Je dois rêver. Un daedra joue avec mon esprit et je vais me réveiller dans une seconde. Tout le monde sait que le seigneur Krosis est immortel. D'une main je serre le masque, le masque, celui que personne n'a jamais vu sans porteur. C'est un imposteur, voilà l'explication, mais je sens les enchantements qui vibrent dans le métal, ce masque est authentique, et puis, un imposteur n'aurait pas pu tuer Krosis l'Éternel.

Alors s'il s'agit de lui, du vrai, je dois obéir à ses ordres. Quels étaient-ils déjà ? Aller voir Konahrik à Bromjunaar et mettre le masque. Je l'observe, sourcils froncés. Porter cet artefact légendaire ? Moi ? Je n'en suis pas digne, je n'en serai jamais digne, c'est impensable. Mais il faut dire que les choix ne se bousculaient pas sur les marches de cette tour. Si seulement Ragna s'était trouvée à ma place, elle ferait une bien meilleure candidate, bien plus douée en magie, bien meilleure à manier la Voix. Peut-être moins discrète, mais surtout moins lâche.

Je déglutis, approche le masque de mon visage, puis l'abaisse à nouveau. Non, je ne pourrai jamais, ce serait un sacrilège. Tout comme refuser d'accomplir les ordres d'un prêtre-dragon. D'ailleurs, je ne dois pas oublier, il a mentionné un parchemin. J'écarte ses doigts inertes de la poche qu'il a désignée dans son dernier souffle, la fouille et en sors le rouleau de papier. À l'examen, il ne ressemble à rien de ce que j'ai étudié. Bien entendu, je n'ai pas reçu l'entraînement des arcanistes, mais chaque adepte se doit de connaître un peu de magie. Je sais que ces traits ne ressemblent en rien à un sort d'illusion. Serait-ce de la destruction pour faire disparaître le cadavre ? Non, trop délicat, je pencherais sur de l'altération.

Je m'apprête à l'utiliser, quand un doute m'étreint. C'est peut-être ainsi que Krosis demeure immortel, peut-être que ce sortilège va aspirer mon énergie vitale et le ressusciter. Peut-être que je vais mourir. Non, tenté-je de me convaincre en secouant la tête, il ne m'aurait pas ordonné d'aller voir Konahrik s'il voulait me tuer ensuite. À moins qu'il l'ait fait pour me mettre en confiance, m'empêcher d'hésiter… Mais qu'est-ce qui me prend ? C'est un prêtre-dragon ! Ma vie ne vaut rien par rapport à la sienne, même si je dois y passer il n'y a pas à tergiverser.

Je pose le masque sur l'escalier, empoigne le parchemin à deux mains et laisse la magie couler dans mes doigts. Le papier se désagrège, l'énergie brille, saute sur le cadavre, et je sens ses courants aspirer un peu de mon être. Ça y est, il m'a piégée, je vais mourir, pour de bon, maintenant. Les paupières serrées, j'attends la fin pendant de nombreuses secondes, de très nombreuses secondes, puis rouvre un œil. C'est vraiment fini, mon corps est là, sous mes yeux, avec son visage rond, ses taches de rousseur trop nombreuses pour être comptées, avec sa peau encore plus pâle qu'à l'accoutumée, avec ses mèche auburn qui lui tombent devant les yeux, avec ses narines larges, avec ses lèvres gercées, et même vêtu de l'armure ocre qui symbolise mon appartenance au clan de Volsung.

Alors pourquoi suis-je toujours accroupie à ses côtés ? Je me tâte, me passe les doigts dans les cheveux, me pince une joue. Je suis toujours là, mais je suis également ici. De l'index, je pousse la tempe de mon double.

Il s'agissait bien d'un sort d'altération, assez puissant pour remodeler entièrement son corps et lui donner l'apparence du lanceur. C'est alors que je me souviens: je connaissais cet homme, je l'ai croisé des années plus tôt dans les couloirs de Volskygge. Il était l'un des meilleurs Parleurs de notre temple, on le destinait à remplacer Volsung. Et un jour il est mort. Comme ça, sans prévenir. Il est devenu un prêtre-dragon sans que personne ne le sache.

Serait-ce ainsi que se transmet le titre de Krosis ? Il semblerait. Je repose les yeux sur le masque. Maintenant que son… mon corps est là, je ne peux laisser personne voir mon visage. Je dois garder ce masque, ne jamais l'ôter. Jamais. Sinon Krosis mourra vraiment. Je le ramasse d'un geste tremblant, l'approche de ma tête, me fige, puis des bruits au bas de la tour m'obligent à le mettre sans plus attendre. J'ajuste mon capuchon juste à temps pour empêcher Ragna de me reconnaître.

Que fabrique-t-elle ici au milieu d'une bataille ? Je tends l'oreille et réalise que les hostilités ont cessé. Elle devait s'inquiéter pour moi - je panique toujours pendant les combats, et plus encore durant les assauts imprévus des Falmers. Ses pupilles son rivées sur le… sur mon cadavre qu'elle fixe durant de longues secondes, puis elle les pose sur moi.

"S-seigneur Krosis." s'étrangle-t-elle, avec tout le respect qu'elle parvient à rassembler.

Je me relève et lui réponds d'un simple signe de tête, tentant d'ignorer le voile blême qui couvre ses joues habituellement roses. Elle me connaît trop bien; si je parle, le masque ne suffira pas à me déguiser. De plus, le culte nous enseigne que l'individu ne compte pas, que la mort n'est rien tant que le plus grand nombre subsiste. Il n'est pas approprié de se laisser abattre par le décès d'un confrère, un prêtre-dragon ne montrerait aucune pitié dans cette situation. Je ne peux la rassurer.

Je descends silencieusement les marches, mais contre tout bon sens je m'arrête à la hauteur de Ragna et me laisse attendrir par les larmes qui menacent d'inonder ses joues. Sans même le réaliser je presse son épaule d'une main compatissante et m'enfuis en essayant de ne pas entendre le sanglot qui lui déchire la gorge. À sa place, je serais déjà effondrée. Nous avons commencé notre formation en même temps, à quelques jours près, et nous nous jurions de devenir les meilleures. Je n'ai jamais cru à cette promesse, pas pour moi, je me serais contentée de servir le culte dans l'ombre, de l'encourager alors qu'elle gravissait les échelons. Et me voilà affublée du plus grand honneur possible. Impossible de la soutenir avec ce masque, avec cette soudaine responsabilité.

Mais peut-être est-ce temporaire ? Peut-être que Konahrik réalisera que ce rôle ne me convient pas, trouvera quelqu'un de plus approprié, et je pourrai retourner à des activités discrètes dont l'ampleur ne dépasse pas mon importance. J'espère.

Toute à ces réflexions, j'atteins les écuries sans même m'en rendre compte. Des corps d'hommes et d'elfes ponctuent le trajet et je tente de ne pas les regarder. Je ne veux pas reconnaître de visage parmi mes confrères tombés; tout sauf me trouver dans le même état que Ragna, le masque ne suffirait pas à cacher mon désarroi. Heureusement, le responsable des écuries est trop épuisé pour s'inquiéter de ma voix tremblante quand je lui ordonne d'apprêter une monture. Ou peut-être qu'il n'ose pas questionner les ordres de quelqu'un qui porte le masque d'un prêtre-dragon - je sais que je ne m'y essaierais pas.

Quelques minutes plus tard, le cheval part au galop, et c'est seulement là, alors que le vent traverse les orbites et la bouche du masque, que je sens le froid qui fouette mes joues et les trainées humides qui les maculent. Vraiment, que dira le seigneur Konahrik quand quelqu'un d'aussi pitoyable que moi se présentera devant lui. J'ose à peine imaginer… Un reniflement dédaigneux si j'ai de la chance, une sentence irréversible si j'en crois mon instinct.

La peur me force à ralentir l'allure. Bien sûr, même si un cheval pouvait galoper sans arrêt jusqu'à Bromjunaar, le trajet durerait plusieurs heures, mais autant ne pas se presser. De plus, si j'avance sans réfléchir, je risque de me perdre. Tous les adeptes connaissent le pays, mais lire une carte et faire le trajet en personne sont deux choses différentes; les montagnes sont plus simples à contourner sur un bout de papier. N'avoir quitté Volskygge que deux fois ces quinze dernières années n'aide pas vraiment.

Je longe la rivière Hjaal jusqu'au soir, puis réalise mon manque de tente et couverture. Il serait indécent de talonner mon cheval jusqu'à l'épuisement, mais m'arrêter pour la nuit reviendrait à signer mon arrêt de mort. Aucun être sensé n'affronterait le froid du nord sans l'équipement approprié. Si mes estimations sont exactes - ce dont je doute de plus en plus - j'ai atteint la moitié du trajet. À cette allure, je vais me torturer le fessier sur cette selle trop dure jusqu'au matin.

Plusieurs fois, la fatigue manque de me jeter par-terre. Si seulement je savais monter comme les disciples de Rahgot; il paraît que leurs jambes ont appris à diriger les bêtes indépendamment de leur tête. Sûrement une exagération, mais chaque rumeur trouve sa source quelque-part. Hélas, pas le temps d'apprendre leur technique, et surtout pas ce soir, car une flèche fend l'air à cet instant.

Mon cheval se cabre, l'épaule percée, et mon souffle s'arrache à mes poumons quand je heurte le sol. Les cris de guerre qui suivent me donnent malgré tout la force de fuir derrière un buisson de grelots de la mort. Une rapide analyse du paysage m'indique que je suis foutue; les lunes éclairent trop bien les marais, les arbres et les rochers sont trop espacés, aucun moyen de courir d'une couverture à l'autre sans me faire repérer. Si leurs archers valent quelque-chose, m'abattre sera plus simple que de chasser le lièvre.

J'entends l'un des assaillants ordonner à certains d'attraper et soigner le cheval et aux autres de me retrouver. Mes muscles se raidissent, mais je dois respirer, conserver mon calme. Je ne l'ai pas demandé, mais le nom de Krosis a maintenant remplacé le miens. Même si ce n'est que temporaire, je dois lui faire honneur, je dois servir le culte, on m'a élevée pour ça. Si je dois partir, j'en emmènerai au moins un ou deux avec moi. Mes talents sont limités, mais je sais planter des flèches. Je jette mes doigts sur mon épaule et… panique.

Mon arc. Où est mon arc ? Ce n'est pas possible. Je ne m'en sépare jamais, je ne le lâche que pour dormir, me laver ou… prendre ce masque. La réalisation me heurte de plein fouet: je l'ai posé près du vrai Krosis. Je suis la pire remplaçante qu'il aurait pu choisir. La honte du culte. Le Créateur va m'accueillir d'un moment à l'autre. Je ne devrais pas ressentir une telle peur, il aime tous ses enfants sans exception, alors pourquoi tant d'anxiété ? Peut-être parce que nos ennemis préfèrent nous interroger avant de nous achever. Et je ne tolère pas la douleur. Pas du tout.

J'ose un regard entre les feuilles du buisson et me laisse rassurer quelque-peu. Leurs armures et mouvements trahissent des humains, pas des elfes. Il doivent être liés à un groupuscule rebelle, peut-être qu'il me reste une chance d'en réchapper. Les Falmers montrent une plus grande résistance que nous aux sortilèges, mais ces hérétiques succomberont sûrement à mes illusions, si faibles qu'elles soient.

Un sort de furie au bout des doigts, je prie le Créateur de me laisser toucher ma cible, celui qui se tient le plus près de moi. S'il occupe les autres assez longtemps, je pourrai m'éloigner et espérer survivre. Pitié ! faites que mon plan fonctionne. Je lance le sort. Une lueur rouge enveloppe le rebelle un instant, son corps tremble, puis il se rue vers l'un de ses confrères, l'épée levée et la gorge déployée dans un hurlement bestial.

Dès que leur attention est tournée sur lui, je rejoins un arbre effeuillé, ose leur jeter un œil prudent de derrière le tronc, puis grogne en découvrant qu'ils ont déjà maîtrisé l'ensorcelé. Ça n'aura pas duré. Seulement dix mètres de plus me séparent d'une mort douloureuse et maintenant ils sont enragés par ma démonstration. Heureusement que je ne connais presque rien des secrets du culte, ils n'apprendront rien d'important. Mais ils pourront se vanter d'avoir vaincu l'un des prêtres-dragons, ce qui représenterait un désastre plus terrifiant que… que tout. Je ne peux pas non-plus cacher le masque; je commettrais un sacrilège en l'abandonnant dans un marécage.

Lancer un deuxième sort apparaît comme ma seule chance, mais l'effet de surprise a disparu. Ils me repéreront au moindre éclat magique et, même s'ils doivent calmer l'un des leurs, m'arrêter ne demandera qu'une flèche bien placée. Je profite de mes derniers instants pour prier le Créateur, mais des cliquetis interrompent mes suppliques. Je me tourne vers ce bruit inconnu et autorise un couinement horrifié à me traverser la gorge. Les mandibules d'un groupe de chaurus s'agitent à moins de dix pas, prêtes à cracher leur venin. Les cris ont dû les attirer; ces prédateurs sautent sur toutes les proies potentielles sans distinction.

Une idée me frappe: ces animaux tueurs vont me sauver. Je ne connais qu'un rotmulaag, un mot inutile jusqu'à cet instant car trente secondes de répit n'auraient suffi à semer mes poursuivants, mais l'arrivée de ces insectes géants va m'octroyer la meilleure diversion possible. Mes assaillants ne les ont pas encore vus - leurs carapaces sombres et luisantes se marient parfaitement au sol marécageux - c'est le moment d'agir. J'inspire profondément et, avant qu'ils puissent m'asperger de venin, je saute dans leur direction en hurlant:

FEIM

Au premier mouvement, les rebelles m'ont repérée et entament leur chasse en beuglant. Leur raffut accapare l'attention des chaurus, puis leurs exclamations victorieuses se muent en terreur quand les mandibules claquent sous leurs nez. Je ne me retourne pas. Pas question que je perde du temps à m'inquiéter de leur sort. Le Créateur m'a offert une occasion de sauver ma vie et le nom de Krosis, il serait mal avisé de ruiner cette chance.

Le pouvoir de feim me permet de courir sur une longue distance sans me fatiguer, et même quand il se dissipe je ne ralentis pas. Impossible de mettre assez de distance entre ces hommes et moi, pas tant qu'ils respirent. Malgré ma peur, je finis par épuiser mes muscles, et je dois m'arrêter sur un rocher. Heureusement, rien ni personne ne semble me poursuivre, et les tas de neige qui parsèment un sol de moins en moins boueux m'indiquent que je quitte les marais: les trois-quarts du chemin sont derrière moi.

Levant les yeux vers l'horizon, je m'autorise même un sourire en reconnaissant la silhouette de Bromjunaar.

À suivre…

Parce que "Duraal Dez" ne me suffit pas, voici une deuxième fanfiction sur les Elder Scrolls. Oui, je suis physiquement incapable de me concentrer sur une seule chose à la fois.