A leur arrivée, ils s'étaient juste installés, sans un mot. Le réflexe général chez les tortues avait été de placer le corps inerte de Léonardo dans une baignoire d'eau tiède. C'était ce que Splinter faisait lorsqu'ils étaient en mauvais état. C'était la seule chose qu'ils pouvaient entreprendre pour le moment, sans le commandement direct de leur sensei. April et Casey n'avaient pas saisi directement l'utilité d'un tel acte. Ils ne voyaient pas en quoi l'eau pouvait aider le chef d'équipe. Mais cet acte ne servait pas à rétablir la santé physique de Léonardo : il permettait aux quatre tortues de ne pas oublier leurs origines, de se raccrocher à un souvenir qui ne pourrait peut être plus se réaliser par la suite.
Si une partie de la petite famille se portait bien physiquement, le moral ne suivait pas, en particulier chez la tortue aux sais.
Il était dans la nature de Michelangelo de relativiser. Les choses auraient pu être meilleures, certes, mais elles auraient tout aussi bien pu être pires. Ils étaient tous les six vivants. Chacun aurait pu être blessé fatalement... Mais il s'avérait que non ! Il fallait être heureux de cela. Donatello, lui, arrivait généralement à rationaliser. Ils étaient toujours ensembles, et ils étaient les héros de la ville. Ils pourraient bientôt revenir et sauver tout le monde. La situation n'était peut être pas entièrement perdue ? April, au détriment de ses émotions, préféraient se concentrer sur ce qui était urgent. Autrement dit, en cet instant, elle se focalisait uniquement sur la survie de Léonardo. Casey...eh bien...il était difficile pour chacun de savoir comment il gérait la situation. On le connaissait depuis peu, et sur le chemin, il accordait plus d'importance à la route qu'à autre chose.
Raphael, lui, réagissait différemment, en demeurant nerveux, et en ressassant les événements de la journée. Cette frustration causée par leur fuite l'avait entièrement chamboulé. Il aurait du faire quelque chose. Il se sentait entièrement coupable. Il aurait du convaincre tout le monde de rester en ville. Mais il restait là à repasser en boucle ce qu'il avait vu de pire. Et cela ne changerait pas durant les trois mois à venir.
Depuis leur départ des égouts et leur arrivée à la maison dans les bois, Raphael ne pouvait retirer le regard de la vue du corps de son frère dans l'eau. La journée, on le voyait dans la salle de bain. Semblable à une statue, il surveillait sans cesse un éventuel progrès dans la situation. Chacun pensait qu'il suffirait d'une semaine à Léo pour être éveillé et totalement rétabli, surtout Michelangelo.
La tortue orange tentait de voir la chose de la manière la plus optimiste possible. Il s'était passé beaucoup de chose, mais il lui restait deux amis et trois frères, vivants et a priori en voie de guérison. La journée, il s'était débrouillé pour rassembler tout le monde dans le salon, remarquant un début de déprime naissante chez chacun. Tous avaient répondu à l'appel, sauf Raph.
Quand Michelangelo se promena pendant la nuit à la recherche d'un verre d'eau, il vit que son frère était toujours dans les mêmes conditions qu'il y a quelques heures : assis à une chaise, les yeux rivés sur le chef sans vie. De loin, on aurait juré voir deux cadavres pâles immobiles. L'un était allongé dans l'eau, l'autre assis sur une chaise, à scruter on ne sait quel souvenir défilant devant ses yeux, encore et encore.
Sans vraiment réfléchir, la tortue en orange alla s'asseoir tout près de ses deux camarades.
« Tu ne dors pas ? demanda la tortue en rouge.
- J'avais un peu soif.
- ...ah...bon.
- T'as l'air vanné. Je peux prendre le relais si tu veux.
- Non, tu vas t'endormir à coup sûr.
- Hé, mon frère préféré est dans un sale état. J'ai pas envie de le laisser là tout seul...!
- Léo est pas seul, il est avec moi.
- Je parlais pas de lui mais de toi. T'as des cernes jusqu'au menton.
- Va dormir Mikey...je vais bien...je t'assure... »
Il n'irait définitivement pas dormir. Michelangelo resta quelques secondes silencieux, étant en manque d'argument. Mais comme la nature prend souvent le dessus en général, il ne pouvait s'empêcher de parler.
« Dis, faut pas que tu passes ton temps à rester bloqué sur ce qui s'est passé. C'est arrivé, c'est tout. C'est ce que Donnie dit, et il a raison. Faut juste accepter tout ça et-
- Comment tu veux que je l'accepte !? On est dans la pire situation qui pouvait nous arriver ! Loin de notre maison, de notre maître et de notre vie d'avant...Tout ça à cause de Shredder qui a décidé de faire ami-ami avec des krang ! »
Il frappa le mur.
« Quelqu'un doit le tuer...quelqu'un doit le faire...
- Tout va s'arranger, t'en fais pas ! On sauvera New York quand tout ira mieux !
- Tout n'ira pas mieux tant qu'on aura pas sauvé New York ! C'est maintenant qu'il faut y aller ! Après ce sera trop tard. Quelqu'un doit tuer les Krang, et surtout Shredder ! Il faut que Shredder paie...! Je dormirai pas tant que je le saurais pas mort !
- Raph... »
Michelangelo hésita quelques secondes avant de l'attaquer par surprise pour l'embarquer contre son gré dans une étreinte fraternelle.
« Je veux pas perdre un autre frère !
- Mikey...! Lâche moi. T'as pas besoin de-
- Si tu t'en vas, je te jure que je t'enchaîne sur place !
- Mikey...?
- Même Léo a foiré ! Imagine comment ça finirait !
- Mikey, écoute-moi bon sang...!
- Non, je veux pas que tu t'expliques. Sinon tu réussirais à faire flancher tout le monde. Shredder attend que ça qu'on fonce le revoir pour une vengeance stupide. Il veut nous voir tomber aussi bas que lui. Tu comprends ? C'est idiot d'y aller maintenant !
- Mais il a tué Splinter et-
- Sensei est pas mort, ok ?! Il est juste...quelque part, au...au fin fond des égouts...en train de...méditer des trucs par ci par là...je crois...
- Mikey...
- Oui ?
- Avant d'essayer de convaincre les gens d'un truc, aie l'air d'y croire toi aussi...
- ...c'est si voyant que ça ? »
Ils s'éloignèrent l'un de l'autre, et Raphael pu voir en une fraction de seconde un visage en larmes, avant que Michelangelo n'essuie rapidement ses joues. Raphael lui souriait soudainement. « T'es un bon gars Mikey.
- Ça dérange en rien si je dors là ?
- Fais toi plaisir. »
Il posa son menton sur le bord de la baignoire et trempa sa main dans l'eau.
« Tu pourrais au moins amener un coussin.
- Trop fatigué. C'était tellement épuisant...! Je me demande comment Casey a réussi à aussi bien conduire avec toute cette pression.
- T'appelles ça bien conduire ? Il a roulé à contresens plus d'une fois. »
- Peu importe. En tout cas, je veux pas perdre un autre frère…. Jure moi que tu retourneras pas à New York pendant la nuit pour te venger de Shredder.
- Hm.
- Ou du moins, même si tu y vas, promets-moi que tu seras là quand je me réveillerai demain. »
Raphael releva la tête vers lui. Cela ne le dérangeait pas qu'il y aille ? Non, il devait dire ça car il savait qu'il ne l'arrêterait jamais.
Il prit une lourde respiration pleine de culpabilité.
« C'est promis. »
Michelangelo ferma les yeux. Il lui fallait juste les mots rassurants de son frère pour pouvoir sombrer dans les bras de Morphée. « Merci. »
Cela faisait mal au cœur de devoir mentir à son frère, mais il ne pouvait tout simplement pas y remédier : sa haine contre Oroku s'éteindrait bientôt, et Splinter serait vengé.
Il faisait très sombre quand Raphael sortit de la salle de bain, laissant Mikey dormir profondément. Il se dirigea vers les cuisines avec un sac et y mit quelques vivres. Il profita du moment pour ouvrir une boite de conserve avec son sai et tout manger pour ne pas entamer la route le ventre vide, puis il nettoya tout sans laisser de trace et alla dehors.
Les bois étaient effrayants la nuit, mais Raphael n'aurait aucun mal à retrouver son chemin vers sa présupposée ville natale. S'il trouve un arbre pour se percher assez haut, il reverrait surement cette douce lumière surplomber le ciel, cet éclat de vie qui émanait sans cesse de la jungle de bitume, et ces voix à l'accent caractéristique qui résonnaient dans tout Brooklyn et qui venaient le faire vibrer jusque dans les égouts.
Il s'exécutait alors, trop impatient d'avoir cet aperçu. Laissant son sac au sol, près du petit escalier de l'entrée, il sortit au devant de la maison et grimpa sur le premier arbre trouvé devant lui, qui dépassait de loin les autres en hauteur. Il arrivait au plus haut, et pouvait mirer les horizons, au dessus de toute la forêt, des collines et des plus petites montagnes.
Et au loin, il la voyait ! Sa belle ville, celle qui lui manquait déjà, celle qu'il retrouverait dans quelques temps, celle qu'il sauverait bientôt. Il savait quelle direction emprunter, désormais. Plus rien ne le ferait reculer. Aucune peur, aucune crainte, aucune fuite, aucun abandon. Le tout pour le tout.
Il descendit de l'arbre. Il récupéra son sac, et choisissait de s'équiper dans l'instant de ses sais. Mais il ne les trouvait pas...?
Il se rappelait en avoir utilisé un dans la cuisine pour ouvrir une boite de conserve. Il revint à la maison en soupirant, le sac encore sur le dos, et ne retrouva qu'une seule de ses armes fétiches au milieu du frigo. Drôle de repas... Mais où se trouvait l'autre ? Il devait être dans la salle de bain, le seul endroit où il avait passé la journée. Il fallait le récupérer. Un sai en moins, c'était comme un bras en moins pour lui. Et puis il lui serait difficile de combattre le destructeur avec un seul bras.
Il monta les escaliers et arriva finalement au lieu où il avait laissé Mikey ronfler.
Le sai demeurait sur le sol, tout près de la baignoire. Il était très aisé de se déplacer pour le prendre sans éveiller ses deux frères.
Il prenait en main sa seconde arme et vit le reflet d'April dans le miroir. Elle était arrivée derrière lui, aussi furtive que l'on pouvait attendre d'elle...
« Hm ? April ? Tout le monde a décidé d'avoir une nuit blanche ou quoi ?
- Bonsoir à toi aussi, Raph, dit-elle. C'est quoi ce sac ?
- Rien du tout. » Raphael le posa contre le mur et se rassit en boudant. Il voulait partir sans que personne ne le voit pour l'en empêcher. Pas qu'April fusse en mesure de le faire, mais elle pourrait prévenir tout le monde, et tout le monde ferait en sorte qu'il ne s'échappe pas.
April s'avança et posa ses coudes sur le rebord de la baignoire, là où Michelangelo ne dormait pas. « Rien à signaler ?
- Rien.
- Tu dois avoir sommeil non ? Ça fait combien de temps que tu restes là, comme ça ?
- Je suis pas vraiment fatigué. Le pire c'est que...je...j'ai...hm... » Il tenta de commencer une phrase, mais resta figé, comme si les mots ne pouvaient sortir. April se contenta de poser le dos d'une main contre le front de Léo.
« C'est pour ton bien si je te dis ça. On a déjà beaucoup de choses à gérer, ne te donne pas l'insomnie en plus.
- ...je peux te faire un aveu ? »
April ne se retourna pas, mais fut prise par l'étonnement. Ce n'était pas souvent que l'on recevait de Raph ce genre de discours. Mais à en juger par la fierté qu'il dégage, il n'a pas envie de tenir ce genre de discours face à ses frères, de peur d'être charrié par eux…bien qu'aucun d'entre eux ne soit mal intentionné.
« Ne le dis pas aux autres, surtout pas à Casey, mais...je me sens pas bien là.
- Tu es malade ?
- Non. Mais je tremble, et j'arrive pas à réfléchir. Et je transpire et je…je….. »
Elle comprenait. Elle était dans le même état.
« C'est normal, Raph. Tout le monde a peur.
- Ça m'était jamais arrivé avant qu'on sorte des égouts. D'habitude, quand je me sentais comme ça, il me suffisait de les taper et...
- Taper quoi ?
- Ben, les cafards. » April ne comprenait pas mais ne s'attarda pas sur ce détail. « Mais là, je deviens dingue. Je sais pas quoi faire.
- C'est normal.
- Non, je...tu ne comprends pas. C'est Léo le chef, c'est lui qui ne craint jamais rien et qui a toujours de bonnes idées ! Mais il est pas là, et c'est à moi de ne pas avoir peur et d'être un exemple. Je suis censé tout gérer, mais j'y arrive pas...pas quand quelqu'un d'autre est dans cet état. » Il montra Léo du doigt.
« Bien sûr que non. Tu n'es pas seul, Raph. Et puis tu n'as pas à tout porter sur tes épaules. » Elle pose une main sur le dos de Michelangelo. « On est tous dans la même situation, on veut que Léo revienne. Mais si on commence à faire n'importe quoi, on risque de ne pas être sain et serein pour son réveil. Et en tant que chef d'équipe, mais surtout en tant que frère, je ne crois pas que c'est ce qu'il veuille pour vous.
- Surement pas.
- Regarde Mikey. Lui ne fait rien de mauvais. Il prend les choses comme elles viennent sans les aggraver. Il s'occupe, il dort, il mange...Même si on en a pas l'impression, il souffre autant que nous.
- C'est le plus lucide d'entre nous en ce moment. On devrait tous prendre exemple sur lui pour une fois. »
Les deux regardèrent la tortue orange pendant quelques secondes, jusqu'à ce que celle ci se réveille en hurlant.
« AAAHHH !
- T'as pas fini de nous filer des crises cardiaques ? demandait Raphael.
- J'ai rêvé qu'on disait du bien de moi, alors j'ai pris la grosse tête jusqu'à exploser ! Pas ma faute non plus... »
Il se retourna et fit de grands yeux. « Raph, frangin ! T'es pas parti ! ça veut dire que tu m'aimes ?! »
Il fonça vers Raphael pour une seconde étreinte. « Qu'est-ce que je suis soulagé. Je pensais que tu t'en ficherais de ce que j'ai dit, mais t'as renoncé et t'es resté là toute la nuit pour moi.
- Ça fait seulement une demie heure que tu dors, Mikey. J'aurais pas pu aller bien loin de toute façon. »
Pendant ce moment de joie, April regardait le sac et comprit ce que Raphael avait eu plus tôt l'intention de faire, surement de retourner à New York seul. Etait-il prêt à tous les laisser ici ? Non, elle ne l'aurait pas permis. Ils avaient besoin de rester ensembles.
Elle ramassa le bagage et en sortit un paquet de gaufres, en se forçant à sourire. Raphael ne disait rien en la voyant faire.
« Devine quoi ? Raph nous a amené le goûter en plus.
- Génial ! File m'en un bout. »
Michelangelo se goinfrait comme personne, mais avec le plus grand des sourires. C'était vraiment un sourire sincère, causé par la joie d'avoir encore ses quatre frères à ses côtés. Cela faisait quoi...deux semaines que la famille n'avait pas eu le droit à cette vue là ?
Pour le sourire de Mikey, Raphael serait bien capable de tout, et par rapport à tout, la vengeance immédiate contre le Destructeur pouvait bien attendre. La tortue rouge posa une main sur la tête se son frère. « Je te jure de pas faire le téméraire et qu'on retournera à New York tous ensembles.
- Chuis d'accord avec l'idée. Crounch ! »
April regardait la scène avec un petit sourire. Quand Raphael vit qu'il était intensément observé, il s'éloigna de l'autre tortue par gêne.
« Je voulais te dire...merci de m'avoir remonté un peu le moral, April...et désolé d'avoir voulu vous quitter.
- Ce n'est pas grave.
- Le plus important c'est que tu sois avec nous, disait Michelangelo. Hum, attends une minute ! C'est de la triche ! En quinze ans, tu t'es jamais excusé à moi pour toutes tes bêtises et à elle, tu lui demandes pardon tout de suite après ta bourde ?!
- Pas tes affaires ! Et puis j'ai jamais eu à m'excuser devant toi parce que c'est toi qui fais toujours l'idiot. »
A ce moment là et contre sa volonté, Raphael ouvrit grand sa bouche pour bailler.
« Pouah ! Mets au moins la main devant ta bouche, on sent ton haleine d'ici ! »
La tortue en orange reçu un coup sur la tête en réponse.
« Il se fait tard. Il faudra être en forme pour demain, ajouta April.
- Tu as raison. » Raphael se leva et sortit. « Je vais dormir un peu dans une vraie chambre. Je peux compter sur toi pour cette nuit Mikey ? Surveille bien Léo.
- Roger…Zzzzzzzzzzzzzzzzz….. »
Ce fut ainsi que se déroula la nuit suivant l'invasion. Chacun dormit dans sa chambre, excepté Mikey qui se réveilla le lendemain avec un mal de cou pas possible. Mais cela ne l'empêcha pas d'aller préparer le petit déjeuner comme à son habitude.
Ce même lendemain, Raphael se réveilla avec l'impression d'être dans sa chambre, et il aurait juré qu'en tendant son bras, il aurait senti la batterie qu'il gardait toujours de la vue des autres, pour que personne ne la casse. Il y avait même cette odeur d'œuf cuit, ceux que Mikey préparait d'ordinaire tous les matins, la seule chose saine qu'ils mangeaient hormis la pizza. Léonardo allait le faire lever bientôt pour l'entraînement et les deux se crieraient dessus dès le matin.
Il sentait tout ça, il voulu les revoir, tous ces éléments qui caractérisaient son ancienne vie.
Quand il ouvrit les yeux, il fut bien déçu.
Et ce fut la même chose les jours suivants. Le lit dans lequel il dormait lui rappelait tellement le sien qu'il a préféré dormir dans la salle de bain, assis contre un mur. Il ne voulait pas rester perdu dans ses souvenirs. Il fallait qu'il revienne dans le présent, là où tout va mal, là où tout est encore à régler. Il ne lui fallait plus se leurrer avec des sentiments nostalgiques. Tout allait mal, et il se devait de ne pas l'oublier.
Pendant quatre nuits, on le retrouvait donc étendu là, près de la baignoire, et on venait le recouvrir d'une couette si nécessaire.
Pour les mêmes raisons évoquées plus tôt, il se refusait à retirer son regard du corps devant lui. Il voulait toujours se rappeler la situation actuelle, sans se perdre dans sa mémoire. Ses yeux scrutaient tout chez Léo : sa peau couverte de cicatrices et de bleus, sa carapace cisaillée à certains endroits, ses muscles détendus…
...et puis ce visage qui paraissait endormi.
Est-ce qu'il dormait juste ? Ou bien était-il vraiment absent de ce monde ? Il devrait demander à Donatello comment fonctionne le coma. Cela pourrait lui être utile de repérer les signes d'aggravation ou d'amélioration. Il allégerait ainsi la charge de travail de la tortue violette.
Dormir deux jours entiers n'était pas anodin quand l'un d'eux était blessé, donc Raphael n'était pas spécialement plus inquiet qu'il ne le fallait pour l'instant. Même si cela faisait quatre jours, il était peut être possible qu'il soit juste endormi. Mais quelque chose n'allait pas par rapport à d'habitude. D'ordinaire, même blessé, son frère se réveille quand il est mobilisé ou qu'il y a trop de bruit. Mais alors qu'ils l'avaient porté, il n'avait pas transmis la moindre trace d'éveil ou de perturbation.
Raphael essaya, juste une fois...il bougea l'épaule de son frère…qui ne réagissait pas.
Il essaya de nouveau, en l'appelant, mais non, il ne se réveillait pas. Il commençait à comprendre ce qu'était la différence entre dormir et être dans le coma. On le sait toujours, d'ordinaire, mais la vérité, c'est qu'il faut se retrouver dans cette situation pour bien en comprendre les conséquences.
...et l'information vint se heurter à lui comme un bon coup de poing au visage.
Léonardo ne se réveillait pas.
Il le secoua de nouveau, plus énergique, et recommençait encore et encore, mais de nouveau, ses attentes n'étaient pas satisfaites, et il lui fallait beaucoup de volonté pour lâcher les épaules de son frère, mais bien plus pour se rendre à l'évidence. Ce ne serait pas aussi simple que quelques nuits de sommeil. Les autres ne devaient même pas s'en rendre compte.
« Raphael, j'ai besoin de vérifier s'il va bien. Tu veux bien sortir deux minutes ? »
Mais non...Donatello devait le savoir, lui ! Il devait supporter tout cela depuis le début ? Quand Donatello entrait dans la salle de bain, il prenait soin de se retrouver seul avec Léo, pour le faire manger et pour l'ausculter. Mais comment faisait-il pour manger ? Donatello le forçait ? Et il faisait tout cela tout seul ?
« Raphael ? »
Les pupilles vertes s'élevaient pour rencontrer les brunes. Donnie était là, comme à son habitude, à la même heure, avec un plateau repas dans la main droite et une énorme trousse de soin sous le bras gauche. Il posa son attirail près de la baignoire sur le sol, et s'agenouillait déjà entre Léo et Raphael.
« Tu peux nous laisser un instant ? J'aurai vite fini. »
Il ouvrait sa trousse, quand Raphael se levait. Mais une curiosité morbide s'emparait de lui. Que faisait Donnie quand il lui demandait de partir ? Il sait que la réponse ne lui plaira pas. On ne faisait pas sortir des membres de sa famille pour rien.
« Tu as quelque chose à me dire ? » Donatello le regardait bizarrement maintenant. Il avait l'air d'attendre que Raphael parte pour sortir quelque chose de sa trousse de soin. Sa main était à l'intérieur, mais elle était suffisamment fermée pour que la tortue rouge ne puisse pas voir ce qu'il tenait. Et ça a encore plus éveillé sa curiosité.
« Tu peux me demander, Raphael. Tant que ça ne concerne pas un sujet auquel je ne peux te répondre...
- Eh bien...je me demandais. C'est quoi le coma exactement ?
- C'est un état dans lequel le corps ne répond plus aux stimulations extérieures, même les plus douloureuses. C'est une forme sévère d'altération de la conscience, en quelques sortes. Ce n'est pas comme un simple évanouissement suite à un choc émotionnel. C'est un moyen pour le corps de réagir face à des traumatismes physiques importants. Léo a reçu un énorme choc à la tête et des blessures profondes. Je pense que c'est la cause de tout ça.
- Comment tu vérifies s'il est conscient ou pas ?
- Hm ? Eh bien, tu peux l'appeler par son nom, puis lui demander de te l'épeler, lui donner un ordre simple comme serrer sa main autour de la tienne, ou encore lui taper les épaules. S'il est conscient, il devrait répondre à au moins un de ces tests.
- Et s'il y répond pas ? ça veut dire qu'il est mort ?
- Non, bien sûr que non. ça veut dire qu'il n'est pas conscient. Ce sont deux choses bien différentes… » Donatello dirige ses yeux vers l'eau du bain. « Mais ne te soucie pas de tout ce que je viens de te raconter. C'est moi qui suis censé m'en charger.
- Ah ouais ? Et le jour où tu trouveras ça trop insupportable à endurer tout seul, tu feras quoi ?
- Comment ça ?
- Moi aussi je pensais que je devais tout porter sur les épaules. Mais je me suis rendu compte que je n'étais pas tout seul. C'est pareil pour toi Donnie. S'il y a quelque chose à me dire sur son état, dis le moi, et ne garde rien pour toi.
- Mais...pourquoi tu me dis ça ? C'est moi qui doit le soigner, c'est moi qui-
- Nan, c'est à nous tous de le faire. Chacun à sa manière. Moi je le surveille plus que vous autres. Je devrais savoir ce qui est susceptible d'arriver. Mais tu nous l'as jamais dit clairement. Et crois moi, c'est pas du tout rassurant. »
Donatello semblait perdu. « Je n'ai pas envie de vous inquiéter plus qu'il ne faut. Et puis je ne suis sûr de rien.
- Dis toujours. »
Donatello lâcha ce qu'il tenait dans la trousse de secours et la ferma. il joignit ses mains devant lui.
« Je ne sais pas quand il se réveillera. Bon, ses blessures ne sont pas si graves, mais...justement. Je ne sais pas quels impacts elles ont eu sur son organisme. Je ne peux voir que ce qui est en superficie. S'il a une hémorragie ou un os fracturé, je ne peux pas le savoir. Il me faudrait un genre d'appareil de radiologie afin d'être sûr…mais ça va me prendre du temps pour en fabriquer un avec ce qu'il y a dans la grange…
- Ah.
- La médecine, c'est vraiment la chose pour laquelle je suis le moins compétent. Réparer une machine est tellement plus simple que de réparer un corps...ça me fait peur de ne pas pouvoir dire quoi que ce soit sur l'avenir. Je ne suis pas plus avancé que vous en fin de compte...
- C'est pas grave de pas savoir. Et en plus t'es loin d'être plus bête qu'un autre.
- Tu ne comprends pas. On compte sur moi pour savoir ! Et Léonardo n'est pas là, alors je suis censé aussi comprendre comment vous rassurer sur la situation, comme lui le ferait... A chaque fois que je lui explicitais un problème urgent, il arrivait toujours à trouver les mots justes pour vous informer sans vous faire paniquer. Mais moi je ne peux pas faire ça. Je n'y arrive pas.
- Et c'est pour ça que tu nous caches tout ? Pour pas qu'on s'inquiète ?
- Désolé...
- T'as pas à endosser un rôle qui te va pas. Et puis regarde où ça a mené Léo. Il a voulu battre Shredder seul sans nous le dire, et au final, le voilà dans son état actuel. Je ne dis pas qu'il le mérite, mais on est censé apprendre de nos erreurs à tous. Quoi ?
- Tu parles comme Léo maintenant ?
- Non, je...
- Si tu veux savoir...je peux te dire ce qui se passe vraiment. Pas son état de santé, mais sur tout ce que je fais pour lui, pour le maintenir en vie. »
Raphael accepta de la tête. Donatello ouvrait sa trousse de soin de nouveau.
Il n'y avait rien de glamour dans ses explication, ni de très ragoutant. La vérité était que Donnie s'occupait de tout le bien-être physique du leader. Que ce soit l'alimentation et son rejet, la prise des médicaments, la mesure des paramètres vitaux... Raphael en avait appris beaucoup, et ne soupçonnait pas une telle quantité de travail du côté de son frère. Il s'en sentait désolé pour lui. Mais dorénavant, il savait. Il pouvait aider. Sauf sur la partie du rejet de l'alimentation. Mais le reste, il pouvait gérer !
Par la suite, Donatello demandait à Raphael d'exécuter quelques tâches en lui expliquant comment faire. Il lui montrait comment le nourrir, puis lui faisait vérifier son pouls et sa respiration. Le plus étrange dans tout cela, c'était toutes les sensations de vie qui émanaient de Léonardo, contradictoires avec le fait qu'il soit inconscient. Il passait ses doigts dans son cou, et il ressentait automatiquement ses artères pulser. Il les passait sur sa poitrine, et il constatait les mouvements de respiration très faibles, mais bien présents. Il inspire, il expire, tranquillement.
Mais pendant toute la procédure, il ne se réveillait pas. Et cela les ramenait une nouvelle fois à la triste réalité.
Par la suite, quand tout était fini, Donatello et Raphael continuaient à discuter sur leurs ressentis, en dehors de la salle de bain. Leur échange n'a pas laissé indifférent les autres dans le salon, qui voyaient Raphael hors de cette pièce pour la première fois (hormis les fois où Donatello lui demandait de sortir, mais ces fois ci, il restait devant la porte comme un chat qui désire entrer dans une maison).
Ils passèrent près d'April et de Casey. Ce clown blaguait dès le matin. « Ouaw, t'as vraiment réussi à déterrer le vert de son terrier, Don ? »
Raphael ne laisserait pas cette parole être la dernière de cette conversation foireuse. « Qui c'est que t'appelles le ver, çuilà qu'a pas de dent ?
- Tu touches un sujet sensible là... »
April croisait les bras. « Je ne peux pas rester avec toi sans qu'un instant tu te battes avec Raph ou Donnie ?
- Oh, allez, on se charrie juste... »
Donatello partait déjà vers la grange, seul de nouveau. Raphael s'interrogeait encore sur ce qu'il faisait. Mais il pourrait lui demander une prochaine fois.
« Sérieux, pourquoi tu gardes tes protections et tes armes ? demandait Casey d'un ton sarcastique dont il a le secret.
- Pour patrouiller.
- Patrouiller quoi ? Des écureuils et des piafs ? Ou alors surveiller que les arbres nous préparent pas un sale coup ? Faut nous détendre. Rien ne peut nous arriver dans cette forêt, après tout. »
Raphael ne comptait pas perdre certaines habitudes, et tenait à conserver un mode de vie aussi semblable à l'ancien que possible. Depuis leur arrivée dans la ferme, il avait montré les mêmes habitudes et réflexes, malgré les rires de Casey, et refusait de les oublier pour de bon. Il continuerait de faire comme avant.
Est-ce que par cela il essayait de nier au mieux possible leurs mésaventures les plus récentes ? Surement. Il devait en effet arrêter de faire comme si l'invasion n'avait jamais eu lieu. Mais dès qu'il se retrouvait en dehors de la salle de bain, voir ses frères et leurs deux amis humains changeait la réalité en une sorte d'idéal où tout allait bien.
Tant qu'il ne voyait pas son frère dans une baignoire, il était sûr que tout pouvait bien aller.
Il regarda de nouveau l'arbre sur lequel il avait grimpé pour observer New York le premier jour. Il décida d'y monter une nouvelle fois, juste pour revoir la ville au loin.
Une fois en haut, il s'étonna de ne pas la trouver aussi facilement que l'autre fois. Mais c'était normal : il faisait jour. On ne voit pas la lumière jaillir du cœur de la ville dans un ciel complètement bleu.
Il redescendit un peu déçu. Il attendrait la nuit.
Il remarqua cependant quelque chose. Il était très fatigué. Pourtant, il avait dormi. Mais peut être était-ce cette absence d'exercice qui l'avait affaibli ? Pendant seulement cinq jours, autant de fatigue pour monter à un arbre qu'il grimpait d'un trait en arrivant ne peut s'expliquer par cinq malheureux jours d'inactivité. Cela devait être aussi le stress. Le stress est fatigant.
Il décida de faire une promenade dans les arbres. Il sautait de branche en branche, un peu comme il avait vu faire les ninja dans les séries animées. Il s'était toujours demandé ce que cela faisait de pouvoir voyager comme cela, libre et sans limite, dans la nature. Mais la vérité, c'est que New York valait bien plus que tout cela. Même si New York était faite de pierre et de goudron, elle respirait tellement plus la vie que cet endroit morne.
Leurs égouts étaient comme un petit nid douillet. Chacun avait sa chambre, et la sienne était la meilleure. Des affiches de combattants célèbres habillaient les murs, ses CDs éparpillés partout donnaient un vrai style à tout cela, et sa batterie…qu'est-ce qu'elle lui manquait. Il avait l'habitude de frapper un petit air quand personne n'écoutait. Pas trop fort, pour ne réveiller personne, mais il avait toujours voulu se déchaîner dessus, au risque de briser les percussions.
La maison d'April, en revanche, était trop spacieuse, même pour eux six. Et puis il n'y avait aucun autre bruit que les oiseaux et le vent. Pas de métro qui passe et qui constituent sa berceuse pour dormir, pas d'humain…rien que de stupides arbres immobiles.
Peut-être qu'il finirait par s'y habituer ?
Quand il rentra à la maison, il voulu de nouveau entendre le bruit de l'eau, celui qu'il avait l'habitude d'entendre auparavant dans les égouts.
Il entra dans la salle de bain, et vit Léo.
Cela lui changea toutes ses pensées.
Comment pouvait-il prétendre que tout allait bien et faire de belles promenades dans la forêt si son frère était là à en pâtir ? Non, il ne pouvait pas se mentir. Tout foutait le camp, et il n'y avait plus personne pour les guider. Inutile de songer à rentrer à New York si Léo ne peut même pas se mouvoir.
Il prit une chaise et s'installa devant la baignoire, n'étant plus bercé d'illusion. Il ne rentrerait pas tout de suite.
