Chapitre 2

.

John ne vit pas Rodney de la matinée, ni l'après-midi, ni même pendant la pause du dîner. En fait tout ce que John pouvait dire était que pendant les trois jours suivants Rodney n'avait pas du tout mis les pieds hors de son laboratoire.

La dérobade était à peine surprenante. S'il avait été dans la position de Rodney il aurait lui aussi eut besoin d'espace. Mais quand trois jours s'écoulèrent sans que McKay émerge de son labo, John décida que c'était trop.

Quand il aperçut le Docteur Zelenka quitter le mess avec trois MRE dans les mains, il l'intercepta.

-Salut, Dr Zelenka, comment ça va ?

-Colonel. Zelenka le salua avec un sourire. Ses cheveux crépus retombaient sur son visage. Je vais bien. C'est bon d'être encore en vie, non ?

-Absolument, convint John. Désignant la pile de repas dans les bras de Zelenka, il demanda : C'est pour le Dr McKay ?

-Oui. Il maintient qu'il est sur le point de mourir de faim. Toutefois je crois que le problème est plus le manque de sommeil. Il y a des murmures de révolte, plaisanta Zelenka l'air tout de même inquiet.

-Il est sorti de son laboratoire durant les trois derniers jours ?

-J'ai gagné une petite guerre la nuit dernière. Il est allé à ses quartiers mais il est revenu deux heures plus tard. Curieusement son retour coïncidait avec la fin de ma faction.

-Vous travaillez en faction ? Je pensais que vous et McKay viviez dans le laboratoire, plaisanta John.

-Rodney est un colocataire affreux. Je vais à mes quartiers pour dormir. Une douche aussi sera bienvenue. Rodney n'a fait ni l'un ni l'autre depuis maintenant plusieurs jours.

Rodney était habituellement méticuleux comme un chat quant à son hygiène personnelle. John soupçonnait qu'il était beaucoup trop hypocondriaque pour faire quelque chose qui augmenterait son risque d'infection. Mais il savait aussi qu'il oubliait les mondanités quand il était absorbé dans son travail.

-Il est parfois comme ça, lui rappela John.

-Je pense qu'il a vraiment très mal pris la mort du Docteur Lindstrom, dit doucement Zelenka sur un ton confidentiel.

En premier John ne comprit pas ce que Zelenka voulait dire, puis il se rappela le scientifique que le virus informatique des Wraith avait éjecté hors du sas du Dédale sans combinaison spatiale. Avec leur crise personnelle, John avait oublié que Rodney le connaissait. Il ne put s'empêcher de se sentir un peu coupable quand il réalisa que Rodney avait dû gérer le stress de leur problème en plus de sa peine.

-Je ne savais pas qu'ils étaient proches, dit John.

-Ils sont restés ensemble deux ans sur Area 51. Rodney avait proposé au Dr Lindstrom de rejoindre l'équipe d'Atlantis. Je pense que maintenant il se sent coupable. Tout le monde fait preuve de patience mais s'il ne se repose pas bientôt, cela ne va pas être bon.

-Cela vous dirait que je vous débarrasse de ce que vous tenez dans les mains et que j'aille jeter un coup d'œil sur lui au labo ? Suggéra John.

-Vous feriez cela ? Sans équipement de combat ? Demanda Zelenka.

John gloussa.

-Le kevlar n'est pas de force contre la langue acérée de McKay. Vous ne voulez pas venir ? Proposa t-il comme Zelenka se retournait dans la direction opposée.

-Non, j'ai trop de rapports à faire pour être témoin d'un meurtre. Je vous fournirai un alibi si vous en sortez vivant, promit le Tchèque avant de disparaître au coin du couloir.

John se dirigea en souriant vers le laboratoire de Rodney.

La plupart des pièces d'Atlantis étaient insonorisées mais John entendit les cris de l'autre coté de la porte, juste avant qu'elle ne coulisse.

-J'ai déjà vu des colonies de moules plus intelligentes et plus compétentes ! La voix irritée de McKay retentissait dans le labo. Comment interprétez-vous cela ? C'est du niveau d'un conte pour enfant !

Comme Rodney continuait sur sa lancée, John observa les comptoirs pleins de mécanismes Anciens, de générateurs à naquadah, et autres équipements en divers stades d'assemblage. Il sourit en avisant l'affiche sur le panneau d'affichage derrière l'endroit où se tenait McKay. Il déchiffra l'écriture nette en caractères d'imprimerie de Rodney : NE PAS TOUCHER. JAMAIS. TRES, TRES, TRES MORTEL. Rodney McKay.

-Bonsoir Rodney, le salua John en faisant un pas dans la ligne de feu du scientifique.

Alors que McKay pivotait pour lui faire face John vit l'infortuné scientifique que McKay admonestait s'esquiver furtivement.

Le visage de Rodney se plissa d'irritation quand il se retourna. Alors que John notait le regard fatigué et les yeux rouges cernés de noir, toute flamme quitta le visage de l'autre homme qui garda ses distances.

-Colonel.

L'estomac de John se serra devant la réaction de Rodney.

-J'ai promis à Zelenka de vous extirper d'ici un moment. Venez, allons manger, dit-il déterminé à ignorer cela et à se comporter comme si tout était normal entre eux.

-Je ne peux pas, refusa Rodney. Quelque chose comme de la panique traversa son visage fatigué. Je suis en plein milieu d'une très importante…

-Ouais, j'ai vu au milieu de quoi vous étiez. Vous ne pensez pas que vous pourriez faire une pause ? Je ne vous ai pas vu depuis trois jours. Rattrapons-nous pour le dîner, d'accord ?

Il soutint le regard injecté de sang de Rodney, implorant silencieusement son acquiescement.

Au bout d'un long moment Rodney parla.

-Je…oh…d'accord. Je ferai mieux de sortir d'ici avant qu'ils ne prennent d'assaut le château avec des fourches et des faux.

John se mit à rire. L'homme pouvait parfois être un tyran mais il avait un sens de l'humour qui compensait beaucoup.

Rodney le suivit hors de la pièce, tout au long des corridors jusqu'au mess. John ne put s'empêcher de remarquer qu'il semblait mort de fatigue. Lui-même, ces derniers jours il n'avait pas beaucoup dormi mais c'était manifestement pire pour son ami à bout de nerf.

John l'amena à une table loin de la foule.

-Ils ont encore du coca light. Vous voulez que je vous en ramène un pour aller avec vos MRE en allant chercher mon repas ?

-Juste du café, si ça ne vous ennuie pas, répondit Rodney en fixant les repas emballés que John poussait devant lui comme s'il était trop épuisé pour s'attaquer aux emballages.

Mais le temps que John revienne, Rodney avait attaqué un des MRE. Un bol de ragoût Athosien sur son plateau, John prit un siége en face du scientifique et lui passa une grande tasse de café en polystyrène et six sucres.

-Merci, dit Rodney entre deux bouchées.

-Je vous en prie, répondit John comme Rodney se bâfrait avec son manque habituel de raffinement.

Rodney entama la moitié de son troisième repas avant d'essayer de faire un effort conscient de conversation. Il demanda :

-Comment vont les choses avec le colonel Caldwell ?

C'était étrange. Rodney pouvait être la personne la plus égocentrique qu'il ait jamais rencontré mais aussi paumé qu'il pouvait être il avait aussi un don pour débusquer les points sensibles. Il n'y avait personne avec qui John aurait pu parler de la tension montante entre le commandant du Dédale et lui. Il n'avait pas réalisé à quel point il en était venu à compter sur Rodney comme confident jusqu'à ce qu'il disparaisse de sa vie depuis quelques jours.

Heureux d'avoir l'occasion de se décharger un peu, il haussa les épaules.

-Vous avez vu comment se passent les réunions. Nous nous disputons pour tout. Je sais que c'est paranoïaque mais j'ai l'impression qu'il attend que je me plante pour pouvoir courir au SGC faire un rapport.

Rodney resta un moment silencieux puis il déclara :

-Il voudrait votre job.

John acquiesça.

-Je sais. Je…J'ai l'impression que ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils me prennent le commandement et le lui donne.

Il ne s'était pas rendu compte à quel point cela l'inquiétait jusqu'à ce qu'il en parle à Rodney.

-Elisabeth ne laissera pas faire, insista Rodney. Vous connaissez Atlantis. Vous connaissez la situation militaire ici mieux que personne. Vous n'êtes peut-être pas assez conventionnel pour leur tranquillité d'esprit mais leur façon de penser nous ferait tuer ici. Everett en est la preuve. Nous avons besoin de quelqu'un qui puisse faire preuve d'imagination, qui puisse s'adapter à la galaxie de Pégase telle qu'elle est au lieu d'essayer de la forcer à s'adapter à nous. Le général O'Neill l'a compris. Je crois que le général Landry aussi. Il n'y a pas de meilleur homme pour ce job que vous, colonel. Même Caldwell le sait. Je parie que ça lui reste au travers de la gorge.

Rodney ne lui avait jamais parlé comme cela auparavant. Il savait qu'il ne lui racontait pas d'histoires. Il était trop épuisé et stressé pour tergiverser. Les faux-fuyants n'étaient pas son genre.

John sentit sa gorge se serrer, étrangement ému par le soutien de cet homme compliqué.

-Merci, Rodney.

Il observa le scientifique avachi dans sa chaise inconfortable en plastique rougir et lui jeter un coup d'œil rapide comme s'il regrettait déjà sa franchise.

-Comment vous sentez-vous ? Questionna John doucement, bien qu'il n'ait pas vraiment besoin de le demander en voyant l'état de Rodney.

-Vous le voyez bien, répondit l'autre homme d'un ton plat en regardant les gens qui faisaient la queue au self.

-Vous n'avez pas dormi du tout ?

-Pas vraiment.

-À cause de ce dont nous avons parlé l'autre nuit ou bien à cause de Lindstrom ?

John espérait ce c'était ce dernier point qui tenait Rodney éveillé. Il détestait l'idée qu'il souffre à cause de lui.

Rodney répondit au bout d'un moment. Son regard ne quitta pas le self tandis qu'il s'exprimait.

-Ce serait plus facile pour nous deux si vous ne posiez pas ce genre de question, colonel.

L'utilisation de son grade le frappa comme une gifle. John eut la soudaine et misérable vision d'eux deux agissant comme des étrangers polis l'un envers l'autre pour le reste de leurs vies.

-Vous avez fini ? Demanda t-il la bouche plissée de colère. Il souhaitait que le visage de Rodney ne soit pas aussi fichtrement expressif. Il ne put pas manquer la détresse qui ombrageait ces yeux cernés à son ton.

Rodney hocha la tête. Regroupant ses déchets il les jeta dans la poubelle la plus proche. Comme John le rejoignait pour vider les siens, Rodney déclara sur un ton qu'il voulait conciliant :

-Merci de m'avoir traîné hors du labo pour un moment.

-Nous n'en avons pas terminé. Vous choisissez où nous allons discuter mais nous allons discuter. Ce serait mieux si ce n'était pas en public, l'avertit John.

-Je dois retourner au labo, je n'ai pas le temps de…

-Prenez le temps, exigea John. C'était dingue. Même s'il se battait pour sauver leur amitié, il avait envie de taper sur Rodney. Maintenant !

-C'est cette promotion qui vous a monté à la tête ? Qui êtes-vous pour me donner ainsi des ordres ? Nous ne sommes pas en mission. Je ne suis pas un de vos gros-bras. Vous n'avez pas à me dire quoi faire…

John le coupa dans sa tirade.

-Si vous insistez ça peut se passer ici mais nous allons parler. Choisissez, McKay.

Rodney le regarda avec hargne, l'air en colère et les yeux injectés de sang. Puis ses lèvres se serrèrent en une fine ligne.

-Bien, jeta t-il. Il tourna les talons et s'engouffra dans le transporteur le plus proche.

John suivit silencieusement son ami qui écumait dans la petite pièce. Il se sentait lui aussi en colère et ce fut dans un silence tendu qu'ils firent le trajet. Il suivit Rodney à sa chambre et entra dedans sans un mot.

L'endroit semblait plus ou moins le même qu'il y avait quatre jours de cela. Bien sûr Rodney n'y avait pas passé assez de temps pour y laisser du désordre. Ça tombait sous le sens.

-D'accord, parlons, gronda ce dernier une fois la porte refermée derrière eux.

Ils s'affrontaient comme deux boxeurs.

John résista une fois de plus à l'irrépressible envie de lui taper dessus.

-Vous savez, vous avez tout le charme d'une belette privée de sommeil.

-C'est pour me dire ça que vous m'avez traîné ici ? Vous êtes fou ! Cria Rodney.

-Je dois l'être ! Parce que c'est sûr comme l'enfer que vous ne rendez pas notre amitié facile en ce moment mais je la veux quand même ! Comme il l'avait espéré l'approche directe détourna la furie de Rodney. Qu'est-ce que ça veut dire ces dérobades et ces conneries de « colonel » toutes les cinq minutes ? Comment diable pouvons-nous retrouver le passé si vous me traitez comme un étranger ?

-Vous pensez que c'est facile pour moi ? Vous avez un indice de comment je me sens en ce moment ? Demanda Rodney en le regardant droit dans les yeux.

-Je sais que vous êtes blessé, reconnut John avec précaution.

-Blessé ? Rodney partit d'un rire sans joie. Essayez « abjecte humiliation » puissance mille.

-Heu…John ferma la bouche avant de dire un mot qui ne ferait qu'empirer les choses.

-Désormais je ne sais plus comment me comporter avec vous. Je n'arrive même pas à vous regarder non plus. Je me sens…nu devant vous.

John déglutit.

-Rodney…

Il se sentait comme si Rodney avait mis son âme à nu pour lui. John lui avait demandé de parler mais il ne s'était pas attendu à une honnêteté aussi vive.

-Ecoutez, je sais que vous n'avez pas demandé ça. Je sais que je suis celui qui a tout fait foiré et j'apprécie l'effort que vous faites, mais je ne peux pas…

Les paroles de Rodney vacillèrent et il fixa le sol.

-Hé, ça va aller ! Dit John en s'approchant pour lui toucher le bras. Il était assez près pour sentir l'autre homme. Zelenka avait raison. Rodney n'avait pas pris de douche depuis un moment mais ils avaient travaillé si étroitement lors des missions tout au long de cette dernière année qu'il était habitué à l'odeur de transpiration de Rodney. Ce à quoi il n'était pas habitué était le frisson qui le traversa quand il la sentit.

-Non, ça ne va pas aller, rétorqua Rodney en reculant ostensiblement. Je suis un adulte. Je devrais être capable de gérer un rejet. Dieu sait que j'en ai assez l'expérience. En ce moment je me sens…meurtri. Je suis désolé. Ça va ? J'essayerai de faire mieux.

Mais il était visible, à son regard perdu qu'il ne savait pas comment faire face à cela.

John avait la gorge sèche et douloureuse. Ce n'était pas juste.

Le cerveau et le cœur de John menèrent une lutte vive et brutale. Son instinct de conservation lui criait de sortir d'ici mais c'était trop tard. Son cœur avait pris le dessus. Rodney était malheureux. Lui aussi était malheureux. La situation toute entière avait capoté.

Ne sachant pas trop ce qu'il allait déchaîner, il prononça sur le ton le plus calme possible :

-Rodney, vous n'avez pas été rejeté. Vous ne m'avez rien demandé, l'autre soir.

Pendant un moment il eut l'impression que Rodney ne l'avait pas entendu mais son visage devint écarlate et se froissa d'émotion.

-Vous êtes un fils de pute ! Ce n'était pas que le ressentiment qui déformait le visage de Rodney mais quelque chose de si violent et de si méprisant que cela pouvait être de la haine. Foutez le camp d'ici !

-Rodney…

-J'ai dit dehors ! Maintenant, avant que j'appelle la sécurité !

John regarda ces traits déformés par la colère. Le visage de Rodney était livide. Ses yeux bleus brillaient comme des saphirs et étaient injectés de sang. John voulait tirer sur la corde et inciter Rodney à comprendre mais son ami avait l'air d'être au bord d'avoir une crise cardiaque ou une attaque.

Comme d'habitude, John se rendit compte que cela n'avait pas été une très bonne idée. Rodney était dans une position défavorable. John ne voulait pas rajouter à l'embarras de son ami en attendant sur place que ses yeux brillants reviennent à la normale. Se rendant compte que Rodney était physiquement et émotionnellement épuisé, il décida de battre en retraite.

-D'accord, je m'en vais. Mais ce n'est pas terminé. Je ne suis pas votre ennemi. Nous devons…

La main gauche de Rodney déplaça le casque à son oreille.

-J'appelle la sécurité.

-D'accord, on fait comme ça.

Fatigué de tout ce fatras, John tourna les talons et s'en alla.

oooooooooooooooooooo

Parfois Rodney pensait au destin. Il n'était pas d'accord avec le concept mais il y pensait. C'était tout le débat sur la prédétermination. La théorie que chaque évènement qui survenait à chaque créature dans l'univers était écrit dans quelque agenda cosmique à quelque part avant sa naissance. Et il y avait aussi ces histoires de Dieu qui clamait qu'une certaine déité invisible et omnisciente était responsable des événements ou de n'importe quel degré de folie prédéterminée qu'approuvaient les fanatiques.

Toutes ces choses le stupéfiaient. Il ne pouvait pas comprendre qu'un être humain intelligent puisse croire que chaque action de chaque chose vivante soit écrite quelque part. Se faire heurter par une voiture et être tué en rendant quelques films en retard pouvait être prédéterminé ? Il supposait que la prédestination était meilleure que l'inclination religieuse, le soulagement que c'était quelque déité qui décidait de ce qui pouvait arriver. Cela avait autant de sens que la Petite Souris. Il y avait au moins une preuve empirique de l'existence de la Petite Souris avant que vous deveniez assez grand pour comprendre que c'était vos parents, si naturellement vos parents se souciaient assez de vous pour s'occuper de trucs comme la Petite Souris ou le Père Noël, mais cela était un autre problème.

Non, il n'y avait certainement aucune prédestination ou déité. Rodney croyait ferme au libre arbitre et à la relation de cause à effet.

Mais il pensait que certains moments dans la vie d'une personne pouvaient déterminer comment serait vécue le reste de sa vie. Cela pouvait quelquefois ressembler au destin. Même quelques concepts éphémères comme les traits de caractère pouvaient être dus à certains évènements si la personne avait le courage d'être honnête avec elle-même. Quand les seules fois où la mère d'un enfant lui prêtait attention étaient quand le jeune garçon était malade, ce garçon pouvait grandir avec une tendance à être malade plus souvent que ses pairs. Quand le seul sourire authentique dans sa mémoire était le jour où ce jeune garçon de trois ans avait joué la mélodie des Beatles « I wanna hold your hand » sur son piano sans manquer une note, ce garçon pourrait consacrer sa vie à la musique. Pour chacune de ses innombrables névroses, Rodney pouvait trouver la graine qui les avait planté s'il ratissait dans sa mémoire la zone de guerre qui avait été son enfance.

Même son choix de carrière pouvait être dû à une relation de cause à effet.

La physique nucléaire et la physique quantique étaient considérées comme les domaines d'études les plus difficiles et les plus incompréhensibles. Donc, assez naturellement, son ego avait exigé qu'il les maîtrise toutes les deux. Cette dernière semaine il avait médité sur la façon dont la relation de cause à effet était liée à la situation impossible dans laquelle il se trouvait en ce moment avec Sheppard. Il avait essayé de faire remonter ses sentiments à leur commencement, espérant que cette compréhension le mène à élaborer des stratégies pour y faire face, mais le fait était que ces affreux et inopportuns sentiments existaient probablement depuis longtemps. Probablement depuis le moment ou John leur avait fait, à Elisabeth et lui ce petit signe puéril avant de suivre le colonel Sumner dans le Stargate, le premier jour sur Atlantis. Dans cette réalité effrayante et cauchemardesque John Sheppard était une présence solide et rassurante. Il était donc naturel que Rodney en vienne à admirer l'homme qui leur sauvait la vie presque chaque semaine et de là, il n'y avait qu'un pas vers le désir. Du moins pour lui. Tout était relation de cause à effet. C'était tout. Pas de destin ni de prédestination, ni de déité omnipotente avec un agenda. Il n'y avait que la science pure.

Seulement les évènements d'aujourd'hui lui faisaient réviser cette théorie. Il était en train de se pencher sérieusement sur l'idée d'un dieu vengeur et jaloux, parce que si cela ne signifiait pas être châtié, il ne savait pas ce que c'était. Même en cherchant il ne pouvait trouver aucune trace de causalité qui expliquerait pourquoi et comment un homme avec son QI stupéfiant finirait suspendu par les pieds dans l'enfer radioactif d'une planète.

Sa cheville était certainement cassée. Et il ne pouvait en être certain mais il pensait qu'il pouvait bien s'être fait une élongation d'un muscle de l'aine quand il avait effectué ce saut périlleux inversé impromptu et inattendu. Il n'était pas Jean-Claude Van Damme. S'il n'avait pas décidé de renoncer à se reproduire à cause de l'exposition aux radiations, cela aurait à coup sûr réglé le problème.

Il ne comprenait toujours pas ce qui s'était passé. Un moment, pris de panique, à deux doigts de l'hystérie, il fuyait le Lieutenant Ford dans une course précipitée, sans aucune dignité, sans doute, mais parfaitement logique et compréhensible vu les circonstances. Et vlan ! Quelque chose avait agrippé sa cheville gauche. Soudain Il y eut un coup sec et Rodney s'était abruptement retrouvé contemplant le monde avec l'optique d'une chauve-souris endormie alors qu'un membre fou de l'équipe le menaçait avec un P.90. (1)

Jusque là les choses avaient été guère réjouissantes jusqu'à ce que la situation entre dans le domaine de l'étrange comme dans Twilight quand la tentative de meurtre de Ford fut interrompue par ce que Rodney pourrait seulement décrire comme un Klingon Nouvelle Génération. (2) Dans son cuir et avec ses dreadlocks le type ressemblait à l'officier de la Force Terrienne Stellaire Worf dans l'épisode de Star Trek où il se retrouvait piégé par un olographe dans un genre de scénario à la Mad Max.(3)

Peut-être que c'était justement ce qui était en train de se passer ici, se disait Rodney tout en se balançant dans les deux sens sur son arbre, regardant Ford et le Klingon se battre dans la boue et échanger des coups. Peut-être qu'il était tombé sur la mystérieuse « Planète des Loisirs ». Et tout ce qu'il avait à faire était de resté suspendu, au sens propre comme au figuré et d'attendre que le Gardien se montre pour tout lui expliquer. (4).

Et après ça la Petite Souris et le Père Noël n'arrêteraient pas de lui présenter leurs excuses pour toutes les années où ils avaient oublié sa maison.

De qui se fichait-t il? Il savait qu'il ne s'en sortirait jamais. Il était tellement foutu que ce n'était même pas marrant.

Même si les combattants ne le tuaient pas, la planète le ferait. Ses radiations empoisonnées étaient pires. Il avait eu la nausée toute la journée. Le pétrin dans lequel il se trouvait n'aidait pas. Tout ce qu'il pouvait faire était de garder son estomac en place. Même si par miracle il survivait à cela, sa mort n'allait pas être agréable. Toutes les radiations de cette dernière semaine ajoutées à l'exposition d'aujourd'hui allaient à coup sûr lui donner le cancer. S'il vivait assez longtemps pour développer un cancer. Le sang se précipitait dans sa tête à une vitesse alarmante. Il pouvait sentir le veines de son cerveau commencer à se boucher, prêtes à éclater.

C'était si grossièrement injuste qu'il pouvait à peine fixer son esprit sur cette idée. Comment un simple être humain pouvait-il être près de rencontrer la mort par explosion du cerveau deux fois en quatre mois ? Quelles étaient les chances ? Tout en regardant Ford et le Klingon lutter il essaya de faire les calculs mais il n'était pas aussi bon que John pour utiliser les nombres afin de penser à autre chose qu'à sa peur. Il n'avait pas besoin de faire des équations pour savoir que les chances étaient astronomiques. Il n'y avait qu'une explication. Rodney réalisa qu'il était sur le point d'admettre qu'il y avait un dieu et que ce dieu le détestait. C'était la seule chose qui avait un sens.

Le combat surréaliste qui se déroulait devant ses yeux n'en avait certainement pas. Qui était ce type et pourquoi avait-il empêché Ford de le tuer ? Rodney ne se souciait habituellement pas de savoir pourquoi il était vivant. Il était juste heureux de l'être. Mais cela ne semblait avoir aucun sens qu'un étranger combatte si férocement pour le protéger.

Bien sûr, il ne savait pas si le Klingon le protégeait vraiment. Vu la façon dont la journée s'était passée Rodney se disait qu'il y avait probablement une explication à ça aussi. Le dieu jaloux qui le détestait lui avait envoyé ce Terminator organique pour le manger. Le cerveau explosé et l'empoisonnement aux radiations ne suffisaient pas. Rodney ne put retenir un cri d'horreur quand les belligérants sortirent leurs couteaux.

Ford était effrayant mais le Klingon était terrifiant. Rodney ne savait même pas qui encourager. Si Ford, son co-équipier shooté gagnait, il suivrait probablement son plan initial qui était de l'assassiner. Mais au moins, avec le P.90 ce serait rapide. Il ne pouvait pas dire ce que le Klingon avait prévu pour lui.

Il se pissa presque dessus de soulagement quand John Sheppard émergea à toute allure de la forêt. Rodney était si fou de panique qu'il ne se soucia même pas de sa position embarrassante. Il s'était déjà humilié devant cet homme la semaine passée. Rien ne pouvait lui faire plus de mal que ce qui s'était passé entre eux.

Il pointa Ford avec son P.90. Le jeune Lieutenant fit mine de ramasser son étonnante arme Wraith au sol.

Sheppard avertit :

-Lieutenant, ne faites pas ça.

Cela aurait pu se terminer là si trois Darts Wraith n'était pas apparus au-dessus d'eux, attirant leur attention. Ford profita de l'interruption pour détaler dans les bois sombres avec Sheppard à sa suite.

Rodney, incrédule, en resta bouche bée. Le sauvetage aurait été gênant mais Rodney ne s'était pas attendu que John ne vienne pas à sa rescousse. Sheppard sauvait tout le monde, nom de dieu !

Mais le colonel lui jeta à peine un regard et disparut dans les bois après le Lieutenant Ford.

John n'était pas venu le sauver. C'était si aberrant qu'il retomba presque dans sa théorie de la « Planète des loisirs ». Il n'arrivait pas à croire que John l'avait laissé suspendu comme cela dans cette jungle, à la merci des bêtes sauvages, des Klingons mangeurs de génie et des Wraith. John Sheppard était un véritable héros américain. Il sauvait tout le monde. Mais son véritable héros américain s'était taillé en le laissant à la merci du gladiateur qui se trouvait devant lui.

La pression du sang dans sa tête commençant à s'envenimer, Rodney fixa le Klingon et passa en revue ses options limitées. De ce qu'il pouvait en dire, il n'y en avait que trois. La première et certainement la moins douloureuse était qu'il cède simplement à la panique et fasse une attaque. Pas de mort lente. Pas besoin de regarder Conan le Barbare faire chauffer le fait-tout. Juste une mort ignoble et rapide. Conan le mangerait certainement mais au moins il ne s'en rendrait pas compte.

Sa seconde option était de commencer à hurler et prier ce dieu qui le haïssait afin que John Sheppard revienne lui porter secours. Comme il avait essayé de crier plusieurs fois aujourd'hui sans effet aucun il abandonna l'idée. En outre sa tête le martelait vraiment avec tout le sang accumulé à cet endroit et il commençait à avoir du mal à respirer. Il ne savait pas si c'était dû au fait d'être suspendu ainsi, ou une crise d'asthme provoquée par tout l'humus qu'il avait respiré aujourd'hui ou bien encore un autre symptôme de son empoisonnement par les radiations.

La troisième option était d'essayer de raisonner le Klingon.

Rodney frissonna quand un coup de feu résonna dans la direction qu'avait prise Ford et le colonel suivi du bruit inoubliable et facilement reconnaissable d'un rayon Wraith faisant sa cueillette. Pendant un instant il craignit pour la sécurité de John mais pour moment il avait ses propres ennuis.

Conscient d'être observé, Conan se retourna vers lui.

-Euh…Rodney le salua avec autant de dignité que pouvait avoir une personne accrochée comme un quartier de bœuf. Il ne savait pas si le Klingon parlait sa langue ni même s'il était capable de parler.

-Je suis le docteur Rodney McKay. Pouvez-vous…hum…me faire descendre s'il vous plait ?

Son estomac s'agita quand le Klingon découvrit ses dents. Seigneur ! Il allait servir de dîner !

-Vous étiez avec l'ami du Lieutenant Colonel John Sheppard et Teyla Emmagan ? Demanda le Klingon d'une grosse voix.

Bien sûr, Sheppard était en train de se faire des amis pendant qu'il était tenu en otage par leur co-équipier psychotique.

-J'étais son prisonnier. Cet échange rationnel provoqua la diminution de la peur de Rodney. Je travaille avec le colonel Sheppard et Teyla. Ils seraient très contents si vous me faisiez descendre.

-Votre ami, cet homme avec qui vous étiez toute la journée, il n'est pas comme les autres, commenta Conan, comme s'il l'avait pris en flagrant délit de mensonge.

-Oui, je l'ai remarqué, mais merci de me le rappeler. Le lieutenant Ford souffre de paranoïa due à une overdose d'enzyme Wraith. Ecoutez, est-ce que vous ne pensez pas pouvoir me faire descendre ? Ma tête est sur le point d'exploser. Remarquant l'hésitation du gladiateur il l'implora jusqu'à ce que sa voix ne fut plus qu'un gémissement. Allez ! Ma cheville est cassée. C'est en train de me tuer ! Et même si elle ne l'était pas, pensez-vous vraiment que je pourrai vous distancer ? Hé! Où allez-vous ? Revenez ! Ne laissez pas là !

Le Klingon ne s'arrêta pas. Il se retourna et se dirigea vers la forêt obscure.

Rodney ne pensait pas que quelque chose puisse lui faire plus mal que John l'abandonnant au Klingon mais le sentiment de désespoir total qui l'accabla quand ce dernier le laissa était dix fois pire.

Il réalisa qu'il allait vraiment mourir là, suspendu à l'envers à ce fichu arbre comme l'Homme Pendu dans le tarot que le docteur Lillehoj lui avait montré. Avec les radiations stockées dans la végétation, les capteurs du Jumper ne le détecteraient jamais. Sheppard savait où il était mais son sens de l'orientation était inexistant. Il s'était déjà perdu sur Atlantis où il pouvait faire apparaître une carte de la cité avec la pensée. Quelle chance y avait-il qu'il le trouve de nuit dans la forêt ?

Il se demanda combien de temps cela lui prendrait pour mourir avec le sang lui descendant à la tête. Une heure ? Un jour ? Si c'était plus long il y avait autant de chance que les radiations le tuent avant, si les animaux ne le faisaient pas d'abord. Réalisant qu'il était suspendu comme un jouet géant pour chat, il commença à paniquer mais il se souvint que le docteur Parrish avait dit que les radiations résiduelles excluaient la possibilité de faune. Mais en observant les plantes autour de lui il se dit qu'il y avait beaucoup de pollen. Dans les deux galaxies qu'il connaissait c'étaient les insectes qui fécondaient le plus avec du pollen. Voilà ce que le dieu sadique qui le haïssait avait à l'esprit, comprit-il. Il allait être piqué par une espèce d'abeille radioactive et mourir de la combinaison du choc anaphylactique et de l'explosion de son cerveau. Il eut une vision de cet insecte Wraith qui s'était attaché à John (5), seulement dans son cas, c'était une abeille de soixante centimètres avec un dard plus long que la pire aiguille hypodermique de Carson. Il faisait tout ce qu'il pouvait faire pour s'empêcher de pleurnicher alors que son imagination jouait avec la conclusion inévitable : Son cerveau explosait et sa gorge gonflait et se fermait en même temps.

Il commençait à respirer vraiment avec peine et son cœur battait la chamade. Les symptômes ressemblaient à ceux du commencement d'une crise de panique mais il ignorait s'il s'agissait aussi de ceux de l'empoisonnement par radiation ou ceux, mortels, de se trouver suspendu la tête en bas.

John l'avait laissé mourir ici.

Rodney cria alors qu'une voix forte résonnait dans l'obscurité.

-Préparez-vous, l'avertit la grosse voix du Klingon à quelque part dans les bois humides.

Rodney s'arc-bouta en préparation du choc, s'attendant à ce que le Klingon coupe la corde et l'envoie dégringoler au sol. Dans son futur immédiat il y aurait des vertèbres endommagées pour aller avec l'empoisonnement aux radiations et la rupture des vaisseaux de la tête.

À son grand étonnement il se retrouva abaissé soigneusement sur le sol boueux de la forêt. Ses mains soutinrent le reste de son corps pendant qu'il descendait dans la boue froide et glissante, protégeant sa tête de l'impact. Puis il se retrouva de nouveau sur la terre ferme.

Tremblant de partout, il se mit à genoux dans la pluie et la boue, essayant de rester conscient pendant que le sang endigué dans sa tête faisait un 180°. Sa combinaison anti-radiations empêchait de laisser passer la pluie mais il avait tellement transpiré dans sa marche à pieds interminable avec Ford cet après-midi que ses vêtements étaient trempés comme s'il était tombé tout habillé dans la mer. Maintenant que sa vie n'était plus en péril dans l'immédiat il était mort de froid.

Du coin de l'œil il vit le Klingon revenir. L'homme se contenta de rester là à l'observer. S'il ne s'était pas senti aussi misérable, il aurait pu s'inquiéter de savoir s'il était une menace mais au point où il en était il ferait presque bon accueil à une mort rapide. La nausée due au mal des rayons devenait pire à chaque seconde.

Il se relevait de son inélégante position à quatre pattes quand le colonel surgit des bois dans la petite clairière.

-Vous êtes en bas, dit-il en guise de salutation.

Rodney lui jeta un regard furieux.

-Pas grâce à vous. Où est le lieutenant Ford ?

Quelque soit la réponse, elle ne serait pas bonne. John répondit d'une voix terne.

-Il a sauté dans un rayon Wraith. Après que je lui ai tiré dessus.

-Il a quoi ? Merde ! Il n'avait vraiment plus toute sa tête. J'ai pensé qu'il était fou quand il a essayé de me tirer dessus…

-Ford a essayé de vous tirer dessus ? Questionna John.

Même s'il était encore en colère contre John, Rodney ne prit pas plaisir à lui faire du mal. Il savait à quel point c'était douloureux. Donc, au lieu de le casser il rapporta :

-Deux fois. Je crois qu'il l'a vraiment voulu seulement la dernière fois. Conan ici-présent m'a sauvé.

Le regard de John se déplaça dans la direction que Rodney désignait du menton, où le Klingon se tenait, écoutant leur échange..

-Ronon, corrigea t-il. Son nom est Ronon Dex. Ronon, voici le docteur Rodney McKay, un autre membre de mon équipe. Rodney, voici Ronon Dex.

-Ravi, répondit Rodney au Klingon qui le salua d'un petit signe de tête. C'est le type qui a tiré sur Teyla ? Je vous ai entendu avec le Major Lorne à la radio avant que Ford ne se montre.

-Elle va bien. Nous allons tous bien, lui assura John en le briefant sur Teyla et son aventure.

C'était puéril, il le savait, mais Rodney se sentit mieux en entendant qu'il n'était pas le seul à avoir eu une journée de merde. Mais cependant, dans leurs malheurs, ni Sheppard ni Teyla n'avaient fini comme un quartier de bœuf.

Quand John eut terminé de lui raconter la vie de Coureur pour les Wraith qu'avait connue Ronon, Rodney le mit au courant de son supplice avec Ford.

Quand il eut terminé l'expression de John avait changé.

-Vous allez bien ? demanda t-il d'un ton plus doux

-Empoisonnement certain aux rayons. Je me sens nauséeux depuis des heures. Ma tète me fait mal. Je crois que ma cheville est cassée et mes cuisses sont douloureuses comme si j'avais joué « Grandpa Munster » sur cet arbre. (6)

Rodney essaya de s'en empêcher mais il se remit à geindre. Pour une fois John ne se moqua pas de lui.

-Pouvez-vous marcher ?

Rodney ne comprit pas pourquoi mais cette sympathie le mit en colère de manière subite et explosive.

-De quoi vous inquiétez-vous ?

-Heu…qu'est que vous voulez dire ?

-Vous m'avez laissé agoniser ici avec un étranger, l'accusa Rodney.

-Je courais après Ford, vous le savez, Rodney. Ronon n'allait pas vous faire de mal.

-Et comment je pouvais le savoir ?

-Rodney, commença John de ce ton patient que l'on utilise pour les malades et qui donna envie à Rodney de l'éviscérer.

Il en avait marre de se retenir. Tout ce qu'il ressentait sortit précipitamment de ses lèvres, comme il en avait l'habitude avec John.

-Arrêtez avec vos « Rodney » ! Si vous ne me voulez plus dans l'équipe, contentez-vous de le dire !

John sembla sincèrement déconcerté.

-D'où est-ce que vous sortez cela ?

-Nous allons d'habitude tous les deux en mission mais aujourd'hui vous m'avez mis avec le Major Lorne. Il avait envie de me tirer dessus !

-J'ai envie de vous tirer dessus presque tous les jours, répondit John sur un ton badin afin de visiblement désamorcer sa colère.

Mais Rodney n'entra pas dans son jeu.

-Ouais, mais c'est différent. Je sais que vous ne le ferez pas. Il se peut que Lorne plaisantait mais dans le fond il le pensait. Et…il s'est fait assommer et je me suis retrouvé tout seul avec SuperFord…Si vous ne me voulez plus, vous n'avez qu'à le dire. Ce n'est pas comme si j'étais heureux d'être exposé à un niveau mortel de radiations tous les jours.

-Nom de dieu ! Je vous ai assigné à Lorne parce que je pensais que c'était ce que vous vouliez. À moins que cela ait échappé à votre mémoire, vous m'avez évité toute la semaine. Je pensais que ce serait plus facile pour nous deux si… John laissa son regard errer derrière Rodney sur leur auditoire silencieux. Ecoutez, je ne veux pas vous virer de l'équipe, d'accord ? Pouvons-nous discuter de cela plus tard ?

-N'importe quand, répondit Rodney embarrassé par son explosion. John avait raison. Ce n'était pas le moment de laver leur linge sale.

-Allez, retournons au Jumper. Carson pourra jeter un coup d'œil à cette cheville et vous donner quelque chose pour la douleur, déclara John en tendant la main pour l'aider à s'extirper de la boue.

Au bout d'un moment Rodney l'accepta et se releva faiblement sur ses pieds.

À l'instant où il mit tout son poids sur la cheville qui avait été encerclée par le piège, une douleur atroce et cuisante le traversa. Sa jambe le lâcha immédiatement et son estomac rendit l'âme. Il tomba à genoux et vomit de façon spectaculaire dans la boue.

-Rodney !

John l'attrapa par les épaules, le gardant de tomber la tête la première dans son vomi. Quand il n'eut plus rien à rendre, Rodney s'assit sur ses talons et ferma les yeux. N'y aurait-il donc aucune fin au nombre de manières dont il s'humiliait devant cet homme ?

Il ouvrit brusquement les yeux. Quelque chose essuyait doucement sa bouche. C'était la main de John tenant un grand mouchoir blanc. Un moment plus tard, il lui offrit sa cantine.

Il avait terminé la sienne il y avait des heures de cela. Il prit une gorgée et la recracha. Puis il prit une plus longue.

-Merci. Euh…désolé à propos de…

-C'est pas grave, l'assura John. Le sol devant lui empestait le vomi mais il ne s'écarta pas. Ça va mieux ou c'est pire ?

Rodney hésita. Le mal des rayons ne semblait plus aussi mauvais. Au bout d'un moment il admit avec hésitation :

-Mieux, je crois.

-Bien. Pouvez-vous essayer de nouveau ? Seulement cette fois-ci ne mettez pas tout votre poids sur la cheville gauche. Appuyez-vous sur moi.

Rodney acquiesça et laissa John l'aider. Ce dernier passa son bras gauche autour de son épaule. Quand il glissa son bras droit autour de sa taille, Rodney se figea et faillit remettre son poids sur son pied gauche blessé.

-Whaouh ! S'exclama John en le stabilisant avant que ne se produise une autre calamité. Ça va aller ?

L'intimité était pénible. Il pouvait sentir l'odeur forte de la transpiration de John qui le mettait au supplice. Il n'avait pas envie de penser qu'il sentait comme John. Il avait transpiré comme un porc toute la journée dans sa combinaison anti-radiations. Son vomi n'avait certain pas amélioré son arôme mais John ne semblait pas incommodé.

Comme il n'avait pas semblé incommodé par tous ces trucs humiliants qu'il avait fait cette semaine, reconnut Rodney avant de déglutir et de donner un petit signe affirmatif.

Ils commencèrent par prendre la mauvaise direction. Chaque sautillement lui faisait un mal de chien mais avec l'aide de John c'était faisable.

-Le Jumper est dans l'autre sens, déclara Rodney avant qu'ils ne fassent trois pas.

-Vous en êtes sûr ? Le contrecarra John, à son habitude.

-C'est irréfutable, répondit Rodney.

-L'anneau des Ancêtres est dans le sens inverse. Conan, non, Ronon désigna la direction que Rodney avait montré. Votre vaisseau se trouvait là-bas un peu plus tôt.

-Alors, vous voyez, appuya Rodney. Ils traversèrent les bois, Ronon devant, John et Rodney qui allaient moins vite derrière. Se sentant un peu mieux, le scientifique ajouta en serrant les dents de douleur : Je pense qu'il y a un rapport inverse entre la puissance du gène ATA et le sens de l'orientation. Je vais dire à Carson d'étudier ça.

-J'ai trouvé le chemin du retour pour vous, non ? Le contra John.

-Vous ne seriez pas allé bien loin. Heureux que les choses reviennent à la normale entre eux, Rodney se força à être aimable. Au moins cela l'aidait à penser à autre chose que la douleur épouvantable de sa cheville gauche. Il avait l'impression qu'elle faisait trois fois sa taille normale. Quelle distance avez-vous parcouru ?

-En vérité ? Peut-être quelques centaines de mètres.

-Vous pourriez même vous perdre si près, dit Rodney. Ils firent quelques pas en silence. Ressentant le besoin de combler le silence pour ne plus penser à la proximité de John, Rodney ajouta : J'ai fait une découverte inquiétante, aujourd'hui.

-Oh ?

-Ouais, je m'étais trompé au sujet de la religion, il y a un dieu.

-Beaucoup de gens trouvent la foi dans les tranchées, répondit John d'un ton rassurant. Il n'y a pas de honte à ça.

-Non, vous ne m'avez pas compris. Il y a un dieu mais manifestement il me déteste. C'est la seule raison possible pour expliquer ce qui est arrivé cette dernière semaine, même cette dernière année, expliqua Rodney.

-Dieu ne vous déteste pas, le corrigea John.

-Comment vous le savez ?

-Je le sais juste, d'accord ?

John avait l'air amusé.

Décidant de laisser tomber le sujet, Rodney continua à sautiller à coté de John, faisant de son mieux pour ne pas les faire trop courber tous les deux.

Le silence tomba entre eux. On entendait plus que les sifflements de douleur de Rodney.

-Ça fait très mal, hein ? Demanda John.

-Moins maintenant, répondit Rodney, se disant que s'il pouvait s'en persuader sa cheville pourrait le croire.

-C'est votre costume de super-héros Supergeek? Ça ressemble à quelque chose que le capitaine Nemo porterait, commenta John sur un ton familier et espiègle comme s'il ne s'était rien passé la nuit de mardi. C'était la même voix qu'il avait employé quand le Jumper de Ford avait fait sauter le Wraith qui avait tué Abrams et Gall sur le satellite d'une planète quand John lui avait offert de le laisser piloter. J'adore.

Deux semaines plus tôt Rodney aurait fait une réplique comme quoi John avait un fétichisme pour le caoutchouc, mais maintenant cela lui semblait déplacé. Il essaya à la place de se concentrer sur son déplacement, essayant d'ignorer à quel point la sensation de John pressant le coté de son corps était merveilleuse.

-Comme si quelqu'un avec des cheveux pareils pouvait savoir quelque chose au sujet de la mode.

À son grand soulagement, John se mit à glousser.

Le temps qu'ils atteignent le Jumper, Rodney transpirait de douleur.

Carson accourut à leur rencontre.

-Que s'est-il passé ?

-Il s'est fait prendre dans un piège et s'est retrouvé pendu à un arbre, raconta John avant que Rodney ne puisse reprendre son souffle pour répondre.

Rodney entendit un ricanement venir de l'endroit où le major Lorne se trouvait en compagnie d'autres soldats, puis à voix basse :

-J'aurai souhaité voir ça !

Rodney se tendit. Il vit le regard de John passer de Carson à ses hommes. À son expression ils s'arrêtèrent immédiatement. Quand ils se turent, John se retourna vers Carson.

-Sa cheville gauche va très mal et il a été malade.

-D'accord. Rodney, rentrons à l'intérieur que je puisse jeter un coup d'œil, ordonna Carson en prenant la place de John afin de le soutenir. Le médecin n'était pas aussi chaud et rassurant que John. Il avait si mal qu'il entendit à peine Carson dire au colonel :

-Je vois que vous avez amené notre visiteur avec vous. Bien. J'aimerai jeter un œil sur l'endroit ou je l'ai opéré. Il vient sur Atlantis avec nous, n'est-ce pas, colonel ?

-C'est ce que j'espérais. Qu'en pensez-vous, Ronon ? Des draps propres et des repas chauds, cela vous plairait ?

Ayant vu l'homme au combat Rodney n'était pas certain que ce soit une bonne idée mais il garda la bouche fermée. Le Klingon l'avait sauvé de Ford. Il aurait pu le dévorer mais il ne l'avait pas fait. John était un expert militaire. Ils avaient certainement quelque chose dans leur arsenal qui pourrait mettre Ronon hors de combat s'il le fallait.

Carson l'aida à entrer dans le Jumper. Apparemment, sachant qu'il n'avait pas affaire à un Klingon avec des supers pouvoirs de guérison, le docteur avait préparé un coussin rembourré pour son patient à l'arrière de la section des passagers, près du compartiment de stockage. Teyla lui adressa un sourire chaleureux et rassurant.

-C'est bon de vous revoir sain et sauf, Docteur McKay. Nous étions inquiets.

Au moins une personne s'était souciée de s'il était vivant ou mort, songea Rodney avec morosité en sautillant auprès de Carson.

Les dix minutes suivantes passèrent dans un flou de douleur qui atteignit le supplice quand Carson enleva sa botte pour examiner sa cheville.

-Aïe ! Aïe ! Aïe ! Est-ce que je ne viens pas de crier aïe ? S'exclama Rodney pendant que le médecin malmenait sa cheville.

-Je ne pense pas qu'elle soit cassée, mais nous ferons une radio quand nous serons de retour sur Atlantis pour nous en assurer, annonça finalement Carson en relâchant finalement son pied qui l'élançait.

-Et l'empoisonnement dû aux radiations ? Demanda Rodney en se crispant.

-Vous n'avez pas été empoisonné par des radiations, Rodney. Vous êtes juste déshydraté, répondit Carson de ce ton condescendant qu'il utilisait quand Rodney était en crise.

-Mais la nausée…protesta le scientifique.

-Vous avez eu peur pour votre vie et vous avez pris un coup de chaud à cause de ce que vous portez, annonça Carson en tira sur la fermeture de la combinaison anti-radiations de Rodney pour montrer à ce dernier ses vêtements trempés d'humidité. Ça rendrait n'importe qui malade. N'importe comment je suis certain qu'être pendu par la cheville n'a pas aidé avec la nausée.

Le ton si incroyablement rassurant de Carson lui donnait envie de hurler.

-Enlevons cette combinaison, OK ? Déclara Carson.

Utilisant ce charme typique qu'il réservait aux malades, il n'attendit pas de réponse et commença à la lui ôter.

-D'accord. Et au sujet de la pression sur mon cerveau quand j'ai été suspendu la tête en bas ? Vous croyez qu'il peut y avoir des dommages ? Questionna Rodney en se décalant pour aider Carson à le libérer du vêtement protecteur.

-Rodney, votre cerveau va bien, l'assura Carson.

-Vous n'allez même pas vérifier ?

-Si vous insistez. Nous vous ferons passer une IRM quand nous rentrerons mais le scanner des Anciens n'indique aucun dommage.

-D'accord. Rodney détestait la façon dont Carson le faisait toujours se sentit hypocondriaque. Il aurait bien voulu voir comme le bon docteur aurait été calme après avoir passé la journée avec SuperFord et puis suspendu à l'envers à un arbre. Comme Carson préparait une seringue hypodermique il demanda :

-Qu'est-ce que c'est que ça ?

-Je vais vous donner quelque chose pour la douleur. Cela devrait aussi permettre de réduire le gonflement.

Probablement un équivalent de l'Ibuprofène, si ce n'était pas carrément un placebo, songea Rodney dégoûté.

Une fois de plus Carson ne lui laissa pas le choix et le lui injecta sans délai.

Quelque soit ce que Carson lui avait injecté, cela marchait. Rodney n'eut pas plus tôt pensé ça que le produit commença à faire effet. La douleur diminua considérablement et ses yeux commencèrent à se fermer.

-C'est ça. Reposez-vous maintenant, murmura Carson d'une voix douce.

Rodney sentit qu'on posait des couvertures sur lui. Il commença à dériver vers le sommeil.

Un instant plus tard la voix de John pénétra sa conscience.

-Comment va t-il, doc ?

-Rodney est plus résistant qu'il ne le croit. Je pense qu'il s'est fait une mauvaise entorse. Il est déshydraté et présente les symptômes d'une personne ayant été soumise à un long stress mais je crois qu'il ira bien après s'être reposé. Je lui ai administré un relaxant musculaire.

-Bien, c'est bon. Maintenant que tout le monde est installé, nous décollons dans une minute, annonça John. Puis il changea de ton et interpella Lorne.

-Major Lorne, je voudrais vous dire un mot, s'il vous plait.

De l'endroit où il se tenait sur le sol Rodney entendit des bruits de pas. Il semblait que John et Lorne étaient entrés dans le compartiment de stockage. Il entendait Teyla parler doucement à Ronon à l'avant et les autres marines commenter les événements de la journée.

-Colonel ? Demanda Lorne.

-Qu'est-ce que ça veut dire de menacer de tirer sur le docteur McKay ? Questionna John d'une voix basse qui ne portait certainement pas plus loin que l'endroit où Carson et lui se tenaient.

-J'aurai dû savoir qu'il irait pleurnicher vers vous, répondit Lorne également à voix basse. Monsieur, je n'ai pas menacé de tirer sur le Docteur McKay, je plaisantais juste sur le fait qu'il était le genre de génie sur lequel on aimerait tirer.

-Je vois. Est-ce que ça sonne comme un commentaire approprié à l'égard de quelque qu'un dont vous assurez la sécurité, Major ?

Il y eut un silence tendu puis le Major Lorne répondit à contrecœur.

-Non monsieur. Permission de parler librement, Monsieur ?

-Allez-y.

-Sauf votre respect, Monsieur, ce type est un fardeau.

-Le Docteur McKay est notre chef scientifique. Il est l'homme le plus brillant des deux galaxies et a sauvé Atlantis plus de fois que je peux compter. Et, à moins que vous l'ayez oublié, il a sauvé votre peau la semaine dernière sur le Dédale. Mes hommes doivent lui témoigner le respect qui lui est dû.

-Monsieur, ce n'est pas parce qu'il est intelligent qu'il est fait pour les missions sur le terrain. Il ne la ferme jamais. Il ralentit l'équipe et il panique au moindre problème. Il risque de nous faire tuer.

Rodney se crispa en entendant cette description. Il aurait souhaité pouvoir la réfuter mais il savait que Lorne avait raison, du moins pour ce qui était de son comportement aujourd'hui. Ça l'avait énervé que John l'ai casé avec ce Marine étranger et il avait eu peur au sujet des radiations de cette planète.

-Major, vous êtes nouveau dans cette galaxie. Le Docteur McKay fait partie de mon équipe depuis maintenant plus d'un an. Je comprends qu'il peut-être…difficile parfois, mais quand ça commence à barder, il n'y a personne d'autre que je voudrais à mes côtés.

-Monsieur, sauf votre respect, c'est un froussard.

Il était impossible de manquer le mépris total dans l'appréciation donnée à mi-voix par Lorne.

Rodney réalisa que Carson entendait également chaque mot du dialogue. De ce qu'il pouvait en dire tout le monde conversait de son côté et les Marines discutaient avec Ronon.

-Vous ne savez pas de quoi vous parlez, Major. Le froussard a affronté un Wraith tout seul pour me sauver la vie il y a six mois de cela. Notre première semaine sur Atlantis il a pénétré dans un nuage noir aspirant le courant de la cité pour tous nous sauver. La semaine dernière il a voyagé avec moi dans la couronne d'une étoile. Aujourd'hui il a tenu le coup avec Ford en pleine psychose parce qu'il pensait à Teyla que je devais secourir. McKay peut être beaucoup de chose mais certainement pas un froussard. Vous ne l'aimez pas, d'accord. Mais je ne veux plus de plaisanterie sur le fait de tirer sur des gens ou vous repartirez sur Terre aussi vite que je peux ouvrir le vortex. Est-ce que j'ai été clair, Major ? Demanda John sur un ton de commandement que Rodney n'avait jamais entendu ailleurs qu'à l'Extérieur dans les situations de vie ou de mort.

-Parfaitement, Monsieur.

-Rompez !

Rodney entendit des bruits de pas lourds près de sa tête, puis ceux plus légers de John.

Une minute plus tard le Jumper prenait de la puissance, s'élevait du sol et fonçait à travers la Porte des Etoiles.

oooooooooooooooooooo

Rodney était à moitié endormi pendant les radios et l'IRM mais ils étaient tous deux négatifs, comme Carson l'avait prédit. Sa cheville était gravement foulée mais le médecin l'assura qu'en quelques jours et avec un bon bandage elle serait comme neuve en un rien de temps.

Il dormit quelques heures après que Carson l'ait installé dans un lit à l'infirmerie avec une perfusion pour le réhydrater mais il se réveilla dans une salle complètement vide. La mignonne infirmière blonde avait rejoint son bureau dans la pièce adjacente et il n'y avait pas un chat.

N'ayant rien d'autre à faire pour se passer le temps il resta allongé là, ressassant les paroles blessantes de Lorne puis il finit par se remémorer celles de John.

Il ne comprenait pas du tout le militaire. La plupart des hommes hétéros auraient pris la fuite après la gaffe qu'il avait faite la semaine dernière sous l'effet de l'alcool. Mais John était resté son ami. Il ne l'avait pas délaissé ni blâmé. Il n'avait même pas feint qu'il ne s'était rien passé ni essayé de lui reprocher d'avoir bu tant d'alcool cette nuit-là. Tout ceci était terriblement déboussolant.

Le plus déconcertant dans tout cela, la chose sur laquelle Rodney revenait sans arrêt était ce que John avait bien voulu dire par ces deux phrases qui l'avaient poussé à bout la semaine dernière. Rodney, vous n'avez pas été rejeté. Vous ne m'avez rien demandé avait-il dit l'autre soir, comme si Rodney avait mal interprété ce qui s'était passé, comme s'il y avait eu la possibilité que son collègue hétéro puisse accepter ses avances s'il avait été assez insensé pour lui en faire la proposition.

À cet instant il avait été mortellement insulté par ce qu'il ne pouvait interpréter que comme de la pitié, mais ce qu'il connaissait du caractère de John lui disait que ce dernier n'offrirait à aucun homme une baise par pitié afin qu'il se sente mieux, peu importait les circonstances. Ce qui ne pouvait vouloir dire qu'une des deux choses : Ou bien John avait insinué qu'il était sincèrement ouvert à cette perspective, ou bien il essayait de le rendre dingue de façon à ce qu'il se retrouve complètement humilié par un rejet total.

Ce dernier point ne ressemblait pas au colonel mais Rodney ne pouvait pas plus imaginer John faisant ça avec lui qu'il ne pouvait se le représenter intéressé sexuellement par Kavanagh. Tout cela n'avait aucun sens.

-Hé ! L'interpella l'objet de ses rêves du bout de son lit. Vous n'étiez pas censé dormir ?

Rodney sursauta. Il n'avait pas vu John entrer. Il était en train de contempler le vide, perdu dans ses pensées.

-Salut ! Répondit Rodney en le regardant déplacer une chaise à côté de son lit.

John s'était changé. Il avait revêtu son pantalon et son tee-shirt noirs habituels. Ses cheveux étaient plus ébouriffés que jamais et il avait une expression étrangement douce. L'estomac de Rodney se serra douloureusement.

-Comment allez-vous ? Demanda le militaire.

-Bien. Je m'ennuie. Vous pouvez m'apporter mon ordinateur portable ? Zelenka sait où il est.

-Zelenka est dans son lit depuis des lustres. Avez-vous la moindre idée de l'heure qu'il est ?

-Pas la moindre, répondit Rodney en essayant de ne pas dévorer John des yeux. Il avait du mal à y arriver. Il était encore sous le coup du relaxant musculaire et un peu dans le cirage. Que faites-vous debout si tard ?

John haussa les épaules.

-J'arrivais pas à dormir.

Rodney déglutit avec peine et dit précipitamment :

-Je, euh, entendu ce que vous avez dit au Major Lorne dans le Jumper.

John n'eut pas l'air surpris.

-J'ai pensé que vous pouviez l' entendre.

-Merci. Rodney éloigna son regard des ces yeux vifs et continua. Lorne n'avait pas complètement tort. Je n'étais pas au top lors de cette mission.

-Je sais, répondit John prudemment. Et je sais aussi pourquoi. Vous avez été parfait. Ne vous inquiétez pas pour ça.

-J'ai fini suspendu la tête en bas à un arbre. Ce n'était pas parfait, protesta Rodney.

-Vous n'auriez pas dû être là-bas tout seul, le défendit John. Le Major Lorne était responsable de votre sécurité. Ce n'est pas de sa faute s'il s'est fait assommer et vous a perdu, mais vous étiez sous sa responsabilité. Etant donné les circonstances vous avez bien fait. Plus que bien, même. Ne vous inquiétez pas pour ça.

Rodney acquiesça, sceptique. Il pouvait sentir monter la tension entre eux comme un générateur sur le point d'entrer en surcharge.

-Je, euh, j'espérais clarifier les choses entre nous, dit John en jetant un rapide regard autour de l'infirmerie vide.

Rodney en fit autant. L'infirmière était toujours dans son bureau. Il n'y avait pas un chat alentour.

Le seul éclairage venait des lumières sur les monitors autour du lit et la lueur douce filtrant de la pièce bien éclairée de l'infirmière de garde.

-Ce n'est peut-être pas une bonne idée, l'avertit Rodney.

-Je sais, mais je veux quand même le faire. Pouvez-vous écouter ce que j'ai à dire sans m'interrompre ? Demanda John d'un ton nerveux que Rodney ne lui avait jamais entendu.

Rodney fit un petit signe d'assentiment. John avait l'air fou d'inquiétude. Quoique qu'il ait à dire ce n'était visiblement pas quelque chose qu'il avait envie d'entendre.

-Je réalise que ce que j'ai dit avant de vous laisser l'autre nuit était…extrêmement offensant, et certainement insultant. Je suis désolé. Je n'ai pas voulu le dire de cette façon.

Bien qu'il ait promis de se taire Rodney ne put s'empêcher de demander :

-Qu'entendiez-vous par là ?

-Je…je n'en suis pas sûr, répondit John. Avant que Rodney ne puisse lui faire part de la fureur que cette réponse idiote lui inspirait, John lui rappela vivement : Vous aviez dit que vous me laisseriez parler sans m 'interrompre. Laissez-moi finir, d'accord ? Comme Rodney hochait la tête à contrecœur il continua. Il y a quelque chose que vous devriez savoir. Quand j'étais au lycée, j'ai…bon, j'ai vraiment exploré ma sexualité. Disons juste que je n'ai pas limité mes options à un seul sexe.

Rodney en resta bouche bée. Il ne savait pas à quoi s'attendre mais pas ça. John était bisexuel ?

-Quand j'ai eu dix-sept ans j'ai compris que ce que je voulais plus que tout dans ma vie était voler. Pour porter cet uniforme et piloter ces vaisseaux j'ai dû adopter un certain style de vie. J'ai donc mis une croix sur tout ce qui compromettrait ce but. Je me suis interdit de regarder ou de penser à un autre homme de cette façon depuis presque vingt ans. Jusqu'à l'autre nuit avec vous, ce n'était pas un problème. Rodney entendit John déglutir. Il n'arrivait pas à croire ce que l'autre homme semblait lui dire. Son imprudence causée par la boisson avait mis à l'épreuve le contrôle de John après deux décennies d'abstinence ? Rodney avait du mal à respirer. John continua : Je voulais que vous sachiez que je n'ai pas essayé de vous faire perdre la tête ni de vous traiter avec condescendance. Je n'ai pas vu ça arriver. Quand ça s'est passé, je ne m'attendais pas…je ne m'attendais pas à ce que ma réaction soit si forte.

Forte ? John avait fortement réagi à lui ? Etait-ce même possible ?

Il scruta le visage de John sans savoir précisément ce qu'il y cherchait, mais ne trouva rien. Le militaire semblait sérieux et inquiet, mais…pas heureux. John ne le regardait certainement pas de la même manière qu'il avait regardé Chaya.

Ainsi John était sincère mais il pas spécialement émoustillé par lui.

Si cela était même réel. Rodney savait à quel point John était bon pour tromper son monde. Il arrivait à s'en sortir avec Elisabeth presque à chaque fois. Cependant il avait rarement essayé avec lui et son instinct lui disait qu'en ce moment John ne bluffait pas. Quel serait son but, après tout ? John venait juste de lui dire qu'il avait beaucoup plus à perdre que lui. Mais il ne comprenait pas vraiment où il voulait en venir car, même s'il avait envie de croire que John était intéressé par lui, il n'y avait aucune fougue. Il n'avait pas l'impression que John se retenait de le toucher mais plutôt qu'il avait peur d'être sur le point de le faire. Mais il devait y avoir une certaine attirance pour qu'il fasse cet effort.

Finalement Rodney l'interrompit d'une voix rauque.

-Qu'êtes-vous en train de dire ? Vous portez toujours cet uniforme.

-Je sais, se contenta de dire John. Il n'y eut aucun effort inutile pour illustrer pourquoi c'était une mauvaise idée. Ils savaient tous les deux ce qui était en jeu. Mais…

Face à cette hésitation Rodney eut l'impression que le sang faiblissait dans ses veines. Sa gorge se serra comme s'il venait d'avaler un quartier d'orange.

John en avait envie mais il était effrayé. Il y avait quelque chose dans son expression qui semblait suggérer qu'il attendait que Rodney le convainque de prendre le risque et de foncer.

Rodney était tenté. Le relaxant musculaire ravageait son jugement. John Sheppard se tenait là, disant qu'il le désirait. C'était un rêve devenu réalité. Seulement quand ce rêve tomberait en morceaux de la même manière que tous ses autres rêves, Rodney savait qu'il ne serait pas celui qui perdrait tout. S'ils étaient découverts John perdrait son emploi, son grade et sa pension. Les sentiments qu'il portait à John étaient confus mais profonds. Autant qu'il désirait cet homme, il n'allait pas être l'instrument de sa chute, pas alors que John était si peu certain de ce qu'il voulait vraiment.

-Ce n'est pas une décision que je peux prendre pour vous, lâcha finalement Rodney. Je pense que nous savons tous les deux que si vous désiriez vraiment ça, nous n'aurions pas ce genre de conversation. Nous aurions les lèvres soudées et apprendrions à nous identifier l'un et l'autre par le goût.

John en eut le souffle coupé et le regarda avec de grands yeux comme s'il n'avait jamais imaginé Rodney capable de quelque chose d'aussi torride.

Donc il ne le regardait pas comme Chaya ni ne pensait qu'il pouvait être provocant. Rodney se demandait ce que John lui trouvait pour vouloir essayer. Etait-ce simplement parce que c'était la première fois que John était en position de pouvoir coucher avec un homme à qui il faisait confiance ? Allait-il devenir l'initiateur adulte au sexe gai pour John Sheppard, juste une autre expérience ?

Rodney savait qu'il apprécierait. Il pouvait rendre cela bon pour tous les deux, tant que ça durerait. Mais combien de temps cela durerait, sérieusement ? Quelques semaines, peut-être un mois et puis John passerait à une compagnie plus excitante. Rodney connaissait la chanson. Presque tous ses rapports s'étaient terminés comme ça. Une personne cherchait sa compagnie pour pouvoir explorer le sexe avec lui en toute sécurité. Ce n'était pas ce qu'il voulait avec John. Il voulait…il voulait juste John.

Même s'il avait besoin de plus, Rodney ne pouvait croire qu'il venait de rejeter John Sheppard.

John était apparemment tout aussi stupéfié.

-Vous êtes en train de dire non ?

-Je ne vais pas vous contraindre à faire quelque chose dont vous n'êtes pas sûr. Je vous ai vu quand vous êtes …intéressé. Lorsque vous vouliez Chaya, les risques ne vous ont pas ralenti du tout. Cela aurait pût être de la compassion mais ce n'est pas ce que vous ressentiez pour Chaya et je pense que le niveau de risques impliqués ici doit être au niveau…de l'engagement.

-Je ne vous crois pas. Vous rabâchez encore sur elle après tout ce temps ?

-John, vous étiez prêt à foutre en l'air votre carrière pour elle. Si Elisabeth avait été militaire vous vous seriez retrouvé soldat de première classe quand vous avez pris ce Jumper pour la suivre. Vous étiez disposé à tout risquer, dit Rodney en essayant d'écarter toute trace de jalousie de sa voix.

-Et qu'est-ce que vous croyez que je fais là ? Si cela sort d'ici, je perdrai tout. Je suis désolé si je ne vous fais pas rêver mais je n'ai pas fait cela depuis vingt ans, argua John fâché.

-Et vous n'aviez jamais fait cela avec une resplendissante Ancienne de toute votre vie ! Ça ne vous a pas ralentit alors. Rodney se força à regarder John dans les yeux en continuant. Vous n'êtes pas le seul à tout risquer ici. Même si nous ne sommes pas découverts, si ça se passe mal, nous pouvons finir par être incapables de travailler ensemble. Je ne suis pas disposé à tout risquer pour une attraction passagère. Je veux la passion, John. Vous voulez expérimenter, cherchez quelqu'un d'autre. Si vous décidez que je suis ce que vous désirez vraiment, nous le saurons tous les deux. En ce moment vous n'en êtes pas là.

-Vous êtes un fils de pute ! Vous avez un sacré culot…

-Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ? Le coupa Rodney en chuchotant furieusement avant que leurs voix ne montent assez haut pour porter jusqu'à l'infirmière. Nous ne sommes plus au lycée. C'est dangereux. Comme vous l'avez dit, vous êtes le plus grand perdant ici. Caldwell en a après votre job. Je ne veux pas que nous lui le remettions sur un plateau d'argent. Je veux vous croire mais vous vous tenez là en me disant que vous me voulez avec l'air d'avoir été appelé au bureau du proviseur.

-Rodney…

-Non, vous, écoutez-moi. Ce n'est pas juste. En ce moment vous êtes plus effrayé que séduit. Comment pensez-vous que je vais me sentir si nous faisons cela et que vous le détestiez ?

-Je ne détesterais pas…

-Vous n'en savez rien, insista Rodney.

-Et vous, vous savez que vous allez trouver ça merveilleux la première fois que nous le ferons ? Argua John. Nous ne le saurons pas jusqu'à ce que nous essayions.

-Croyez-moi sur parole, le corrigea Rodney.

-Comment ?

-Si à l'instant même vous posez votre main sur ma cheville douloureuse et m'ordonniez de jouir, je le ferai probablement. C'est là où j'en suis, John, et vous en êtes loin.

Rodney vit que John comprenait enfin. Il avait une expression à la fois d'émerveillement et de choc sur son visage.

-Vous feriez vraiment ça ? Jouir sur commande si je vous touchais ? Demanda John d'un ton stupéfait.

-Je n'en suis pas fier, expliqua Rodney, en voyant que ses paroles finissaient enfin par porter. Ça me met dans une situation désavantageuse parce que vous êtes loin d'être aussi…sensible.

-Ainsi donc vous pensez que je vous mens ? Pourquoi est-ce que je ferai ça, Rodney ? Pourquoi est-ce que j'en parlerai si je n'étais pas…intéressé ?

Rodney soupira.

-Je pense que vous êtes mon ami et que vous êtes curieux, mais ce n'est pas la même chose que me désirer. John, vous êtes ma « Grande Roue », ma « Voiture de course ». (7) Je veux être ces choses pour vous. Je pense que je mérite d'être désiré. Au moins un peu.

Rodney reconnut qu'il l'avait encore choqué. John le regardait comme s'il ne l'avait jamais vu auparavant..

-Vous méritez d'être désiré…beaucoup, le corrigea John la voix serrée d'émotion.

Rodney essaya de déglutir la boule coincée dans sa gorge. Il désirait si fort cet homme que cela lui faisait mal.

-Merci. Peut-être que nous y arriverons mais nous n'en sommes pas là en ce moment. Aussi tenté que je le suis, je ne pense pas que nous devrions essayer avant que nous y soyons.

-Et il n'y a rien que je puisse faire pour vous faire changer d'avis ? Le cajola John comme il le faisait avec Elisabeth.

Rodney en eut le souffle coupé. Soutenant ce regard implorant et dangereux il énonça :

-Il y a beaucoup que vous pourriez faire. Le fait que je doive vous le dire est une autre indication d'à quel point c'est une mauvaise idée en ce moment.

Rodney ne se sentit pas fier du rougissement qui afflua au visage de John mais au moins il avait mis les choses au point.

John acquiesça.

-Alors que faisons-nous jusque là ? Ce que nous avons fait cette dernière semaine…je ne veux plus que nous soyons comme ça.

-Jusque là. Cela ressemblait à une promesse.

John devrait juste tendre le bras et l'étouffer, se dit Rodney. Ce serait plus facile que de sentir sa gorge se serrer à chaque fois qu'il lui tordait le cœur.

-Je ne veux plus que nous soyons comme cela, moi non plus, admit Rodney.

-Alors c'est super. D'accord ?

Rodney répondit.

-Oui, plus que super.

-Alors nous faisons quoi ? Continuer notre amitié jusqu'à ce que vous deveniez ma « Grande roue » ? Questionna John de ce ton charmeur qu'il utilisait surtout quand ils plaisantaient.

Ce n'était que maintenant que Rodney reconnaissait à quel point ils avaient plus ou moins flirté en badinant toute cette dernière année.

-Je pense que c'est une bonne idée, pas vous ?

John acquiesça à contrecœur.

-Si c'est ce que vous voulez. Mais je pense toujours que nous devrions faire un essai.

-Ce n'est pas ce que je veux, c'est ce qui doit être, au moins en ce moment.

-Je…je devrais probablement vous laisser vous reposer, dit John après l'avoir fixé un moment avec gêne.

-C'est sûrement mieux, répondit Rodney, souhaitant que John vienne à lui et lui prouve à quel point il avait tort dans tout ce qu'il avait dit.

Presque comme s'il avait lu dans ses pensées, John s'arrêta, hésitant. Le regard noisette fit rapidement le tour de l'infirmerie vide.

Rodney observa John se mordre la lèvre inférieure, l'indécision incarnée. Puis il prit un air résolu et se pencha sur lui. Choqué il sentit ses lèvres sèches effleurer timidement les siennes.

Rodney en eut le souffle coupé. John s'approcha de lui, approfondissant le baiser. Ni l'un ni l'autre n'ouvrit la bouche ni ne sortit la langue. Néanmoins le tendre contact firent se courber les orteils de Rodney et d'autres parties de lui de redressèrent en en prenant note.

Quand John se retira ils étaient tous les deux à bout de souffle.

-Je croyais que nous allions continuer avec l'amitié, rappela Rodney d'une voix tremblante.

John lui adressa un de ses sourires gamins et dit :

-Je suis un type très amical. Reposez-vous. Je reviendrais plus tard avec votre ordinateur portable. Faites de beaux rêves.

Tout en regardant John partir, le baiser brûlant encore ses lèvres, Rodney ne put s'empêcher de se demander s'il n'avait pas fait une terrible erreur. Il aurait pu étouffer cette folie dans l'œuf, ne pas l'encourager. Il n'y avait pas dix minutes qu'ils avaient décidé d'y aller doucement et d'attendre jusqu'à ce qu'ils ressentent tous les deux la même chose et John prenait déjà des risques fous comme l'embrasser à l'infirmerie.

Mais…John l'avait embrassé ! Rodney sentit un sourire grandir tandis qu'il fermait les yeux. Il n'était peut-être pas encore la Roue de Ferris de John mais merde ! Ce baiser était certainement un petit tour cool sur cette Grande Roue.

Se sentant pour la première fois heureux au sujet de sa vie privée Rodney se laissa glisser de nouveau dans le sommeil.

Fin du chapitre 2

(1) 2.03 : Chasse à l'homme ( Runner)

(2) Les Klingons sont, dans Star Trek, une espèce extraterrestre originaire de la planète Kronos.

(3) Worf : Personnage de Star Trek.

(4) Episode 1/17 Star Trek. Shore leave. Titre français : « Une partie de campagne »

(5) 1.04 : 38 minutes (38 minutes)

(6)Al Lewis, de son vrai nom Alexander Meister, est un acteur amé reste particulièrement connu pour son rôle de Granpa Munster. ( WIKIPEDIA )

(7) Dans l'épisode pilote on apprend que Sheppard aime les Roues de Ferris et les voitures rapides.