ProloguE


Cette année s'annonçait catastrophique. Il n'y avait pas meilleurs termes pour la décrire. A moins que… Cataclysmique ? Oui celui-ci était bien plus approprié. Car en plus de tous les soucis qu'il connaissait depuis plusieurs mois déjà, l'absence de son père et la guerre qui menaçait de faire rage tantôt, la vie quotidienne de Poudlard ne lui avait pas annoncé de bonnes nouvelles cette année. Cette septième et dernière année s'annonçait sous les plus mauvais augures, pour une fois au moins, le professeur Trelawney n'aurait pas déblatéré des menaces incompréhensibles en vain.

Bien qu'il s'en soit toujours plaint, il aimait les mois de septembre où il se rendait à King's Cross afin de prendre le Poudlard Express pour rejoindre ses camarades et cette école où il avait passé toute son adolescence. Même s'il avait longtemps boudé de ne pas avoir été envoyé à Durmstrang, comme son père le souhaitait, tout comme ce dernier il avait cédé aux volontés de sa mère. Celle-ci était très certainement l'une des femmes les plus dignes qu'il connaisse, et quand son père était concerné elle semblait prête à tout pour lui. Une femme aimante et obéissante comme en rêvait tout grand sorcier. Toutefois, il ne fallait point se laisser duper par cette image, Narcissa n'était pas soumise et quand il était question de lui, elle n'hésitait pas à faire front devant son époux tant aimé. C'est pourquoi il avait été inscrit à Poudlard, c'est pourquoi il n'irait pas grossir le rang des Mangemorts avant la fin de ses études. Sa mère s'était toujours montrée très aimante et protectrice envers lui, surtout quand la solitude et la protection de leur Manoir le leur permettaient, il avait toujours eu l'impression de voir une autre femme en public, bien plus distante, bien plus froide. Mais n'était-ce pas ce qu'étaient les Malefoy, inaccessibles ?

Cette année, il avait été nommé Préfet en Chef et Capitaine de l'équipe de Quidditch des Serpentard. Rien de bien surprenant, en fait. Car, qui à Serpentard, ou dans une autre Maison, le méritât plus que lui ? Personne. Ses horaires étaient donc bien plus contraignants et ses responsabilités plus grandes. C'est pourquoi il se montrait sans pitié et expéditif. Avait-il du temps à perdre pour s'occuper de ces deux jeunes Poufsouffle de première année qui venaient encore une fois de se perdre ? Des points en moins et leur Préfet se chargerait de les raccompagner à leur dortoir. Avait-il du temps à perdre avec pareilles sottises ? Il leur fallait apprendre au plus tôt la loi du plus fort.

Il avait des « chats » bien plus récalcitrants à fouetter. Outre que l'automne recouvrait de ses couleurs fauves les forêts environnantes, les faisant chatoyer de mille feux tels des parures incandescentes, elle apportait avec elle cette humidité qu'il haïssait tant et qui faisait que ses réveils étaient pénibles. Quand le temps était plus conciliant il ne lui fallait pas plus d'un quart d'heure pour gominer ses cheveux délicats à la perfection, mais depuis quelques jours, depuis la renaissance flamboyante de l'automne, ceux-ci se faisaient plus sauvages, plus électriques. Par Morgane ! Il détestait cela. Ne manquerait-il plus qu'il ressemble à Potter ! Certes, quand bien même il ne se coifferait pas, qu'il se laisserait aller à une déchéance totale, il ne pourrait tomber aussi bas, mais cette seule pensée contractait son estomac en spasmes douloureux.

Mais son gros dilemme, celui qui le tracassait réellement, n'était point celui-ci. Non, il faisait face à bien pire que cela. Son souci majeur était son équipe. Ou plutôt sa non-équipe pour être plus précis. Comment pourrait-il appeler ce troupeau de bœufs une équipe ? Grands Cieux ! Il était enfin Capitaine de l'illustre équipe de Serpentard et que récupérait-il comme coéquipiers ? Au mieux des ânes qui savaient se tenir sur un balai en bramant tout du long ! Inconcevable, intolérable, inacceptable !

Il devait faire quelque chose ! Mais quoi ?! s'était-il longuement demandé. La sélection des membres avait été une horreur à l'état pur, un véritable carnage. Il ne faisait aucun doute qu'il serait la seule tête pensante du groupe, ce qui ne le réjouissait guère, de même que la communication s'annonçait difficile. Crabbe et Goyle restaient ses deux Batteurs, au moins n'avait-il pas été difficile de leur faire comprendre qu'ils devaient projeter de toute leur force les Cognards sur leurs adversaires, chose qu'ils semblaient faire avec grand plaisir et qui était tout à fait dans leurs cordes. Mais les Poursuiveurs étaient une autre paire de manches… Tous les précédents éléments de l'équipe avaient quitté Poudlard l'année passée, et même s'ils n'avaient pas été des joueurs des plus performants en comparaison de Flint, ils avaient au moins eu le bénéfice de savoir tenir correctement sur un balai et de marquer des points. Ceux-là… Sauraient-il seulement trouver les buts ? Drago n'en était pas convaincu. Et il préférait encore éviter, si possible, que ses joueurs ne marquent des points à l'encontre de leur propre équipe ! Il lui fallait donc des Poursuiveurs doués et compétents ! Cela était un fait certain et une constatation évidente. Mais où les dénicher ?! N'allait-il tout de même point devoir se résoudre à accepter des filles dans son équipe, ô sacrilège ?! Il en avait été là de ses réflexions quelques soirs auparavant lorsqu'il avait aperçu quelque chose de suspect se mouvoir au-dessus de la Forêt Interdite, alors qu'il méditait dans les gradins verts et argentés du terrain de Quidditch.

Son instinct l'avait immédiatement interpellé, de même que sa curiosité avait été piquée au vif. Qu'était-ce donc ? Une seule chose était sûre, ça allait vite. Il n'avait pas attendu plus longtemps avant de se saisir de sa Comète Next Generation et de se lancer à la poursuite de cette ombre. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas réellement volé et qu'il ne s'était pas laissé aller au gré du vent. Cela lui faisait un bien fou et il avait l'impression de renaître, d'aller bien mieux, il oubliait tous ses soucis, il avait la tête légère, il ne pensait presque même plus à l'état dans lequel serait sa coupe de cheveux à l'arrivée. Il voulait juste voler. Rien de plus.

Alors qu'il s'était approché de cette ombre qui semblait danser un ballet sauvage auquel il n'avait jamais assisté, les bourrasques de vent se firent plus fortes et plus vicieuses. Il les entendait vibrer d'une voix lugubre à ses pieds, accompagnées du chant nocturne et inquiétant des rapaces de l'ombre. Il n'avait jamais été à l'aise avec ces oiseaux de malheur et s'il avait vu ce nuage d'ailes battantes et puissantes au loin, peut-être ne se serait-il pas donné la peine d'enfourcher son balai. Mais il ne devait pas se laisser aller à pareils détails car à cette distance il était pratiquement sûr, malgré la noirceur de ce ciel lourd et opaque, que la présence qu'il avait surprise sous un rapide rayon éthéré, était bien une forme humaine.

Cette forme, cet Homme, semblait faire corps avec cette escorte plumée. Il prenait plaisir à braquer le vent et à le combattre de toutes ses forces, avant de se laisser aller un court instant à la caresse cajoleuse du vent, le laissant soulever ses ailes puissantes, avant de repartir à l'attaque. Il s'offrait confiant au vent, sans jamais totalement se donner. Drago en était ébloui. Jouer ainsi avec pareilles bourrasques, comme les vagues viennent s'écraser brutalement sur les rochers puissants avant de se montrer plus câlines au cœur d'un sable chaud et offert. Il s'était arrêté dans sa course pour assister à ce spectacle.

Qui était-ce ? Il existait peu de personnes à Poudlard qui soit réellement douée en Quidditch, qui sache réellement soumettre leur balai et les éléments à leur danse folle. Potter était l'un d'eux, même s'il lui coûtait de l'admettre, mais ce n'était pas Potter, il en était certain ! Il aurait reconnu sa façon de voler, de se mouvoir. Ce style ressemblait plus à celui de son premier Capitaine, Marcus Flint, mais il était moins violent, il savait se fondre dans son élément… Cette personne était plus… Non, elle n'était pas gracieuse, car de sa présence se dégageait quelque chose de profondément menaçant. Mais cette danse entêtée et irascible était envoûtante. Bien qu'il ait toujours été un solitaire, son poste d'Attrapeur lui correspondant à la perfection, Drago avait envie de se mêler à cette danse, d'être sous cette aile puissante et protectrice. Il en avait besoin.

C'est sans réfléchir qu'il s'était précipité au cœur du ballet. L'ombre lui échappa avant même qu'il ne puisse la rejoindre, ses sens lui firent comprendre qu'elle ne souhaitait nullement être attrapée. Mais c'était mal le connaître, tout ce qu'il désirait il l'avait. Il en était ainsi. Que ce soit un Vif d'or ou la lune. Rien ne pouvait lui échapper, rien ne pouvait lui résister. Et cette ombre pas plus que quiconque. Il aimait les défis, alors il décida de se mêler à cette ronde énergique ayant presque l'impression de pénétrer un sanctuaire sacré. L'idée le fit sourire et sa volonté s'aiguisa. Il rattraperait cette ombre, son ombre.

Il avait senti ses yeux s'humidifier alors que les rafales de vent s'abattaient sur ses joues meurtries. Il ne savait pas depuis combien de temps ce jeu du chat et de la souris avait commencé, mais il n'était pas prêt à céder alors que l'ombre ne cessait de se défiler sous ses assauts. Il était bon, très bon. Plus vif que le vent, plus tumultueux que les mers, plus vivant. Il sentait son pouls battre à tout rompre, un afflux de sang bouillonnant monter à ses tempes alors que son souffle chaud créait des volutes blanchâtres sous ses yeux étirés. Cette ombre était aussi traîtresse que l'était la mer déchaînée, à chaque fois qu'il croyait la tenir elle lui glissait entre les mains comme une fumée insaisissable. Il n'aurait pas été surpris de la voir se transformer en rapace aux serres acérées afin de se débarrasser de la gêne qu'il représentait, car ici n'était plus place au jeu mais à la haine, à la fuite, à la survie. Cette ombre le repoussait, le chassait comme Daphné avait refusé Apollon avant de s'offrir à la Terre Mère en plongeant de profondes et magnifiques racines en son sol. Mais il ne la laisserait pas fuir. Elle ne lui échapperait pas, il en était hors de question ! Cette ombre était sienne à présent.

Toutefois, l'ombre l'avait semé. Drago n'en revenait pas. Il avait toujours été bon pour attraper le Vif d'or et il n'avait pas été capable de se saisir de cette ombre, d'un homme comme lui. De cette senteur de vétiver, mêlée à l'humidité sucrée de l'automne naissante, qu'il avait humée alors que ses poumons se remplissait de cet air déchirant, il ne restait plus rien, à part cette réminiscence fraîche et entêtante de lavande douce. Il était hors de lui ! Comment était-ce possible ?!

Il ne savait pas si c'était ses sens à présent éveillés ou son honneur blessé, mais il lui fallait retrouver cette ombre coûte que coûte et la confronter. C'est donc à cause de cette ombre aux fragrances de fraîcheur délicate que Drago dormit peu les nuits qui suivirent cette rencontre atypique et qu'il délaissa quelque peu son travail de Préfet en Chef et qu'il délégua sans retenue les tâches les plus ennuyeuses à sa collègue, Padma Patil, Serdaigle studieuse qui n'aurait pu tolérer qu'un travail ne soit point réalisé correctement.

C'est en guettant, en attendant patiemment, se terrant, que le félin saisit sa proie. Plusieurs nuits étaient passées et si elle s'était méfiée les premières nuits après leur joute, elle était revenue, l'appel de la nuit étant le plus fort. Ce besoin de voler, de s'élever, de lutter devait être viscéral, plus fort et plus important que les règlements.

Après avoir virevolté des heures durant s'offrant au vent et le combattant comme elle aimait le faire, l'ombre tressaillit faiblement aux premières lueurs du matin fade. Drago n'avait pas fermé l'œil un seul instant, étudiant cette danse qui aurait presque pu l'impressionner, n'aurait-il été un Malefoy. Maintenant, qu'il se savait la tenir, il ne se serait endormi pour rien au monde. L'ombre faiblement éclairée par les premiers rayons délavés se rapprochait de la grande porte, non loin de l'alcôve où le Serpentard avait trouvé refuge. Elle ne pouvait lui échapper. Alors qu'elle passait non loin de lui sans le voir, il découvrit enfin les traits du rapace. Un Serpentard. Rien que ça, se dit-il dans un sourire en coin. Le cerveau de Drago s'était activé en un quart de seconde. Il semblait que cet élève ait été chanceux, il ne serait définitivement pas renvoyé ce jour de l'école. Point de cela. Alors qu'il avait tant besoin de lui !

Alors que le jeune homme s'éloignait de lui, hâtant le pas, Drago l'interpella d'une voix stricte et autoritaire.

- Zabini, c'est cela ?

Le jeune homme sursauta et se retourna, fébrile. Ce ne fut toutefois pas de la peur qu'il put lire dans ses prunelles sombres, non, le rapace n'avait pas peur, il voulait se battre, combattre à nouveau. Mais il ne lui ferait pas ce cadeau. Luttait-on contre un animal sauvage au bec aiguisé et aux serres lacérantes à mains nues ? Très certainement pas. On l'apprivoisait.

- Il me semble que le règlement est très clair concernant les horaires de sortie, n'est-il point ? Et je crois savoir, mais dis-moi si je me trompe, que la nuit n'est point une période tolérée pour les sorties…

Alors que le regard de l'Italien s'assombrissait et qu'il ne répondait toujours pas, la conversation n'avait jamais été un domaine de prédilection pour lui, crut se souvenir Drago, il reprit d'une voix bien plus arrogante.

- Ne parlons point même du fait que voler au-dessus de la Forêt Interdite, dont la visite ne m'apparaît pas vraiment réglementaire, en compagnie de bêtes sauvages, ne me paraît point conseillé…

Le silence. Juste ce regard noir.

- Beaucoup ont été renvoyés pour moins que cela, Zabini, reprit Drago, alors qu'il passait très près de son camarade avant de le dépasser, nonchalant, mais heureusement le Préfet en Chef que je suis ne punira point un talent tel que toi. Je ne souhaiterais point sanctionner une étoile de la maison de Serpentard. Et ne sommes-nous point de la même Maison ? Celle où tous les Serpents sont frères ?

Maintenant qu'il le tenait fermement dans sa paume, il ne le lâcherait plus.