Le lendemain, la jeune fille s'éveilla d'excellente humeur, preuve que ce début de cohabitation n'avait pas encore commencé à lui miner le moral. Elle passa rapidement quelques habits pas trop froissés et entreprit de ranger dans son immense armoire personnelle le contenu de ses valises. Puis elle descendit prendre son petit déjeuner avec les autres, à la table des Gryffondors, non sans avoir épinglé avec fierté son insigne de préfète en chef sur son uniforme scolaire.
Repérant Harry et Ron, elle les rejoignit et s'assit à côté d'eux, avant de se jeter sans cérémonie sur les oeufs au bacon.
- Dis donc, ça donne faim la nuit dans les appartements des préfets en chef! commenta Harry avec un petit sourire en coin.
- Tu n'as pas idée! rétorqua Hermione en engloutissant son petit déjeuner presque aussi vite que Ron. Tu me passes le jus de fruits, s'il te plaît?
- Alors, la salle de bain? s'enquit Ron, les yeux brillants. Percy m'a dit qu'elle était plus fantastique que tout ce qu'on pouvait imaginer. C'est aussi ce qu'a dit Harry en quatrième année, tu te souviens Harry?
- Ca c'est sûr!
- Oui, elle est vraiment fantastique, c'est le mot. Et non, Ron, ça m'étonnerait que tu puisses venir l'essayer; tu oublies que je partage tout ça avec Malefoy l'ignoble.
Les visages de ses amis se crispèrent sur des mimiques de compassion extrême.
- Quoique, continua-t-elle, hier soir il a déboulé dans ma chambre en hurlant que j'avais éteint la lumière de la sienne; en fait, il n'y a qu'un seul réseau lumineux sur tous les appartements. Sachant qu'il allait falloir s'entendre à propos de ça, il a proposé un pacte de non-agression, et j'étais tellement épuisée que j'ai accepté juste pour avoir la paix. Ca ne m'a rien coûté, et puis, s'il le respecte, c'est tout aussi bien.
Ses amis sifflèrent, puis il fut décidé qu'il était inutile de se gâcher la matinée en pensant à quelqu'un d'aussi inintéressant, et ils parlèrent d'autre chose.
Lorsqu'elle remonta la tour des préfets pour se laver les dents après qu'un plat particulièrement étrange lui ait laissé un goût non moins bizarre dans la bouche, Hermione entendit des voix à de l'autre côté de la porte d'entrée. Allons bon, pensa-t-elle, Malefoy n'a pas traîné pour inviter tout sa clique! Elle prononça le mot de passe et poussa le battant, pour se retrouver nez-à-nez avec...
Rogue, qui semblait avoir une discussion animée avec Malefoy. Surprise, mais pas tant que ça dans la mesure où Rogue était le directeur de maison de Malefoy, elle le salua avant de se rendre dans la salle de bain, les laissant seuls pour discuter. Etrangement, ils n'avaient pas l'air tranquilles.
Alors qu'elle se brossait énergiquement les dents, elle eut soudain envie de savoir ce qu'ils se racontaient. Après tout, Malefoy avait bien dit qu'on entendait tout dans cet appartement. Elle cessa le mouvement de brossage et put entendre plus distinctement se qui se disait de l'autre côté du mur.
- Draco, vous ne pouvez pas vous mettre en danger à ce point, vociférait la voix de Rogue. J'ai prêté serment à votre mère que je vous protégerais, quoi qu'il m'en coûte, et ce que vous projetez de faire n'oeuvre PAS pour votre sécurité. Obéissez au plan, et vous en sortirez indemne.
Hermione colla l'oreille au battant de la porte. Elle savait très bien qu'elle n'aurait pas dû faire ça, mais ce que Rogue racontait semblait intéressant...
- J'en ai plus qu'assez de faire tout ce qu'on me dit de faire! répondait Malefoy avec verve. Je suis un Malefoy, et je suis capable de décider par moi-même, et ce n'est pas mon père, depuis Azkaban, qui pourra m'empêcher de prendre les rênes de ma vie!
- Vous ne vivrez plus très longtemps si vous tentez de vous détourner du Seigneur des Ténèbres, Draco.
- Attendez...
Hermione sursauta. Cela faisait quelques instants qu'elle avait cessé de se brosser les dents, et Draco avait dû être alerté par l'absence de bruit provenant de la salle de bains. Elle remit la brosse dans sa bouche et frotta énergiquement. Elle allait avoir des dents d'une propreté impeccable!
Lorsqu'elle émergea de la salle de bains, quelques minutes plus tard, Rogue avait disparu. Seul restait Malefoy, assis dans son fauteuil, l'air passablement renfrogné. Hermione prit place dans le sien.
- Rogue est passé te donner tes consignes de préfet en chef?
Comme détourné de ses pensées, Malefoy tourna la tête vers Hermione et sembla mettre quelques secondes à réaliser de quoi elle parlait.
- Oui, répondit-il enfin, oui c'est ça. Mes consignes.
Hermione réalisa soudain qu'elle s'était assise dans le fauteuil sans rien pour s'occuper, pas même un bon livre. Elle se leva et inspecta les rayonnages qui se trouvaient contre les murs de la salle commune. Ils regorgeaient de livres plus intéressants les uns que les autres. Elle se promit alors de parler à Harry et Ron de ce qu'elle avait entendu, et se plongea avec gourmandise dans l'inventaire de ses futures lectures.
Les jours passèrent de façon anormalement normale pour Hermione et son colocataire indésirable. A la grande surprise de Hermione, Malefoy respectait le pacte qu'ils avaient passé durant leur première nuit de l'année, et comme elle n'était pas du genre à le provoquer, il restait dans sa chambre. Il passait d'ailleurs beaucoup de temps dans sa chambre, au point qu'Hermione se demandait parfois ce qu'il pouvait bien y faire.
Il semblait plus renfrogné qu'à l'ordinaire, et n'attaquait même plus Harry et Ron entre les cours. Le soir, alors que Hermione lisait ou faisait ses devoirs au coin du feu jusqu'à tard dans la nuit, il sortait parfois de son antre tel une créature nocturne et s'asseyait simplement dans son fauteuil, où il restait des heures. Hermione ne savait jamais combien de temps il restait là, car elle allait toujours se coucher avant qu'il n'aille lui même rejoindre son lit. Elle supposait qu'il veillait jusqu'à une heure scandaleusement tardive, puis qu'il allait se coucher lorsqu'il ne tenait plus éveillé.
Un soir, alors qu'elle révisait sa botanique avec application, elle l'entendit émettre quelques petits gémissements. Présumant qu'il avait dû s'assoupir grâce à la chaleur rassurante du feu en cette froide soirée de novembre, elle ne se tourna même pas vers lui et continua son travail. Mais les gémissements se transformèrent en cris et en paroles complètement dépourvues de sens; Hermione se précipita, et découvrit son colocataire en plein cauchemar. Il était endormi, mais ses traits étaient terriblement tirés, et exprimaient une grande souffrance. Hermione se demanda si elle n'allait pas recevoir un sort acerbe si elle le réveillait, mais décida qu'elle ne pouvait pas le laisser cauchemarder comme ça. Elle plaça la baguette du jeune homme hors de sa portée, puis le secoua avec douceur.
- Malefoy... Malefoy, réveille-toi...
Soudain, il ouvrit brusquement les yeux et fit un bond dans son fauteuil. Stupéfait, il balaya la pièce du regard et remarqua Hermione, penchée sur lui, l'air inquiète. Rassuré, il eut un petit rictus.
- Ah, ça m'est encore arrivé...
- De quoi est-ce que tu parles? de ton... cauchemar?
Il aquiesça.
- Ca t'arrive souvent, de cauchemarder à ce point? s'étonna Hermione.
- Souvent. C'est pour ça que je reste devant le feu, le soir. Je n'aime plus trop aller me coucher.
Hermione resta silencieuse un moment. Puis:
- Est-ce que je peux te demander de quoi tu rêves, si ça n'est pas indiscret?
- Et pourquoi, Granger?
- Oh, comme ça... C'est impressionant, tu sais, de te voir comme ça. Je pourrais peut-être trouver un sort pour te calmer, je préfère éviter que tu me réveilles comme ça en plein milieu de la nuit!
- Bah, tu as le sommeil lourd. Jusque là, ça ne t'a jamais perturbée.
- Tout de même, insista Hermione, si je peux...
- Si tu peux quoi? m'aider? pourquoi est-ce que tu ferais ça?
Hermione, l'espace d'un instant, ne sut trop que dire.
- Eh bien, je trouve ça naturel. Un Serpentard, bien sûr, peut avoir du mal à comprendre ça, mais je trouve ça naturel d'essayer de te donner un coup de main.
Draco ricana. Il se prit la tête dans les mains, puis les posa sur ses genoux et se recula dans le fauteuil.
- Ca m'étonnerait que tu puisses faire grand chose. C'est juste... un fantôme personnel, des mauvais souvenirs, pas de quoi en faire un drame, quoi.
Hermione, dubitative, ne bougea pas, restant aux côtés de Malefoy. Elle attendit quelques minutes en silence, seulement brisé par les crépitements du feu. Avec le temps, Malefoy finirait pas lui confier quelque chose; elle était curieuse de savoir ce qui avait pu le mettre dans cet état.
Soudain, il parla.
- A chaque fois que je dors, je revois toujours la même chose. Encore et toujours, c'est ce qui s'est passé... L'été dernier. Enfin, tu vois.
Hermione, d'un haussement de sourcil, lui fit comprendre que non, elle ne voyait pas.
- Ce qui s'est passé... Avec Dumbledore.
Il avait prononcé les deux derniers mots si bas qu'ils avaient presque été inaudibles. Hermione se sentit comme électrocutée. Draco Malefoy avait des remords? Il était hanté par la mise à mort de Dumbledore? Voilà qui était complètement inattendu! Elle se demanda s'il serait utile de partager ça avec ses amis. Peut-être pas.
Draco avait l'air épuisé. Instinctivement, Hermione passa ses bras autour de son cou pour le réconforter. C'était ce qu'elle faisait toujours lorsque ses amis étaient mal en point, et ce geste lui était venu naturellement à la vue de Malefoy désemparé. Mais il la repoussa.
- Dégage, Granger, je ne veux pas de ta pitié!
- Hé! Je te signale que ça n'est pas de la pitié, mais de la compassion!
Elle était furieuse. Voilà qu'elle s'était laissée avoir!
- Eh bien garde ta compassion! je suis un Malefoy, par Merlin, je n'ai pas besoin de la compassion des...
Hermione croisa son regard, et il se tut. Au bout de quelques instants, il lâcha:
- Bon, d'accord, je suis désolé. Ca a failli m'échapper, je n'aurais pas dû.
- Contente que tu le reconnaisses. J'essayais juste de te réconforter.
- Bah. Pour ce que ça me sert... Je ferai toujours ces cauchemars, de toute façon. Ca va me hanter jusqu'à la fin de mes jours... Mais je crois que ça ne va plus durer longtemps.
Hermione se souvint alors de l'anecdote de Rogue qu'elle avait trouvé en pleine discussion avec Melfoy le premier jour. Ainsi, Draco se désolidarisait des Mangemorts? Hermione s'assit sur l'accoudoir du canapé.
- Malefoy... Je vais chercher dans quelques livres si je peux te débarrasser de ça. Quand même...
- Comme tu veux.
Le regard du Serpentard se chargea soudain d'une lueur plus dure.
- Si tu en parles à qui que ce soit...
- Oh, Malefoy! s'écria Hermione en levant les yeux au ciel. Je suis suffisament délicate pour comprendre que cette histoire doit rester entre ces quatre murs, tu sais.
- Tant mieux.
- Tu as vraiment l'air épuisé.
- C'est normal! avec le peu de temps que je dors, ces temps-cis... répondit le jeune homme de mauvaise grâce.
Hermione retourna à sa botanique. Il lui restait une demi-page à remplir. Elle se tourna vers le Serpentard.
- Malefoy, tu sais quoi? Quand tu rêveras, tu pourras venir me réveiller. Va te coucher, et laisse ta porte ouverte, je reste ici le temps de finir mon devoir de botanique. Peut-être que si tu sais que tu es en sécurité et que quelqu'un veille sur toi, tu seras plus rassuré et ces rêves ne reviendront pas. Je n'aurai qu'à laisser ma porte ouverte, moi aussi.
Il ricana à nouveau.
- Je ne suis plus un enfant, Granger.
- Il n'y a pas que les enfants qui ont besoin qu'on les rassure, Malefoy. Ta mère n'est pas là et doit te tenir pour responsable de ce qui est arrivé à ton père, qui lui est à Azkaban, tu as Celui Dont On Ne Doit Pas Prononcer Le Nom aux trousses, enfin, si ça n'est pas le cas ça ne saurait tarder, et tu revis toutes les nuits le soir où tu devais tuer Dumbledore et où il a finalement péri sous tes yeux. Excuse-moi, mais je crois qu'une présence pas loin ne serait tout de même pas superflue... A ta place, j'aurais déjà convoqué tous mes amis pour dormir avec moi.
Malefoy ne rétorqua pas. Il se leva et alla s'enfermer dans sa chambre. Hermione haussa les épaules, et se concentra sur la fin de son devoir. Après tout, s'il voulait jouer l'orgueilleux, c'était son problème: elle avait proposé tout ce qui était en son pouvoir.
Lorsqu'elle eut terminé, elle rangea soigneusement ses parchemins et alla dans sa chambre passer une chemise de nuit. Puis elle rouvrit la porte de sa chambre et lança, assez fort pour que sa voix traverse la salle:
- Je laisse tout de même ma porte ouverte, au cas où...
Elle alla se blottir sous les couvertures, et attendit que le sommeil vienne. Elle avait de la peine pour Malefoy; plus elle le fréquentait, et plus elle se rendait compte que ses mauvais côtés étaient directement dus à son éducation déplorable. Elle avait fini par le tolérer dans son quotidien, et le savoir en difficulté, même si cela ne la bouleversait pas au plus haut point, lui faisait tout de même un petit pincement au coeur.
Au bout d'une dizaine de minutes, alors qu'elle était perdue dans ses pensées, elle entendit grincer la porte de Malefoy. Elle se releva dans son lit et regarda de l'autre côté de la salle: Malefoy avait ouvert sa porte, et retournait maintenant se coucher. Il jeta un coup d'oeil derrière son épaule, et remarquant que Hermione s'était redressée, il lui lança:
- Ne t'avise pas d'en profiter pour reluquer mon corps parfait!
Elle leva les yeux au ciel, et avec un sourire, se recoucha. Malgré tous ses efforts pour lui faire croire le contraire, Malefoy ne parviendrait pas à lui cacher qu'il avait mûri.
