Merci à Victory87 pour sa review.
"Si nous étions nos corps, si nous étions nos futurs, si nous étions nos défenses, je vous rejoindrais. Si nous étions notre culture, si nous étions nos leaders, si nous étions nos démentis, je vous rejoindrais."
–Alanis Morissette, "Joining You." (Album: Supposed Former Infatuation Junkie.)
- Il veut te voir seule.
- C'est vrai?
Mes yeux devaient briller de mille feux; je devais avoir l'air follement excitée, car Rodolphus me jeta un regard noir.
- Oui, c'est vrai. Vas-y et ne nous fais pas honte, s'il te plaît.
J'acquiesçai avec enthousiasme avant de l'embrasser sur un coup de tête, en murmurant:
- Merci.
- Je vais t'attendre ici, certainement pour te dire «Je te l'avais bien dit».
Je ne voyais rien à ajouter qui ne soit pas susceptible de m'attirer une gifle ou un commentaire condescendant, alors je me contentai d'acquiescer de nouveau, et me tournai vers la porte par laquelle il venait de sortir.
Plusieurs émotions m'envahirent, dont la peur et le désespoir, mais la curiosité était la plus forte. J'avançai lentement, inspirant et expirant au rythme de mes pas, ne laissant échapper un léger halètement que lorsque la porte claqua derrière moi.
Au début, je crus que Rodolphus m'avait joué un mauvais tour. Après tout, je ne reconnaissais pas cette maison, et la pièce dans laquelle je venais d'être enfermée ne semblait contenir personne d'autre. Mais il fallait que je lui fasse confiance. Pour moi, c'était d'une importance cruciale.
Je me préparai à une déception et soupirai, ravalant mes larmes, prête à me détourner et à quitter la pièce. Mais je me figeai d'un seul coup, frémissant au son de pas derrière moi. Je virevoltai sur moi-même et laissai échapper un petit cri ridicule, comme la petite écolière surexcitée que j'étais encore. C'était... c'était le Seigneur des Ténèbres.
J'essayai de dire quelque chose – n'importe quoi de vaguement approprié – mais mon coeur battait comme un fou, et les mots me manquèrent.
Il sourit, avec une expression sur son visage qui hanterait mes rêves jusqu'à la fin de mes jours, et parla pour moi.
- Je me présenterais bien, mais je suis sûr que tu sais déjà qui je suis.
Cette voix: elle aurait fait le sortilège de l'Imperium sembler superflu. Elle était sombre, froide, et captivante. Ce seul son, allié à la force des sentiments que je ressentais en Sa présence, me faisait souhaiter ardemment de Le satisfaire.
Je hochai la tête, mais cette réponse muette semblait bien trop simple pour Lui. Retrouvant ma voix par miracle, je répondis:
- Je sais seulement ce que j'ai lu, Maître.
Ma formule solennelle lui fit lever un sourcil. Mais de quelle autre manière pouvais-je L'appeler? Penser à Lui comme au leader de mon mari ne me suffisait plus. Même s'Il ne voulait pas de mes services, je savais que je penserais toujours à Lui comme à mon maître.
Il changea de sujet d'une question:
- Penses-tu que ce que rapporte la Gazette est vrai?
- Je... Maître, je l'espère.
C'était la seule information dont je disposais.
- Je veux dire, pas les rumeurs, mais, les faits, la guerre... C'est vraiment en train d'arriver, n'est-ce pas?
- En effet.
- Je veux me battre, avouai-je dans un élan désespéré, incapable de me contenir. Je veux vous aider. Je n'ai jamais voulu quoi que ce soit autant que...
- Silence, dit-Il calmement; sa voix était à peine audible sous mes divagations, mais j'obéis immédiatement.
Je me hâtai de murmurer un mot d'excuse.
- Je vois que tu as de la passion pour la Cause et, oui, je vais considérer la possibilité de t'autoriser à rejoindre mon combat.
Je me mordis instinctivement la lèvre inférieure pour retenir un cri de joie; cela n'aurait fait que me plonger dans l'embarras, et peut-être Le pousser à changer d'avis à mon sujet. Je hochai fiévreusement la tête, et Il continua:
- Mais tu ne t'es même pas encore présentée à moi.
- Mais, est-ce que Rodolphus ne vous a pas dit...
- Il m'a parlé de toi. Mais, vu sa désapprobation au sujet de cette rencontre, j'ai pensé qu'il serait préférable de te traiter comme si tu étais venue à moi par toi-même.
- Merci.
Cela voulait dire qu'Il ne tiendrait pas compte de tout ce que Rodolphus avait pu dire pour tenter de Lui donner un a priori défavorable à mon égard. Je me détendis très légèrement et décidai de commencer par mon nom.
- Je suis Bellatrix Black, Maître.
Il sembla un instant sur le point de me corriger, mais finalement Il ne montra aucune réaction. Il me fit signe de continuer au moment même où je comprenais mon erreur.
- Euh, je veux dire Lestrange.
- Est-ce qu'il t'arrive souvent d'oublier ton propre nom, Bellatrix?
Je dus étudier Son expression pendant quelques secondes avant de réaliser qu'il ne faisait que me taquiner.
- Ce n'est guère prometteur.
- Non. Vous voyez, je ne suis mariée que depuis trois semaines. Parfois j'oublie en toute bonne foi, et, à d'autres moments, je préférerais oublier.
Je pensais qu'Il allait commenter cette phrase. J'espérais qu'Il m'offre un conseil ou un peu de compassion, ou qu'Il demande comment il était possible que je sois si malheureuse après seulement trois semaines de mariage, mais Il ne dit rien. La pause dans notre conversation ne dura que quelques secondes avant qu'Il ne prenne à nouveau la parole.
- Eh bien, Bellatrix, il est également clair que tu es de...
- Oui, Maître, coupai-je.
C'était une réaction incroyablement stupide, mais, si je Le laissais terminer cette phrase, tout ce que je pourrais dire ensuite serait vain. Il fallait que je Lui fasse comprendre.
- Je suis, de manière assez évidente, de sexe féminin. Mais je vous en prie, écoutez-moi! Je ne suis pas comme les autres filles. Je donne des raclées à mes cousins, je m'entraîne à jeter des sorts, j'ai obtenu dix BUSE et...
- Bellatrix, coupa-t-Il.
Le ton de sa voix était toujours aussi calme, mais je perçus un clair avertissement dans le mot.
- A ce qu'il semblerait, nous avons de nouveau trouvé un sujet qui t'enflamme. Mais en fait, je m'apprêtais à dire «de sang pur» et non «de sexe féminin.»
- Oh, murmurai-je, furieuse contre moi-même. Je vous en prie, pardonnez-moi. Je voulais seulement dire...
D'un signe de la main, il me fit comprendre que la discussion était close sur ce sujet.
- Quel âge as-tu, Bellatrix?
- Dix-huit ans, Maître.
- Dix-huit ans, répéta-t-il.
Cela ne correspondait évidemment pas à ce qu'il aurait deviné, mais je ne pus déceler aucun signe indiquant s'il m'avait crue plus jeune ou plus âgée.
- Pourrais-je jeter un coup d'oeil dans ton esprit? Il y a quelques petites choses que je désirerais savoir, et pour lesquelles je ne pourrais pas simplement te croire sur parole.
Je n'hésitai qu'une fraction de seconde. Pendant les deux dernières semaines, alors que j'apprenais une variété de sortilèges, Rodolphus s'était efforcé d'apprendre la légilimencie, tentant souvent de pénétrer mon esprit pendant mon sommeil. Le seul résultat concret qu'il avait obtenu était de me donner d'abominables maux de tête, qui duraient des heures et sur lesquels les potions habituelles n'avaient aucun effet.
Mais le Seigneur des Ténèbres était différent. Toutes mes lectures rapportaient qu'Il maîtrisait cet art, et j'avais confiance en Lui. Je le connaissais depuis moins de dix minutes, et Il m'inspirait déjà cette impression. Cela dit, cela n'avait rien à voir non plus avec la confiance que d'autres pouvainet m'inspirer.
Pour mon seizième anniversaire, Rodolphus m'avait dit qu'il m'aimait pour la première fois, et je l'avais cru, essentiellement parce qu'il avait dit aussi qu'il n'était pas grave que je ne me sente pas émotionnellement prête à lui retourner ces mots. Quelques semaines après, il m'affirma que je n'étais toujours pas obligée de les dire, mais que je pouvais les prouver, en couchant avec lui. Je n'étais toujours pas sûre de mes sentiments à son égard. Après tout, si je n'étais même pas capable de lui dire «Je t'aime», est-ce que j'étais réellement prête pour le sexe? Mais je le fis tout de même, parce que j'étais curieuse, et parce que je croyais que je devais le pousser à continer de m'aimer.
A ce stade-là, je n'étais plus si naïve. Le simple fait de commencer à faire confiance à quelqu'un me prenait un temps anormalement long, d'autant plus si cette personne était en position de profiter de moi. Mais, bizarrement, je ne ressentais rien de cette méfiance envers mon maître.
Parfaitement consciente de la vulnérabilité à laquelle je m'exposais, j'approuvai d'un signe de tête.
- Détends-toi, et regarde-moi dans les yeux, m'ordonna-t-Il.
J'obéis, laissant Ses mots m'apaiser comme une berceuse.
Des images et des sons envahirent mon esprit sans prévenir. Il y avait des extraits aléatoires de souvenirs, des émotions surgissant brièvement, et de multiples images. Leur ordre n'avait aucun sens pour moi, mais chaque détail était quelque chose que je me rappelais avoir vu ou éprouvé.
Sa présence concrète dans mon esprit pouvait presque être comparée à une sensation physique: frôlant de multiples pensées sans ordre particulier, comme des mains effleurant mon corps. En ce qui concernait mon confort ou ma vie privée, Il n'était pas excessivement brutal ou hâtif, mais Il ne s'efforçait pas non plus de se montrer doux. Cela ne me dérangeait pas. Jusqu'à ce qu'il ramène certains de mes souvenirs les plus personnels et douloureux à la surface.
Ma peur, mon impuissance, les sévices que j'avais subis...
- Arrêtez, murmurai-je, suppliant avant de pouvoir me contrôler. Je vous en prie, arrêtez.
Lentement, il se retira, conjurant un dernier souvenir: un souvenir heureux – mon premier sort, à onze ans – avant de briser notre connection mentale. Il avait probablement fait cela pour me réconforter, plus que pour Sa propre information.
Je repris mon souffle et tentai de m'expliquer.
- Ce n'est pas que je ne voulais pas que vous voyiez ça...
- Tu en as honte. Et tu n'as certainement pas apprécié non plus d'y assister en tant que témoin.
Je fis la grimace.
- Je ne peux pas vraiment faire quoi que ce soit pour y remédier...
- Non, je suppose que non, rétorqua-t-Il pour finir.
Je n'aurais su dire s'Il était sarcastique sur cette phrase, ou si c'était réellement ce qu'Il voulait dire.
J'acquiesçai.
- Je suis désolée.
J'espérais qu'il n'allait pas interpréter ceci comme une marque de faiblesse, mais, bien sûr, ce serait le cas. J'étais déjà en train de ruiner ma seule chance...
Le silence s'installa entre nous. Je me mordis la lèvre et baissai les yeux pour fixer le sol, attendant misérablement qu'Il me dise exactement ce que Rodolphus m'avait affirmé qu'Il dirait: que je n'étais qu'une petite fille pathétique qui lui faisait perdre Son temps.
Après environ dix minutes d'insupportable incertitude, je décidai que j'allais compter à l'envers en partant de cent, et, s'Il ne m'avait toujours rien dit quand j'aurais terminé, je marmonnerais une excuse quelconque et me considérerais comme congédiée. Cela me brisait le coeur, mais je ne voyais guère d'autres options.
Quand j'atteignis quatre-vingt-trois, je Le regardai à nouveau, juste une seconde, avec dans les yeux une question désespérée bien qu'inexprimée. Son expression demeura indéchiffrable. Je me mordis la lèvre encore plus fort et baissai de nouveau les yeux.
A soixante-trois, il me vint à l'esprit qu'Il pouvait très bien être en train de tester ma patience: si j'étais prête à attendre pour Lui. Mais, qu'est-ce qu'Il faisait pendant ce temps-là? A quoi pensait-Il tandis que l'anticipation me rendait folle?
En atteignant vingt-et-un, je changeai d'avis. Je ne voulais vraiment pas partir; je voulais seulement arrêter ça, ce silence. Je pris une profonde inspiration et levai à nouveau les yeux. Croisant son regard en tremblant un peu, j'exhalai:
- Maître?
Un sourire passa brièvement sur ses traits. Ce n'était même pas un vrai sourire: c'était la parodie d'une expression rassurante.
- Puis-je te dire ce que j'aime à ton sujet, Bellatrix?
Quelque chose de bien? Quelque chose qu'Il aimait à mon sujet? Ma bouche resta légèrement béante pendant une poignée de secondes d'incrédulité, jusqu'à ce que je me souvienne de comment parler.
- Oui, s'il vous plaît.
- Tu es disciplinée et déterminée. Tu es prête à apprendre et tu es prête à obéir. Cela pourrait m'être utile. Mais, ce que je déteste...
Il insista sur ce dernier mot, sifflant le son "s". Mon coeur rata un battement. Je frissonnai et acquiesçai.
- Tu t'efforces tellement de me convaincre que tu n'es pas impuissante, et pourtant, tu crois si fermement que tu...
- Ce n'est pas vrai!
- Voilà justement un autre point, Bellatrix. C'est la deuxième fois depuis que je te connais, c'est-à-dire depuis quelques minutes, que tu me coupes la parole. Un tel acte nécessite une témérité énorme.
Une fois sûre que Sa phrase était bel et bien terminée, je parlai de nouveau:
- Je suis désolée.
- Non. Tu vois, tu compenses cette audace par tes excuses répétées. Tu changes d'avis constamment, et par conséquent, on ne peut jamais vraiment te faire confiance, n'est-ce pas?
Je savais que cette question était sarcastique et rhétorique à la fois, mais je ne pus pas pour autant m'empêcher d'y répondre.
- Vous pouvez me faire...
Il agita la main pour me faire taire avant que j'aie fini ma phrase.
- Avant que tu ne me demandes de me retirer de ton esprit, Bellatrix...
Il fit une pause, préparant une autre question, un autre test. Mon coeur fut parcouru d'un petit spasme quand Il prononça mon nom, Il y avait mis plus d'emphase qu'à l'accoutumée, mais je me rendis compte qu'Il l'utilisait très souvent et m'efforçai de définir si j'aimais ça ou non.
- J'ai vu que tu avais été exposée à un certain nombre de tortures: autant des atteintes physiques que des sortilèges, continua-t-il. Je me demandais si tu avais déjà expérimenté le sortilège Doloris.
Mes yeux s'écarquillèrent à ces mots.
- Non, Maître, jamais.
- On dirait que cela t'enthousiasme, commenta-t-il avec un sourire en coin. Est-ce que tu aimerais l'expérimenter?
Les descriptions du sortilège que j'avais lues me revinrent à l'esprit en un éclair: une douleur «atroce», «intolérable», «déchirante». Ce n'était pas vraiment une perspective séduisante, mais je voulais tout de même me faire ma propre opinion. Après tout, les auteurs de ces livres n'avaient très probablement jamais expérimenté le sort; ils s'étaient contenté de rassembler des histoires et des témoignages.
Je songeai que je ne maîtriserais jamais ce sort si je ne comprenais pas complètement ses effets. Finalement, je croisai Son regard et murmurai:
- S'il vous plaît.
Juste au moment où il levait sa baguette, je ne rappelai quelque chose.
- Attendez!
Après tout, Il s'apprêtait à me faire subir le sortilège de la torture; je ne voyais pas de perspective plus terrible, et je ne risquais donc guère en l'interrompant une troisième fois.
Il sembla agacé, mais pas tout à fait d'humeur meurtrière.
- Oui, Bellatrix? Qu'est-ce qu'il y a?
- Quelle est la formule de ce sort?
Il eut de nouveau un sourire en coin, à demi amusé.
- Endoloris.
Il ne mobilisa aucun pouvoir en disant cela, et sans l'usage d'une baguette, ce n'était qu'un mot. Mais quel mot fantastique! Il allait changer ma vie.
- En-do-lo-ris, je prononçai en un murmure.
- Oui, confirma-t-il, un instant avant de crier de nouveau le mot, conjurant la pire souffrance que l'on puisse imaginer et la lâchant sur moi sans le moindre avertissement.
L'unique pensée cohérente qui me traversa fut«Les livres avaient raison», avant que je ne m'écroule par terre, laissant échapper une série de cris à vous glacer le sang.
