CHAPITRE 1

C'est une vérité universellement reconnue qu'une jeune fille de dix-sept ans vivant en Corse doit impérativement posséder un sac Michael Kors hors de prix, un IPhone dernière génération, des lunettes de soleil greffées en permanence à son visage, avoir un accent prononcé et être la plus sociable possible tout en faisant de l'hypocrisie une seconde nature. Et peu importait le sentiment des jeunes filles à cet égard car le seul moyen de se faire bien voir en société était de se plier à ces normes, ce qu'elles se faisaient, pour la plus grande majorité d'entre elles, un plaisir de faire.

Ce n'était cependant pas le cas d'Helen, qui se rendait bien compte de sa différence sans que cette dernière ne la gêne réellement. Ce constat la frappa néanmoins plus durement ce lundi matin, jour de la rentrée des vacances de Noël.

Elle avait quitté l'appartement familial à sept heures cinq, comme chaque matin, ses écouteurs vissés aux oreilles et resserrant son manteau autour d'elle pour se protéger du froid mordant, qui semblait la transpercer de part en part comme tant de lames acérées. Elle avait marché quelques minutes de plus que d'ordinaire, sa progression entravée par les violentes bourrasques de ce début de mois de Janvier. A chaque pas, elle avait trébuché, luttant contre le vent et la route éventrée par des travaux qui semblaient ne jamais vouloir s'achever. Ses courts cheveux châtains voltigeant en tous sens, dans l'anarchie capillaire la plus complète.

Elle atteignit enfin la poste de Propriano (le village dans lequel elle vivait), qui servait également d'arrêt de bus. Elle dut alors lutter contre l'expression de dégoût qui s'était affichée sur son visage à la vue bien désagréable de certains de ses condisciples. C'était cette haine qu'elle vouait à tout autre qu'elle-même (à quelques exceptions près) qui lui fit prendre pleinement conscience de sa différence. Cette haine qui se disputait au fond de son cœur avec le mépris et luttait contre l'indifférence était autant violente qu'inexplicable. Tantôt elle les détestait, tantôt elle se fichait d'eux comme du nombre de grains de sable que pouvait contenir une plage, de temps à autre le mépris de leur bêtise, de leur conformisme et de beaucoup d'autres de leurs travers remplaçait tout autre sentiment. Et Helen ne comprenait pas pourquoi. Pourquoi avait-elle ces tendances sociopathes ? Comment se faisait-il que son empathie pour tout autre être vivant soit inexistante ? Elle aurait pu se croire imperméable aux émotions, totalement hermétique aux sensations, si elle n'écoutait que le fait que lorsqu'elle voyait quelqu'un pleurer à chaudes larmes, elle n'en était qu'exaspérée. Il en était de même quand une personne se blessait ou avait la bonne idée de mourir.

Cependant elle ne pouvait raisonnablement pas nier que des émotions et des sensations parvenaient à percer ses défenses : lorsque quelqu'un la touchait, un simple effleurement suffisait amplement, elle ressentait ce mélange curieux et foncièrement désagréable de rage et de répulsion qui lui remontait jusque dans la gorge et la poussait presque jusqu'au vomissement. Elle avait consulté des médecins, sa mère ne lui ayant pas laissé le choix, qui avaient naturellement diagnostiqué une forme légère d'agoraphobie. Cette heureuse conclusion semblait convenir à tout le monde et se révélait relativement pratique, il n'y avait en effet aucune raison de chercher une autre explication qui pourrait être liée à quelque chose de plus profond. Helen n'était elle-même pas convaincue par cette explication bien trop simpliste à son goût, mais se taisait et acceptait de bonne grâce cette étiquette qu'un incompétent lui avait collée sur le front. Elle en usait même par moment comme d'un rempart, se protégeant derrière chaque fois que quelqu'un tentait de l'approcher.

La jeune fille avait depuis longtemps appris à dissimuler cet air de profond dégoût qu'affichait son visage, nécessité oblige, et réussit donc presque à sourire lorsque son ami Tom vint la rejoindre. Oui, aussi étonnant que cela puisse paraître, Helen avait des amis. Trois, à vrai dire, ce qui était un nombre presque trop élevé à ses yeux. Elle ne parvenait pas vraiment à définir ses sentiments pour Tom, était-ce seulement dû à l'amitié, cet étrange serrement à l'estomac lorsqu'il s'éloignait trop longtemps ? Ces soubresauts qu'exécutait son cœur d'ordinaire si froid quand il s'approchait d'elle ? Cette envie de plus quand il la frôlait par inadvertance, elle qui haïssait tant les contacts physiques ? Elle avait peur de comprendre ce que cela signifiait. Depuis de nombreuses années elle avait appris à ne pas laisser les sentiments la perturber et avait, jusque-là relativement bien réussi. Mais, Louise et Tom avaient tout chamboulé. Louise la première, trois ans auparavant.

Helen regarda donc Tom approcher et... l'ignorer royalement comme il avait l'habitude de le faire. Elle ne fut pas surprise de son comportement, seulement quelque peu désappointée : ils étaient tout de même supposés être amis, mais, visiblement, Helen était la seule des deux à le penser.

Ils attendirent le bus quelques minutes rendues ridiculement longues à cause du froid. Quand la bête de fer se décida enfin à faire son apparition, ils s'engouffrèrent dans son ventre chaud. Trop peu de temps plus tard, il se gara devant le lycée. Dont la simple vue donna à Helen l'envie de rester dans ce bus jusqu'à ce que le bac soit passé. Mais elle ne put malheureusement pas s'accorder le luxe de se laisser mourir de faim et de soif dans un car terne et sale. Et ce pour la simple raison que l'odeur de corps mal lavé et de transpiration qui imprégnait l'habitacle était tout bonnement insupportable.

Helen constata rapidement que le froid qui régnait au lycée était largement pire que celui qu'elle venait de quitter. Elle se dépêcha de rejoindre une de ses seules amies à l'abri du vent, sous le préau. Il y faisait toujours extrêmement froid mais, le vent étant considérablement atténué, cela était plus supportable. Son « ami » Tom les rejoignit et daigna même leur adresser quelques banalités. Oubliant curieusement tout ressentiment à son égard Helen lui répondit poliment, presque gentiment (il ne fallait tout de même pas trop lui en demander). Elle ne faisait que rarement l'effort de se montrer sociable et agréable, alors, quand cela arrivait, ses efforts devaient être appréciés à leur juste valeur. Elle avait pour habitude de se draper dans un silence plein de dignité pour se plonger corps et âme dans ses pensées quelque peu étranges mais nettement plus agréables que les bavardages incessants et insipides du commun des mortels.

Mais avec Tom, Ella et Louise, il lui arrivait de parler librement de choses que les autres filles de sa classe auraient trouvé sans intérêt (normal, il ne s'agissait pas de critiquer les professeurs en leur imputant la responsabilité de leur échec scolaire, ni de sacs hors de prix, alors...)

Cependant, en ce moment précis ils étaient tous trois plongés dans une conversation très enrichissante avec le Silence qui semblait se rire d'eux. Il s'étira, s'épaissit, au point qu'il semblait proche d'exploser. C'est d'ailleurs ce qu'il fit, le fourbe : la sonnerie stridente retentit, déchirant violemment le Silence de part en part. Helen se leva et prit ses affaires pour aller se réfugier dans la chaleur du couloir alors qu'Ella arrivait. Cette dernière la rejoignit bientôt accompagnée de Tom car ils avaient un cours en commun, un des seuls d'ailleurs.

Une fois dans le couloir Helen s'appuya contre le chauffage dont elle avait tant rêvé en poussant un soupir d'aise. Malheureusement, ce fut de bien courte durée : d'autres élèves de leur classe avaient décidé que le chauffage présentait pour eux aussi un grand attrait et le fait qu'il était occupé ne semblait pas les déranger outre mesure ; en effet, ils poussèrent les affaires d'Helen pour mettre les leur à la place sans demander la permission ni même présenter des excuses.

Voyant tant de stupidité s'approcher en masse de son refuge, Helen décida de battre en retraite. Reprenant son sac, elle se rapprocha de Tom et Ella. Helen avait beaucoup d'affection pour Ella Thomson, elle était intelligente, travailleuse et très drôle. C'était l'ancienne meilleure amie de Louise mais les années les avaient éloignées bien qu'elles soient toujours bonnes amies.

Elle commença à écouter leur conversation dont le sujet semblait être le devoir d'histoire à rendre pour le jour même. Bien évidemment, Tom ne l'avait pas fait et il en rigolait. Incapable de se retenir, Helen rit avec lui, même si elle le désapprouvait. A ce moment précis elle mourut d'envie de s'enterrer très profondément dans le sol pour ne plus jamais refaire surface. Qu'est-ce qui lui prenait de rire pour quelque chose qui ne l'amusait pas le moins du monde ?

Mais au fond elle connaissait la réponse et c'était cela qui lui donnait envie de se frapper violemment la tête contre le mur : c'était pour lui plaire bien entendu... elle se trouva si ridicule que son hilarité redoubla. Depuis quand se préoccupait-elle de ce que quiconque pensait d'elle ?

Elle fut interrompue dans sa crise de fou rire par Mme Crawford, la professeure d'histoire, qui leur souhaita le bonjour avant de batailler avec le verrou de la porte de la salle pendant cinq bonnes minutes. Lorsque ce dernier se décida enfin à céder, Helen laissa passer tout le monde devant elle pour éviter au maximum tout contact physique non-désiré (ce qui était une entreprise bien complexe puisque tous les contacts étaient non-désirés), et entra à son tour dans la salle provisoirement propre.

Elle s'assit à sa place habituelle, derrière Ella et Tom, seule, comme chaque fois, parce qu'elle détestait partager son espace vital avec qui que ce soit, en bonne associable qui se respecte. Mme Crawford commença son cours, ayant apparemment oublié qu'elle avait des devoirs à ramasser, ce qui en arrangeait plus d'un.

N'ayant aucune envie de travailler pour la simple raison qu'elle avait déjà lu le manuel en entier, au début de l'année, quand elle était encore motivée, et qu'elle connaissait donc déjà le cours, Helen décida de réfléchir à Tom... terrain miné et très dangereux, certes, mais terrain qui méritait d'être exploré. Elle en était plus ou moins arrivée à la conclusion que ses sentiments pour lui dépassaient le stade de la simple et si réductrice « amitié », cependant certains points demeuraient ambigus. En effet, par sa simple présence, il parvenait à combler un vide au fond de son cœur, vide qu'elle n'avait pas conscience d'avoir lorsqu'il était absent. Et là se trouvait le véritable problème. Comment expliquer le fait qu'il ne lui manquait pas quand il était absent, ce qui était de plus en plus fréquent, soit dit en passant. En deux semaines de vacances sans même le croiser, elle n'avait pas eu une seule pensée pour lui.

Mais ce matin-là, quand elle l'avait revu après lesdites vacances, son cœur s'était emballé, et quand elle avait vu Ella l'embrasser sur la joue dans le couloir pour le saluer, la jalousie lui avait broyé les entrailles, les faisant saigner abondamment sans que rien ne puisse stopper l'hémorragie. Elle avait beau se répéter comme un mantra qu'elle ne devait pas l'aimer, que l'amour n'était qu'une faiblesse indigne d'elle, le fait même de se répéter inlassablement cette vérité semblait accroitre ses sentiments. L'interdit ayant toujours, chez tout Homme, un attrait bien particulier. Plus elle s'interdisait de penser à Tom, plus il occupait son esprit, paradoxalement. Mais cela ne s'appliquait que quand elle le voyait, ou tard le soir avant de s'endormir. Jamais Helen n'avait ressenti cette langueur exploitée par les poètes avec tant de lyrisme.

Elle ne pouvait envisager qu'une seule hypothèse plausible et elle était quelque peu tirée par les cheveux, mais c'était la seule qui la satisfasse et la jeune femme décida donc d'adopter cette conclusion : elle avait, et ce depuis qu'elle le connaissait, imaginé qu'elle l'aimait. Elle avait créé pour elle-même une illusion destinée sans doute à distraire son esprit lorsque le terrible et fatidique ennui la frappait de plein fouet. Et maintenant qu'elle était venue à bout de cette illusion, ce mirage, elle n'avait plus rien pour empêcher l'ennui de la détruire de l'intérieur ; et c'était cela qui, de toute évidence, provoquait cet étrange sentiment qui la faisait tant s'interroger. Helen devait probablement être atteinte du syndrome Bovaryen, et comme elle n'avait aucun mari à tromper, ses relations amoureuses se déroulaient uniquement dans son esprit, ponctuées par ses lectures et son imagination débordante.

Cependant un problème demeurait, immuable, Helen ne se satisfaisait pas de cette conclusion prouvant pourtant la victoire écrasante de sa raison sur ses sensations. Ces sentiments probablement inexistants lui manquaient tout comme elle détestait imaginer qu'ils puissent être faux. Mais après tout, comment pouvaient-ils l'être ?

Néanmoins, le plus gros problème résidait dans le fait qu'Helen ne se satisfaisait pas de savoir qu'elle avait imaginé ses sentiments pour Tom, car ces sentiments inexistants lui manquaient tout comme elle détestait imaginer que ces derniers soient faux. Plus grave, elle ne voulait pas non plus les ressentir, car c'était une faiblesse qu'elle ne pouvait s'autoriser, et en même temps ils lui manquaient cruellement. Comment cette dualité pouvait-elle exister en un seul être humain ? Elle avait la certitude de ne plus l'aimer : cela la rendait nostalgique. Elle cherchait une explication et trouvait celle de l'imagination : la tristesse l'envahissait, toujours ponctuée par cette étrange nostalgie. Helen ne comprenait pas et elle détestait ne pas comprendre.

Mme Crawford, détestant cordialement son étrange élève, et voyant que cette dernière ne prenait pas de notes, décida alors de lui poser une question à propos du cours. Elle était loin de se douter qu'Helen avait lu le manuel et pensait avoir enfin réussi à la piéger, si l'on se fiait à son sourire légèrement teinté de sadisme. Malheureusement pour elle, ses espoirs allaient être déçus car Helen répondit à la question de manière si complète que toute la classe, même Ella, qui était pourtant difficilement impressionnable, la dévisagea.

Soudain, on frappa à la porte. Songeant que cela devait être le surveillant venu noter les absents, Helen ne se retourna même pas. Ce fut seulement lorsque la personne passa devant sa table qu'elle comprit son erreur. Déjà ce n'était pas la personne mais les personnes, deux personnes. La proviseure et... un élève ? Probablement, quoi qu'il paraissait relativement plus âgé. Mais peut-être était-ce dû à sa tenue. En effet, qui pouvait bien avoir l'idée plus que saugrenue de venir en Corse, dans un lycée perdu au milieu de la montagne (ou presque), vêtu d'un costume sur mesure et visiblement hors de prix avec un manteau Belstaff parfaitement bien coupé et une écharpe probablement en cachemire ? Qui bon sang ?