2.

A l'Antenne du SIGiP, Aldéran disposait désormais de son propre bureau, avec accès à l'ensemble du matériel afin de pouvoir travailler tranquillement à la gestion des Divisions Sectorielles. Il avait à les organiser à sa guise puisqu'il était demeuré à leur tête, et il y était occupé depuis plusieurs semaines déjà.

Il avait déjà passé la matinée dans son bureau quand la Générale Shale Elumaire était venue le voir.

- Vous progressez selon vos souhaits, Aldéran ?

- Je pense pouvoir organiser ma conférence juste avant mon départ en vacances.

Shale s'assit dans le coin salon où le grand rouquin balafré l'avait priée de le rejoindre.

- Vous n'avez pas pris un seul jour, quasi, depuis que le Roi Ouchan a rejoint l'Ouest, il n'est que temps que vous vous changiez les idées.

- Ravie de vous débarrasser de moi pour quelques semaines ? ironisa Aldéran.

- Inutile de dissimuler que je n'ai aucun atome crochu avec vous, Aldéran. Je reconnais votre valeur de soldat, mais je n'accrocherai jamais à vos méthodes même si je les ai tolérées pour faire disparaître les pires racailles. Ce n'est pas parce que vous êtes l'homme qu'il faut, où et quand il le faut, que je vous sauterai au cou !

- Je ne m'y attends pas. Du moment que professionnellement parlant, ça colle, je n'en demande pas plus.

Il but une gorgée de thé glacé, grignota sa demi-rondelle de pêche.

- Vous saviez qu'un jour, je poserais cette question, j'ai attendu, mais là il faut que je sache, pour poursuivre sans plus de faux pas. Aym Grendele et vous ?

- Il a été mon Instructeur au Camp Militaire, tout comme Gomen Jorande aurait dû être le vôtre à cette époque. Lui et moi n'avons eu une brève relation une fois que j'ai reçu mes premiers galons, ainsi nous n'avons enfreint aucune loi interne. Il avait son côté sombre, très sombre, sûrement autant que le vôtre, autant que votre ami Gomen Jorande qui après son second crime passionnel a échappé de peu à la peine capitale et qui dirige exclusivement le Camp Militaire pour entraîner les futures recrues.

Aldéran eut un ricanement.

- En dépit de ma féroce démonstration de l'année dernière, vous n'avez aucune idée de l'étendue de la part maléfique en moi !

- « maléfique » ? Vous avez de ces mots !

- Croyez-moi, ou non, c'est bien le terme le plus approprié ! Maintenant, excusez-moi, j'ai encore beaucoup de travail et peu de temps avant mon départ en voyage.

- Vous veillerez à m'en remettre la copie avant votre réunion, Aldéran.

Sur le seuil, elle se retourna.

- La bonne copie cette fois !

- Comptez sur moi, Shale.

- Je crois pouvoir vous faire confiance. Vous avez démontré, dans la folie, votre degré d'abnégation. Vous avez eu tellement de mal à vous en remettre, j'ignore comment vous avez pu revenir sans séquelles psychologiques réellement détectables pour tous les médecins que nous vous avons fait voir, mais ce fut un tour de force absolument inexplicable ! Enfin, tant que vous rencontrez nos objectifs, nous vous laissons en roue libre, comme lors de cette ultime opération.

- « nous » ? J'espère qu'il n'y a plus guère de commanditaires, alliés de Grendele, qui traînent encore aux différents niveaux de pouvoirs de Ragel, et de RadCity en particulier !

- L'écrémage que vous avez déclenché, il y a des mois, continue à être dévastateur ! Sénateurs, chefs d'entreprise, terroristes demeurés dormants, vous vivez avec moi ces décapitations en temps réel ! Et ce, au point que la Présidente Solkadir revient pour exiger des comptes !

- Un joli petit rassemblement, à ce qu'on dirait, remarqua Aldéran, presque distraitement, en se rasseyant à sa table de travail. Encore quelque chose à ajouter, Générale ?

- Seriez-vous libre pour le déjeuner ?

- Non, j'ai rendez-vous à manger avec mon aîné et notre père !

- Quelle façon peu châtiée de parler. Ca ne ressemble pas à votre éducation !

Aldéran eut un éblouissant sourire.

- Je suis retenu à déjeuner par deux des membres de ma famille et ils m'invitent et dès lors je ne peux leur faire faux bond. J'ai bien l'intention de faire honneur à leur offre et nous nous réjouirons les papilles de mets savoureux durant le temps d'une pause qui risque d'être plus longue que ne l'a mesurée le règlement !

- Je préfère ça ! sourit soudain franchement Shale. Je n'aime pas trop quand votre côté « voyou de luxe » reprend trop le dessus !

- Et pourtant, c'est ainsi que je fonctionne le mieux ! A la prochaine, Shale.

- Bonne réussite, Aldéran. Et je suis sincère.

- Je le sais. Merci, Shale.

- « merci » ? Pourquoi ?

- Pour me laisser fonctionner !

La Générale du SIGiP fixa son pair dans les yeux.

- Vous étiez le boucher qu'il fallait à RadCity, vous êtes désormais le justicier pur et noir nécessaire. Bonne route !

- Ca continue, Shale !

La Générale sortie, Aldéran se rendit comme à son habitude au plateau de chercheurs voisin de son bureau.

- Yélaire, j'ai encore besoin de vous !

- - J'arrive, Général. Quels renseignements souhaitez-vous, ce jour ?

- Voici la liste, fit-il en lui remettant une plaquette mémoire.

3.

Pour faire plaisir à leur père, et ne pas l'obliger à se mettre sur ses gardes ou mal à l'aise, Skyrone avait fixé le déjeuner dans ce qui avait été une désuète gargote de fruits de mer au Grand Port de RadCity, et qui était devenue une jolie brasserie, très fréquentée, mais sans trop d'affluence malgré tout à cette heure de la journée, surtout pour un long moment à table.

- Sky, tu peux aller passer notre commande au comptoir ? pria son cadet roux.

- Mais, ce n'est pas nécessaire !… Bon d'accord, j'ai compris, 'y vais !

Son aîné ayant quitté la table, Aldéran se tourna vers son père.

- Tes regards vers moi depuis mon arrivée, pourquoi ?

- L'autre nuit, à mon retour. Je suis rentré, je me suis installé, ça a fait quand même un peu de bruit. Mais ni Ayvi ni toi n'avez réagi. Je sais que vos trois garçons sont au pensionnat, mais votre sécurité m'importe tout autant ! Dès lors, oui, je me pose une sérieuse question : Ayvi et toi avez le sommeil lourd, et si j'avais été un ennemi… ?

Aldéran sourit.

- Déjà, désamorcer le système d'alarme d'entrée – pour un véritable intrus - aurait provoqué une alerte dans pas moins de trois Commissariat, et l'un d'eux est dirigé par le cousin d'un ami proche. Mais ensuite, ma Drixie ne l'aurait pas raté ! Elle l'aurait bouffé avant même qu'il ne mette le pied sur la première marche de l'escalier ! Dis, à ce sujet, j'espère que tu ne l'as pas gavée de biscuits pour la « corrompre » ?

- Jamais, je connais tes ordres, mentit le pirate à la chevelure de neige avec un superbe aplomb !

- Vieux menteur !

- Menteur, mais pas vieux. Et même si c'est vrai et que tu le penses : pas un mot !

Aldéran éclata de rire.

- J'adore ta susceptibilité, vieux pirate !

- Et tu me rejoins sous peu, dans la mer d'étoiles, auprès de ta sœur ainée dans un premier temps ?

- Bien sûr !

Aldéran cligna de l'œil à l'adresse de son père.

- On règle nos comptes d'ironie à l'antique ?

- Oui. Et, si tu pouvais me rendre mon cosmogun, ça m'arrangerait !

Aldéran rit plus encore, manquant s'étouffer, pas loin de se taper sur les cuisses d'hilarité.

- Mais, mon papa, ce n'est pas à toi, mon pirate préféré, que je vais apprendre qu'un butin pris sur un vaisseau ne se rend jamais !

- Mon cosmogun n'était pas un butin. C'était un dépôt, temporaire, et il n'était nullement question que le Lightshadow s'envole un jour, et certainement pas avec toi à son bord !

- Et, comme d'habitude, ce projet a complètement échoué !

- Oui, j'ai constaté… A ta mesure, Aldie, tu as ta réputation dans la mer d'étoiles – c'est bon, et pas bon…

- Je sais, je comprends… Mais je ne peux rien y faire !

- Evidemment, tu es mon Mâle Alpha !

Skyrone revint prendre place à la table, alors qu'on apportait les plateaux de crustacés et de fruits de mer de leur petit gueuleton.

- Vous avez fini, je peux revenir m'asseoir ?

- Oui, Sky ! firent son père et son cadet roux.

Le déjeuner s'était effectivement éternisé, chacun des convives se pourléchant les babines et décortiquant soigneusement chaque pièce avant de se jeter sur une autre.

En cours de repas, Skyrone avait repris ses interrogations.

- Aldie, tu rejoins papa. Mais, où vous deux avez-vous l'intention de traîner durant quelques semaines ?

- La Chaîne Nébulaire.

- On dirait un nom d'attaque !

- Il pourrait il y avoir de ça… convint le pirate à la chevelure de neige. Une énième constellation d'astéroïdes, bien dangereuse, mais praticable. Et ça me donne une voie d'accès directe vers la Nébuleuse Argol !

- Là où est Mayu Oyama Tuldish et son fils, glissa Aldéran avec un sourire complice.

- Nous avons plusieurs et de très sérieux oignons à peler… A notre dernier entretien lle n'a pas été aussi virulente que les années précédentes, j'ai envie d'espérer, avoua Albator. J'ai vu grandir cette petite fille, j'ai commis des erreurs, et je les ai réitérées plus tard, au pire…

Aldéran déposa un baiser sur la joue tracée de rides de son père.

- Tu as fait de ton mieux, c'est juste moi qui n'ai rien compris, trop longtemps…

Il soupira alors que son père brisait une pince de homard.

- Si seulement j'avais compris que ton absence de démonstrations d'affection signifiait, en partie, que tu ne voulais pas qu'on réalise ton amour pour ta famille, que ça pouvait être une arme contre toi…

- … et que ça pouvait faire de vous tous des victimes !

- Papa ! se récria Skyrone, avant de réaliser dans les yeux de son père et de son aîné la vérité de leurs propos.

Aldéran se leva soudain, verre à la main.

- Je porte un toast à papa ! Il est notre pirate préféré, nous l'adorons et c'est réciproque. A ta santé, papa !

- Oui, nous sommes tes fans les premiers, papa, ajouta Skyrone.

- Merci, les enfants.

Aldéran fit un signe et un nouveau plateau, juste d'huîtres fut apporté.

- Arrête de me prendre par les points faibles, pria son père en se jetant sur ledit plateau.

- Mais, nous n'avons même pas à insister ! pouffèrent ses fils, enchantés de le voir savourer les mollusques.

Skyrone jeta un rapide coup d'œil à son cadet roux.

- Tout ira bien pour votre virée dans la mer d'étoiles ?

- Qui sait, là est toute la surprise.

- Aldie !

Ils poursuivirent leur repas, songeant qu'au dessert, des moelleux au chocolat avaient été apportés, totalement superflus, alors que les estomacs étaient déjà gavés au possible, mais la pure gourmandise du trio avait été la plus forte.