JEUDI, MI-OCTOBRE
18 :22, au magasin de disques
Chaque amnésie est suivie d'un laps de temps durant lequel on essaie de se souvenir. C'est la chose la plus normale, dit-on, mais pour Eren Jaeger, c'était plus encore qu'un simple rituel post-traumatique. Il voulait savoir les secrets qu'il avait cachés avant de les oublier il voulait retrouver ces phrases murmurées qu'il ne se souvenait pas avoir un jour prononcées. Ce n'était pas une situation qu'il pouvait confier à Mikasa, ni même à Armin, qui, aussi compréhensif soit-il, n'était pas en mesure de l'aider de ce côté-là. Tout ce qu'il avait pu faire était aller sur les traces de son passé. Aller là où, apparemment, il se rendait boire ce qu'apparemment il buvait regarder ce qu'il avait l'habitude de regarder.
Le médecin, Dr. Shadis, un type hostile mais compétent, avait bien précisé qu'on ne savait pas ce qui se passerait. Si, un jour ou l'autre, il recouvrerait la mémoire. Chaque cas était différent de l'autre, chaque situation changeait et rien ne pouvait être calculé à l'avance, ni les risques, ni les chances de récupérer. Grisha, le père d'Eren, lui avait conseillé de se rendre chez un psychologue spécialisé en traumas pour l'aider à s'y « retrouver » (avait-il dit), mais il n'en ressentait pas le besoin. Sa mémoire était perdue, il en avait conscience, comme si l'on avait recouvert une partie de sa vue d'un filtre noir pour lui obstruer la vision. Il ne luttait pas, cependant. Il se laissait faire, il se laissait couler le long des souvenirs qu'il lui restait, avec l'espoir incertain de ressentir une sensation de familiarité ici et là. C'est sûrement dans cet espoir qu'Armin l'emmena au magasin de disques qu'il semblait apprécier, mais à chaque endroit où Eren posait les yeux, il voyait les choses pour la première fois. Encore et encore.
"Tu voulais toujours m'y trainer mais chaque fois je te disais que j'étais trop occupé," soupira Armin en examinait le derrière d'une pochette, un tube des années 90, de ce qu'Eren pouvait voir de là.
C'était la fin de la journée et tous les deux s'étaient rendus à leurs cours respectifs. Ils avaient fait un détour à un café en sortant de l'université, et Armin avait insisté pour lui montrer le refuge d'Eren, celui dont il ne se souvenait même pas. Il n'était pas sûr d'un jour pouvoir voir un refuge en cet endroit, aussi calme et sécurisant soit-il, il ne le voyait plus du même œil.
"Toi, trop occupé ?" Eren fit mine de rire mais son sourire était sincère. Armin, quant à lui, replaça timidement une mèche blonde derrière son oreille. Ses cheveux avaient légèrement poussé depuis le lycée, et ils effleuraient ses épaules maintenant. Eren avait été surpris à son réveil, mais il était venu à la conclusion que ça lui allait bien. "Peu importe," fit-il dans un soupir. "Il m'aura fallu tomber dans le coma pour y aller avec toi."
Armin se mit à rire, mais tout bas, comme s'il n'était pas sûr d'en avoir envie. Eren se tut pour laisser ses yeux vagabonder dans sa direction, et quand Armin leva les siens vers lui, Eren eut le temps de repérer une vague lueur de culpabilité dans les billes bleues qui le regardaient. C'était bref et à peine perceptible, mais c'était là. Armin détourna le regard, Eren baissa les yeux sur le bac de disques qu'il avait dans les mains, et chacun laissa le sujet leur glisser sous les pieds. Les choses étaient encore trop étranges, et d'une certaine façon, Eren avait l'impression d'être un étranger.
"Jean est toujours aussi lourd avec Mikasa ?" demanda Eren d'une voix pensive tout en faisant défiler les pochettes entre ses doigts.
Armin rit doucement. "Aussi lourd qu'avant, sinon plus. Mais maintenant que Mikasa a conscience de ce qui se passe, ça va dans les deux sens. Elle le charrie dès qu'elle en a l'occasion." Eren réagit de la même manière, amusé par le souvenir encore un peu flou d'un Jean Kirschtein immature et nerveux, obsédé par Mikasa et toutes les qualités qu'il lui trouvait (certaines sorties de nulle part).
Eren attrapa du bout des doigts un vieil album d'occasion de The Cure. Il se souvenait de ce groupe, il savait qu'il l'avait déjà écouté, mais il ne se rappelait plus de son avis sur eux. Il le reposa, pensif, et tomba sur un autre album, un album de Nat King Cole. Classique.
Il n'écoutait déjà plus quand Armin se remit à parler, et tout en souriant calmement, leva les yeux vers son ami. Mais ce qui attira son regard, cette fois, ne fut pas le visage songeur de son meilleur ami, ni le rouge sur ses joues lié à peu importe ce qu'il était en train de lui dire, mais sur un bémol lumineux accroché au mur. Il ne se passa qu'une seconde entre l'instant où il reconnut ce symbole comme étant celui qu'il avait vu sur une de ses propres photos, et l'instant où quelque chose tomba lourdement à sa droite. Il tourna la tête si violemment qu'il en eut presque mal – et tomba nez à nez avec un type aux cheveux noirs, un carton rempli de vieux disques tombé à ses pieds.
Si l'horreur était une odeur, alors elle sentait mauvais, très mauvais. Car Eren venait d'ouvrir grand les yeux en réalisant que le personnage sans nom qui lui faisait face était le sourire anonyme sur les photos. Mais qui était-ce ?
L'inconnu lui rendit un regard vide, pourtant plein de terreur, comme si le trouver là était la pire chose qui puisse arriver. Il ne prit pas la peine de ramasser les disques et, ses bras ballants, se contenta de regarder Eren sans savoir quoi faire. Il se demanda même s'il respirait encore, et la pâleur de son visage était presque inhumaine. De l'autre côté du rayon, Armin ne parlait plus, du moins, il n'entendait plus rien. Il y aurait pu y avoir une bombe derrière lui qu'Eren n'aurait pas cillé.
"Eren ?" C'était une voix hésitante, une voix sceptique, celle qui refuse d'y croire. Mêlée d'espoir et de tristesse, comme si toutes les émotions naissaient en même temps et qu'il ne savait plus vers laquelle se diriger. Laquelle choisir. Pour Eren, en tout cas, le choix était vite fait : l'incompréhension se lisait sur ses traits et dans ses yeux, une lueur perdue, celle qui disait « aide-moi à me souvenir ». De sa vie, Eren ne se souvenait pas avoir un jour entendu cette voix, et il était presque certain que dans le cas contraire, il s'en serait souvenu. C'était une voix grave et pleine de vibrations, comme si elle chantait un air sombre et délicat. Elle était effrayée, neutre et séduisante à la fois, et Eren ne savait plus quoi en penser.
Pendant quelques secondes – qui lui parurent horriblement longues – il sentit la chaleur lui picoter la peau, dans son dos, sur son torse, sur sa nuque… Il brûlait vif et pourtant, il faisait froid. Finalement, l'inconnu laissa un Eren perdu, la bouche entrouverte et démunie de mots, pour ramasser le bazar à ses pieds, et puisqu'il ne savait pas quoi faire de mieux, Eren s'accroupit à son tour pour l'aider à ranger. Quand il réalisa qu'on était venu l'aider – non, qu'Eren était venu l'aider – il leva la tête juste assez longtemps pour croiser ses prunelles Caraïbes, et s'empressa de reprendre son travail en silence, mal à l'aise autant qu'irrité. Eren laissa un altruisme naturel prendre possession de ses bras, qui ramassaient par paires les albums étalés à leurs pieds, alors qu'il aurait dû sortir prendre l'air pour retrouver la respiration qu'il avait perdue. Finalement, Eren stoppa ses gestes, et ce n'est que lorsque sa voix résonna, douce et innocente, que le type en face de lui l'imita.
"On se connaît, non ?" Eren venait de souligner l'évidence – mais que pouvait-il faire d'autre ? Evidemment qu'ils se connaissaient. Il l'avait pris en photo à plusieurs reprises et avait même volé son sourire, qu'il n'avait pas l'air de porter beaucoup, vu l'expression de son visage, et il connaissait son prénom, alors qu'Eren ne le lui avait jamais donné jusqu'ici. Donc, oui, ils se connaissaient. Mais à part ça, la seule chose dont il était certain, il ne savait pas quoi dire. Quoi faire. C'était comme écouter une chanson avec l'étrange impression de l'avoir déjà entendue, mais sans jamais parvenir à trouver si c'était le fruit de son imagination ou un souvenir oublié.
Mais à sa grande surprise, malgré l'évidence, l'inconnu nia les faits. "Hm, non, je t'ai pris pour quelqu'un d'autre." Il évitait toujours soigneusement son regard et avait repris sa tâche, et Eren finit par faire de même après quelques secondes de silence. Quel intérêt y avait-il à le persuader du contraire ? il avait bien entendu son nom sortir de sa bouche, et même sans ça, il avait la certitude qu'il s'agissait du même homme que sur les photos. Les deux ramassèrent les derniers albums et se redressèrent.
L'inconnu lui jeta un regard nerveux et se gratta le derrière de l'oreille, tenant le carton de son autre bras, maintenu contre son flanc. "Hm, ouais, merci, j'suppose," et comme ça, il se retourna. Sans un mot, sans une explication. Eren se tourna vers Armin mais celui-là mettait un point d'honneur à regarder ailleurs, et il eut la certitude que quelque chose ne tournait pas rond.
Le type disparut derrière un rayon et quand il essaya de jeter un coup d'œil dans sa direction, s'empressa de détourner les yeux une fois de plus en réalisant qu'Eren l'observait toujours. Il le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière une porte réservée au personnel, et Eren, troublé, laissa ses yeux scanner le vide. Il venait de se passer quelque chose d'important, il en était sûr, mais il savait aussi que personne n'allait lui expliquer quoi.
Dans le silence maintenant embarrassant dans la boutique, il attrapa l'album de Nat King Cole qu'il avait posé avant d'aider l'employé, et se dirigea vers la caisse d'un air frustré. Il décida d'ignorer cet incident jusqu'à nouvel ordre, persuadé qu'Armin n'était pas la personne qui allait lui fournir des réponses. Il pouvait toujours prétendre ne pas avoir reconnu ces prunelles, ni avoir entendu son prénom prononcé par cette voix si grave, ni même avoir senti cette drôle de chaleur dont il ne connaissait pas la source. Il pouvait toujours prétendre, juste pour l'instant.
SAMEDI SOIR
La télévision était en marche mais Eren ne l'écoutait pas. Comme la plupart du temps, Mikasa avait frappé à la porte et n'était plus partie, mais ça n'était pas pour lui déplaire, au contraire. Il n'était plus l'ami de la solitude ces temps-ci. Une pizza était posée sur la table basse devant eux, mais Eren n'y avait toujours pas touché. Il était trop occupé à penser, comme les trois quarts du temps. D'un geste frustré, il repoussa son carnet de croquis et laissa le crayon de bois rouler sur le papier avant de se loger entre le canapé et sa cuisse.
"Mikasa ?" L'intéressée tourna la tête dans sa direction, alerte, et haussa un sourcil interrogateur quand elle trouva un visage sérieux et plein d'attentes. Il avait déjà essayé d'en parler avec Armin, de ce qui s'était passé, mais n'avait récolté qu'un innocent "de quoi tu parles ?" Mikasa n'était pas le genre de personne à mentir, au mieux, à cacher les choses, mais elle ne mentait jamais. Armin mentait, oui – quand il trouvait cela nécessaire. C'était sûrement cette différence entre ses deux meilleurs amis qui pourrait le mener quelque part. Alors, il essaya. "Si je te pose une question sur mon passé, est-ce que tu me répondras honnêtement ?"
"Qui c'est ?"
Mikasa sembla se raidir, mais elle ne refusa pas et le laissa parler, après s'être tournée davantage dans sa direction, un genou replié contre sa poitrine, appuyée contre l'accoudoir au bout du canapé. Après être sûr d'avoir le feu vert, Eren plongea sa main dans la poche de son jean et après s'être battu pour l'y extirper, déverrouilla son téléphone d'une main nerveuse. Il ouvrit ses photos et fit défiler la pellicule jusqu'à trouver ce qu'il cherchait. Il opta pour la photo où il avait surpris l'inconnu en train de sourire, tourné de profil mais bien distinct, et tendit le bras vers Mikasa. Il eut le temps de voir ses sourcils se froncer et ses yeux se faire plus féroces, avant qu'elle ne s'appuie derechef contre le dos du canapé.
Eren, persuadé qu'elle refusait de lui répondre tout comme Armin l'avait fait, commença à s'énerver. Il ne savait plus qui appeler pour avoir des réponses, puisque visiblement il n'était pas capable de se les procurer lui-même. Tout sur son téléphone semblait inconnu – les contacts, les noms, les messages, les adresses, les photos. Il n'y avait plus que ses parents, ses amis d'enfance et ses plus proches amis, ceux-là même qui refusaient de répondre à ses questions désespérées. Eren monta le ton, frustré par le silence de Mikasa, qui regardait maintenant quelque part entre la télévision et le mur, comme si elle réfléchissait.
"…n'avez pas idée de ce que ça fait ! Tu pourrais au moins me le dire. Armin a fait comme si de rien n'était et –"
"C'est ton petit ami."
"Sérieux Mikasa, c'est –" Il sembla marquer une pause comme si tout son corps en même temps avait été stoppé sur demande de son cerveau. Ses gestes indignés flottèrent dans l'air, figés, et sa bouche ne laissa plus sortir aucun son jusqu'à ce qu'il se reprenne.
"Quoi ?" Eren n'était pas sûr d'avoir compris, de toute façon.
"C'est ton petit ami," répéta Mikasa d'une voix neutre.
C'est là, dans ce silence presque irréel, qu'Eren se mit à rire. Mikasa se fit plus sérieuse et le foudroya du regard ; et il cessa immédiatement, comprenant qu'il n'y avait aucune plaisanterie là-dedans. Pour une fois qu'on lui répondait – et pourtant il était encore plus perdu.
"Quoi ?" C'était tout ce qu'il était capable de dire. Il sembla chercher ses mots face aux yeux patients de Mikasa, qui attendaient qu'il formule ses pensées. "Mais – que – hein ?" Eren lâcha son téléphone pour prendre sa tête entre ses mains et laissa passer un grognement frustré. Ça ne pouvait pas être vrai. D'ailleurs, selon ses derniers souvenirs, il aimait les filles ! C'est sûrement le premier argument qui lui vint. "Mais – je suis pas gay !"
Mikasa haussa les épaules. Son visage ne laissait rien paraître mais il continua de le fixer, comme pour y déceler quelque chose. Du sarcasme, de l'amusement, de la tristesse. Rien. Le néant. Comme sa mémoire.
"Il s'appelle Levi."
Eren fronça les sourcils. "Tu le connais ?"
"Plus ou moins." Elle fit une pause, comme si elle hésitait à continuer, et attrapa le coussin à ses côtés pour le tripoter nerveusement entre ses doigts. "Je ne l'ai jamais apprécié en tout cas. On se disputait souvent à son sujet. Ni Armin ni moi n'approuvions le fait que vous vous voyiez, cependant, tu as quand même continué."
Elle semblait légèrement sombre, comme si elle était partagée entre la colère et la culpabilité. Eren avait trop de questions pour savoir laquelle poser, et après une minute de silence, toussa péniblement.
"Il était une mauvaise influence pour toi. Et vous vous disputiez beaucoup trop à mon goût. Tu m'en as beaucoup voulu pour ça, mais c'était réciproque." Elle se tut, avant d'ajouter, "ce type n'est pas fréquentable."
Eren tenta de calmer les battements effrénés de son coeur et de réfléchir correctement. Il ne lui avait pas semblé mauvais quand il l'avait rencontré, mais il fallait dire qu'ils n'avaient passé qu'une demi-minute dans la même pièce. D'ailleurs il ignorait jusqu'à son nom – Levi – et Eren eut du mal à ignorer le sentiment de malaise qui grandissait dans son estomac. C'était son petit ami et il ignorait même son existence, et il ne l'avait pas reconnu.
C'était trop et Eren se leva du canapé, faisant tomber son crayon sur le sol. Au même moment, Beanie sauta sur le canapé pour prendre sa place. Mais quand Eren passa devant Mikasa, nauséeux et brûlant, celle-ci attrapa son poignet pour le retenir. Il baissa les yeux jusqu'à elle.
"Ce n'est pas tout."
Il attendit la suite, se crispant sous son emprise.
"Tu sais comment tu es tombé dans le coma, pas vrai ?"
Eren hocha la tête.
"Oui, j'ai eu un accident de voiture."
Mikasa resta silencieuse, les yeux plein d'espoir, comme si elle aurait préféré qu'il devine la suite de lui-même. Mais Eren ne réagissait toujours pas, alors elle soupira.
"Eren." Une pause, une hésitation. Un silence. "Tu n'étais pas seul dans la voiture."
Il fronça les sourcils, persuadé d'avoir mal compris. Personne ne lui avait dit ça, après tout. On lui avait dit qu'il avait eu un accident, et Eren en avait conclu qu'il avait été au volant de sa voiture, qui était dans un tel état qu'on avait dû l'emmener en réparations poussées après l'accident. Certes, il ne se souvenait pas avoir passé son permis, mais s'il avait une voiture, alors c'était ce qu'il fallait en déduire.
Le contraire n'était pas envisageable.
"Eren," reprit-elle, ferme. "C'était Levi au volant."
Les mots firent leur effet car Eren se défit de sa poigne et dégagea son bras, irrité. Il avait l'air en colère, mais contre qui, il l'ignorait. Lui-même. Contre elle aussi. Contre Armin, Levi. Le monde entier pour ne rien lui avoir dit. Pour avoir fait… comme si de rien n'était. Et ses parents, savaient-ils ? Avaient-ils été mis dans la confidence, avaient-ils accepté de lui cacher des choses, eux aussi ? Il était en colère, mais plus parce que les événements le dépassaient que parce qu'il rejetait la faute sur quelqu'un. On aurait dû le lui dire, oui. Mais il voulait avaler tout ça avant de s'énerver proprement. Alors il déglutit péniblement et sentant des larmes de frustration pointer le bout de leur nez, trouva son chemin jusqu'à la sale de bain et ferma à clés.
23h12
Quand Eren en sortit, Mikasa était déjà partie. Elle avait nettoyé la table basse, jeté le carton et mis la bonne moitié qu'Eren avait refusée au frigo. La télévision tournait toujours, mais elle passait une émission déjà diffusée, le genre que les familles regardent quand le soleil se couche. Si c'était drôle, alors Eren n'en avait pas conscience – il lui sembla dans l'instant que le plus hilarant était immature. Rien n'avait plus l'air excitant. Tout était irritant, pénible, difficile à accepter. Tout autour de lui était frustrant et il se sentait dans un corps étranger, dans un endroit étranger, tout simplement dans un monde qui n'était pas le sien.
Il se laissa tomber sur le canapé aux côtés de Beanie, roulé en boule et dormant paisiblement, et après avoir laissé une main songeuse caresser son pelage, il regarda le vieil iPhone que Mikasa avait posé sur la table en rangeant. Quelque part, il aurait aimé qu'elle soit restée, mais il ne pouvait pas nier le soulagement d'avoir le temps de s'entendre penser. Il n'avait pas besoin de vérifier son téléphone pour savoir que Mikasa n'avait ni appelé ni envoyé de message; elle avait toujours été comme ça. Laisser respirer. Elle appellerait sûrement dans la matinée, le lendemain. (Même si appeler un dimanche matin était un sacrilège.)
Pendant une bonne dizaine de minutes, Eren ne fit rien d'autre que de regarder autour de lui. L'horloge qui murmurait, la télévision qui ronronnait, son chat endormi, ses murs remplis des souvenirs qui n'étaient pas les siens. Depuis son réveil, il avait eu le temps de se faire à l'idée de son accident et de son trauma. C'était pas grave, disait-il, parce qu'il savait que le lendemain, tout serait toujours pareil. Mais il avait tort : il n'avait pas prévu que les dégâts étaient bien plus importants que ce qu'on lui avait dit, et la plupart d'entre eux étaient émotionnels. Ce n'était pas un psychologue qu'il lui fallait. C'étaient des instructions. Quoi faire, quand, comment, pourquoi, avec qui. Eren n'était pas seul, et pourtant c'était la première fois qu'il avait la sensation d'être isolé. Isolé de la réalité, de son passé, même de son avenir, parce que les deux étaient indissociables.
Dans un soupir, Eren se pencha pour attraper son téléphone, avant de se laisser tomber lourdement contre le dossier du canapé. Son chat sursauta mais presque immédiatement ferma les yeux, déjà rattrapé par le sommeil. Il baissa le son de la télévision, comme si ça allait l'aider à mieux penser, et déverrouilla son téléphone. Une poignée de secondes plus tard, il faisait défiler les noms de ses contacts d'un coup de pouce, ne cherchant même plus à savoir lesquels il connaissait et lesquels il ne connaissait pas. Il était idiot de croire qu'un jour il arrêterait de se poser la question.
Au bout d'un moment, il vit quelque chose de familier passer et son coeur sauta dans sa poitrine. Il se dépêcha de remonter la liste de quelques noms, et quand celui de Levi apparut à l'écran, dénué de surnom ni de nom de famille, il sentit la frustration revenir au galop. Il était difficile, presque pénible de se dire qu'il ignorait ce qui s'était passé avec Levi. Hier, il aimait encore les filles. Qu'est-ce qui avait bien pu lui arriver ? Si ça se trouvait, il n'était même plus vierge. Vu comment les choses glissaient hors de contrôle sans qu'il en ait même connaissance, ça n'aurait pas été étonnant. Il prit une grande inspiration et cliqua sur le nom, affichant la page de son contact. Tout comme sur la liste, il n'y avait aucun nom d'inscrit autre que "Levi", et il n'y avait qu'un seul numéro. Pas d'adresse – comme s'il avait l'intention de s'en server, de toute manière… Tss. Il y avait une photo de contact mais elle ne comportait nullement le visage de Levi ; c'était un buste qui tenait une tasse de café (ou Dieu savait quoi) dans les mains. Eren soupira et de sa main droite, se gratta nerveusement le sourcil. Ça ne le grattait pas, en réalité – mais il avait besoin de s'occuper. Il observa le bouton "appeler" et sa gorge se fit sèche. Il se rappelait sans mal de ses deux yeux clairs, puissants malgré le trouble qui l'avait envahi, et chaque fois qu'Eren réalisait qu'ils avaient partagé quelque chose d'intime et que Levi avait fui, blessé et terrifié devant lui, son estomac se faisait douloureux.
Il avait l'impression d'être un monstre. D'après ce qu'avait dit Mikasa, ils se disputaient souvent, et peut-être Eren avait-il était odieux avant l'accident. Peut-être avait-il effacé le tableau de sa vie en tombant dans le coma, réduisant à néant ses rancunes passées et la colère qu'il accumulait depuis. C'était un nouveau départ, qu'on lui disait, et il le croyait – mais il y avait encore quelque chose qui le rattachait à son passé, celui-là même qu'il avait oublié sans même savoir qu'il l'avait vécu. Dieu seul savait ce qu'il avait fait durant ces deux dernières années et quelque part il avait peur de le découvrir ; mais il se remémora les picotements lors de sa rencontre avec Levi, et le malaise grandissait. Il éloigna son pouce du bouton d'appel. Hors de question. Il n'avait rien à dire de toute manière. Il n'allait pas l'appeler et puis lâcher un naturel "hey, alors il paraît qu'on était ensemble mais désolé, je ne me souviens pas de toi".
Si Levi avait été surpris de le voir, c'est qu'il ne l'attendait pas ici. Quelque part il comprenait, maintenant, pourquoi il se rendait toujours à ce magasin de disques. Il était reposant et agréable, et il y avait Levi. Quand son sourire s'insinua dans son esprit, Eren lâcha un grognement frustré lui échapper et prit sa tête entre ses mains. Mais s'il ne voulait pas l'appeler – pouvait-il au moins lui envoyer un message ? Un mail ? Ah, n'importe quoi – qui encore envoyait des mails ? C'était stupide ; d'y penser même en premier lieu. Il n'avait plus rien en commun avec Levi, plus de passé, plus de souvenirs ; et pourtant il avait la sensation qu'il ne pouvait pas y échapper. Comme s'il y était prédestiné. Prédestiné à redevenir celui qu'il était, peu importe comment.
Il appuya sur "nouveau message" et commença à taper quelque chose, avant de s'arrêter, d'effacer et de recommencer. Il effaça derechef et tapa juste "hey", laissant la barre clignoter en attente d'autres mots qui vinrent pas. Il ne savait pas quoi lui dire. Ni même s'il devait dire quelque chose. Sans Mikasa il n'aurait même pas su son nom, et de toute évidence, Levi n'était pas près de répondre à ses questions, à en juger par la manière qu'il avait eu de prétendre s'être trompé.
Il respira doucement, soudainement conscient de l'air qu'il laissait entrer dans ses poumons, et après deux minutes de silence parfait, il tapa quelque chose.
De : Eren
À : Levi
On peut se voir ?
Les doigts tremblants, il jeta son téléphone à ses côtés, incapable de regarder l'écran au cas où il s'allumerait d'un nouveau message. Son coeur battait vite, trop vite peut-être, mais il ne faisait rien pour arranger les choses. Il patienta en silence, tantôt caressant pensivement Beanie, qui ne réagissait pas, tantôt faisant mine de suivre l'émission à la télévision (sans le son, cependant). Puis, finalement, quelque chose vibra contre sa cuisse, et il sentit son coeur au bord de ses lèvres.
De : Levi
À : Eren
Sûr.
23h46
Eren était certain qu'on lui avait fait faux bond. Il avait conclu avec Levi de le rencontrer au magasin de disques, qu'il devait fermer – mais la porte était fermée, l'écriteau disait que ça l'était bel et bien, et il n'y avait aucune lumière à l'intérieur. Il était assis sur les marches, le coeur battant, comme si chaque seconde était une expérience pénible. Ça l'était peut-être.
Quel idiot il était de penser qu'il aurait dit oui. Levi avait eu l'air froid, après tout, pesant ses mots au milligramme près. (À la syllabe, plutôt.) Il faisait trop froid et Eren avait envie de retrouver le confort factice de son appartement. Il aurait pu attendre le lendemain, après tout, mais la patience n'avait jamais été une de ses qualités. Levi devait le savoir puisqu'il n'avait pas protesté, mais de toute évidence, il s'était fichu de lui. Il lui en voulait certainement. Bordel.
Mais quelque chose se glissa à ses côtés et Eren, assis sur les marches devant la porte, manqua de sursauter. Ce qu'il vit en tournant la tête, fut un type nonchalant, le regard planté devant lui (la route, encore fréquentée par des voitures à cette heure tardive), comme si de rien n'était. Son coeur battit fort, si bien qu'il eut l'impression d'avoir mal. Il avait chaud, tout à coup. C'était trop étrange.
"On avait l'habitude de s'asseoir ici les jours de chaleur, quand il n'y avait aucun client ou presque pas, et que le soleil se couchait au-dessus des immeubles." Levi avait l'air calme, presque pensif, comme s'il prenait soin de traiter ce souvenir avec délicatesse. "C'est sur ces marches qu'on s'est rencontrés. Enfin, sur ce trottoir."
Sur ces mots, Levi tourna la tête vers lui et il se retrouva si proche qu'Eren sentit son coeur sursauter. Troublé par ce visage, à seulement quelques centimètres du sien (il fallait dire que les marches étaient étroites) et par ces deux yeux qui l'observaient sans ciller, Eren s'empressa de regarder la route à son tour, et même lorsqu'il le fit, il sentit toujours le regard de Levi sur lui. Heureusement que l'obscurité cachait le rouge de ses joues, Dieu merci.
"Il pleuvait ce jour-là. Tu n'avais pas de parapluie, comme toujours." Eren sentit un sourire timide naître sur son visage, et il sut que Levi l'avait remarqué. C'était quelque chose qu'Eren reconnaissait aisément chez lui, oublier son parapluie, et c'était quelque part rassurant de savoir qu'il n'était pas complètement quelqu'un de différent. Il y avait encore un peu de lui là-dedans. "J'avais oublié quelque chose à la boutique, il était tard et je l'avais fermée une demie heure plus tôt. Il y avait tous les lampadaires de l'avenue d'allumés, et les voitures roulaient vite en envoyant des volées d'eau derrière elles. Tu étais assis sur les marches et tu avais mis ta ridicule veste, celle avec ce badge des Beatles, sur ta tête pour te protéger de la pluie." Il fit une pause, comme s'il prenait le temps de savourer chaque détail, comme s'il le revivait à chaque seconde. Eren ne regardait plus le lampadaire de l'autre trottoir –il regardait le vide, transporté par ce que Levi lui racontait.
Il l'avait vécu, il l'avait oublié, mais c'était presque comme s'il venait de le revivre à travers ses mots. Si la presence de Levi le rendait nerveux et mal à l'aise, le manqué de timidité chez Levi compensait. La surprise de l'autre jour avait visiblement passé, et c'était un personnage absolument nouveau qu'il rencontrait pour la première fois (enfin, techniquement non). Alors, il le laissa continuer.
"Tu m'as demandé pourquoi je restais planté devant toi, que tu n'avais pas besoin de ma pitié, parce que j'avais un parapluie. Alors j'ai ri en te répondant que tu étais assis devant la porte, et tu es devenu écarlate – il faisait sombre, mais ça se sentait à la manière que tu as eue de te dégager du passage en lâchant un "oh" dans ta barbe."
Eren s'autorisa un coup d'oeil à sa droite et vit que Levi souriait. C'était à lui de regarder la route, maintenant. Mais juste au moment où il s'apprêtait à l'imiter, Levi se tourna vers lui et il croisa ses yeux perçants une nouvelle fois.
"Tu étais vraiment pitoyable, alors je t'ai propose d'entrer pour attendre que la pluie passe. Au moins le temps que je retrouve ce que j'avais oublié. Tu étais fier, tu l'as toujours été, alors au début, tu as grimacé et tu as levé les yeux au ciel comme si je t'avais demandé de te jeter d'un immeuble. Et puis, finalement, tu es entré."
Levi se tut, Eren avait le soufflé coupé ; tout était si réel qu'il pourrait presque croire qu'il s'en souvenait à présent. Mais l'imagination était une amie fourbe et il savait qu'il ne devait pas la croire. Les mots de Levi étaient un récit du passé, mais il n'avait jamais rien vécu de comparable.
Eren aurait dû détourner les yeux mais il se prit à apprécier la lueur sereine dans les yeux de Levi. Alors, il resta tel quel, la peau brûlante malgré le froid, et le coeur éveillé dans sa poitrine, comme s'il avait dormi durant des années.
"Et après ?" osa Eren d'une voix absente.
"Après," reprit Levi en haussant un sourcil moqueur, "tu as trempé la moquette de la boutique et puisque tu étais décidé à ne rien dire, j'ai mis une musique pour détendre l'atmosphère."
"C'était quoi ?" Eren ignorait comment il arrivait à former des mots, mais il avait trop envie de connaître la réponse pour se faire timide. Il en aurait le temps plus tard.
"Nat King Cole, gamin, Nat King Cole," souffla Levi d'un air songeur, avant de citer la chanson, "Smile." Quelque part en lui, Eren remercia le ciel, s'il y avait une présence là-haut, qu'il ne s'agisse pas d'Unforgettable, car bordel l'ironie aurait été trop belle (et trop gênante). Inoubliable n'était pas le terme du jour.
Un vague silence suivit avant que Levi, toujours les yeux dans les yeux, ne continue.
"Ensuite, il y a eu Elvis."
Eren fronça les sourcils. "Elvis ?"
"Presley, gamin." Eren tiqua au surnom qu'il employait pour la seconde fois et se demanda si c'était une chose qu'il faisait même avant l'accident. À bien y penser il ne s'était jamais questionné sur l'âge de Levi (il avait d'autres chats à fouetter), mais ce dernier n'avait pas l'air trop vieux. Pour sûr, cependant, il était plus âgé que lui. Eren avait encore cette lueur innocente d'enfant dans les yeux. "Un de ses meilleurs titres."
Sur ce, il sortit une boîte de cigarettes de sa poche et en glissa une entre ses lèvres. Il l'alluma en silence, l'attrapa entre ses longs doigts (Eren nota), et commença à chantonner l'air de Can't Help Falling in Love with You, les lèvres fermées. C'était une vieille mélodie, comme une berceuse, presque, mais elle était bien plus puissante. Eren sentait son coeur se serrer dans sa poitrine.
Il porta la cigarette à ses lèvres une deuxième fois, expira un petit nuage de fume et se tourna vers Eren.
"Après, tu as commence à te moquer de mes goûts musicaux." Il vit une lueur amusée naître dans le regard de Levi. "Alors je t'ai répondu qu'un vendeur de disques avait pour coutume d'étendre des critères. Que c'était plus sincère. Que vendre des chansons que je n'aimais pas ne m'intéressait pas. Alors tu t'es empressé de me dire qu'on ne pouvait pas aimer tous les styles de musique." Il fit une pause, porta la cigarette à ses lèvres, encore. Souffla. "Je vends de tout sauf de la country et du classique."
"Même du reggae ?" s'exclama Eren sans pouvoir contenir un sourire à l'idée de Levi, si calme et moqueur, écoutant du reggae dans la pénombre de son appartement. Il fumait peut-être plus que des cigarettes, après tout.
"Même du reggae."
"Je ne te crois pas."
Levi sourit. "Non, je t'assure. Les préjugés sont surfaits. Écoute Red Red Wine un soir de déprime et tu seras partagé entre l'envie de pleurer de joie et celle de courir à poil dans la rue."
C'était un titre d'UB40, un des seuls qu'Eren connaissait. Quelle chance, un peu plus et il se serait senti bête. À l'évidence, Levi savait de quoi il parlait.
"Et après ?" répéta finalement Eren après que Levi ait pris le temps de fumer.
"La pluie ne s'arrêtait pas et j'avais trouvé ce que je cherchais, alors on est sortis du magasin, j'ai fermé la porte à clés, et puisque tu t'apprêtais à t'asseoir derechef comme un sans abri, je t'ai tendu mon parapluie. Tu as voulu refusé ma charité mais tes yeux trahissaient – tu en rêvais. Alors tu l'as pris sans rien dire et je t'ai salué avant de reprendre ma route."
Sur ces mots, Levi haussa les épaules. Tout semblait si naturel sorti de sa bouche, qu'Eren était presque certain d'avoir vécu deux ans en quelques minutes. Ils avaient épuisé le sujet, et Eren ne savait plus quoi dire, alors tout en évitant de croiser les deux prunelles grises qui vagabondaient dans sa direction, il soupira.
"J'ai cru que tu ne viendrais pas."
Levi sourit du coin des lèvres. Imperceptiblement.
"Je viens toujours."
Ça semblait comme une promesse, et Eren sentit la chaleur lui revenir.
"En réalité, une amie m'a retardée. J'avais peur que tu sois parti."
Eren vit là l'occasion de faire de l'humour et tout en reprenant et le ton et la forme des mots de Levi, lui glissa un regard amusé.
"Je ne pars jamais."
Levi lui répondit avec un haussement de sourcil.
"Alors, nous avons une promesse."
Le coeur d'Eren battait trop vite pour qu'il ne prenne la peine de réfléchir, alors il ne put répondre. Le silence cependant sembla sceller leurs dires et Eren rougit violemment à l'idée d'avoir une conversation aussi étrange avec quelqu'un qui en savait plus sur lui qu'Eren n'en savait sur lui-même. À tous les coups, il l'avait déjà vu tout nu. Dans ce cas, il n'avait plus grand à cacher.
Il avait déjà appris beaucoup de choses en quelques minutes mais s'il avait décidé de rencontrer Levi, c'était pour obtenir bien plus de réponses que des simples anecdotes. Même s'il retint dans un coin de sa tête de lui demander comment ils se sont rencontrés, la seconde fois.
Eren prit une grande inspiration et regarda ailleurs.
"Alors comme, on était…"
Il fronça les sourcils en remarquant l'usage du passé et sentit le malaise revenir. C'était déroutant, au final, seuls les souvenirs manquaient – alors qu'ils n'avaient jamais officiellement mis fin à leur relation. Eren se sentait fautif en tout point.
"Ouais," se contenta de dire Levi, mais quand il remarqua l'embarras d'Eren, il attrapa sa mâchoire d'une main forte et tourna sa tête dans sa direction. Leurs visages étaient proches mais il ne chercha pas à se défaire de son emprise (de toute façon même s'il avait essayé il n'était pas sûr d'avoir pu réussir, Levi était fort). "Mais c'est plus compliqué que tu ne le crois, d'accord ?"
C'était censé faire sentir Eren mieux, mais pour le coup, il sentit son estomac se nouer à ses mots.
"Hey." La voix de Levi était ferme, presque autoritaire. Son aîné chercha ses yeux et ne poursuivit que lorsqu'il les eut trouvés. "Je ne sais pas qui t'as parlé de moi, mais il y a sûrement des choses que cette personne-là ignore."
Comme Eren était silencieux, il poursuivit d'une voix grave.
"Je t'interdis de te sentir responsable pour ce qui est arrivé. C'était ma faute." Quand il vit combien les yeux d'Eren étaient perdus, il reprit en soupirant, sans jamais lâcher ses prunelles. "On s'est disputé la nuit de l'accident. Tu avais un peu bu, et moi, j'étais sur les nerfs parce que ce n'était pas une bonne période pour nous. Je faisais le con, tu faisais le con, on faisait de notre possible pour emmerder l'autre et ça marchait à merveille. On a commencé à s'engueuler dans la voiture et –" il se tut, fronçant les sourcils, et poursuivit, "et j'ai eu une seconde d'inattention, et ça a suffi pour perdre le contrôle de la voiture."
Il fit une pause, longue, durant laquelle aucun d'eux ne parla. Eren regardait dans ces yeux d'un gris bleu qui l'étonnerait toujours, et même si au début la poigne de Levi lui faisait mal à la mâchoire, il était trop occupé à analyser ses mots pour noter la présence de sa main.
"Tu aurais pu mourir par ma faute."
Levi haussa ses sourcils, ouvrit grand ses yeux, comme s'il voulait transmettre à Eren tout le sérieux de la situation. Une, deux, trois, quatre secondes passèrent et Eren ne répondait toujours pas. Il ne pouvait pas dire 'je sais,' car, non, il ne savait pas. Il ne pouvait pas dire 'c'est pas grave,' car, non, c'était grave. Il ne pouvait pas non plus dire 'ça ne se reproduira pas,' car ces mots avaient trop de sens pour qu'il en choisisse le bon.
Finalement, Levi lâcha son visage et écrasa sa cigarette contre la marche. Elle était encore bonne mais il n'avait plus envie de fumer. Son sourire avait disparu, il n'était plus qu'un amas d'amertume, et Eren réalisa qu'il avait envie de le voir sourire à nouveau.
"Eren," soupira finalement Levi avant de le regarder. "Quoi que les gens te disent, quoi qu'ils te disent, Eren, il faut que tu saches que je t'aime, d'accord ?" Il y avait de la douleur dans ses yeux et c'était presque trop pénible à regarder. Mais c'était beau, aussi, et Eren, la gorge sèche, ne sut quoi répondre. Dans ce genre de situation, répondre 'moi aussi' aurait été un mensonge et Levi le savait; mais il tenait à ce que ce gamin le sache.
Une minute passa et ils n'avaient toujours rien dit. Chacun regardait les voitures passer, et quelque part, ils avaient retrouvé une certaine paix entre eux deux. La présence de l'autre commençait à être plus agréable que gênante.
"Tu as quel âge ?" demanda Eren.
"Trop d'années," fit Levi, avant de se retourner, un sourire moqueur aux lèvres, "et toi ?"
Eren lâcha un "tsk" amusé et se pencha sur le côté pour laisser son épaule cogner amicalement contre celle de Levi.
"J'ai vingt-neuf ans," répondit finalement Levi. "Qu'est-ce que tu veux savoir d'autre sur moi ? Je suis là pour te servir," ajouta-t-il avec une gestuelle militaire.
"Hm," réfléchit Eren. "Pourquoi tu n'étais pas à mon chevet quand je me suis réveillé ? Tu es mon petit-ami après tout."
Instantanément, Levi tourna brusquement la tête vers lui et Eren réalisa son erreur. Enfin, presque erreur. Il avait employé le présent mais d'un autre côté, il ne pouvait pas utiliser le passé. Officiellement, c'était toujours le cas. La malchance s'en était simplement mêlée – mais leurs sentiments semblaient légitimes. Eren rougit violemment mais Levi le laissa sans en tenir compte.
"Tes parents et tes amis ne m'ont jamais trop apprécié, pour une raison qui m'échappe," fit-il. "Peut-être parce que je suis plus vieux, que je n'ai pas fait d'études, que mes parents habitent dans un autre Etat et que mon sens de la famille et de l'amitié est à chier." Il souffla. "Tout ça pour dire que quand tu es tombé dans le coma, je m'en suis beaucoup voulu. J'étais persuadé que tu ne te réveillerais pas et pour être honnête, je me suis senti partir avec toi. Si j'avais pu, j'aurais échangé nos places."
Il marqua une pause, Eren écoutait avec attention.
"Le jour où tu t'es réveillé, ton père s'est pointé chez moi avec sa queue de cheval et ses lunettes. Il m'a dit que c'était l'occasion pour toi de redémarrer ta vie et puisque notre relation semblait t'affecter plus que nécessaire, ils m'ont dit que je ferais mieux de te foutre la paix. Bien sûr ils ont dû me prouver que tu n'avais aucun souvenir de moi ; ça faisait presque deux ans qu'on se voyait et j'étais persuadé que si tu te réveillerais, il n'y aurait pas d'amnésie. J'étais sous le choc et je m'en voulais assez pour écouter ton père, même si j'ai toujours eu l'envie irrépressible de lui couper la langue et de la lui foutre dans l'cul."
Levi était sérieux mais Eren ne réprima pas un vague sourire. Il ressentait souvent ça avec son père.
"Quand je t'ai vu –" Levi déglutit. "Quand je t'ai vu au magasin, je croyais rêver. Je ne savais pas comment tu allais et j'aurais tout donné pour le savoir. Mais tu –" il se tut à nouveau, et dut soupirer pour retenir peu importe ce qui montait dans sa gorge. Sa voix perdait de son contrôle et il ne le regardait plus. "Tu ne m'as pas reconnu, évidemment. Ça m'a fait un choc. Ça m'a fait un putain de choc, Eren, de croiser tes yeux et de me dire qu'ils ne m'appartenaient plus."
Levi regarda Eren pour la première fois depuis un moment et Eren ne put s'empêcher de remarquer qu'il était sur le point de pleurer. Mais Levi ignora ses yeux embués et fronça les sourcils d'un air irrité.
"Mais, c'est tout ce que je mérite, pas vrai ? C'est ma faute après tout. Le karma n'a jamais tiré si droit."
Il détourna les yeux et Eren fit quelque chose qu'il ne pensait pas qu'il ferait un jour – il se jeta dans ses bras pour lui prouver le contraire. Peut-être que s'il avait la rancune de son passé, il lui en voudrait pour ces deux années qu'il lui avait prises. Mais de ce qu'il voyait, Levi n'avait jamais pensé à mal et c'était injuste de le laisser croire que c'était sa faute. C'était simplement une erreur de calcul, un putain de cas supplémentaire sur la liste des "au mauvais endroit au mauvais moment".
Au départ, Eren sentit l'odeur étrangère de Levi, son parfum, l'odeur de ses cheveux, de sa peau, de son cou dans lequel il se nichait comme un enfant effrayé. Puis il ferma les yeux et se laissa aller, détendant ses muscles alors que Levi se détendit à son tour, enroulant ses bras musclés autour de sa taille. Il faisait froid, leur contact les réchauffait, mais c'était bien plus – pour Levi, ça signifiait beaucoup. Pour Eren, c'était le début de quelque chose. D'une amitié peut-être. En tout cas, curieusement, il se sentit trop à l'aise pour se dégager et il réalisa dans le silence de la nuit que, pour la première fois depuis des jours, il se sentait enfin chez lui.
