2- Un nouvel ennemi

Severus contrôlait sa respiration soigneusement. Tendre ses abdominaux, relâcher lentement son souffle, il ne fallait pas que le dioxyde de carbone rejeté par ses poumons entrât en contact direct avec sa potion. Une goutte de sueur dégoulina du bandeau qu'il avait mis autour de son front justement pour éviter cet incident et coula le long de l'arête de son nez. Severus eut juste le temps de se rejeter en arrière avant qu'elle ne tombât dans les vapeurs bouillonnantes.

Qui a dit que faire des potions n'était pas sportif ? songea le Serpentard.

Puis jetant un œil à son sablier, il égrena lentement des petites cosses de milbrux dans le chaudron. Il compta trente secondes lentement puis se mit à tourner : une fois dans le sens des aiguilles d'une montre, une fois à l'inverse.

Allez mon vieux, plus que deux allers-retours et on sera fixé… Plus qu'un…

La potion émit un sifflement vif et s'immobilisa. Severus fronça les sourcils. La potion semblait se rétracter sur elle-même le niveau du chaudron baissait lentement.

Pas bon ça !

Severus s'éloigna prudemment, attendit dix minutes puis se pencha sur le chaudron. Au fond, une espèce de boule molle sautait sur place. Severus la regarda d'un air pincé, puis agita sa baguette. La boule s'éleva dans les airs ainsi qu'un tube à essais et une petite pince. La pince saisit un bout de la boule qui était étonnamment gluante, puis, toujours sous le contrôle de Rogue, mit l'échantillon dans le tube qui se reboucha et se rangea fort obligeamment dans son étui.

Evanesco !

Bon, donc à première vue, trop de cosses de milbrux, ça devait devenir liquide, pas solide … Severus soupira. Deux jours de travail pour rien. Restait à espérer que nonobstant la forme, l'effet de la potion était bon.

L'élixir de vérité était une potion absolument géniale. Au lieu de laver le cerveau comme le Veritaserum et d'annihiler toutes velléités de résistance de la victime, il la persuadait plutôt, gentiment, lentement, que dire la vérité était plus naturel, plus agréable que mentir. Elle enlevait le stress lié au mécanisme de l'aveu, et rajoutait même de l'endorphine pour chaque vérité dite. Simple, subtil et quasiment indétectable. Son usage cependant, était interdit par le ministère.

Ce qui est absurde quand on pense que des saletés comme les philtres d'amour se trouvent sur tous les marchés. Comme si dire la vérité était plus grave que de ressentir une émotion fausse. N'importe quoi… grommela intérieurement Rogue.

Il s'assit derrière une table et mit sa tête sur ses bras, fatigué. Le livre de recettes était posé juste à côté. Bien sûr, sur sa couverture était inscrit : « La culture des Hortensias » mais c'était un sort de dissimulation assez simple. Derrière il y avait le tome deux du fameux « Recueil des potions et philtres de l'esprit » de Regetta. Censuré par le ministère de la Magie depuis 1967, son usage était restreint aux Aurors, aux experts et aux étudiants spécialisés dans la matière.

Il avait été offert à Severus par Malefoy visiblement le livre « traînait depuis des lustres dans la bibliothèque familiale et personne n'en avait usage ». Rogue avait été un peu réticent à l'accepter, craignant que Malefoy ne le fasse chanter en lui réclamant des potions, mais le blond était plus délicat que cela et depuis six mois qu'il lui avait offert, il se contentait de demander parfois des nouvelles de ses progrès. Comme s'il cherchait simplement à connaître le niveau de Severus. Lequel était plutôt satisfait de savoir que quelqu'un d'influent comme Malefoy sût de quoi il était capable.

Consultant son cadran magique en étain le Serpentard admit que les protestations vigoureuses de son estomac avaient toute leur légitimité. Il rangea ses affaires, les miniaturisa et glissa la pochette qui contenait le tout dans son sac, à côté du livre.

En émergeant du cachot où il travaillait il fut comme d'habitude ébloui par la lumière du jour et s'étira en grommelant. Il entendit un petit cri apeuré et vit deux première année détaler en vitesse.

Charmant…

Severus passa une main dans ses cheveux et leva les yeux au ciel. Il avait gardé son bandeau, devait avoir le visage tout suant et ses cheveux graissés et humides à cause des vapeurs de potion pendaient tristement.

Peste, peste, peste ! jura-t-il intérieurement. Et il se lança un récuvite sur le visage, puis sur sa robe. En troisième année, il était allé en cours après avoir potionné dans son coin, dans une tenue à peu près similaire à celle qu'il abordait maintenant. Potter avait tout de suite remarqué son apparence et s'était lâché, enchaînant les blagues lourdes sur son odeur, son origine probablement poulpesque, ce genre de choses. Mais c'était la remarque de Black sur le gras de ses cheveux qui avait été particulièrement appréciée du public. Depuis, dès qu'il apparaissait avec les cheveux un tant soit peu humides, les quolibets reprenaient, et ce malgré ses précautions.

Fichu Black, plaie de mon existence.

Son estomac se contracta de plus belle, et Severus se dirigea vers les cuisines en s'efforçant de penser à autre chose. Il n'avait que seize ans, il ne pouvait décemment pas passer sa vie à s'angoisser ou s'énerver à cause d'abrutis comme Black ou Potter.

Quand je pense qu'on les laisse traîner avec un loup-garou ! Des débiles pareils ! C'est un miracle qu'il n'y ait pas eu plus d'accidents.

De toute façon, pour Severus, il était scandaleux qu'on laisse Lupin se transformer dans l'école, séparé des élèves par les simples maléfices de la Cabane Hurlante.

Quand je pense que Black est toujours en liberté alors qu'il a essayé de me tuer !

Il s'était renseigné sur le sujet, mais la seule potion existante pour les cas de lycanthropie, la potion « Tue Loup » n'était maîtrisée que par un nombre excessivement restreint de praticiens puisqu'elle avait été inventée il y avait à peine cinq ans, et était très compliquée. Elle devait coûter une petite fortune en plus et Lupin n'avait pas l'air de rouler sur l'or.

Il faudrait que j'apprenne à la faire, histoire de compléter mes revenus après l'école.

C'était une petite organisation qu'il avait prévue depuis longtemps : il avait écrit la liste de différentes potions qui avaient un bon rapport coût des ingrédients/prix de vente et qui étaient à la fois demandées et difficiles à confectionner. Il y en avait une très grande variété en fait : une potion de soin anti-âge pour le visage, une encre pour tatouage dont la couleur variait selon l'humeur de son porteur, une potion paramédicale pour relaxer les muscles… Severus s'entraînait à les maîtriser sur le bout des doigts pour commencer à les commercialiser dès qu'il serait majeur. Il avait calculé qu'avec le produit il aurait largement de quoi se payer un appartement à Londres, le temps de trouver un travail.

En parlant de travail…

Macnair et Malefoy s'avançaient vers lui. Malefoy en tête, l'air passablement agacé, et Maicnair sur ses talons. C'était assez amusant d'ailleurs, de voir cette espèce d'armoire à glace joufflue suivre à petit pas embarrassés la silhouette fine et déliée de Lucius.

Severus avait envers le blond une admiration teintée d'agacement, probablement par fierté. Il le trouvait intelligent, élégant, appréciait à sa juste valeur son sens de la manipulation et de la flatterie. Et il fallait admettre… qu'il était incroyablement attirant.

Severus chassa à toute vitesse cette pensée de sa tête. Bien sûr qu'il était attirant, il était beau, riche et en bonne santé, il était génétiquement obligatoire d'être attiré par lui. Mais le brun tenait à garder sa clarté d'esprit. Ne pas oublier que Malefoy ne servait que sa propre cause, ses propres intérêts, et qu'il n'avait pas en lui une once de loyauté. Sauf peut-être envers sa famille, et Rogue n'en faisait pas partie.

- Ah, Severus, salua Lucius d'un ton aimable, c'est toi que je cherchais.

- Bonjour.

- Macnair que tu vois ici a des soucis à finir son devoir d'Arithmancie. Et même, à vrai dire, à le commencer, grimaça Malefoy.

- Quelle surprise, susurra Rogue en dévisageant la brute.

Grand, cruel, stupide, Macnair n'avait de qualité que celle de ne pas avoir suffisamment de libre arbitre pour choisir lui-même ses victimes. Sous les ordres de Goyle il avait cependant jeté le sac de Severus par une fenêtre en deuxième année, alors qu'il pleuvait dehors, et Severus ne l'avait pas oublié. En présence de Malefoy cependant Maicnair se contenta de baisser les yeux. C'est ça, bon chien.

- Severus… fit Malefoy en lui passant un bras autour des épaules.

Rogue retint une grimace. Pourquoi fallait-il toujours que les gens vous touchent ? Hein ? Ce n'était donc pas interdit de pénétrer comme ça l'espace vital des gens ?

- Je sais que tu as beaucoup de travail, mais je n'ai personne d'autre qui a pris Arithmancie et qui soit bon.

- Je ne vois pas en quoi faire les devoirs de cet abruti à sa place est utile.

- J'aurais besoin de lui à l'extérieur l'année prochaine, on ne peut pas se permettre qu'il redouble. Entre nous soit dit… on ne lui réserve pas un travail intellectuel.

Tiens, une manie exaspérante de Malefoy : de toujours parler en disant « on » comme s'ils étaient légion derrière lui.

- Ok ça roule, file moi le sujet, je lui transmettrai ça jeudi.

- Merci Severus, je m'en souviendrai.

J'espère bien…

Heureusement le sujet était un exercice très facile à faire une fois qu'on avait compris le principe. Et Rogue n'avait aucun souci de compréhension, même pour un exercice de septième année. Malefoy se retira enfin de son espace vital, et jeta un coup d'œil à Macnair qui esquissa un mouvement entre le hochement de tête et la courbette, assez ridicule, à son égard. Le blond fit un signe à Rogue et s'en alla, la brute dans son sillage.

Malefoy Malefoy. Lui et ses grandes idées de Sang Pur fier-de-l'être, lui et son ignorance crasse de la vie, de ses responsabilités, de ses angoisses, qui tomberait vite de son piédestal une fois confronté au monde réel. Ou peut-être pas après tout. Peut-être que les Malefoy étaient assez riches pour le protéger, pour que jamais il ne sortît de son petit monde de thé et de dentelle. Mais avec les temps qui s'annonçaient Severus n'aurait pas parié là-dessus.

Il y a un an, Malefoy l'avait pris à part pour lui parler d'une « chose essentielle ». Ils avaient pris un verre ensemble à la tête de Sanglier. Les autres Serpentard de la cour Malefoynienne étaient assis à une autre table et Severus s'était senti à la fois fier d'être là et piégé. Lucius lui avait alors posé des questions sur ce qu'il pensait de la magie, et des moldus, et du Ministère de la Magie. Des choses assez philosophiques en somme auxquelles Severus avait répondu posément et de façon résolument neutre, sachant que le cœur du sujet n'était pas ce qu'il pensait lui mais ce que pensait son interlocuteur.

Les alliances avec le monde non magique appauvrissent le sang des sorciers plus le lien de sang avec des sorciers de souche est faible, plus la magie est faible. Et si le métissage continue, la magie disparaîtra. Pourquoi est-ce aux sorciers de vivre cachés comme cela ? demandait Malefoy. Pourquoi si ce n'est par précaution, pour ne pas effrayer les pauvres moldus, tout frissonnants à l'idée de savoir qu'ils sont faibles et insignifiants ? Mais ils le sont ! Et s'il le savaient, ils nous pourriraient moins la vie. Une fois qu'ils auront compris qu'une bombe peut-être stoppé d'un simple « reducto » qu'on enseigne en cinquième année, ils arrêteront de s'entre-tuer et de détruire notre belle planète.

Et ensuite il enchaînait sur son « Seigneur des Ténèbres » dont la puissance était fascinante et qui les guideraient tous vers une ère nouvelle...

Severus entendait tout ça. Mais son avis restait mitigé. Il savait bien qu'existaient des nés-moldus très puissants, Lily en était la preuve vivante. Du coup l'argument de l'affaiblissement du sang tombait à l'eau. Mais pour le reste il était plutôt d'accord.

L'image de sa mère, si douce, si silencieuse flottait dans sa tête. Il se souvenait que quand il était petit elle dessinait des formes en ombres et en lumière sur les murs, qui tourbillonnaient au-dessus de son lit elle allumait des étoiles sur son plafond pour ne pas qu'il eût peur du noir. Mais son père n'aimait pas ça. En fait, plus le temps passait, moins il paraissait supporter la magie.

Le summum fut atteint quand Severus eut huit ans. Après un cauchemar il avait fait apparaître autour de son lit des sortes d'énormes tentacules verts qui ressemblaient à des plantes grimpantes et qui lui faisaient comme une muraille de verdure. Tobias avait ouvert des yeux horrifiés en voyant le plancher défoncé par la pousse des plantes et plus encore par le débarquement des employés du ministère de la magie, venus camoufler les dégâts et surtout vérifier que la plante magique n'était pas invasive. Dès leur départ, Tobias avait mis à Severus sa première gifle et avait annoncé haut et fort qu'il ne voulait plus jamais voir de magie chez lui.

La magie c'est pour les feignants, clamait-il. Les hommes, les vrais ne faisaient pas apparaître les choses, ils les fabriquaient, et ils se levaient pour aller chercher leur bière plutôt que de la faire voleter vers eux. Il comptait bien que son fils devienne un vrai homme et pas « une petite fiotte en robe ». Et Elienn, paralysée à l'idée de perdre son amour, elle qui avait déjà perdu sa famille en l'épousant, adopta son point de vue.

A combien de matchs de foot, de chasses au moineau ou au lapin son père l'avait-il traîné ? Suffisamment pour se rendre compte que son gamin préférait lire que hurler, courir après un ballon ou attendre à l'affût pour tirer à la carabine. Qu'il avait du mal à retenir ses larmes quand il tombait plaqué au sol ou qu'il devait écorcher un lapin. Et il se mit à le mépriser. A parler de lui en sa présence en disant « le môme » à grimacer devant un carnet de notes impeccable et à lui distribuer des taloches un peu à tour de bras quand Severus lui « répondait mal ».

Après une gifle particulièrement sévère décollée pour avoir eu « peu mieux faire » en sport, Eilenn était venue le voir dans sa chambre et lui avait offert un comics. Mais à l'intérieur, quand Severus y regardait, au lieu d'y voir des bulles et des dessins comme dans celles de son père, il pouvait lire « L'Histoire de la Magie » de Batilda Tourdesac. Avec la complicité silencieuse de sa mère, Severus découvrit un autre monde vivant en parallèle du sien. Il lut ainsi presque tous ses livres de cours avant même de savoir qu'il allait être appelé à Poudlard. Quand sa lettre arriva, Severus était fou de joie. Jusqu'à ce que son père annonce qu'il était hors de question qu'il mit son fils dans cette école.

Le cœur glacé Severus envisagea pour la première fois de s'enfuir de la maison. Il pouvait très bien prendre le bus depuis l'Impasse du Tisseur jusqu'au centre-ville de Carbonne-les-Mines. Peut-être même pouvait-il aller jusqu'à la maison des Evans et les supplier de l'emmener… Il entendait ses parents se disputer en bas, c'est-à-dire qu'il entendait Tobias hurler et casser des objets et Eleinn lui répondre d'une voix apeurée. Il ne sut jamais ce que sa mère lui avait dit, mais le 1er septembre, Tobias lui donna deux tickets de bus et quitta la maison pour aller au travail en voiture sans lui dire au revoir.

Son père était l'exemple type du moldu que les partisans de Malefoy voulaient mettre au pas. Et il eût été hypocrite de la part de Severus de dire que cette idée ne le tentait pas extrêmement.

Les elfes de maison étaient à la fois une bonne et une mauvaise chose songea Severus. Une bonne parce qu'une petite bestiole qui t'évite les corvées et dont le grand bonheur est de faire briller ta maison et te mitonner de bons petits plats ne peut être que bonne. Mais une mauvaise parce que Severus de toute façon ne supportait pas qu'on touchât à ses affaires. Qu'on fouine. Qu'il y eût une petite bestiole qui savait ce qu'il y avait dans sa bibliothèque ou là où il laissait traîner ses chaussettes. Mais bon, pour fabriquer sur le pouce un casse-dalle on avait rien inventé de mieux.

Severus se posa à côté du lac et profita du soleil et surtout du calme qui régnait dans le parc. Il aimait beaucoup Poudlard pendant les vacances. Débarrassé d'une majorité de ses parasites -les autres étudiants- la forteresse pouvait offrir ses charmes et ses mystères à Severus sans qu'il eut à trop s'inquiéter de moqueries ou de regards indiscrets.

Tout ça c'est la faute des Maraudeurs.

Effectivement, si la bande n'avait pas choisi Severus comme souffre-douleur, sa discrétion et son habileté en cours auraient fait de lui un élève peu social mais sans doute estimé. A la place, tout le monde avait des images en mémoire de lui tête en bas, les cheveux rasés, des boutons sur la figure, vociférant des insultes attaché par un Potter hilare ou abordant sur la joue la trace des phalanges de Black. Et du coup pensait qu'en se moquant de lui ils étaient « du côté » des Maraudeurs, et ça c'était si cool !

Bon, si Severus était de bonne foi, il aurait admis qu'il n'avait pas loupé une occasion de leur rendre la monnaie de leur pièce et de l'ouvrir quand il aurait pu se taire. Mais c'était plus fort que lui. Quand il voyait le culte voué à ces abrutis qui se pavanaient comme s'ils avaient le moindre mérite à avoir une belle gueule, il ne pouvait s'empêcher de lancer des regards dégoûtés, des moues moqueuses, des toussotements dubitatifs. Et curieusement Black et Potter réagissaient toujours au quart de tour.

Seulement Severus n'était pas et ne voyait pas l'intérêt d'être de bonne foi.

Tout ça c'est de la faute des Maraudeurs et point. Non mais oh.

Et sa dernière vengeance était absolument brillante. C'était encore plus savoureux d'avoir pu signer son méfait. Qu'ils sachent que c'était lui. Bien sûr ils ne savaient pas de quel lui il s'agissait, mais ils savaient que quelqu'un de puissant et mystérieux ne reculerait devant rien pour les ridiculiser. Mouhahahahah. Hum.

En parlant de ça… Il y avait un Black en colle qui apprécierait sûrement à leur juste valeur quelques encouragements.

XOXOXOXO

Ça ne peut pas être pire.

Il faisait chaud. Dans chaque foutue sillon des foutues mauvaises herbes avaient poussé n'importe comment entre les plantes et étendaient leurs racines partout. Leur tige s'arrachait facilement mais les racines blanches, elles, s'entortillaient autour de mottes de terres, de cailloux, ou pire des racines des Roses Susceptibles que le professeur Plantofeu tenait si fort à protéger. Après s'être pris trois coups d'épines de ces pestes, Sirius les aurait volontiers exterminées définitivement de la surface de la planète. Maintenant qu'il était couvert d'écorchures il songeait à éliminer tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une plante, directement. En sueur il s'essuya le front, ayant conscience d'y laisser une grosse trace brunâtre. Devant lui, le potager s'étendait, infini ou presque. Il n'avait fait qu'un seul sillon et il lui en restait quatre. Et le professeur avait installé un détecteur d'activité magique pour s'assurer que son pénitent ne trichât pas.

Sirius trouvait profondément injuste qu'il n'y ait eu que lui et James à être punis pour violation du couvre-feu et consommation d'alcool vu le nombre de personnes présentes à la soirée.

La bonne vieille règle du pas vu pas pris.

Sauf que cette fois elle le desservait. Non seulement il s'était ridiculisé en public mais en plus des Serpentard avaient pris des photos et les avaient dispersés anonymement au petit déjeuner histoire que tout Poudlard pût en profiter, ce qui valut une bonne ambiance, une presque crise cardiaque pour James, un fou rire irrépressible pour Peter et une convocation chez Mcgonagall pour James et lui. Le bonheur en somme.

La meilleure manière de commencer les vacances.

Je suis quasiment sûr que j'ai pris un coup de soleil en plus.

Maudits rosiers, maudit Plantofeu et surtout, surtout maudit Prince de mes genoux !

Sirius s'écroula sur le côté du potager et aperçut une silhouette en uniforme, qui le regardait en ricanant.

J'avais tort, admit Sirius.

La situation venait tout juste d'empirer.

Severus se dirigea vers l'arrière des serres, jusqu'au potager de Plantofeu. La vision était particulièrement réjouissante. Un Black crasseux et en sueur marmonnait d'un air furieux en s'acharnant à l'aide d'une petite binette sur une racine tenace. Ses cheveux étaient retenus en queue de cheval mais des mèches rebelles se collaient sur son front et ses joues. Ses genoux étaient couverts de terre, ainsi que ses gants et avant-bras. Severus nota aussi quelques éraflures très réjouissantes, typique des Roses Susceptibles.

Décidément, la vie a ses bons côtés.

Finalement le Gryffondor s'écroula en arrière et aperçut Rogue qui le fixait.

Grillé.

- Tu vois quelque chose qui te plaît, Snivellus ? lança Black d'un ton goguenard sans se relever.

- Je dois admettre que oui, ricana Severus.

- Pervers.

- Pardon ?

- T'as très bien entendu. Tu viens parce que ça t'excite de me voir couvert de terre, tout sali, pas vrai ? Je ne savais que tu avais ce genre de délires !

- C'est toi qui délire, fit Rogue avec une moue dégoûtée. En revanche je note que ça fait deux fois que tu m'accuses de choses salaces en deux jours. Tu refoules quelque chose peut-être ?

Sirius se remit sur ses pieds et se tourna vers le Serpentard.

- Arrête de prendre tes rêves pour des réalités, le graisseux, articula-t-il en se rapprochant.

- Tu peux parler, le crasseux, répliqua Severus sans pouvoir retenir un sourire.

Sirius baissa les yeux sur sa robe de sorcier tachée avec une expression qui semblait dire : Un point pour Serpentard. Le sourire de Rogue devint triomphant.

Sirius se retourna vers le potager et se pencha pour ramasser son outil sans rien répliquer. Severus sentit une pointe de déception, s'étonnant du manque de combativité de l'autre.

Jusqu'à ce qu'il reçoive une poignée de terre bien brune en plein visage.

- Espèce de sale…

Non Severus, tu ne vas pas t'abaisser à ça !

Severus attrapa une poignée de mauvaises herbes et l'envoya sur le Gryffondor.

Ou si…

Sirius, des herbes dans les cheveux, poussa Severus sur le tas de compost et le Serpentard, par un réflexe salutaire, s'agrippa à son cou pour l'entraîner avec lui. Saisissant une poignée de compost il frotta les joues de Black avec, tandis que lui répétait :

- J'vais te le faire bouffer ! J'vais te le faire bouffer ! en lui plaquant de l'herbe sur le visage.

Severus secouait la tête en essayant de respirer. Il finit par trouver un point d'appui par terre et reversa Black sur le côté, qui dégringola du tas de compost jusqu'au sol. Severus se redressa mais glissa sur une plante grasse et s'écroula lamentablement. Il atterrit juste à côté de Black qui tentait de se remettre en position assise. Sa queue de cheval avait glissé et ses cheveux faisaient une grosse bosse sur le côté, son visage ayant une teinte à la fois brune, verte et bleu. Il était tellement ridicule, ils étaient tellement ridicules, que malgré lui Rogue sentit son estomac se contracter, ses joues se crisper… et il éclata de rire. Un fou rire irrésistible qui l'empêchait de se relever tandis que Black le fixait d'un air ahuri.

- Mais, mais, tu te fiches de moi ?

Et en voyant le Serpentard rouge, sale, hilare, allongé par terre, il succomba à son tour à l'hilarité et son rire si caractéristique qui ressemblait à un aboiement résonna en écho à celui de Rogue.

- Je peux savoir ce que vous faites, Messieurs ?

La voix de Plantofeu les ramena brusquement à la réalité.

XOXOXO

- Je te déteste, Black.

- Ça fait déjà cinq fois que tu le répètes Sevy, je vais finir par ne plus y croire.

- C'est tellement injuste !

Le professeur avait estimé puisqu'ils s'entendaient si bien, Rogue serait trop heureux d'aider son « ami » à accomplir sa retenue. Et les protestations du Serpentard n'avaient rien changé.

Voilà Severus, pour qu'une vengeance soit efficace il faut savoir s'arrêter. Tu le sais pourtant.

Il soupira.

- Allez, mets du cœur à l'ouvrage, on aura fini plus vite !

Le Gryffondor était visiblement réjoui de partager sa tâche et ne cessait plus de parler, ricaner... Encore cinq minutes et il allait se mettre à siffloter.

L'enfer.

- J'ai pas particulièrement envie de te rendre service, Black.

- Ce qui m'arrange est bon pour toi actuellement, cher Serpent, donc fais ça pour toi ! répliqua l'autre sans cesser de sourire d'une façon exaspérante.

Voilà une conjugaison d'intérêts dont je me serais bien passé.

- Il fallait résister au plaisir de venir m'admirer !

- J'te l'fais pas dire, marmonna Severus.

Le soir commençait à tomber quand ils arrivèrent au bout du dernier sillon. Il faut dire que Rogue était plutôt doué, et en imitant ses mouvements Sirius avait vu son rendement s'améliorer grandement. Sans parler de sa technique de chantonner pour calmer les roses quand il fallait les écarter ou dégager leurs racines, ce qui leur avait évité bien des écorchures. Même si Black chantait très faux.

Et puis, même s'il eut avalé de la terre plutôt que de l'avouer, le temps en sa compagnie s'était étrangement accéléré, la punition avait paru moins pénible. En contournant la serre à côté du Serpentard silencieux Sirius plissa les yeux pour diminuer le reflet du soleil couchant dans la baie vitrée, qui devenait presque douloureux. Et sans trop réfléchir, il posa sa main dans le dos de Rogue qui s'écarta en sursautant.

- Mais relax ! Comment tu fais pour avoir encore autant d'énergie ?

- J'ai des nerfs à toute épreuve, répliqua le Serpentard. Qu'est-ce qui te prend de me tripoter ?

Sirius resta un instant sans rien dire.

- Il n'y a pas si longtemps, j'aurais dit qu'être coincé en retenue avec toi et des rosiers agressifs entrait dans le top dix des pires choses qui puissent m'arriver.

- Formidable, Black, je suis content de le savoir, grimaça Rogue.

- Mais finalement, ça allait.

Severus restait silencieux en regardant le Gryffondor qui lui jeta un regard hésitant.

Qu'est-ce qui se passe encore dans son cerveau dérangé ?

- Merci, articula finalement Sirius.

Appelez les médicomages !

- Tu n'aurais pas attrapé une insolation Black, par hasard ?

Pas que je m'inquiète pour sa santé, mais là, ça a l'air d'être vraiment grave.

Black parut s'empourprer un peu.

- N'en fais pas des tonnes non plus. Je te remercie juste de m'avoir épargné du travail.

- C'est bien ce qui me surprend, Black. Il m'avait plutôt semblé que le travail supplémentaire ne te dérangeait pas pourvu que ça implique de me pourrir la vie.

- Oh ne fais pas ta victime ! J'ai pas tellement l'impression que tu épargnes ta peine non plus quand il s'agit de pourrir la mienne !

Mouché.

- Certes, admit Severus. De rien alors et souhaitons que ça ne se reproduise pas.

- Plus de « conjugaison d'intérêts » de ce genre ? sourit Sirius

Seigneur Merlin, mais c'est criminel d'avoir un sourire pareil !

- E… Exactement.

Les joues pâles de Severus avaient rougi à leur tour, relevant la couleur sombre de ses yeux. Sirius le fixa et sentit un trouble familier monter en lui. Il y avait toujours quelque chose à propos de ce regard. Quelque chose qui lui remuait l'estomac.

- Black ? fit Severus d'un ton hésitant.

- Quoi ?

- Qu'est-ce que tu fais ?

Sirius réalisa qu'il s'était rapproché du Serpentard coincé par une jardinière de pierre au niveau de ses mollets. Qu'il s'était rapproché genre… près. Presque au point de sentir l'odeur de terre et de sueur qui se dégageait du brun. Au point de distinguer nettement tout le détail des lèvres fines du Serpentard, un peu sèches après cette après-midi de travail.

- Je… articula Sirius.

- Sirius ! lança une voix derrière lui, qui les fit sursauter tous les deux.

Severus repoussa le rouge et or et lui tourna le dos après lui avoir lancé un :

- Espèce de taré.

Black se retourna pour voir arriver Remus qui le fixait en fronçant les sourcils.

- Je venais pour t'aider, mais si tu es ici je suppose que tu as fini.

- Ouais, confirma Sirius.

- Tu n'étais pas encore en train de t'attirer des ennuis ? demanda le lycan en désignant du menton le Serpentard qui s'éloignait précipitamment.

Sirius détacha ses cheveux et fourragea dedans en répondant d'une voix basse :

- P't être bien qu'si.

A suivre ...


Petit mot de l'autrice : Je pense que écrire une romance entre ces deux là demande toujours une petite adaptation des personnalités, un jeu sur le coté non-manichéen de l'esprit humain pour le tirer dans la direction qui nous intéresse. J'espère l'avoir fait avec suffisamment de subtilité. Qu'en pensez-vous pour le moment ?