Neuf années s'étaient écoulées depuis ces entrevues. Les derniers porteurs des Anneaux avaient depuis longtemps désertés la Terre du Milieu, et le règne des Hommes commençait son hégémonie. Les Elfes et les Nains, quoi que toujours en étroites collaborations avec les Hommes, devenaient plus rares dans les régions, et tôt ou tard, ils deviendraient sans doute des sujets de légende. Mais il n'était pas encore de ces jours. Les troubles qui secouaient le Nord, étaient sporadiques, et la venue d'un grand dragon noir avait belle et bien était attestée. Il restait néanmoins assez tranquille, et n'attaquait qu'une fois l'an. Il rasait un village, récupérait les maigres richesses, tuait et mangeait quelques villageois, mais pour un animal de cette taille les dégâts étaient minimes. Legolas et Gimli l'avaient traqué, mais ils avaient perdu sa trace près des Montagnes Grises. Il devait se réfugier vers les Monts d'Angmar, et peut-être même, le Désert Glacé qui s'étendait à leurs pieds. Après un crochet par Erebor pour que Gimli puisse saluer les siens, ils empruntèrent la Vieille Route de la Forêt, et passèrent sans faire escale au Monts de la Forêt*, qui abritait la cité souterraine du Seigneur Thranduil. Legolas savait que cela n'arrangerait sûrement pas l'humeur de son père à son égard, mais il voulait rejoindre au plus vite Minas Tirith pour faire part de son rapport au Roi Elessar.
…...
« Gilthonien ? Gilthoniel ? » appela Margareth dans la rue poussiéreuse du village.
La main au-dessus de ses sourcils pour se cacher du soleil qui lui mordait les yeux. Elle n'aimait pas quand elle s'éloignait trop de chez eux. En plus d'avoir fait le serment de la protéger, elle savait qu'elle était différente, et beaucoup de gens jasaient à son sujet. Le fait que le seigneur des Galadhrim vienne la voir plusieurs fois l'an, n'aidait pas les choses.
« Ne t'inquiètes pas Margareth, elle doit jouer avec d'autres enfants.
- Justement. Tu sais comment ils peuvent être, ils sont souvent méchants avec elle. Sa différence ne l'aide pas ... »
Ô elle ne parlait pas de ses origines troublantes, car malgré la couleur de ses yeux et de ses cheveux, l'enfant paraissait fille d'Homme. Non, son inégalité face aux autres, était qu'elle ne parlait pas. A part ses pleurs et ses rires, aucuns mots formés n'avaient franchis le seuil de ses lèvres fines. Et bien entendu, ce handicap, considéré comme une faiblesse par les idiots, lui jouait parfois de mauvais tour. Margareth soupira, elle se rongeait les sangs, alors elle regarda son mari qui était paisiblement assis sur une chaise au-dehors, en train de réparer un outil de jardinage, et déclara :
« Je pars à sa recherche.
- Couvre-toi alors le ciel s'assombrit tout d'un coup .. » dit Eduin sans lever le regard vers elle, trop concentré sur son travail.
Margareth leva machinalement les yeux vers l'azur, vu que quelques secondes plus tôt le soleil brillait bel et bien, et son regard s'aiguisa pour distinguer quelque chose.
« Sans langue ! Sans langue ! » répétait inlassablement la ronde d'enfants qui tournait autours de la petite fille, sous les regards impassibles des adultes non loin. Les moqueries fusaient, et Gilthoniel ne comprenait pas pour quelle raison ils se comportaient ainsi. Elle ne pouvait que rester debout, les dévisageant de ses yeux argentés, n'arrivant même pas à leur répondre, même si son coeur en brûlait d'envie. Alors que les larmes roulaient silencieusement sur ses joues rougies par la honte, elle serra les poings de rage. Pourquoi fallait-il qu'ils s'acharnent à la railler ainsi ? Jamais elle ne leur avait porté ombrage. Tandis que son cœur tambourinait violemment dans sa poitrine, que ses tempes commençaient à ne donner qu'un bruit sourd et continu dans sa tête, elle porta les mains à ses oreilles, et hurla. Hurla si fort que tous ceux qui l'entendirent se figèrent aux alentours. La ronde d'enfants moqueurs s'arrêta, et quant elle cessa son cri de désespoir, elle en entendit un plus grand encore prendre le relais. Ce n'était pas un cri, mais un rugissement monstrueux Elle ouvrit de grands yeux apeurés, tandis que des clameurs terrifiantes s'élevaient autours d'elle. Elle tomba à la renverse giflée par un souffle puissant, et au sol, elle crut que ce dernier allait s'ouvrir sous elle quand un tremblement immense le secoua. Elle se releva tant bien que mal, aveuglée par la fumée et le feu qui s'étaient éveillés dans tout le village. Toussant sous l'agression des vapeurs empestant le souffre, elle chercha un coin pour se mettre à l'abri. C'est là qu'elle la vit. L'ombre gigantesque se découpa dans son champs de vision. La tête reptilienne troua la fumée pour se retrouver face à elle, et de grands yeux jaunes la fixèrent avec faim.
…...
« Qu'est-ce donc que cela ? » demanda Gimli en fixant l'horizon.
- De la fumée l'on dirait. » répondit Legolas en scrutant de ses yeux d'elfe le lointain.
Concentré qu'il était sur une des vastes collines du Rhovanion, son expression se figea. Il se mit à courir dans la direction du nuage noir, laissant un Gimli plus que surpris par sa réaction. Attendant un élément de réponse à ses agissements.
« Hâtons-nous mon ami ! Le dragon a encore frappé ! »
Le nain ne se le fit pas dire deux fois, serrant avec force le manche de sa hache il brailla :
« J'espère qu'il aura la décence d'attendre que je vienne lui trouer la peau ! »
Legolas sourit à cette réflexion, mais il ne releva pas, tant son inquiétude était grande.
Des ruines, des cendres, de la fumée. Voilà tout ce qu'ils trouvèrent en arrivant sur les lieux. Bien évidemment le dragon n'était plus là, et Gimli râla dans sa barbe. Ils prirent du temps pour voir si il y avait des survivants, et enterrer les corps ou vestiges de corps qu'ils trouvaient. Ils se séparèrent pour couvrir le plus de terrain possible en quelques minutes, fouillant les maisons qui tenaient encore debout, ratissant tous les coins. Alors que Legolas ne pouvait que constater la calcination d'une famille complète dans une demeure éventrée, il entendit Gimli hurler :
« Par ma barbe ! Legolas viens vite ! »
L'elfe bondit agilement à l'extérieur de la maisonnée meurtrie, et il vit au loin Gimli au milieu du chemin principal. Sa hache était au sol et il semblait penché au-dessus de quelque chose. Legolas avança prestement, et son pas se fit plus lent quand il aperçut ce qui accaparait toute l'attention de son ami. Assise, seule, une petite fille était recroquevillée dans la poussière. La tête reposait fortement sur ses genoux, et elle avait les bras autours de ses derniers. Elle dévisageait Gimli sans rien dire, totalement terrorisée. Le nain essaya de la toucher, mais elle se recula vivement, comme un animal pris au piège.
« Doucement petite, tu ne risques rien voyons. »
Mais le regard presque fou que lui jetait l'enfant trahissait son angoisse. C'est alors que Legolas arriva à sa hauteur, et que son regard croisa celui de Gilthoniel. Tout comme Haldir, des années avant lui, il frissonna devant ces deux perles d'argent. Reconnaissant au fond de lui, la lumière de ses semblables. L'enfant se redressa subitement, et sans explication, elle se jeta sur lui. Etreignant l'elfe avec force, elle plongea son visage dans sa cape et pleura à en fendre l'âme. Gimli regarda son ami, qui fit un signe d'incompréhension totale. Ils durent attendre de longues minutes avant qu'elle ne se calme un peu. Puis Legolas s'accroupit devant elle, prit un linge qui était dans un désordre à sa portée, et essuyant le visage de l'enfant il demanda d'une voix très douce :
« Comment t'appelles-tu ? »
Il n'eut en réponse qu'un long silence. Il fronça les sourcils, et s'appliquant sur son langage commun, il répéta la question. L'enfant semblait perdue, et Gimli hésita à dire :
« Elle n'entend peut-être pas, ou ne nous comprend pas. »
L'enfant lui jeta un regard noir à cette annonce, puis cherchant quelque chose elle se précipita vers un morceau de bois transformé en charbon sous le souffle du dragon. Avec application elle traça de belles arabesques sur le sol. Legolas fut plus que surpris de lire en elfique « Gilthoniel », dans une écriture parfaite.
« C'est ton nom ? »
Elle hocha lentement la tête. Avant qu'il ne dise quoi que ce soit elle continua à écrire, et Legolas put lire le mot « Haldir ». Totalement abasourdi il questionna :
« Tu connais Haldir ? »
Là aussi elle répondit silencieusement par l'affirmative. Elle lui prit le bras avec délicatesse, lui indiquant qu'elle voulait partir, et c'est là qu'il vit la marque de Galadriel.
« Par les Valars ! L'on dirait que cette enfant n'est pas des plus ordinaires mon ami. Elle porte sur elle un puissant charme, directement insufflé par la Dame de la Lórien. »
A l'évocation de ce nom, Gimli eut un profond soupir, et machinalement il porta une main à une des poches de son pourpoint. Legolas savait qu'il gardait toujours en secret, le cadeau que lui avait fait Galadriel, il y avait plus d'une dizaine d'années de cela à présent. Legolas regarda autours de lui en se redressant, réfléchissant il exposa :
« Nous ne pouvons joindre la Lothlórien, cela ferait un trop long voyage pour elle, présentement. Il nous faut un endroit sûr pour qu'elle puisse se remettre. Et je ne vois qu'un seul endroit qui allie les qualités nécessaire pour cela. »
Il regarda Gimli d'un air entendu et le nain siffla entre ses dents.
« Sûr qu'il y en a un qui va être content.
- Qu'importe ! Je ne crains pas le courroux de mon père. » affirma Legolas bien décidé à rejoindre la Forêt Noire.
Gimli eut un sourire chaleureux, et en haussant les épaules il lança plein d'espièglerie :
« Si tu as pu te faire à l'accueil des nains, je pourrai survivre à l'accueil chaleureux des tiens ! »
Legolas partit alors dans un franc rire, ce qui afficha un sourire sur le visage de la petite fille qui, de nouveau, ne lâchait pas sa cape une seule seconde. Comme si elle avait peur qu'on l'oublie en route.
« Gilthoniel, je te promets de veiller sur toi.
- Nous veillerons sur toi ! » renchérit Gimli peut-être d'une façon un peu trop enthousiaste, car l'enfant se cacha légèrement derrière Legolas.
L'elfe eut un autre petit rire, et posant une main chaleureuse sur l'épaule de son ami, il prophétisa :
« Ne t'inquiètes pas mon ami ! Tôt ou tard elle saura apprécier à juste titre, tes indéniables qualités ! »
Le trio partit alors en direction du Nord-Est, délaissant derrière eux la ruine et la désolation que le dragon noir avait semé.
Ils marchèrent quelques jours, assez lentement car l'enfant ne pouvait suivre leur foulée et leur endurance. Ils s'aperçurent que son silence n'était pas inhérent à un état de choc, car malgré les heures qui passèrent, elle ne prononça pas un seul mot. Cependant, ils arrivaient à la comprendre, car pour palier à ce handicap elle avait déployé tout un panel d'expressions et de regards qui en disaient plus long que n'importe quel discours. Legolas la compara à un animal, où seule l'empathie servait pour communiquer. Gimli ne l'impressionnait plus, pire, il était un véritable bout-en-train et savait déclencher chez elle des fous rires incroyables. L'elfe était circonspect la concernant, car il voyait qu'elle n'était pas une elfe, mais pas humaine non plus. D'où pouvait-elle bien venir ? Son nom quant à lui était bel et bien d'origine elfique. Il l'observa en train de dormir auprès du feu, en position fœtale sous la cape qui lui avait offert pour la couvrir la nuit. Ses cheveux retinrent son attention, ils étaient d'une couleur qu'il n'avait encore jamais vu sur un être de cet âge. Un gris foncé, qui flirtait avec le noir sans l'atteindre totalement, et qui au soleil, donnait parfois de magnifiques éclats argentés, tout comme ses yeux. Il se demanda également comment une fillette de cet âge pouvait connaître le Seigneur des Galadhrims. Il haussa les épaule, se disant que de toutes façons, ces questionnements resteraient sans réponse pour le moment. Il s'avisa que Gimli veillait sur elle d'une façon à peine croyable, mais il savait que son ami nain, avait plus de trésors dans le cœur que n'importe quelle montagne. Il s'endormit lentement, bercé par les crépitements du feu.
Lorsqu'ils arrivèrent au royaume de Thranduil, nombre de gardes les saluèrent avec retenue, car il n'avait que rarement vu des nain en ces lieux. Les derniers avaient été la compagnie de Thorin, et ils avaient fini dans les geôles du maître des lieux. Legolas revoyait les chemins qu'il avait tant de fois arpenté comme si il les avaient foulé la veille, mais cela faisait bien des années qu'il n'était revenu ici. Deux gardes vinrent à leur rencontre, bandant leur arc en direction de Gimli et Legolas usa de toute son autorité de prince, quand il déclara :
« Quiconque agresse mon ami, m'agresse également ! Si vous ne voulez pas nourrir ma colère baissez donc ces armes de suite ! »
Sa voix résonna gravement dans l'immense couloir, et les elfes obtempérèrent. Néanmoins ils les escortèrent jusqu'au roi, qui les attendait de pied ferme. Gilthoniel, quant à elle, essayait de se faire la plus discrète possible en se camouflant de son mieux derrière Legolas, prenant pour rempart le tissu de sa cape verte. Elle était impressionnée par le royaume souterrain qui les accueillait, car même au cœur d'une montagne, tout était lumineux et clair comme à l'extérieur. Les chemins faits de racines d'arbres millénaires, dessinaient des méandres noueux sous ses petits pieds, et les autres avaient été façonnés dans la pierre avec l'art commun aux elfes. Elle se sentait minuscule et insignifiante face à ces immensités souterraines. Son malaise s'accentua quand elle entendit la voix froide et posée de Thranduil qui s'éleva d'une pièce plus vaste encore où ils venaient d'entrer.
« C'est ainsi que tu reviens chez toi Legolas, comme un vulgaire vagabond et si mal accompagné ? »
Gimli et Legolas s'arrêtèrent côtes à côtes, et Gilthoniel vint percuté légèrement la jambe de l'elfe. Elle faillit tomber en avant et elle se raccrocha maladroitement à la cape de Legolas, dévoilant ainsi sa présence au souverain. Ce dernier, toujours assis sur son trône de bois, se redressa d'un bond en tendant un doigt accusateur vers elle :
« Ne me dis pas qu'en plus de cela, tu me ferais l'affront d'emmener une bâtarde avec toi ?! »
Legolas et Gimli avaient la bouche grande ouverte face à cette agression qu'ils n'avaient pas vu venir. Le prince de Mirkwood affronta alors le regard diffamateur de son père, et d'une voix forte il imposa :
« Nous sommes venus en paix Seigneur ! Nous avons besoin de repos ! Et cette enfant n'est pas la mienne. C'est pour elle que nous sommes ici actuellement. Elle est la seule survivante de la dernière attaque du grand dragon qui a eu lieu il y a quelques jours dans le Rhovanion! Que la honte soit sur vous, si vous ne lui accordiez pas un peu de répit dans un endroit sûr ! Pensez bien que si j'avais pu faire autrement, je me serais abstenu l'outrage d'un tel accueil ! »
Thranduil haussa les sourcils face à la verve de son fils. Il avait pris en âge, et en force également, plus que du mépris, c'est un sentiment de fierté qui vint l'étreindre. Il reporta son attention sur l'enfant et dit d'une voix moins autoritaire :
« Alors il est encore réapparu. C'est la première fois qu'il sort de son antre de façon aussi rapprochée. Et aussi loin dans le Sud. Ses habitudes changent, il a du attendre d'être à l'âge adulte pour pousser ses vols plus loin. Si nous avions une chance de percer sa carapace, nous l'avons perdu. »
Il descendit les marches pour les rejoindre de façon calme et calculée. Arrivé à leur hauteur, il eut une grimace dédaigneuse envers Gimli, et celui-ci ne supportant plus le caractère hautain de leur hôte déclara de façon bourrue :
« Voilà bien l'accueil légendaire des Elfes ! »
Les yeux clairs de Thranduil eurent un éclat de métal froid, et se penchant vers lui, les mains jointes dans le dos dans une attitude qui prouvait bien sa supériorité, il répondit :
« Attention que cet accueil ne vous mène pas aux cachots de ma cité.
Il suffit Père ! Lâcha Legolas exaspéré. Gimli est mon ami, il a plus de bravoure que dix d'entre nous, et m'a sauvé la vie à plusieurs reprise ! Il mérite plus de respect de votre part ! »
Tout dans l'attitude de Legolas prouvait à Thranduil qu'il aurait toutes les qualités pour reprendre le trône. Il avait indubitablement, voire radicalement, mûri. Il fit deux pas en arrière et fixa la petite fille à moitié camouflée derrière l'elfe. Il y eut de longues secondes silencieuses, et Legolas se demandait à quoi pouvait bien penser son père. Contre toutes attentes, c'est la petite fille qui se détacha de son abri de fortune, pour s'approcher du souverain. Elle vint se placer devant lui, et leva la tête pour pouvoir le regarder dans les yeux. Thranduil sentit son cœur se serrer face à cette attention argentée. Tout comme ceux de race le ressentait quand il la voyait.
« Elle ne parle pas Père ... déclara Legolas qui sembla judicieux de lui préciser ce fait.
- Ho, et bien, elle n'en sera menée qu'à dire moins de stupidités dans son existence. »
Gimli crut qu'il allait ouvertement le reprendre tant il trouvait cette remarque mauvaise et déplacée. Thranduil afficha un sourire vainqueur totalement désagréable, et sûr de lui, il s'accroupit devant la gamine, et l'étudia intensément. Elle fronça les sourcils légèrement, penchant la tête de façon curieuse pour le dévisager, et Thranduil sut en cet instant, qu'elle voyait ce qu'il dissimulait à tous. Il eut une seconde de fébrilité, et il n'eut pas le temps de se reculer quand elle tendit la main pour lui toucher le visage. Tous retinrent leur souffle alors que l'enfant exécutait un geste plus qu'interdit. Ses petits doigts entrèrent en contact avec la peau pâle du roi, et il en ressentit une démangeaison insupportable. Il ne put rompre le contact tandis qu'il sentait une énergie singulière lui parcourir la peau, les muscles, les tendons, s'appropriant tout son visage et même le sommet de son crâne. La couronne de bois qu'il avait sur la tête se mit à pousser et germer. Des feuilles et des fleurs vinrent habiller l'ornement d'un seul coup, tandis qu'il sentait son visage guérir des vilaines blessures du passé. La situation devint trop inconfortable, et dans un geste sec il repoussa la petite fille qui fut projetée en arrière dans les jambes de Legolas. Thranduil émit un gémissement rauque en tombant à la renverse, se retrouvant sur le sol, totalement ahuri par ce qu'il venait de se produire. Il se releva fébrilement, tremblant de tout son être, portant machinalement la main à sa joue gauche. Il toucha et toucha encore chaque millimètre de peau, ne croyant pas ce que ses doigts sentaient. Juste une peau lisse, parfaite. Plus de creux, de plaies, de boursouflures, elle avait purement et simplement anéanti les stigmates de ses combats passés. Il n'osa pas la regarder, il se détourna d'eux, et la voix un peu enrouée il finit par dire :
« Je vous offre quelques jours. Profitez-en. Quant à toi Legolas je veux que tu me dises tout ce que tu as fait jusqu'à présent. Et surtout, ce que tu sais de cette enfant. »
Il prit sa couronne dans les mains, et celle-ci perdait déjà les feuilles et fleurs qu'elle arborait. Il eut un geste vif en direction de sa joue, pour voir si cela aussi disparaissait, mais non. Le miracle était bel et bien là.
Gimli et Gilthoniel furent menés dans un coin de la forteresse souterraine, assez éloigné de la salle du trône. Le nain entendit les rumeurs d'un cours d'eau non loin, et il se souvint de l'histoire que lui avait conté son père, Glóin, lors de son évasion des geôles de Thranduil. Les deux elfes qui les encadraient ouvrirent une porte massive qui donnait sur une chambre immense. Ils les poussèrent presque à l'intérieur et refermèrent aussi sec. Gimli posa sur l'enfant un regard réconfortant, et lui posant un bras chaleureux autours des épaules, il énonça :
« Ne t'inquiètes pas, Legolas va vite revenir. Pour l'instant on va s'occuper de toi, il doit bien avoir un endroit pour te débarbouiller un peu ! »
Alors qu'il inspectait les lieux, il entendit un cognement à la porte. Il se pressa d'aller ouvrir, et se trouva face à une elfe qui le dévisageait d'un air méprisant. Elle avait de longs cheveux châtains retenus par une seule et unique tresse qui lui descendait le long du dos. Ses yeux étaient verts et perçants, comme ceux de certains animaux. Et son air était farouche. Habillée pour la marche, Gimli visa les deux dagues qu'elle portait sur son dos, et il sut d'instinct qu'elle était de la race des combattants.
« Je me nomme Duilwen, énonça cette dernière. Je suis là par ordres du roi, je viens m'occuper de l'enfant.
- Je peux très bien le faire moi-même ! Rétorqua Gimli qui voyait d'un mauvais œil cette intrusion.
L'elfe eut un rictus bruyant, poussant le battant de la porte sans douceur elle chercha l'enfant du regard.
« Allons donc ! Un nain pour s'occuper d'une petite fille ! Vous avez autant de manières que des orques, et vous sentez tout autant ! » ajouta-t-elle en se postant devant Gilthoniel.
Elle fixa la petite fille un instant, et elle se retrouva face à un regard des plus inamicaux. Pour ce que Gimli puisse en juger, elle n'aimait pas le ton de la nouvelle venue. Duilwen se pencha vers elle, et là son apparence sauvage changea du tout au tout. Ses yeux verts s'habillèrent d'un éclat espiègle et rassurant, puis d'une voix douce elle fit :
« Et bien il y a du travail jeune-fille ! Ne t'inquiète pas, je vais faire de toi une vraie dame ! »
Gimli leva les yeux au ciel en entendant cela, mais il fit signe à Gilthoniel de suivre la femme elfe sans discuter, quand celle-ci la prit par la main. Le nain alla s'asseoir près d'une table ronde située non loin de la pore d'entrée. Aux aguets. Il n'aimait pas particulièrement être ici, cet endroit lui paraissait trop hostile.
« D'ici quelques années, vous allez faire la connaissance de quelqu'un qui va changer votre vie. Votre première rencontre sera d'ailleurs pour vous, un des événements les plus marquant de votre longue existence. Et même si la peur vous étreint un instant, ne rejetait pas le don que cette personne vous fera. »
Les mots de Galadriel tracèrent une ligne brûlante dans sa mémoire alors que Thranduil remontait les marches vers son trône. Il s'installa confortablement, et faisant un signe de la main à Legolas il exprima un « Je t'écoute » si monocorde que Legolas faillit partir sur le champs. Jamais il ne pourrait soupçonner à quel point Thranduil brûlait d'envie de savoir toutes les aventures que son fils avaient vécu. Il commença alors sa longue histoire, allant directement à l'essentiel pour ne pas perdre trop de temps. Il s'inquiétait pour Gimli et Gilthoniel, car il savait que son père pouvait être imprévisible. Thranduil écoutait sagement, étudiant tout ce que son fils lui rapportait. Ressentant un immense soulagement de le voir encore en vie, ainsi qu'une fierté peu commune.
« Elle connaît Haldir apparemment. » termina Legolas en regardant autre chose que son père, qu'il fixait depuis qu'il avait commencé son récit
Thranduil se souvint de la réaction d'Haldir lors de ses adieux à la Dame de la Lórien, et avec le recul, il était certain à présent que le Galadhrim était déjà au courant de l'existence de Gilthoniel. Il se passa machinalement la main sur le visage, encore sous le choc du prodige que la petite avait accompli. Il déclara alors :
« Repose-toi Legolas. Tu l'as plus que mérité. Je vais faire quérir Haldir, et nous aviserons quant il sera là. Ton ami nain ne risque rien sur mes terres, mais qu'il sache se tenir. A plus tard mon fils. »
Legolas salua son père, et dans un geste gracieux fit volte-face et rejoignit son ami, dans ce qui fut autrefois, ses appartements. Le roi resta seul un long moment, tout un tas de pensées se bousculant dans sa tête, et en un sens, il en voulut à Galadriel de ne pas lui en avoir dit plus.
La porte se referma doucement, et Legolas vint voir Gimli qui n'avait pas bougé de place. Il posa sa cape sur une des chaises, l'air soucieux.
« Quelque chose ne va pas mon ami ? » demanda Gimli en fumant la pipe.
Legolas ne répondit pas, il balaya la chambre du regard et demanda :
« Où est Gilthoniel ?
- Elle dort. Répondit une voix féminine qu'il n'avait pas entendu depuis des années.
- Duilwen ?! »
L'elfe lui fit un salut assez raide, et venant à sa hauteur, elle répondit :
« Oui c'est bien moi. Tu te souviens de mon nom après toutes ces années ? Intéressant.
- Que fais-tu chez moi ?
- Mon Seigneur m'a demandé de venir m'occuper de l'enfant, ce que j'ai fait. Je lui ai fait prendre un bon bain, fini de panser ses blessures, peigné ses longs cheveux et ôté les guenilles qu'elle avait sur elle. Bref, un travail qui aurait du être fait depuis un moment.
- Un vraie petite mère dis-moi ! Lança Legolas sarcastique.
- Je n'ai pas à me justifier, j'obéis à des ordres.
- Pour une fois qu'ils te demandent de l'abnégation.
- Que viens-tu me parler d'abnégation, toi, qui a abandonné ton royaume depuis des décennies ?! Trancha alors Duilwen.
- Moi aussi j'avais des ordres, et ils ne te concernent pas. » le ton de sa voix était cassant, Legolas n'avait pas envie de débattre de ses décisions avec elle.
Elle se raidit, et sortit en claquant la porte sans un mot de plus.
« Tu as l'art de te faire des amis parmi ton peuple, Legolas. » dit alors Gimli qui avait regardé la scène sans rien dire.
Un nuage de fumée enveloppa une seconde son visage broussailleux, et Legolas répondit :
« Elle n'est pas une ennemie non plus. Juste que son aveuglement pour mon père lui a fait faire des actes que je ne cautionne pas.
- Elle n'a pas l'air commode.
- Elle est pire que tu peux l'imaginer. Ses arts premiers son le vol … et le meurtre. Elle est l'assassin personnel de mon père. »
Gimli faillit avaler de travers en entendant cela, car il aurait aimé que son ami le mette au fait avant d'en découdre avec elle. Legolas eut un sourire en venant s'asseoir à ses côtés, et il ajouta :
« Mais je suis certain qu'elle tomberait sur un os si elle devait te défier ! »
Gimli eut alors un petit rire, qui fut coupé par quelqu'un frappant à la porte. On leur apportait leur dîner.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis la découverte de Gilthoniel dans les ruines de son village. Legolas et Gimli étaient aux petits soins pour elle. L'elfe lui faisait découvrir son royaume, et il souriait souvent face à ses grands yeux émerveillés qui détaillaient tout. Il lui chantait de douces chansons en elfique pour l'endormir, et il commença à lui apprendre réellement la langue. Même si elle ne parlait pas, au moins, elle pourrait toujours la comprendre. Gimli ne cessait de la faire rire, et c'est patiemment qu'il se pliait à ses volontés. Ce bougre de nain ne savait pas lui dire non. Legolas une fois avait totalement éclaté de rire en entrant « chez eux », et découvrant une barbe de nain totalement coiffée d'une multitude de tresses parfaites. Gimli avait soupiré mais il était si heureux de faire plaisir à la petite, qu'il laissa courir l'hilarité de son ami. Duilwen venait la voir tous les jours, et elle aussi lui enseignait des choses, à se tenir correctement par exemple. Car même dénuée de paroles, Gilthoniel savait affirmer ce qu'elle voulait ou ne voulait pas, et le courant avait du mal à passer entre l'elfe et l'enfant. Legolas soupçonna la petite de lui faire payer le dédain que son peuple avait pour son ami. Gimli et lui l'avaient retrouvé le jour même, en train de hurler même si hurler pour elle était un grand mot dans la chambre alors que Duilwen essayait de lui enfiler une robe faite d'un riche tissu. Mais la petite n'avait d'yeux que pour ses guenilles. Cela devait lui rappeler ses parents, et lui donner un sentiment d'amour et de sécurité. Legolas les avaient séparées, et avait dit à Duilwen :
« Elle la portera pour les occasions, et je la coifferai. Promis si le roi doit la convier, elle fera bonne impression. »
L'elfe était partie dans un accès de rage, totalement abasourdie qu'une fillette puisse lui préférer la compagnie de Legolas et d'un nain. Quand elle eut franchi la porte, Gilthoniel avait carrément tiré la langue en direction de la porte, et Gimli l'avait reprise.
« Cela ne se fait pas Demoiselle ! Il te faut apprendre à te tenir en société !
- Entendre ça d'un nain ! Je crois que j'aurais tout vu dans mon existence ! S'exclama Legolas en riant.
- C'est sûr que si tu me reprends à chaque fois que je dis quelque chose de censé, cette petite ne saura pas ce qui est convenable ou non !
- Oui mon ami, je le sais. Avoua Legolas en venant vers Gilthoniel. Allez viens petit monstre, on va marcher un peu ! »
Elle lui prit directement la main en sautillant de joie, sachant que Legolas allait lui faire voir la forêt, Gimli sur leurs talons. Elle adorait sortir et parcourir les chemins. Plus que par plaisir l'elfe et le nain voulaient surtout lui apprendre l'extérieur, et la rendre plus endurante. Ils ne savaient pas encore ce que son devenir serait, mais aller en ce sens ne lui ferait pas de mal. C'est alors qu'à leur retour ils virent trois cavaliers devant les portes du royaume, juste après le pont qui enjambait le ravin séparant la cité de la forêt. Legolas n'eut pas le temps de bien voir qui était là, que la petite eut un couinement de surprise joyeux, et se détacha de lui prestement. Elle partit à toutes enjambées vers les arrivants. L'elfe qu'elle visait eut juste le temps de se retourner une fois descendu de cheval, pour voir qui courrait sur le pont. Il reçut de plein fouet une Gilthoniel toute essoufflée et décoiffée, dans les bras. Il la serra fort contre lui pour la saluer, et cherchant ses yeux argentés, il sourit en voyant l'éclat de joie qu'il y trouva. Il la reposa au sol en disant :
« Je suis si heureux de te trouver saine et sauve ! »
Gimli et Legolas arrivèrent en trottinant, et l'elfe tout en saluant son cousin de la Lorien s'excusa :
« Désolé Haldir, c'est un vrai courant d'air quand elle s'y met !
- Ne t'excuse pas Legolas. Je suis si heureux de la retrouver. J'ai eu tellement peur en voyant les ruines et les cendres, je croyais l'avoir perdue. Puis le messager de ton père est arrivé. Mon coeur a de suite été soulagé d'une grande crainte. Je suis venu de suite. »
La petite serrait la main d'Haldir avec une telle force, que le doute n'était pas possible face à son attachement pour lui. Après tout, elle l'avait toujours connu. Gimli et Legolas eurent quand même un petit sentiment de jalousie, car les jours passés avaient quand même fait partie des plus heureux de leur vie. Sans morts, sans combats, juste une enfant pleine de vie et de rires, qui faisait les quatre cent coups, et qui égayait leur existence. Ils entrèrent enfin, après que les chevaux aient été menés aux grandes écuries, Haldir salua très courtoisement la monture de Thranduil, car le grand cerf était lui aussi, un seigneur de la forêt. Puis ils s'enfoncèrent dans la cité cachée. Legolas ravissant pour quelques temps Gilthoniel à Haldir. Chose qui fut quasi impossible tant elle s'accrochait à lui. Il calma ses pleurs avant qu'ils ne surviennent en lui disant :
« Chut Gilthoniel. On va te changer, tu ne voudrais pas faire honte à Haldir non ? »
La petite fille avait de suite compris la situation, et hochant la tête elle le suivit sans plus protester. Jamais Legolas ne l'avait vu se préparer aussi rapidement et docilement. Elle allait lui filer entre les doigts avant qu'il n'ait eu le temps de la coiffer, et il dût se montrer un peu ferme pour qu'elle cesse de gesticuler. Après de longues minutes d'un long combat qu'il pensait perdu d'avance oui comme quoi les guerriers ne sont pas à l'abri de tout ils ressortirent, et la petite avait de la peine à rester en place. Quand ils arrivèrent à la salle du trône, ils virent Thranduil en pleine discussion avec Haldir, et à la vue de l'enfant, ils firent silence. La petite était peut-être mue d'un handicap, mais elle n'était pas stupide. Elle sentit de suite le malaise que sa présence occasionnait, ce qui la blessa. Legolas la lâcha et il fut surpris de la voir rester en place. Thranduil la regardait de haut, comme à son habitude, mais Haldir, lui, afficha un radieux sourire. Il vint vers elle et se penchant il déclara :
« Mais voilà une jeune-fille tout à fait présentable. Legolas a fait un travail remarquable, je crois que je ne t'ai jamais vu aussi belle. »
La petite fille rougit jusqu'aux oreilles, et Gimli eut un petit rictus en disant :
« Il est bien connu que les paroles d'un prince font toujours mouche ! »
La petite fille le fusilla du regard, apparemment vexée par sa réaction. Gimli lui lança un clin d'œil et elle eut de suite tout sourire. Effaçant par la même, la gêne qu'il avait immiscé en elle avec sa remarque. Elle vit quelqu'un bouger derrière le roi, et la silhouette de Duilwen se fit voir. Retenant sa respiration, elle la vit venir vers elle, et cette dernière déclara :
« Vous ne pouvez rester ici jeune-fille. Retournez dans vos appartements, ce qu'il va se dire ce soir ne vous regarde pas. Vous êtes trop jeune encore pour ces choses-là ».
Gilthoniel se mordit la joue pour ne pas hurler, elle n'avait aucune envie de quitter Haldir, pour des discussions entre adultes. Duilwen lui prit fermement le poignet et la tira à sa suite. Ses doigts pénétrèrent sa chair tendre, elle sentit même ses ongles à travers le tissu. Elle ne lui laissa même pas le temps de réagir qu'elle la mena dans les appartement de Legolas et ferma la porte à clé. La petite fille se plaqua contre la surface en bois, et malgré l'effort que cela lui demandait, elle pleura en essayant de dire quelque chose. Mais seuls des bruits incompréhensibles sortirent de son larynx. Ses plaintes restèrent vaines, et ses petits poings ne pouvaient pas faire le poids face au bois de cette immense porte. Elle se laissa glisser sur le sol lentement, tout en pleurant, et elle finit par s'endormir quelques heures après, sur le sol, épuisée d'attente.
La table était emplie de mets en tous genres, la Forêt Noire était encore pourvue de bien des gibiers appétissants, et les elfes mangèrent de bon cœur après les jours de chevauchée qu'ils avaient traversé. Le vin du roi était toujours aussi fameux, et ils ne se firent pas prier pour le goûter. Quand les desserts furent servis, Thranduil fit sortir les gardes et autres serviteurs, et Haldir congédia les deux hommes qui l'accompagnaient.
« Bon … maintenant que nous sommes seuls, avez-vous des nouvelles du Nord, Thranduil ? » demanda le Galadhrim, inquiet.
Thranduil leva un sourcil face à sa question si directe et répondit, en se calant dans son fauteuil de façon fermée.
« Et vous ? Avez-vous des choses à me dire sur cette enfant ? »
Haldir se retrouva bouche bée devant cette interrogation, qu'il ne comprenait pas.
« Pas plus que ce que vous ne savez déjà Seigneur.
- Allons ! Cessez de jouer avec ma patience, je sais très bien que lors de notre dernière entrevue, vous saviez déjà quelque chose. Je vous ai vu avec les anciens Seigneurs de la Lothlórien.
- A cette époque j'avais supervisé le voyage des paysans qui lui ont servis de parents, rien de plus. Dame Galadriel ne m'a éclairé d'avantage.
- Si cette enfant était si importante, pourquoi l'avoir donné à ces mortels ? La Dame l'a laissé sans défenses face à tous les dangers, et même, ceux causés par un dragon ... »
Haldir resta silencieux face à cette remarque, qu'il savait pertinente.
« D'ailleurs, quelqu'un pourrait m'expliquer pourquoi elle est encore en vie ? Il n'est venu à l'esprit de personne que le dragon ait pu la voir et qu'il lui a laissé la vie sauve sciemment ? »
Le silence qui s'installa en dit long. Legolas eut alors une réaction qui surprit son père.
« Est-ce dont tout le crédit que vous lui apportez après ce qu'elle a fait pour vous ?
- Je ne lui ai rien demandé ! Trancha Thranduil presque violemment.
- Peut-être, mais les faits sont là ! Renchérit Legolas, les poings fermés sur la table.
- Galadriel ne nous dit pas tout, et vous le savez, mais elle a toujours su ce qui était bon pour les autres. Je pense qu'elle devait savoir que tout allait se passer convenablement pour elle, n'a-t-elle pas apposé sa bénédiction sur cette enfant ? Rien que ceci pourrait nous donner un élément de réponse ! » fit Haldir d'un ton calme et ferme.
Thranduil se renfrogna encore plus. Il épousseta dédaigneusement des miettes de pain qui jonchaient la nappe devant lui et en soupirant presque bruyamment il ordonna :
« Allez vers le Nord. Tous les trois ! »
Legolas, Gimli et Haldir se regardèrent, crédules.
« Il semble que je ne puisse avoir confiance en personne d'autres pour aller quérir des informations. Trouvez où se cache ce monstre ! Je veux savoir où il se terre ! Si il commence à rapprocher ses attaques, nous ne pouvons laisser notre peuple à la merci de ses envies. »
Les trois amis se fixèrent sans dire un mot. Se fut Legolas qui parla en premier :
« Soit, si c'est ce que vous voulez.
- Et Gilthoniel ? Demanda Gimli, s'inquiétant de suite pour le devenir de la petite.
- Elle restera ici pour le moment. Déclara Thranduil lentement. La cité est sûre, et si elle m'importune de trop, je l'enverrais à Celeborn. Il saura s'occuper d'elle.
- En effet .. » appuya Haldir qui n'approuvait pas les choix de Thranduil.
Lui aussi n'avait pas plus confiance que cela au Seigneur de la Forêt Noire. Le roi des elfes prit une grappe de raisin, et prenant les grains presque méthodiquement, il déclara :
« Vous pourrez partir dès cette nuit, le plus tôt sera le mieux. »
Haldir fit une révérence et se leva sans dire un mot de plus, comprenant le message implicite. Gimli en fit tout autant. Legolas les laissa sortir, et resta silencieux de longues minutes, histoire de contrôler au mieux ce qui se mouvait en lui. Enfin il se leva de façon très raide, ses membres tremblants légèrement sous la rancœur, il fixa son père durement, et sortit d'une voix tendue :
« Toute votre vie vous n'avez fait que des mauvais choix, Seigneur. Il appuya bien le dernier mot pour exprimer ce qu'il pensait. Ne venez pas vous plaindre si vous restez seul, et que je sois plus sur les routes qu'ici, à vos côtés ! Quel royaume laisserez-vous donc à nos descendants ?!»
Ces mots touchèrent Thranduil plus qu'il ne l'aurait voulu. Une fois que l'ombre de son fils eut disparu dans le grand couloir, il se leva, et dans un geste colérique, il balaya les couverts et une coupe de fruits qui étaient devant lui sur la table. Tout alla s'écraser un peu partout dans la salle, et il prit la direction de sa chambre. Il ne leur dirait pas bonne chance, ni au revoir, Legolas le savait.
Ils rentrèrent et trouvèrent la petite fille couchée sur le sol près de la porte. Gimli en eut les larmes aux yeux, il la prit de suite dans ses bras et alla la coucher. Il chuchota à Legolas :
« Elle est transie la pauvre petite. N'ont-ils donc pas de cœur ce de ta race, mon ami ? »
Legolas ne sut que répondre, et il ne pouvait en vouloir en son ami de réagir ainsi. Elle s'éveilla quand il la déposa sur le lit. L'elfe et le nain lui expliquèrent la situation et elle se mit à pleurer à grosses larmes. Legolas lui passa une main sous le menton, plongeant ses yeux clairs dans l'argent de son regard, il lui promit :
« Nous reviendrons dans quelques temps, ne t'inquiète pas. Tu seras en sécurité ici. »
Elle ne voulait pas être en sécurité ! Elle voulait les suivre. Elle voulait partir avec eux loin de cet endroit où elle ne sentait pas à sa place. Et Haldir ? Quand le reverrait-elle également ? Elle serrait de toute ses maigres forces les capes des deux amis, ne voulant pas les lâcher, mais il était temps. Il la délaissèrent dans cette immense chambre, et elle colla son visage sur l'oreiller pour étouffer son cri muet de désespoir, elle pleura des heures durant et finit à nouveau par s'endormir.
Alors qu'ils sortaient sous la lune, montant leurs chevaux, Haldir demanda à ses gardiens de repartir vers Celeborn et de le tenir informé. Puis tournant bride il entendit Gimli dire :
« Que je n'aime pas la laisser ici …. je n'aime pas cela du tout. »
Et pour une rare fois, les elfes furent bien d'accord avec le nain. Ils lancèrent leur chevaux au galop, et traversèrent les bois en pleine nuit. Ils prirent la direction des Montagnes Grises, ne sachant pas par quoi commencer.
…...
Les bruits de marteaux cognant le métal étaient incessants. Ils remontaient inlassablement des profondeurs. Le dragon mit sa tête sous son aile pour amoindrir ce boucan, mais rien n'y faisait. Tout résonnait ici. Il souffla d'énervement, et bougeant un peu ils regarda par l'immense entrée de son repaire. Une vaste salle creusée à même la forteresse, avec tout le confort dont avait besoin un dragon, c'est-à-dire, pas grand chose. Et si il partait dans le Sud ? Au chaud, là où la nourriture ne manque pas. Là où il pourrait voler sans se battre contre la neige et le vent. Là où tant de richesses s'offraient à lui. Smaug n'avait-il pas eu une montagne pour lui tout seul ? Gorgée d'or et de pierres précieuses ? Il entendit une lourde porte en métal s'ouvrir, grinçant sur ses gonds avec le bruit d'un animal qu'on égorge, et il vit son maître approcher. La longue cape noire qui dissimulait son visage était couverte de givre. Le dragon se demanda un instant si cet être était seulement en vie, pour ne pas sentir le froid de la sorte.
« Carach ! Nos travaux avancent, mais lentement. Mes orques et gobelins ont été rudement amoindris à cause de la dernière guerre. Trop peu sont revenus. J'ai besoin de toi. Vas mon enfant, par delà le blizzard, vole vers le Sud-Est. Trouve les mines d'Ered Engrin, et porte-moi autant de fer que tu puisses porter.
- Du fer ? S'étonna le dragon en relevant sa tête massive.
- Oui, il m'en faut, et m'en faudra encore bien plus. Si tu trouves une résistance là-bas, tu sauras quoi faire. Tu pourras garder les pierres et joyaux que tu le souhaites, mais le fer est à moi. Si tu as faim, sers-toi, ces nains ne sont d'aucune utilité. Sauf pour creuser des trous peut-être et te faciliter le travail. »
Le dragon hocha la tête lentement, puis s'étirant en baillant, découvrant sa gueule énorme pleine de crocs étincelants, il bougea pour arriver au bord du précipice qu'était sa porte de sortie. Il renifla dédaigneusement face à la neige qui lui fouettait le nez, puis avec un dernier regard en arrière il sauta dans le vide. L'homme avança et regarda son ombre disparaître dans le ciel obscur.
Le dragon fit face aux courants impétueux, épuisant une énergie folle pour se réchauffer et ne pas s'écraser. Savait-il au moins, cet homme, ce qu'il lui demandait à chaque fois ? Si il ne devait pas lui obéir il l'aurait mangé depuis longtemps, mais, il avait ses moyens de persuasion. Son vol ne stoppa ni le jour, ni la nuit, et alors que les crêtes de l'Ered Engrin s'avançaient lentement sur l'horizon, il lorgna au-dessous de lui, et sur un coup de tête changea de direction. Depuis dix années qu'il était en Terre du Milieu, jamais il n'avait vu la Brande Desséchée, là où vivaient, disait-on, ceux de son espèce. Le soleil brûlant de la lande poussiéreuse agressa son cuir malgré son armure d'écailles. Il n'était pas habitué à de telles températures, même si son feu pouvait venir à bout de presque tout, également de la roche. Il se posa assez légèrement, les vents chauds remontant des terres gonflant aisément la peau translucide de ses ailes. Le sol était brûlant, et marchant dans un sable ocre, presque rouge, il s'amusa à voir ses empreintes se dessiner dessus. Il regarda au loin, et où que se porta son regard, il n'y avait rien. Qu'une langue de terre aride, encastrée entre deux chaînes de montagnes. Il marcha longtemps, puis il butta sur quelque chose. Baissant les yeux, il se trouva nez-à-nez avec un crâne colossal, au moins aussi gros que le sien. Suivit du squelette entier de l'animal. Quand il reconnut l'un des siens, Carach eut une étrange sensation dans le cœur. La peur peut-être, d'être réellement le dernier représentant de son espèce. Il balaya d'un coup de patte le crâne qui semblait le narguer, puis il reprit son envol. C'est alors qu'il entendit un cri au loin. Dans les vents chargés de sable bordants les Terres Inconnues, il aperçut une silhouette draconienne, qui disparut aussitôt. Un faible espoir l'étreignit, mais avant de tirer tout cela au clair, il devait suivre les ordres. Il arriva au lieu de sa recherche peu de temps après. Il entendit au loin le bruit des cors et des cloches d'alarme, tandis que son envergure avait été repérée, mais qu'importe. Il passa les portes massives bien gardées, détruisit tout sur son passage. Rien que le fait de marcher dans les demeures naines servaient à tout saccager. Il balaya la forteresse aussi aisément qu'un château de cartes, puis après avoir recouvré des forces en mangeant une bonne partie de la population terrorisée, il s'attarda à sa mission. Les dragons avaient pour eux d'être très intelligents, et rusés. Carach décrocha les immenses fourneaux de la mine, puis de ses pattes puissantes il se mit à éventrer la montagne. Un nuage de poussière noire s'éleva lentement sous la force du cataclysme, et l'on put le distinguer jusqu'à l'Eryn Lasgalen. Il emplit les chariots et autres fourneaux remplis à ras bord et les attachant entre eux avec des chaînes, il les positionna pour pouvoir toutes les porter en même temps. C'était très lourd, même pour lui, et il se demanda comment il allait pouvoir se poser à la Forteresse de Glaces avec un tel fardeau. Le trajet du retour fut plus long, et de ce fait bien plus épuisant. Il dégringola presque de la falaise qui lui servait de reposoir quand il arriva. Se hissant avec ses dernières forces, il déposa son butin en reprenant son souffle. Une harde de gobelins vint tout récupérer, criant et gesticulant en tout sens. Carach ne les aimait pas, il les trouvait trop bruyants et sans intérêt. Une fois le chargement totalement évacué de son nid, il regarda son seigneur qui l'observait.
« Et les nains ?
- Morts. » répondit simplement le dragon exténué.
L'homme se rapprocha de lui, et lui tendant une gemme magnifique, brillant de milles feux blancs, il dit :
« Prends ceci, elle te permettra de recouvrer tes forces rapidement. Tu es encore jeune, mais ton métabolisme grandit vite et bien. Bientôt tout ceci sera pour toi qu'un mauvais souvenir. »
Le dragon ferma les yeux un instant en signe de compréhension et quand il les rouvrit, l'homme n'était plus là. Il gémit en bougeant une des ses pattes, les chaînes avaient entaillé ses chairs par endroit. Il se mit à les lécher lentement pour les faire cicatriser au plus vite, puis totalement vidé, il s'endormit, la pierre posée entre ses griffes puissantes. Et durant le sommeil qui allait durer plusieurs jours, la pierre dévoila son pouvoir, offrant au dragon le miracle d'une croissance accélérée.
