SCHOOL WARS

EPISODE II: L'attaque des clowns

"Bien cher Gripoil

A l'heure qu'il est, vous devez déjà être arrivé là où vous savez, à l'heure que vous savez, et pour la raison que vous savez. J'espère pour vous que l'endroit où vous savez que vous êtes n'est pas trop éloigné de l'endroit que vous savez et où vous devez vous rendre. (J'espère que vous savez que vous devez vous y rendre...)

J'attends de vous, et ce dans les plus brefs délais, que vous m'envoyiez ce que vous savez que vous devez chercher là où vous savez que vous devez vous rendre.

Je viens à l'instant de me rendre compte que les poneys comme vous ne peuvent pas écrire car ils ont des sabots, comme vous le savez, je l'espère. Aussi, vous pouvez transmettre ce que vous savez au phénix que vous savez, qui connaît le morse.

Et pour acheter votre billet de retour, je vous conseille de participer au Derby que vous savez. Vous y trouverez succès et fortune, et, qui sait, peut-être l'amour en la présence d'une gracieuse pouliche aux yeux bruns et doux, avec qui vous vivrez heureux et aurez beaucoup de canassons, dont vous pourrez tirer pas mal de gallions en les envoyant aux Derbys futurs ou à la boucher..."

-ALBUS! C'est terrible!

Minerva McGonagall entra en trombe dans le bureau du directeur, alarmée. Elle reprit tant bien que mal son souffle, et remit en place une mèche de cheveux qui s'était échappée de son chignon serré. Elle reprit :

-C'est Firenze ! Il…

Dumbledore, qui avait posé sa plume plaqué or, sourit de tout son dentier à la nouvelle venue:

-Justement, j'étais précisément en train d'écrire à notre cheval de Troie! fit-il fièrement. Car notre noble destrier est...

-Il a été arrêté! le coupa McGonagall.

Le sang d'Albus ne fit qu'un tour. Le vieillard bondit sur ses frêles jambes comme il put:

-PAR L'AMERICAN INSTITUTE OF MAGIC? rugit-il.

Minerva lui jeta un regard désolé :

-Par les moldus, Albus.

-Ah.

Le directeur se sentit gêné.

Mais bien vite, il se reprit:

-Je le savais, bien sûr! maugréa-t-il. Une mule ne pouvait pas réussir une telle mission... Mais grâce à ce plan génial que j'ai élaboré, l'American Institute of Magic pense maintenant qu'il était notre seul espion !

La directrice adjointe secoua la tête de dépit :

-Mais c'était notre seul espion! fit-elle judicieusement.

Le silence retomba, long et pesant…

-...Et c'est là que je vous ai dupé, Minerva! improvisa le directeur, l'air mal assuré.

Il se mit à réfléchir prestement à la probable suite de cette phrase, mais McGonagall n'attendit pas plus:

-Que faire, Albus? trancha-t-elle avec impatience.

Un plan machiavéliquement génial commençait à émerger des profondeurs du cerveau d'Albus, qui déclara non sans fierté :

-Eh bien c'est simple: nous allons envoyer Hagrid avec une caméra de surveillance cachée dans un énorme chapeau melon! Si ça ne marche pas, nous enverrons Flitwick, puis Mme Pince, puis Mme Pomfresh, et qu'importe: tous les professeurs y passeront s'il le faut! Puis les élèves : ces Crabbe et Goyle, ou n'importe quel Poufsouffle fera l'affaire, et...

-Je parlais de Firenze, le coupa froidement McGonagall.

Un autre silence suivit cette injonction. Dumbledore se racla la gorge :

-Ah. Eh bien... C'est que…

Les minces lèvres de McGonagall se pincèrent, et Albus se fit plus hésitant encore :

-…le… budget…. de l'école...

-Je vais y aller, décréta la sorcière sur un ton assuré.

Dumbledore tressaillit :

-NON, pas vous, Minerva! C'est bien trop dangereux...

Il réfléchit quelques instants, et rajouta :

-Envoyez Flitwick!

Le regard du directeur s'assombrit. Il s'enfonça dans son fauteuil Burberry et joignit ses mains : il était temps de dévoiler l'apothéose de son magnifique plan anti-yankee. Même une rabat-joie comme Minerva ne pourrait trouver à y redire.

-Vous, commença-t-il lentement comme pour faire durer le suspense, vous vous infiltrerez dans l'American Institute of Magic en tant qu'élève...

La professeur de métamorphoses manqua de s'étouffer :

-En tant qu'élève? Mais...

Dumbledore esquissa un sourire factice :

-Allons, Minerva, allons! Vous pouvez aisément passer pour une élève! Vous ne faites pas votre âge! Vous faites au moins 70 ans!

Du rouge monta aux joues de Minerva, qui ne put s'empêcher de glousser :

-Huhuhu, vous croyez? Bon, peut-être que...

Albus sauta sur l'occasion :

-Oui! Vous irez! J'ai une entière confiance en vous!

-Bien, bon... je... je vais prévenir Flitwick pour Firenze, et... me préparer... Mais je ne pense pas que je pourrais me fondre...

Dumbledore sourit de plus belle :

-Mais voyons, vous êtes resplendissante!

Minerva rougit davantage, et sortit.

Resté seul, le directeur s'affaissa sur son siège, soulagé. C'était plus difficile qu'il ne l'avait d'abord pensé, mais il l'avait convaincue, comme toujours…

Et bientôt, oh oui bientôt, l'American Institute of Magic ne sera plus qu'un mauvais souvenir…

Il sortit de sous son bureau un épais dossier, sur lequel était griffonné d'une écriture fébrile "American Institute of Magic : Documents Secrets, volume II".

-Bien, bien, bien… fit-il pour lui-même. Maintenant que Minerva n'est plus sur mon dos, je peux faire tout ce que je veux pour contrer ces chiens de yankees !

Il tourna quelques pages de son registre, puis son regard s'illumina soudain devant une phrase que l'on avait entourée de plusieurs cercles rouges, comme pour en souligner l'importance.

« Convaincre Madame Bibine de créer une armée d'élèves sur balais ».

OoOoOoO

-Je ne l'aime pas.

Rogue, debout devant l'infirmerie, discutait à voix basse avec Madame Pomfresh.

Ce n'était guère dans ses habitudes de se confier à ses collègues, mais Raspoutine Aurogastus avait un petit « je ne sais quoi » qui lui déplaisait fortement, et dont il se méfiait comme de la peste.

-Moi non plus, renchérit l'infirmière, mais que pouvons-nous faire ? Albus a déjà fait son choix !

Rogue fit un geste exaspéré de sa main osseuse :

-Dumbledore devrait ouvrir les yeux ! reprit-il. Aurogastus ne m'inspire aucune confiance. On ne sait même pas de quelle école de magie il vient. Et sa manière de se vêtir est tout bonnement ridicule.

Suivi par deux ou trois corbeaux croassant, Aurogastus passa devant eux : il portait des vêtements identiques en tout point à ceux du professeur de potions.

Mme Pomfresh se tourna vers ce dernier, un sourire pincé mais néanmoins moqueur aux lèvres :

-Vous disiez, Severus ?

-Rien, intima Rogue

Il se drapa dans sa cape élimée et dans sa dignité, et repartit dans son bureau, l'air passablement irrité.

OoOoOoO

Les jours passaient, tous plus sombres et humides les uns que les autres.

Tout était calme dans le majestueux château de Poudlard aux lourdes pierres grises.

Tout ? Pas tout à fait.
Car un mystérieux braillement s'élevait de la cour de l'école depuis déjà quelques jours :

-VOUS ÊTES TOUS NULS ! NULS NULS NUUUULS !

Albus regardait avec rage les élèves de première année zigzaguer dans les airs avec difficulté.

Cela faisait plus d'une semaine qu'il s'échinait à leur apprendre les rudiments du combat en plein vol, puisque Madame Bibine avait refusé de s'y coller.

Mais rien à faire, ces bons à rien étaient tous plus lamentables les uns que les autres. Et bien qu'il fut déjà 6h30 du matin, ils semblaient tous encore endormis.

Un première année, alourdit par la clinquante et imposante armure de chevalier qu'il portait, volait de manière plus qu'hasardeuse. A cause de la pluie battante, il n'y voyait pas à plus d'un mètre.

Soudain, un éclair, aussitôt suivi du grondement sourd du tonnerre, le fit sursauter ; il se cogna contre un de ses camarades, qu'il fit dévier, entraînant un impressionnant carambolage aérien. Une dizaine d'élèves s'aplatit lourdement sur le sol boueux, en gémissant.

Le directeur, bien au sec sous son énorme parapluie magique, s'enragea :

-DU NERF ! CE N'EST PAS QUELQUES BLESSURES GRAVES QUI DEVRAIENT VOUS ARRETER ! VOUS ETES MEMBRES DE L'AAD, OUI OU NON !

Une Poufsouffle à terre, dont le bras pendouillait dans le mauvais sens, leva des yeux interrogateurs vers le vieil homme.

-L'A… AD ? articula-t-elle faiblement, avant de s'évanouir de douleur.

Dumbledore s'avança fièrement en bombant le torse :

-Mais oui, jeune fille ! L'AAD ! L'Armée d'Albus le Divin ! Le Fléau de Dieu contre l'Ignoble Américan Institute of Magic ! J'ai trouvé le nom tout seul ! Ahaha !

Et il se mit à rire de bon cœur, alors que les derniers élèves qui n'étaient pas encore tombés de leurs balais venaient s'entrechoquer dans un grand fracas d'armure.

OoOoO

Pomfresh s'acheminait lentement vers son infirmerie. Elle n'était pas pressée d'y rentrer : ces derniers temps, le directeur lui envoyait des dizaines et des dizaines de blessés par jour, et son travail en avait été décuplé.

Tout ça à cause de cette stupide Armée Albusienne Divine, que certains professeurs avaient déjà surnommé l'Armée des Clowns.

Une nouvelle vague de gémissement s'éleva au loin, du côté du terrain de Quidditch. Elle fut presque aussitôt suivie par le rire chevrotant d'un vieillard sénile.

Pomfresh ralentit presque malgré elle : elle n'avait aucune envie de se mettre au travail de si bon matin.

Elle détourna les yeux… et fronça les sourcils :

-Severus ? Mais que faites-vous là ?

Severus Rogue, plaqué contre le mur, lui fit signe de se taire de sa main osseuse. Il regarda tout autour de lui d'un air traqué, courut vers le mur d'en face, et s'y plaqua également.

Il ne se passa rien pendant de longues secondes, pendant lesquelles Pomfresh se demanda si par hasard son collègue n'avait pas perdu la raison.

Puis, au bout du couloir, Aurogastus passa en marmonnant, suivis par quelques sombres volatiles. Il semblait perdu dans ses pensées.

Il s'arrêta soudain devant une des fenêtres. Il l'ouvrit, la scruta, la soupesa, l'air sérieux.

-Hum hum, fit-il, en connaisseur.

Il se saisit de la plume qu'il avait derrière l'oreille, et griffonna frénétiquement sur un calepin épais.

Puis il repartit, toujours en marmonnant.

Pomfresh tourna un regard interrogateur vers Rogue :

-Vous espionnez Raspoutine, Severus !

Rogue cilla imperceptiblement. Il se tint bien droit devant l'infirmière, et la toisa :

-Sachez que je piste monsieur Aurogastus depuis déjà plus de deux heures.

Un long silence suivit cette réplique.

On entendit un moment une mouche voler.

Sentant qu'elle n'en saurait pas davantage, Pomfresh soupira, et interrogea :

-… et alors… ?

Rogue leva les yeux au ciel:

-Et alors ? Il s'est arrêté devant chaque détail de Poudlard pour prendre des notes. Il a même pris des photographies des toilettes. Et je l'ai vu goûter chaque plat aux cuisines.

L'infirmière mit une main sur sa bouche :

-Vous voulez dire… pensez-vous qu'il est… Raspoutine serait… un espion !

Un corbeau croassa non loin, et les deux se plaquèrent contre le mur.

-Il nous faut enquêter, Severus ! décréta Pomfresh.

Elle et Rogue se jetèrent un regard de connivence, et coururent aussi discrètement qu'ils le purent à la poursuite du professeur de Défense Contre les Forces du Mal.

OoOoO

-Peut-être devrions-nous en informer Albus, chuchota Pomfresh.

-Pour qu'il organise une nouvelle réunion C.R.I.S.E. ? ironisa Rogue.

-Albus a peut-être un peu exagéré ces derniers temps, mais ce n'est pas un mauvais directeur !

-Je vous en prie, restons sérieux !

-... soit. Mais… il faut bien faire quelque chose ! Raspoutine est en train d'envoyer des informations ultrasecrètes sur l'école !

-Qu'est-ce que vous en savez ? On ne voit rien d'ici…

-Et pourquoi serait-il venu ici ? Pour nourrir les hiboux ?

-Il est inutile d'être sarcastique avec moi, pesta le maître des potions.

-C'est l'hôpital qui se moque de la charité ! s'emporta l'infirmière.

-Calmez-vous, vous allez nous faire repérer, intima sèchement Rogue.

-C'est plutôt vous : votre cape est trop longue ! Il va la voir !

-Elle ne dépasserait pas si j'étais resté seul !

-Pour ce genre d'enquête, deux cerveaux valent mieux qu'un, décréta l'infirmière. Et mon intuition féminine pourrait nous servir.

-… je ne préfère même pas répondre, soupira Severus.

-Nous aurions du suivre mon plan initial et nous recouvrir de plumes pour passer inaperçu au milieu des hiboux !

-…

-Ou voler sa cape d'invisibilité au jeune Potter... Au moins on en verrait plus que là !

-L'important c'est qu'on a repéré son manège, fit Rogue, et aussi…

-Peut-on … savoir… ce que vous faites ici… de si bon matin ? le coupa une voix plus glaciale que la calotte polaire.

Pomfresh et Rogue sursautèrent.

Ils s'étaient accroupis sur la plus haute marche de l'escalier qui menait à la volière à hiboux, où Raspoutine Aurogastus s'était précipité après avoir scruté une à une toutes les salles du château. Et ils avaient été tellement occupés à se chamailler qu'ils n'avaient pas réalisé que le professeur de Défense se tenait juste devant eux.

Madame Pomfresh tenta de se ressaisir :

-Euh… Nous… euh… Le professeur Rogue et moi-même entretenons une passion torride et secrète, et nous nous retrouvons ici tous les matins pour nous cacher à la vue indiscrète des élèves. N'est-ce pas, Severus ?

Rogue leva les yeux au ciel, blasé.

Aurogastus leur jeta un regard suspicieux. Il grimaça, puis descendit les escaliers, en grognant et en claudiquant, ses éternels corbeaux à sa suite.

Une fois qu'il se fut éloigné, l'infirmière se tourna vers Rogue :

-Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? soupira-t-elle.

-On continue à le suivre !

Tous deux se plaquèrent contre le mur, et descendirent l'escalier à pas de crabe.

Au loin, une corneille croassa.