Mindfang s'avançât fièrement, la nuit tombée, ses pas claquant sèchement sur les planches de bois noires assemblées pour former son magnifique navire. Ses cheveux noir de jais ondulaient dans son sillage, ses yeux perçants fixaient leur proie avec délectation. Elle agrandis encore un peu son sourire et sans se départir de son orgueil, elle lança d'une voix forte :

- Alors Dolorosa, toujours pas prête à s'excuser ?
- Non. Tu sais que je ne le ferais pas, Mindfang, peu importe les moyens employés. Je suis loin d'être en faute.

Le sourire de Mindfang fana un instant, se changeant en un rictus de rage. Ses yeux étincelèrent de colère et sa voix se fit rauque et basse, menaçante.

- Je serais toi j'éviterais de me provoquer alors que tu sais que je peux te jeter à l'eau et te laisser te noyer, esclave.

Elle crachat le dernier mot au visage de la femme lui faisant face, le détaillant. Elle avait passé la journée attachée au mat, pendant que tout le monde dormais. Bien évidemment, en tant que troll au sang jade, elle n'était pas affectée par les rayons mortels du soleil Alternian qui brulaient quiconque entrait en contact avec eux. Elle regarda les marques verdâtres laissées par les cordes et souri largement. Surement que la femme devant elle avait essayé de se débattre, de sectionner ces liens trop serrés avec ses griffes et ses crocs, en vain. Elle laissa sans pudeur ses yeux balayer le corps serré par les cordages, une fois de plus ébahie par sa beauté. Un peu rond, un peu maternel, il n'en restait pas moins magnifique. Elle observa son visage calme – comme toujours, une Dolorosa perdant son calme serait un peu comme une Mindfang passionnée de romans à l'eau de rose, une chose presque impossible.- et durci dans un rictus crispé, outré et en colère. Elle regarda ses yeux noirs, magnifiques, et ces cils, mon dieu ces cils. D'un noir de jais, foisonnant en abondance autour des paupières, longs, si longs qu'ils donnaient l'impression de toucher le ciel. Dolorosa possédait les cils les plus longs qu'avait jamais vus Mindfang – à part, peut-être, ceux de la Handmaid. Ses sourcils fins étaient arqués, comme le dos rond d'un chat en colère, et plissaient son front sans le rendre repoussant. Son nez droit lui seyait très bien, ajoutant un quelque chose d'aristocratique a son visage si doux. Sa bouche purpurine, noire d'encre sur sa peau de porcelaine avait le quelque chose d'un fruit interdit que Mindfang rêvait secrètement de gouter. Un minuscule grain de beauté, comme le point sous l'interrogation venait compléter le tableau de son visage insoumis, au coin de son œil droit. Sa mâchoire un peu carrée et son menton pointu étaient affinés par une masse de cheveux courts, en bataille, percés par deux cornes luisante dont la forme ne faisait que la rendre plus attirante. Evidemment, aucun de ses hommes n'aurait été assez bête pour poser un doigt sur elle. Ils étaient assez intelligents pour comprendre que la Marquise s'était attachée à elle, et que celui qui abuserait de l'esclave au sang jade serait surement le prochain à tomber « accidentellement » à l'eau. Elle Revin lentement a la réalité, et regarda l'esclave. Puis, ses mots lui revinrent en tête avec la quasi-certitude que ses aspirantes rouges tombaient à l'eau. Son rictus de rage revint, et d'une impulsion rageuse, elle trancha les liens de la lame effilée de son sabre –savourant au passage l'expression de terreur qui passa dans les yeux de la Dolorosa- et se saisit d'elle. D'une impulsion rageuse, elle ouvrit la porte de la cale d'un coup de botte. D'une impulsion rageuse, elle jeta sans ménagement l'esclave au fonds de celle-ci, et, sans lui jeter un regard, tourna les talons, le bruit de la porte claquant violemment résonnant encore dans ses tympans.

Mindfang eut du mal à se concentrer ce jour-là. Elle avait cette après-midi une tache peu agréable à exécuter, et ce devant toute présence troll sur son navire. Quelques jours auparavant, une jeune esclave – Mindfang n'achetait généralement que des femmes, son équipage ne manquant pas d'hommes- avait tenté de s'échapper en tuant un des gardes à l'aide d'une planche. Il était donc bien évidemment du devoir de la Marquise de la faire exécuter, en signe d'exemple pour chaque esclave qui oserait tenté ne serais-ce qu'une fois de se liguer contre elle, et en y pensant, elle aurait même été prête à sacrifier la Dolorosa, si celle-ci avait été assez bête pour tenter. Mindfang soupira et passa une main lasse sur son visage, consternée. Voilà que même en s'étant juré de ne plus penser à elle, de la laisser pourrir dans sa cale sans s'adresser à elle, Mindfang continuait à être attirée irrémédiablement par la Dolorosa. Se levant prestement, elle épousseta sa tunique et se dirigeât vers la cale. Sans jeter un regard a la femme prostrée, nue dans un coin qui lui jetais un regard meurtrier, elle marcha directement vers l'esclave fautive. Elle la regarda. Mince, presque maigre, des cheveux vaguement ondulés qui lui tombaient aux épaules, de grands yeux noirs agrandis par les cernes, une bouche fine, une mâchoire carrée. Elle était attachée par des anneaux, pour préserver la santé de ses matelots. Elle était plutôt jolie et surement très jeune. Elle observa ses bras fins, étonnée qu'ils aient pu tuer un de ses solides hommes. Elle la regarda, la dominant d'une bonne vingtaine de centimètres. Elle plongea ses yeux perçants dans ceux, agrandis par des cernes noirs de la jeune fille. Elle la détachât, lui jeta une robe de toile pour qu'elle couvre son maigre corps et se saisi de son poignet. Elle la traina en dehors de la cave, comptant lentement les pas. Un, deux, trois, quatre, cinq, bientôt les tremblements. Six, sept, huit, neuf, dix, elle tremble, bientôt les cris. Onze, douze, treize, quatorze, quinze Oh, elle était plutôt résistante celle-ci. Mais elle paniquerait bientôt. Seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf, vi-

Voilà. Les hurlements déchirants d'une jeune troll au sang rouille d'à peine huit sweeps, sans nom et sans histoire qui se débattait dans la maigre optique d'éventuellement survivre. Quel dommage, généralement, Mindfang les épargnais s'ils tenaient une vingtaine de pas sans se débattre. La petite avait au moins le mérite de tenir un petit temps. Sans un regard ni même une mimique, la Marquise Infernale traina son esclave hors de sa prison, invitant les matelots à faire sortir les autres. L'ancre était baissée, l'estrade prête. Ignorant la faible esclave sanglotant qui essayait en vain de lui échapper, Mindfang continua de la trainer. L'air était gorgé de cette espèce d'ambiance morose et triste. Dans la tête de la pirate, une petite boite à musique tournait, comme à chaque fois qu'elle était dans l'obligation de tuer. Pas que la tâche en elle-même fut un plaisir pour elle. Ce qu'elle aimait, elle, c'était écraser ses adversaire, les mettre plus bas que terre, leur prouver sa supériorité. Leur faire ressentir leur médiocrité, pas les tuer. Sans accorder un regard à quiconque, sans laisser transparaitre son indifférence, elle se concentra sur la petite mélodie en elle et étira sa bouche en un sourire hypocrite, dévoilant ses crocs. Elle grimpa sur l'estrade et prit place, préparant son discourt.

- Comme vous pouvez le constater, mes amis, Commença-t-elle de sa voix grave, voilà une esclave bien désobéissante ! Et savez-vous quel est son crime ? Elle a tenté, pas plus tôt qu'avant-hier de s'échapper. Jusque-là, rien de bien méchant, n'avons-nous pas tous tenté de nous échapper d'une situation qui nous déplaisait un jour ?

Elle se pencha en avant, ses gestes semblables à ceux d'un acteur. Son long sourire aux lèvres, elle dévora l'assistance des yeux en quête de réponses. Puis, elle se redressa, sa voix autrefois faussement joyeuse descendant dans des tons bas et inquiétants.

- Oui n'est-ce pas. Nous avons tous tenté. Mais cette jeune fille, ici présente, savez-vous ce qu'elle a fait, en tentant de fuir ? Elle a assassiné un de mes hommes. Un homme qui n'est responsable en aucun cas de son malheur, puisque je suis votre maitre, celle qui vous a acheté ! Alors ici et maintenant, mes amis, je vais devoir lui reprendre la vie qu'elle a volé.
Je vais la tuer.

Elle lâcha ces mots d'un ton d'outre-tombe, un peu rageur. Elle observa avec attention la foule d'esclave et de marins mélangés, étudiant avec précision chaque réaction. Ses yeux se posèrent sur la Dolorosa, nue et fière, droite, qui la regardait avec quelque chose comme de la pitié dans les yeux. Un mélange de pitié et de dégout viscéral. Mindfang détourna le regard, prise aux tripes. Surement que son visage avait pali. Surement qu'actuellement elle devait avoir l'air de quelqu'un de très, très pathétique aux yeux de la Dolorosa. Peut-être était-ce ça, que ressentait Dualscar ? Elle éloigna rapidement cette pensée d'un revers mental rageur, refusant tout net de se comparer à cet homme.
Revenant à l'esclave tremblante qui la regardait avec des yeux suppliant, elle laissa un rictus vaguement colérique déformer son visage. Elle la mise à genoux, l'attrapa par les cheveux et lui mis la tête en arrière. Elle murmura quelques paroles à peine audible pour la jeune fille. « Ecoute, comme cette musique est belle. » Les yeux de la jeune troll s'agrandirent et d'un mouvement fluide, rapide, Mindfang tranchât sa gorge. Il y eu des cris, des pleurs, des regards haineux, effrayés, admiratifs, tristes, perturbés. Tous ne suscitaient en elle que l'indifférence la plus pure. Le sang rouille tachait le sol, ruisselait sur ses bottes d'un rouge éclatant. Le corps fin de la jeune troll eut quelques soubresauts, puis, retomba, inerte. Mindfang capta un regard. Un regard triste, haineux, outré et coupable. Un regard de biche orné de cils qui touchaient le ciel. Un regard enluminé d'un unique point, comme une interrogation, au coin de l'œil droit. Elle ordonna qu'on rentre les esclaves, qu'on jette le cadavre à l'eau et qu'on nettoie l'estrade. D'un pas presque rageur, elle regagna sa cabine. Elle resta pensive un long moment, jetant parfois des coups d'œil songeurs à la mer démontée, au dehors. Puis, elle se leva lentement, pris son temps et se dirigeât vers les cales. Elle ouvrit lentement la porte, et s'engouffra dans l'ouverture béante, faisant fi des regards haineux qu'on lui adressa. Toujours calme, un sourire aux lèvres, elle s'accroupit devant la Dolorosa. Celle-ci releva doucement son beau visage encore inondé de larmes. Sans qu'elle y ait vraiment réfléchi, Mindfang leva la main et essuya les trainées vertes de son pouce. Réalisant son erreur – Autrement dit, avoir un de ses rares accès de tendresse en présence d'une centaine de témoins- elle laissa un sourire plus grand dévoiler ses crocs et ses yeux briller d'une fausse lueur sadique.

-Toujours pas prête à s'excuser ?
- Non.

La voix restait légère et sure d'elle, bien qu'éraillée par les sanglots. Mindfang rapprocha son visage de l'oreille pointue de la femme lui faisant face et susurra sur un ton lourd de menace :

- J'ai bien compris que tu n'accordais pas beaucoup d'importance à ton corps ou ta vie.
- C'est là un raisonnement très pertinent.
- Alors je vais changer de tactique. Regarde-les. Murmura Mindfang en désignant les autres esclaves. Elles sont toutes en bonne santé. Mais imagine un instant que j'en prenne une et que je la punisse a ta pla-
- Tu n'en a aucun droit, Mindfang.

Un ton cassant, hargneux. Mindfang sourit plus largement, fière d'avoir trouvé le point sensible.

-Ooooooooh que si j'en ai le droit, ma très chère « Dolorosa » J'en ai tout à fait le pouvoir. J'ai tous les droits. Alors ? Des….. Excuses ?

- Plutôt en mourir, même si j'ai largement l'impression de me répéter depuis quelques temps.

- Bien. Voyons voir….. Quel était la couleur du sang de ton… Fils ? Oh. Oui, jaune moutarde c'est cela ? Très bien. Tu veux jouer, on va jouer.

Elle vit les yeux de la Dolorosa s'agrandir et son mouvement pour l'arrêter. Mindfang se tourna vivement, suscitant des réactions apeurées. Elle balaya ses esclaves du regard jusqu'à repérer une jeune fille au sang moutarde un peu plus loin. Elle s'approcha rapidement d'elle et la saisi par le poignet, la soulevant. Elle était adorable, de longs cheveux presque bouclés tombant sur ses reins, de grands yeux effrayés et un corps fin. Peut-être qu'avec un peu plus de formes elle aurait été exquise. Elle s'excusa muettement auprès de la jolie brunette, dont le visage enfantin était parsemé de taches de rousseur. Elle la tira à sa suite et se retourna vers la femme au sang vert, pour la retrouver prostrée, les mains serrées sur ses cornes, agitée de sanglots silencieux. Mindfang l'attrapa à son tour, la jeta dans les bras d'un garde et traina les deux femmes sur le pont. Elle les mit face à face, et pour la première fois depuis qu'elle la connaissait, Mindfang voyait une terreur sans nom sur le visage de la femme devant elle.

- Quel est ton nom petite ?
- M-Myride. Répondit la jeune esclave de sa voix effrayée.
- Bien. Myride, je te présente la Dolorosa, autrement nommée Porrim Maryam. Sache qu'à cause de cette femme, tu vas mourir.

Elle entendit vaguement la troll au sang jade étouffer un glapissement de douleur. Dans les yeux de la jeune fille, elle voyait une terreur sans nom.

- Ne t'inquiète pas, tu ne souffriras pas. Mais tu as encore une chance ! Cette esclave, Dolorosa, a refusé de me présenter des excuses. Si elle les présente maintenant, tu as encore une chance de survie.

Mindfang se tourna vers Dolorosa et appuya doucement dans le dos de la jeune troll à ses côtés, l'avançant. Elle était sûre que Mademoiselle Maryam allait céder. Sûre et certaine. Elle la regarda, qui fixait l'enfant, apeurée. Puis elle ferma les yeux et son visage se durcit. Quand elle les rouvrit, c'est une rage flamboyante qui y vibrait. Elle se dégageât de la poigne du matelot d'un geste d'épaule, se redressa de toute sa taille et, bien qu'elle soit plus petite que Mindfang d'une demi-douzaine de centimètres, un instant elle eut l'air immensément plus grande. Elle lança une excuse à la jeune fille, Myride et fixa la Marquise sanguinaire avec un regard qui lui fit l'effet d'un ouragan. Articulant chaque mot, droite, crispée, enragée, sa peau pâle brillant vaguement, elle lâchât, sans aucune peur :

-Tout de ton être pathétique me dégoute, Mindfang. Tu ne sais même pas la valeur d'une excuse.

Puis, elle tourna les talons et claquât la porte de la cale. D'un mouvement de main, Mindfang brisa le cou de l'esclave qui tomba au sol, une goutte de sang sur le menton.

(A suivre.)