20:57
Tokyo, 17ème arrondissement
Les derniers rayons de soleil se meurent derrière les pâtés de maisons. Quelques uns rayons s'engouffrent dans une de ces maisons par une petite lucarne, et atteignent encore, dans son atelier, un homme concentré sur un amas de petites pièces métalliques de formes multiples. Patiemment, il balaye du regard le capharnaüm qui recouvre sa table de travail, à la recherche de la pièce dont il a besoin avant de la saisir délicatement pour ensuite l'apposer lentement sur l'assemblage qui gît juste devant lui. La pièce est munie d'un éclairage au plafond, mais il n'a pas jugé bon de l'allumer : les dernières lumières du jour n'éclairent plus que la table, mais la pénombre ne le gêne pas, il n'a pas besoin de plus. Seul le silence accompagne son travail.
''Bzzzzzzzzzzzzzzzzzz…..''
Jusqu'à ce que son téléphone se mette à vibrer sur le coin de la table. Interrompant leur mouvement, ses mains se posent de part et d'autre du montage, suivie d'un soupir teinté d'agacement. Après avoir laissé l'appareil s'énerver une dizaine de secondes, il s'en saisit sans empressement et le porte à son oreille, sans jeter un regard à l'écran.
- Oui ?
Sans plus de salutations, il écoute impassiblement le filet de voix qui lui répond.
- Peut on vraiment qualifier ça d'imprévu ? Tu étais prévenu. Ce genre de chose allait forcément finir par arriver.
Il prononce ce reproche de manière complètement impassible, mais d'un ton assez péremptoire. Ce qui ne semble aucunement arrêter son interlocuteur.
- Ne compte pas sur mon aide. Tu ne peux t'en prendre qu'à toi même. Personne ne viendra.
La voix, visiblement agitée, l'abreuve d'autant plus de ses paroles.
- Si elle a décidé de s'en mêler, c'est son choix, tu n'as pas à t'en vouloir. Mais ça ne veut pas dire que je vais l'aider. Vous êtes seuls. Désolé.
Un instant de flottement précède la réplique du correspondant, plus courte que les autres.
- Un témoin.
Il se penche, les coudes appuyés sur la table que la lumière est en train de déserter.
- Quelle a été la résolution ?
Seul le silence vient accueillir ces mots. Un deuxième soupir vient y mettre fin. Plus long et lent.
- Elle s'est enfuie, c'est ça ?
Un mot.
- OK. Décris-la moi.
La personne à l'autre bout du fil n'a pas besoin de plus de quelques phrases pour boucler sa description, avant d'être coupé net.
- Bien. C'est suffisant. Merci.
Mais avant que le téléphone quitte son oreille, une dernière phrase tombe. Un instant tout s'arrête.
- Elle est partie seule ?
…
- Qu'est ce qu'elle compte faire ?
Il n'obtient en retour que quelques bribes.
- Ne l'appelle plus. J'y vais. Bonne chance.
Sur ce, il raccroche immédiatement et sort rapidement de la pièce plongée dans l'obscurité. En remontant les escaliers, ses doigts dansent sur l'écran du gsm, avant de le faire remonter à son oreille. Seules deux sonneries se font entendre.
- On a un problème. Tu es déjà au courant ?
Cette fois, la voix est plus ferme, plus brève. Tout en lui répondant, il traverse un corridor pour passer dans la porte d'en face qui donne sur un bureau, muni de plusieurs ordinateurs entourés de piles de papiers et de matériel électronique en tous genres. Le reste de la maison n'est pas mieux éclairé que l'atelier. Et il semble parfaitement sûr de ses mouvements.
- Apparemment, il y avait plus de monde que prévu. C'est ce que je craignais.
Il pose l'appareil sur la table en le passant en haut parleur. Alors qu'il ouvre un portable sans marque assez épais et qu'il commence à pianoter un identifiant complexe, une voix grave, ferme, mais calme, s'élève dans la pièce.
- On dénombre déjà une quinzaine de blessés et quatre morts, dont des civils, et un incendie s'est déclaré. Le quartier est bouclé et la gare sera bientôt fermée.
Tout en l'écoutant, il effectue une recherche accélérée dans une sorte de base de données.
- Une intervention armée dans un lieu public hautement fréquenté sans aucune évacuation préalable ... ça ne leur ressemble pas. Autre chose d'anormal ?
- Oui. Les inspecteurs viennent seulement d'arriver sur place, juste après la police et les pompiers.
- Combien de civils étaient présents au moment des faits ?
Il balaye du regard une longue série de photos.
- Vingt, vingt-cinq. Ils ont reconnus les uniformes.
La liste se réduit à vue d'œil.
- Incohérence. Les renforts auraient dû arriver plus tôt. Sauf si ils n'étaient pas au courant.
Sa recherche semble probante. Il lit en un éclair le dossier qui s'affiche sur l'écran puis ferme le portable, qui s'avère avoir un poignée et des attaches pour le maintenir fermé, et l'emporte hors de la pièce avec le téléphone. Il emprunte à nouveau le corridor en direction de la porte extérieure, près de laquelle il pose les deux appareils sur un meuble avant d'ouvrir un placard.
- Je me renseigne ?
- Non ! On a plus urgent. Une personne qui en a trop vu. Elle s'est échappée et la petite a décidé de la suivre.
- Comment c'est arrivé ?
Il extrait de l'amas de manteau une veste à l'aspect particulier, noir profond, munie de nombreuses poches sur le devant, d'un col roulé, ayant un aspect assez rigide malgré sa faible épaisseur. Elle possède également des coutures semblables à celles de n'importe quelle veste, ce qui lui donne un aspect plus anodin.
- Peu importe. On doit absolument arriver avant elle.
Il se saisit également d'un pantalon semblable à la veste et l'enfile à la place du sien.
- Elle est partie d'où et quand ?
- Gotokuji. Il y a presque dix minutes.
- À quelle vitesse ?
- Vite. Elle allait la neutraliser.
Son pantalon changé, il enfile la veste d'un geste fluide et récupère une paire de gants qui se trouvaient dans la manche.
- Où ?
- Sumida, la gare. Attend les, ne te montre pas et intercepte la si nécessaire. Je m'occupe de l'autre.
L'appel se coupe immédiatement après la fin de sa phrase, tandis qu'il enfile une paire de chaussures sombres. Une fois habillé, d'un seul mouvement il s'empare du portable, fait disparaître le téléphone à l'intérieur de sa veste et la ferme par un étrange système de fixation. Il sort rapidement de la maison et ouvre le garage à quelques mètres de la porte. À l'instant où l'ouverture devient praticable, il s'engouffre à l'intérieur. Une portière claque. Trois secondes après, une voiture jaillit sur la rue et s'éloigne à vive allure, laissant la porte du garage finir de s'ouvrir et se refermer en retard.
