Sasuke. De ce que tu ressens.
Un silence qu'Ino catégorisa de pesant s'installa dans la pièce. Elle ne la lâcha pas des yeux, soutenant le regard de jade, y cherchant une étincelle, un voile, quelque chose. N'importe quoi d'autre que ce vide auquel elle ne parvenait décidément pas à se faire. Quatre jours. Quatre. Et Sakura n'avait changé d'expression à aucun moment. Elle aurait pu la croire revenue d'un Edo Tensei.
- Parle !
Devant l'intonation pourtant grimpante d'Ino, la disciple de Godaime resta calme.
- J'ai pas grand-chose à dire.
- Oh moi, je pense que tu as des tas de choses à dire, au contraire ! Insista la blonde.
- Eh ben non.
- Dans ce cas, ça veut dire que tu pètes la forme et qu'on peut sortir ce soir !
Sakura parut réfléchir un instant, et allait rétorquer qu'elle était bien trop occupée, lorsqu'elle comprit que la seule issue possible était d'accepter l'invitation. Ino ne la lâcherait pas avant d'avoir eu ce qu'elle voulait, et elle n'était absolument pas prête à lui fournir ce qu'elle attendait d'elle.
- D'accord, mais pas trop tard, je dois me lever tôt, demain.
Ino n'en crut pas ses oreilles. Elle regarda Sakura comme si elle la voyait pour la première fois, et qu'elle venait de lui sortir qu'elle était un jinchuuriki.
La soirée était déjà bien avancée, lorsque Sakura rejoignit Ino devant la clinique, point de leur rendez-vous improvisé. Bien qu'elle ait déclaré ne pas vouloir rentrer trop tard, elle avait tenu à terminer ses projets thérapeutiques pour le lendemain avant de partir. Puis s'en était suivie sa ronde habituelle. Elle n'avait pas beaucoup de pensionnaires, au centre, mais elle se faisait un devoir d'assister au moins à un repas de la journée, et de veiller que l'heure du coucher se passe dans les meilleures conditions possibles. Bien sûr, il y avait un personnel efficace et qualifié, en lequel elle avait toute confiance, mais elle avait besoin de ce contact. Ce rapport avec la réalité.
Elle ne refusait jamais une demande d'un de ses patients, si tant la réalisation du souhait était dans ses cordes. Souvent, elle se retrouvait à raconter des histoires afin d'aider à l'obtention d'un sommeil réparateur. Ino le savait et avait attendu patiemment. Puis elles s'étaient mises en route.
Les rues de Konoha par lesquelles elles passèrent étaient plutôt animées, et des odeurs alléchantes se dégageaient des échoppes bordant les allées, rappelant à Sakura qu'elle n'avait rien avalé de toute la journée, peut-être même depuis plusieurs jours. Elle avait en quelque sorte perdue la notion du temps. Elle vivait au rythme des enfants dont elle avait la charge. C'était plus simple comme ça.
Ino passa devant les divers restaurants et bars sans jamais faire mine de s'y arrêter, si bien que Sakura, d'abord perdue dans ses pensées, se demanda jusqu'où elle comptait les mener. Elle allait lui poser la question lorsque des voix bien connues parvinrent jusqu'à elles.
- Mais si, je vous jure, et même qu'il voulait pas que j'aille au petit coin parce qu'il avait peur que je l'éclabousse !
- Naruto-kun, enfin !
- Oh ça va Hinata, je vais censurer je te jure…
- Quoi ? Naruto, censurer une histoire ? Vraiment ? Intervint Ino en s'approchant de l'insigne d'Ichiraku.
Naruto se retourna. Son regard d'abord étonné se fit plus joyeux en constatant l'identité des deux jeunes femmes. Discrètement, Ino lui fit le V de la victoire, et salua tranquillement Hinata, attablée face à son homme. A côté d'elle, une jeune femme reposait son verre d'eau. Leurs regards se croisèrent. Il fallut quelques secondes à Ino avant d'écarquiller des yeux grands comme des soucoupes.
- Tu es… Ameno-san ?!
La voix suraiguë de la blonde fit sursauter Naruto, et son bol de ramens. Le héros de Konoha regarda tour à tour Ino et Ameno.
- Vous vous connaissez ? Demanda Hinata.
- Ben oui, Hinata tu ne t'en souviens pas ? Elle a passé l'examen chunin en même temps que nous, pourtant ! Mais qu'est-ce que tu fais à Konoha ?
Ameno sourît.
- Tu nous as d'ailleurs bien embêtés, ce jour-là. Yamanaka Ino-san.
- Toi aussi, franchement. Le truc avec ta méduse là, c'était pas du jeu !
La brune laissa échapper un petit rire.
- Désolée.
- Euh. Quelqu'un m'explique ? S'enquit Naruto.
- Nous nous sommes rencontrées à l'examen Chunin, il y a quelques années, et mon équipe a affronté celle d'Ino-san et Sakura-san durant la seconde épreuve. Répondit Ameno.
- Oh je vois. Eh ? Tu t'es battue contre Sakura-chan ?
- Et je me suis fait laminer.
- En même temps on peut pas dire que ce soit la douceur incarnée…
Par réflexe, Naruto protégea sa tête et se recroquevilla sur lui-même. Plusieurs minutes passèrent mais rien ne vint troubler la plénitude qui régnait dans le petit restaurant. Le blond osa un regard en direction de sa coéquipière, restée immobile à un bond mètre de leur table. Ino se rendit compte à ce moment de la présence de Sasuke aux côtés de Naruto. Différents éléments s'additionnèrent dans sa tête à une vitesse folle, si bien qu'elle se demanda si c'était de cette manière que fonctionnait le cerveau de Shikamaru, avant d'arriver à une conclusion qu'elle aurait préféré s'épargner. Leur épargner. Du moins pour ce soir. Et même pour tous les autres jours.
Elle n'avait pas encore croisé Sasuke depuis qu'elle avait annoncé son retour à Sakura. Elle ne l'avait pas évité. Elle ne l'avait simplement pas cherché. Et elle lui tombait dessus, attablé aux côtés de Naruto devant un bol de ramens, comme il le faisait souvent lorsqu'il était enfant. La seule différence était qu'ils avaient tous deux grandis, changés physiquement, et qu'à la place d'une petite fille aux cheveux roses se tenaient deux jeunes femmes avec qui ils partageaient maintenant leurs vies. Ino déglutit et se tourna vers Sakura, saluant les autres d'un signe de la main.
- Bon. J'ai été ravie de vous revoir, à la prochaine ! Passez une bonne soirée.
- Bah, vous voulez pas manger avec nous ? Demanda Naruto, la bouche pleine.
Il laissa échapper un couinement peu viril lorsqu'un pied écrasa le sien sous la table. Il leva un regard outré vers Hinata, dont les pupilles lunaires lui dictaient clairement de ne pas en rajouter.
Ino remercia mentalement la Hyûga, et refusa poliment l'invitation.
- J'ai déjà réservé un restaurant, peut-être la prochaine fois !
Entraînant Sakura à sa suite, elle attendit d'être suffisamment loin d'Ichiraku pour fulminer contre l'imbécilité du jinchuuriki et le maudire au point qu'il loupe les prochaines élections pour le titre de Hokage.
Sakura quant à elle se passa de commentaires, du moins jusqu'à ce qu'elle reconnaisse l'entrée du village.
- Ino ? Où est-ce qu'on va ?
- Sakura-san !
L'intéressée leva les yeux vers les portes de Konoha où un …
- Oh mon Dieu, pourquoi Lee porte un costard…Vert ?!
Ino suivit le regard horrifié de son amie et grimaça également devant la vue qui s'offrait à elle. Elle avait convié Lee et Sai à leur petite soirée, songeant qu'ils ne seraient pas trop de trois pour essayer de dérider un peu Sakura. D'autant que ces deux là avaient lié avec la jeune femme une étroite confiance. Elle avait longuement hésité à inviter Naruto et Hinata, l'un n'allant que rarement sans l'autre, mais après réflexion, avait pensé qu'un moment avec deux amis qui n'étaient pas vraiment proches de Sasuke serait sans doute mieux.
Et après la rencontre précédente, elle n'avait aucun regret quant à sa décision.
- Désolées d'être en retard, les garçons. S'excusa-t-elle. Le restaurant où j'ai prévu de vous emmener est à à peu près deux heures du village.
Elle ferma un œil. S'attendant à des plaintes, ou au moins une aura noire de son amie, mais rien.
- Si on y va en sautant de branches en branches on peut y être en moins d'une heure.
- On peut même y être en moins de vingt minutes ! S'exclama Lee.
- J'ai mieux. Coupa Sai.
Il souleva un pan de sa chemise blanche – Ino remarqua d'ailleurs qu'il s'était défait de sa tenue habituelle pour une plus décontractée. Une chemise aux premiers boutons déboutonnés, et un pantalon en lin noir – et sortit de sa poche un parchemin, un pinceau et un petit encrier.
- Tu te balades vraiment avec tout ça dans ta poche ? Demanda Lee en regardant le shinobi déposer son attirail sur le sol.
- Tu as vraiment un costard vert, dans ton placard. Répondit Sai en esquissant rapidement quelques traits sur le parchemin vierge. Ninpō Chōjū Giga.
Un immense oiseau d'encre sortit de son support pour se matérialiser devant eux. Sai rangea ses affaires, et invita les filles à monter. Puis, se tournant vers Sai :
- Mais si tu veux, on peut toujours voir quelle méthode est la plus rapide.
Il ne fallut pas le lui dire deux fois. Sous les regards blasés des deux kunoichis, et celui, indescriptible du brun, Lee posa ses mains au sol, releva sa croupe, et jeta un regard déterminé au chemin menant à la forêt bordant Konoha.
- A vos marques, prêt…
- C'est l'auberge après la-
- PARTEZ !
Ino n'eût pas le temps de terminer son indication que Lee avait déjà disparu. Une minute de silence s'en suivit, avant qu'elle ne pousse un soupir à fendre l'âme.
- Sérieusement…
L'auberge était accueillante, l'ambiance et la décoration étaient simples mais chaleureuses. Ino l'avait découverte un jour de pluie, alors qu'elle revenait d'une réunion avec les commerçants du village voisin. Bien que kunoichi de renom elle avait gardé ce petit boulot qui consistait à aider sa mère à la fleuristerie. Ce jour-là, elle n'avait pas eu le courage de rentrer à Konoha sous une pluie diluvienne, et s'était arrêtée ici. L'endroit était assez isolé du village mais dégageait un certain charme.
Il n'y avait que peu de clients à cette période de l'année, aussi la salle dans laquelle la propriétaire les mena n'était occupée que par quelques personnes, un couple et un enfant soupaient calmement dans un coin de la salle, et deux hommes d'âge mûr buvaient en échangeant quelques blagues douteuses, accompagnés par les notes singulières s'échappant d'un shamisen.
Les quatre shinobis prirent place à une table basse, s'installant traditionnellement sur les tatamis. La propriétaire des lieux, une femme d'une bonne soixantaine d'années, mais très aimable sembla reconnaître Ino, et leur offrit une bouteille d'une liqueur qu'elle confectionnait elle-même. Une boisson fruitée, remarqua Sakura au goût agréable, qui lui rappela vaguement une vieille mission de l'équipe sept. Elle s'en souvenait, maintenant. Une vieille dame tenant une petite auberge dans un village où l'on avait demandé l'aide de Konoha pour assister quelques agriculteurs menacés, les avait remerciés en leur offrant un cocktail similaire. Même si à l'époque, il n'était bien entendu pas question d'alcool.
- Sakura-saaaan.
Sortant de ses pensées, elle releva les yeux vers Lee, assis en face d'elle.
- Tu n'aimes pas ?
- Si. C'est délicieux même. Pourquoi tu ne goûtes pas ?
Une main s'abattit brutalement sur sa bouche. Elle jeta un regard interloqué à la blonde, installée à son côté.
- Enfin, Sakura ! Lee ne peut pas boire d'alcool, tu le sais pourtant ! Chuchota Ino à son oreille.
Elle avait oublié ce détail, et offrit un sourire d'excuse à Lee, en lui proposant une tasse de thé. Plusieurs minutes plus tard, leur table fut recouverte d'un grand nombre d'assiettes. La cuisine avait quelque chose de familial mais de très gouteux. Cela faisait longtemps que Sakura n'avait rien mangé de tel. Habituellement, elle avalait rapidement des plats préparés, ou ouvrait une ration de survie. Il lui était même arrivé de se contenter d'une pilule énergétique en guise de petit déjeuner pour enchaîner une dure journée d'interventions chirurgicales.
C'est avec un plaisir à peine dissimulé, qu'elle piqua ses baguettes dans les plats disposés face à elle, sous les regards bienveillants de ses amis. Ils avaient tous entendu plus ou moins parler du retour de Sasuke au village. Ils avaient tous pensé à quel point Sakura devait être anéantie, et s'étonnaient qu'elle n'ait pas encore craqué. Sans doute l'avait-elle fait, seule.
- On dit qu'une femme déprimée se console avec la nourriture, en fait, c'est véridique.
Ino sortit de sa contemplation et jeta un regard mauvais à l'ex membre de la racine. Elle se demanda un instant si Kakashi lui en voudrait d'utiliser une de ses techniques pour détruire à jamais l'esprit du brun.
Lee jeta un regard inquiet à la medic-nin, qui venait de stopper son mouvement alors qu'elle envisageait de chiper un des gyozas trônant dans un plat au beau milieu de la table. Elle releva lentement ses yeux vert pâle vers son coéquipier, qui, s'il resta impassible, n'en mena pas large.
A tel point qu'il eut un mouvement de recul lorsque la jeune femme lui tendit son verre, vide.
- Sers m'en un autre. Quémanda-t-elle avec un sourire.
Un sourire qui rassura quelque peu Lee, inquiéta Ino, et figea Sai. Obéissant silencieusement à la requête, il s'empara de la bouteille de liqueur posée à côté de lui, et remplit le verre tendu. Une fois fait, Sakura se remit en quête de nourriture. Tout y passa, ses plats, ainsi que ceux des autres. Ino crut un instant voir Chôji, et sentit une perle de sueur glisser le long de sa colonne vertébrale, tandis que Lee clamait haut et fort que la fougue de la jeunesse ne pouvait être sans énergie, et que l'énergie était apportée par la nourriture, ou quelque chose de ce genre.
- En fin de compte, il n'est pas nécessaire d'être un ninja médecin pour trouver un remède à la perte d'appétit, ou de poids. J'imagine qu'une peine de cœur est largement plus efficace que n'importe quel remède thérapeutique.
« Mais Sai, tu vas la fermer oui ! » Le shinobi sursauta en entendant la voix d'Ino résonner avec force dans sa tête. Il jeta un regard à la blonde qui n'avait pourtant pas prononcé un mot.
« Sors de mon esprit. » Dit-il alors mentalement en saisissant qu'elle s'était servie d'une de ses techniques pour communiquer avec lui. Face à lui, la kunoichi fronça les sourcils, comme si elle allait rétorquer quelque chose, mais la voix de Sakura l'arrêta.
- Sai, tu ne sais pas ce que c'est une peine de cœur.
Le silence tomba d'un coup. Le ton n'avait pas été spécialement froid, mais tellement lointain. Sakura fixait un point invisible à travers les plats amassés devant elle, sans pourtant les voir. L'élève de Danzo ne cilla pas à la remarque, quand bien même l'eu-t-il pris de plein fouet. Lee allait rétorquer, mais la jeune femme aux cheveux roses relevait déjà les yeux vers son coéquipier.
- Une peine de cœur, c'est se sentir blessé, parce qu'on a été trahi ou trompé. Parce qu'on a accordé sa confiance, alors qu'on n'aurait pas dû. Et dans ces moments, on se sent triste, et en colère. On est en colère contre la personne qui nous a fait du mal, parce qu'on croyait en elle. Parce qu'on pensait que quelque chose nous unissait à cette personne.
Ino et Lee regardèrent Sakura avec étonnement, tandis que Sai fronçait un sourcil, imperceptiblement.
- Je ne suis pas en colère après Sasuke. Je n'ai aucune raison de l'être. La vérité, c'est que je …
Elle s'arrêta. Ne sachant pas trop comment dire ce qu'elle avait en pensées. Quel mot mettre exactement sur tel ou tel sentiment. Elle ferma les yeux, et tenta de réunir ses idées d'une manière plus organisée.
- Sasuke…
Non. Elle n'y arrivait pas. Elle avait une vague idée de ce qu'elle souhaitait exprimer, mais n'y parvenait aucunement. Ses yeux se rouvrirent, et elle rencontra tour à tour les visages de ses amis, cherchant désespérément une réponse. Lee l'encouragea d'un hochement de tête, tandis que la main d'Ino rejoignait la sienne, posée contre le rebord de la table.
Elle inspira profondément, et reporta son attention sur le visage si pâle et énigmatique de Sai, rencontrant son regard onyx, impénétrable. La première fois qu'elle l'avait vu, elle avait un instant cru apercevoir Sasuke, dans ce regard si dénué d'émotion.
- Sakura…
Une larme venait de s'écraser contre sa poitrine, créant une petite auréole rouge foncée sur son haut, sans qu'elle ne s'en rende compte, trop perdue, limite noyée dans les billes brunes qui ne la lâchaient pas.
- Je veux dire que… Si j'en voulais à Sasuke ce serait… Je ne sais pas comment le dire. Mais je sens que je ne peux pas décemment être fâchée contre lui. C'est vrai, ce n'est pas de sa faute !
Elle avait haussé le ton. Comme si elle essayait de défendre avec véhémence son ancien compagnon, contre une insulte ou accusation à tort. Ino voulut lui dire que personne n'était en train de porter préjudice à l'Uchiha, mais se ravisa en croisant le regard de Lee. Ce dernier observait attentivement les réactions de Sai, prêt à intervenir si la conversation tournait mal.
- Alors pourquoi es-tu comme ça ? Réagit finalement l'artiste peintre.
- Je suis comme d'habitude.
- Tu es différente de d'habitude. Tu agis exactement comme cette fois-là.
Sakura fronça les sourcils, lançant un regard interrogateur à son équipier.
- Ce jour où tu as décidé d'épargner Naruto.
Si Ino pencha légèrement la tête, un peu perdue par la tournure que prenait la conversation, Sakura comprit rapidement où Sai voulait en venir et à quoi il faisait allusion. Elle se souvenait parfaitement de cette mission qu'elle s'était donnée elle-même, avec pour finalité d'anéantir Sasuke de ses propres mains. Un des pires échecs à caser sur sa liste.
- Ce serait injuste que j'en veuille à Sasuke maintenant.
- Pourquoi ?
- Parce que ! Parce qu'il a le droit d'avoir quelqu'un dans sa vie ! Bon sang Sai ! Sasuke a trop souffert, il a bien trop souffert depuis son enfance pour …
Pour quoi ?
- Il mérite d'avoir sa part de bonheur. Il mérite de…
De quoi ?
- Je suis heureuse pour lui.
Mensonge.
- Je ne te comprends pas.
- Sai-kun… Tenta Lee.
- Tu as dit plus tôt qu'on était blessé dès lors qu'on se sentait trompé.
- Je l'ai dit.
- Ne te sens-tu pas trompée ?
Sakura soutint le regard du jeune homme.
- Je n'ai aucune raison de me sentir trompée.
Elle se sentait trahie. Elle le ressentait au plus profond de sa chair.
- C'est pour ça que je vais bien.
Et c'était douloureux. Horriblement douloureux.
- Qu'a-t-il dit, lorsqu'il est parti, il y a trois ans ?
- Il est responsable de ce qu'il a dit. Pas de ce que j'ai pu comprendre.
Une réponse du tac au tac. Ino et Lee avaient l'impression d'assister à un jeu très serré.
- Alors peut-être aurait-il dû s'exprimer plus explicitement.
- C'était il y a trois ans.
Ino fronça les sourcils. Son amie était sur la défensive, mais l'orientation de ses arguments semblait avoir changée.
- Je ne vois pas ce que ça change. Quand Naruto fait une promesse, il la tient, peu importe le nombre d'années qui peut s'écouler entre la promesse et sa réalisation.
Lee eût le souffle coupé. D'ordinaire, Sai n'était pas bavard, mais il devait bien avouer que le charisme qui se dégageait du shinobi et le calme apparent dont il faisait preuve l'épataient. Ino n'était pas bien loin de ces pensées-là. Même Shikamaru aurait probablement perdu patience depuis un moment. Elle comprenait, même si elle n'y adhérait pas entièrement, les intentions du peintre. Il tentait de mettre leur Sakura au pied du mur. De la faire craquer, émotionnellement. Il ne les avait pas concertés avant, mais Ino se doutait du bienfondé de cette intention. Elle ne connaissait pas encore très bien Sai, mais elle avait décelé depuis longtemps chez cet homme, le lien étroit qu'il nourrissait envers les membres de l'équipe Kakashi.
Sakura lutta pour conserver une attitude neutre, et ne pas rompre le contact visuel. Pourtant, tout en elle souhaitait ardemment quitter cet affrontement. Presque autant que tout son être n'était guidé que par l'envie de le continuer.
- Sasuke ne m'a jamais fait la moindre promesse.
« Je te reverrai bientôt. » Elle chassa d'un geste mental le souvenir de son départ.
- C'était il y a trois ans. Répéta-t-elle comme pour s'en convaincre.
- Je ne vois pas ce que ça change. Réitéra à son tour le peintre.
- Ça change que beaucoup de choses se sont passées.
Elle détestait cette impression. Ce sentiment d'affronter son propre reflet. Ses propres pensées. Comme si elle se retrouvait face à un miroir. Que son propre double, la mettait face à ses doutes. Elle se sentait piégée. Et Sakura détestait ne pas avoir le contrôle. Même si, en y repensant, elle n'avait jamais été capable de contrôler quoique ce soit.
- En trois ans, Sasuke a voyagé, il a rencontré des gens et a tissé des liens avec eux. C'est ce que font les gens normaux.
Sasuke était normal.
- Alors en trois ans, il a très bien pu tomber amoureux.
Amoureux. Sasuke était tombé amoureux. C'était la première fois en quatre jours qu'elle prononçait ces mots.
- Si ce n'était pas sérieux, il ne l'aurait pas ramenée au village avec lui.
Alors, c'était sérieux.
- Et Ameno est quelqu'un de bien.
Ameno. Pourquoi. Pourquoi elle ?
- Trois ans, c'est long. Ca a creusé encore un peu plus la distance qui me séparait de Sasuke. Si je dois être blessée aujourd'hui, je ne peux m'en prendre qu'à moi.
Enfin. Elle y arrivait.
- Je suis la seule responsable. Parce que je suis la seule à avoir pensé que peut-être Sasuke m'avait enfin remarqué. Je suis la seule à avoir pensé que j'étais quelque chose à ses yeux.
L'étau qui enserrait ces pensées qu'elle n'arrivait pas à exprimer, les retenant prisonnières, venait de lâcher.
- Alors que j'ai toujours été au mieux, une équipière.
Enquiquinante. Lourde et pénible. Inutile.
- Un lâche est aussi inutile qu'un homme sans couille.
Le silence retomba sur leur table. Ino et Lee regardèrent Sai avec des yeux ronds. Ce dernier ferma simplement les yeux, rompant le contact avec Sakura, dont les larmes avaient fini par rouler naturellement le long de ses joues, au fur et à mesure qu'elle parlait. Il ne l'avait pas interrompu. Personne ne l'avait fait.
- Que… Hein ? Je vois pas le rapport.
- Eh bien médite.
- Je crois que ce que Sai-kun veut dire, c'est que…
Lee partit dans un discours enflammé, qu'Ino fit l'effort d'écouter durant de longues minutes avant de décrocher. Soupirant, et en remerciant silencieusement Lee d'avoir un peu allégé l'ambiance, elle entreprit de continuer leur repas, picorant un peu de bœuf sauté. Pas terrible, tiède. Un nouveau soupir franchit ses lèvres lorsqu'elle saisit la bouteille de liqueur posée devant Sai et s'en versa une bonne lampée. C'est vrai que cette boisson était savoureuse. Sakura devait être de son avis, ce fut en tout cas ce qu'elle pensa tandis que la jeune femme lui tendait à nouveau son verre.
Elle regarda avec effarement son amie d'enfance siffler le verre en un coup, et lui en redemander.
- Euh… Sakura, tu ne devrais peut-être pas te rabattre sur l'alcool, tu sais.
- Je sais. L'alcool ne résout rien. Mais l'eau non plus, donc, tant qu'à faire.
La blonde allait protester, mais la kunoichi aux cheveux roses ne lui en laissa pas le temps, lui arrachant littéralement la bouteille des mains.
- Sakura !
- C'est pour ça, que peu importe les difficultés et les souffrances, aussi profondes soient-elles, Sakura-san trouvera à nouveau le chemin de l'amour, et je marcherai à ses côtés ! Veillant à ce qu'elle ne trébuche jamais !
Les deux jeunes femmes cessèrent leur chamaillerie l'espace d'un instant, tournant les yeux vers Lee qui venait tout juste de conclure son long, très long discours. Sai en profita d'ailleurs pour tendre son verre aux filles, avec un air dépité. Il n'en fallut pas plus à Ino pour partir en fou rire.
- Ino-san ? Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ? Demanda Lee, surpris d'une telle réaction.
- Sai ne sait pas encore se mettre en mode off, répondit Sakura en haussant les épaules, portant ensuite son verre à nouveau plein à ses lèvres.
Lorsque la télépathe parvint à calmer son fou rire, elle éloigna la bouteille, la reposant à l'opposé de la disciple du Hokage.
- Lee a raison, il faut toujours croire en l'amour, car il peut revenir n'importe quand.
L'intéressé jeta un regard empli d'étoiles à Ino, trop heureux que quelqu'un soit de son avis.
- Mais j'veux pas qu'il revienne moi, j'veux qu'il se casse ! Rétorqua Sakura en reposant brusquement son verre sur la table.
- Sakura…
- Quoi ?!
- Je crois que tu as assez bu.
Sakura avait encore montré qu'elle était la digne élève de Tsunade, lorsque la soirée toucha à sa fin, et que les trois amis décidèrent de regagner le village. Sai fit les frais de son talent à cet instant, désigné par Ino pour raccompagner Sakura jusqu'à chez elle, pour l'unique raison que « Tu es le seul à avoir un moyen de locomotion. » Bien entendu, il va sans dire que Lee s'était proposé de porter la jeune femme sur son dos, en assurant qu'il pourrait la ramener chez elle en un temps record. Sai grimaça à cette pensée, tandis que la jeune femme déversait le trop plein d'alcool absorbé par-dessus bord.
Il se demanda également quelle pourrait bien être la réaction de Kakashi, s'il découvrait que son ancienne élève avait manqué s'écraser sur son toit, en survolant la tour Hokage alors qu'elle était ivre morte. Il ne parvenait cependant pas à imaginer une quelconque expression traverser le visage masqué du Rokudaime.
Un nouveau problème se posa tandis qu'il atterrissait en douceur devant l'immeuble où résidait la jeune femme.
- Tes clés ?
Un vague gargouillis lui répondit, et il poussa son énième soupir de la soirée. S'il avait eu l'adresse de l'Uchiha, il aurait volontiers déposé la kunoichi devant sa porte. Rien de bien mesquin non. Juste histoire de voir la réaction de l'héritier du sharingan.
- Sakura.
- Il fait froid. Et sommeil aussi. Bâilla-telle en guise de réponse.
- D'où l'intérêt de me donner tes clés.
- Sai…
- Oui ?
- J'ai encore envie de faire pipi.
Yamanaka Ino. Ce nom était à calligraphier dans un parchemin et à sceller d'une technique interdite. Plus tard, dans quelques années, s'il était découvert, et enfin libéré, il deviendrait une malédiction certaine.
Ce fut sur ces bonnes pensées que Sai attira la jeune femme contre lui, enserrant sa taille pour sauter jusqu'au balcon de son appartement. D'un coup de coude, il brisa la vitre, et s'engouffra dans le petit studio, entraînant son équipière à l'intérieur. Cette dernière se laissa tomber sur son lit avec soulagement, tandis que le shinobi entreprenait de peindre une nouvelle fenêtre, qui prit temporairement la place de l'ancienne. Il n'avait pas la moindre idée de combien de temps elle resterait en place, mais espéra que cela tienne au moins jusqu'au lendemain. Si les animaux qu'il invoquait grâce à sa technique avaient une « durée de vie » relativement importante dans le cas où ils n'étaient pas menacés, pour ce qui était des objets, c'était tout autre chose. Par ailleurs, il ne s'amusait pas vraiment à user son chakra hors mission.
Une fois son travail de fortune achevé, il se retourna vers la jeune femme, encore emmitouflée dans l'immonde veste verte que Lee lui avait prêté en sortant du restaurant.
- Tu n'avais pas envie d'aller aux toilettes ?
Seul un léger ronflement lui répondit, signe que Sakura s'était endormie. Il hésita un certain temps, avant de s'approcher du lit et de débarrasser la jeune femme du vêtement coloré et de ses chaussures. La kunoichi râla brièvement, avant de se retourner sur son matelas, lui tournant ostensiblement le dos, tandis qu'elle sentait à peine une douce couverture recouvrir son corps devenu trop lourd à porter même avec la meilleure volonté du monde.
Sai se redressa en soupirant, et son regard erra un moment dans le petit studio plongé dans la pénombre. Il n'avait allumé aucune lumière et s'était repéré à son souvenir. Ce n'était pas la première fois qu'il entrait dans le lieu de vie de la jeune femme, bien qu'elle n'y passe au final que peu de temps. Le lit une place sur lequel elle s'était endormie était collé contre un mur. Un petit bar séparait l'espace nuit/salon du coin cuisine, où juste le strict nécessaire était rangé, juste une tasse renfermant un fond de caféine traînait dans l'évier.
Il devinait sans la voir la porte d'entrée, à à peine un mètre du réfrigérateur. La salle de bain quant à elle était dissimulée derrière la porte encastrée dans le mur opposé au lit, à deux mètres d'un large bureau envahi de bon nombre de dossiers. A travers eux, il discerna deux cadres, que la lueur provenant de la lune à demie pleine laissait voir. L'un des deux donnait une image sérieuse, même si plutôt joyeuse. On y apercevait une jeune femme aux cheveux roses, entourant de ses bras deux jeunes hommes, dont l'expression faciale laissait deviner une légère gêne soudaine. Derrière eux, se tenait Yamato, enfin, Kakashi dans sa tenue de Rokudaime avait ses deux mains posées chacune sur l'épaule des deux anciens membres de la racine.
Plusieurs minutes s'écoulèrent, sans qu'il ne cesse de contempler la photographie et l'image de plénitude qu'elle renvoyait. Un mouvement derrière lui le sortit de ses souvenirs, et il se tourna légèrement pour constater que Sakura avait changé de position dans son sommeil. Son regard fut ensuite attiré par le second cadre, couché. D'un geste lent, comme s'il tenait un objet précieux qu'il craignait de briser au moindre contact, il le redressa. Cette fois, une petite fille souriait au centre, l'air sincèrement heureuse de se trouver là, tandis que derrière elle, deux gamins tiraient la gueule. Encore plus en arrière, Kakashi tentait d'unir les membres de son équipe, une main posée sur la tête des deux garçons.
L'équipe sept. La véritable équipe sept. Celle d'origine. Celle qui existait, avant qu'il n'y entre.
- Sa…
Il sursauta, rabaissant immédiatement le cadre comme un enfant pris en faute et cessa tout mouvement.
- …Suke…
Une fine goutte de sueur glissa le long de sa tempe, continua sa route et partit se perdre dans son cou. La voix de Sakura s'était tue dans un murmure, permettant à Sai de recommencer à respirer, aussi discrètement que possible.
J'aime bien Sai et son tact légendaire, pas vous ?
