Livre 2:

- Dieu nous veille, Dieu nous veille, Dieu nous veille, Dieu nous veille, Dieu, Dieu, Dieu…

Encore et Toujours.

Toujours, toujours, toujours.

Et les mots qui s'enchaînent et qui forment un collier de prières, un chapelet de protection pour elle, pour elle et ses enfants.

Elle le voit, elle voit ce rideau d'aura qui s'installe autour d'elle, elle voit qu'à présent elle est protégée. De tout.

Le noir.

Les démons.

Les ombres qui s'avancent, qui se cachent dans le néant et dans le rien, là où le regard ne peut se porter, là où personne ne peut imaginer, là où personne ne peut vivre.

La maison, la pièce, la cuisine.

Les volets fermés, un bahut poussé contre la porte.

Pas de lumière.

Trop dangereux.

Depuis quand ?

Depuis quand la douce lumière du Seigneur ne peut-elle pas la protéger?

Dans le noir, ses enfants. Blottis l'un contre l'autre. Joseph et Aneth. Aneth et Joseph. Loin d'elle.

Où est son mari ?

Parti.

Loin.

Et elle doit faire l'homme, elle doit décider, elle qui n'a jamais fait qu'obéir.

Elle espère presque que Joseph, le seul homme dorénavant, prendra la relève, parce qu'elle n'est qu'une femme, une pauvre femme, pauvre, pauvre, pauvre d'elle.

Maison étrangère, sur une route étrangère, dans un pays devenu étranger, perdus dans une temporalité qui n'est pas la leur.

Perdus.

Et cette phrase.

Le chemin des hommes droits, c'est d'éviter le mal; Celui qui garde son âme veille sur sa voie.1

Ne pas être perdu.

Dieu, aide-moi.

Dormir.

Dors, lui a dit Joseph.

Elle ne peut pas.

Manger.

Mange quelque chose, cette fois, c'est Aneth.

Elle n'en est pas capable.

Se battre.

Dieu.

C'est ce qu'Il veut d'elle.

C'est ce qu'elle fera.

Le lendemain, une lumière douce pénètre la pièce par l'interstice laissé entre les deux volets en plastique et se répand dans la pièce, éclairant la porte du meuble en face d'elle. Meuble sur lequel, la nuit dernière, elle a gravé une croix, signe de sa foi.

Dieu la touche.

Elle.

Joseph est debout.

Aneth dort dans un coin.

Son fils, son grand garçon, cuisine une boîte de haricots rouges sur un réchaud. Il tourne la cuillère dans la casserole d'un air abattu et un élan d'amour tourne dans le cœur de sa mère.

Un sourire de Joseph. Il lui apporte une assiette pleine de ce met fumant et Adèle le dévore, tant pis pour le péché de gourmandise, elle sait que c'est pour survivre.

Aneth se réveille, se joint à eux, et Adèle a l'impression qu'elle regagne sa vie d'avant pour quelques précieuses minutes qui n'ont pas de prix.

Elle se met à rêver d'un avenir semblable au passé, d'un avenir qu'elle pourrait passer dans sa communauté, à l'abri de toute cette haine et de toute cette fourberie. Elle sait que ce n'est qu'un rêve, qu'une illusion.

Tant pis.

Les visages bas, les yeux vides.

Plus de vie en eux et pourtant, Adèle se sent pleine de la vie de Dieu et c'est pour ça qu'elle continue de se battre, c'est pour ça qu'elle prépare son sac, c'est pour ça qu'elle embrasse sur les deux joues Joseph, c'est pour ça qu'elle embrasse sur les deux joues Aneth.

C'est pour ça qu'elle se signe et c'est pour ça qu'ils partent de la maison qui n'est pas à eux, pour continuer leur périple.

Ils doivent trouver Patrick, son mari. Parti pour participer au congrès d'une autre communauté comme la leur plusieurs jours auparavant. Il n'est pas avec eux et il leur faut le retrouver.

C'est primordial pour elle.

Elle ne voit pas comment réussir à vivre sans lui, sans son mari, son mari chéri.

C'est son devoir de le retrouver et de tout faire pour cela, même s'il faut qu'elle meure pour cela.

Joseph trouve une voiture qui n'est pas à eux

C'est lui qui l'ouvre et c'est lui qui conduit.

Adèle ne sait pas où il a appris tout ça. Elle s'est toujours efforcée d'élever ses enfants loin de la technologie malsaine, loin de toutes ces facilités, loin de cette religion dangereuse qui se fait appeler Science, qui se fait appeler Progrès.

- D'où sais-tu conduire, Joseph ? demande-t-elle soudainement.

Joseph échange un regard avec sa sœur dans le rétroviseur et il répond, il ose répondre, ce traître :

- Ça fait un moment que je sais Mère. J'étais curieux de savoir comment ces machines pouvaient rouler alors quand mon ami Michael m'a proposé d'essayer je…je n'ai pas refusé.

Adèle ne peut pas croire ce qu'elle entend, elle n'y arrive pas.

Elle n'y arrive pas.

Comment son garçon a-t-il pu ?

N'a-t-il rien entendu, rien écouté, rien compris ?

Alors elle dit :

- Tu sais ce que Dieu dit à propos de ça, n'est-ce pas Joseph ?

- Justement Mère ! Dieu ne dit rien à propos de cela, rien de ce qui n'est écrit dans la Bible !

Et il tente, cet enfant malsain, il tente de s'expliquer, il tente, il tente.

Et sa mère doute.

- Et ce que dit le prophète, tu n'en as que faire également ? Le prophète le dit, lui pourquoi ne l'écoutes-tu pas ?

Joseph a un rictus, il se moque, et sa mère le sait, elle veut le corriger, elle veut le laver à l'eau bénite pour que ses pêchés soient effacés.

Puis sa fille parle.

- Mère, ce n'est pas le moment. Plus tard.

Et le silence.

Encore.

Un homme, pendu par les pieds, les yeux sortis de leurs orbites qui se liquéfient sous la chaleur ambiante, la peau grise et sale, la langue bleue et gonflée. La corde craque alors que le corps est soumis aux faibles vents de la maison ouverte.

- Mon Dieu, dit Adèle et elle se signe et elle prie doucement.

Elle essaye de se protéger du Mal qu'elle sent tout autour d'elle.

Remets ton sort à l'Éternel, et Il te soutiendra, Il ne laissera jamais chanceler le juste.2

Ne crains rien, car je suis avec toi ; ne promène pas des regards inquiets, car je suis ton Dieu ; je te fortifie, je viens à ton secours, je te soutiens de ma droite triomphante.3

Joseph s'approche du corps, redresse la chaise tombée, s'y hisse et entreprend de couper l'instrument du suicide.

- Que fais-tu ? demande sa mère, partagée entre horreur et crainte.

- On ne peut pas le laisser comme ça.

Réponse laconique, dure, sûre.

- Mais c'est un suicidé ! C'est un meurtrier, mon fils ! Et que dis la Bible à propos d'eux ?

- Mère…

- Non ! Pourquoi l'aides-tu, alors que tu sais qu'il finira en Enfer ?

Un silence.

Le regard fuyant de sa fille.

Le regard dur de son fils.

Que Dieu lui vienne en aide, à ce fou.

Et les mots, qu'il martèle avec une force divine :

- Nous sommes tous en Enfer, Mère.

A l'étage, deux corps d'enfants dans leur lit, emportés par une balle logée dans le crâne.

Adèle se signe encore, encore, et encore une fois.

Elle est heurtée par la dureté du monde, elle a besoin du prophète, elle a besoin de la douce lumière de son Seigneur.

Elle ne peut pas.

Des enfants…Mon dieu des enfants…

Joseph rabat les couvertures autour des corps, il se fait aider de sa sœur pour soulever le poids du premier corps, pour l'emporter dans le jardin à l'arrière de la maison de campagne. Ils posent le fardeau par terre, font le chemin en sens inverse, prennent l'autre cadavre, couvertures, marche, jardin.

Adèle, debout, prie.

Et Joseph veut faire pareil avec le corps du père qui gît sur le sol du salon.

Adèle refuse, fermement.

- Il ne le mérite pas, Fils ! On ne donne pas les dernières onctions à un pêcheur. Il risque d'empêcher ses enfants d'atteindre le Paradis et je ne peux pas le laisser emporter ses enfants dans les feux de l'Enfer !

- Personne ne va au Paradis Mère. Pas même toi.

Perte de foi. Adèle regarde avec horreur sa progéniture qui vient de lui faire l'affront le plus total. La remise en cause la plus absolue de Dieu.

Elle ne peut pas croire, elle ne peut pas voir son fils, pas lui. Son esprit ne peut concevoir un monde où son fils ne serait plus le sien. Et pourtant. Comment peut-elle aimer un enfant habité par un diablotin ?

- Tu mens, siffle-t-elle. Et que t'arrive-t-il Joseph ? Où est donc passée ta foi ? Qui es-tu donc ?

Un homme, Mère. Je suis un homme qui n'est plus aveuglé par la bêtise.

Au bord des larmes, Adèle serre son chapelet dans ses mains et elle ne peut s'empêcher de s'en remettre à Dieu.

- Confie-toi en L'ETERNEL de tout ton coeur et ne t'appuie pas sur ton intelligence. Reconnais-Le dans toutes tes voies, et c'est LUI qui aplanira tes sentiers. Ne sois pas sage à tes propres yeux.4 Dieu, aide-le, je t'en prie, ne le laisse pas sombrer dans la folie de ce monde.

- Arrêtez.

Aneth.

- Arrêtez tous les deux, vous vous battez pour rien.

La voix de la sagesse.

- Ces enfants iront au Paradis Mère, car Dieu accepte tous les enfants dans son Royaume. Et cet homme mérite tout autant d'aller au Paradis, car il n'est pas un meurtrier. Il a fait ce qu'il a fait pour protéger ses enfants. Pour ne pas qu'ils souffrent.

- Il les a tués. Et rien n'est plus précieux que la vie humaine.

- Oui. Mais il a fait ce qu'il croyait être bien. Et de toute façon, qui sommes-nous pour décider ? Dieu ne dit-il pas également que les fidèles qui s'érigent en juge méritent eux aussi l'Enfer ? Laisse donc Joseph réunir cette famille. Seul Dieu pourra décider de leur Salut.

Lasse et convaincue, Adèle acquiesce et disparaît dans la maison.

Puis elle pleure, elle pleure, elle pleure de peine et de fierté.

Elle pleure.

Le regard de Joseph est noir quand elle revient.

Elle ne reconnaît plus son fils.

Et quand le soir arrive, quand ils se réunissent autour du réchaud dans un salon qui n'est pas à eux, elle ne lui parle pas.

Lui non plus.

Le choc qu'Adèle ressent quand elle avise la croix qui pend au mur. La bible qu'elle trouve dans la table de chevet de l'homme.

Un chrétien.

Un Chrétien qui a commis le pêché ultime.

Le meurtre.

Comment pouvoir comprendre ça ?

Est-ce que même les Chrétiens sont faillibles ?

Ou est-ce juste parce que l'homme n'appartient pas à leur communauté et qu'il s'est repu de la vie de pêcheur du monde ? Un hypocrite, pense-t-elle alors. On ne peut pas dire aimer Dieu et l'insulter avec autant de défiance.

Elle, elle sait que Dieu lui garde une place de choix dans Son Royaume, près de lui.

Mais Joseph alors ?

Devra-t-elle dire au revoir à son fils dans l'au-delà ?

Pourrait-elle vraiment le laisser partir en Enfer ?

Et les mots de son fils qui viennent la frapper alors qu'elle ne s'y attend pas.

- Nous sommes tous en Enfer.


1 Proverbes 16:17

2 Psaumes 55:22

3 Esaïe 41:10

4Proverbes 5:3