Blanc

Martin se souvenait de la neige sur la Baltique. Des flocons fins et délicats, comme une dentelle précieuse, qui tombaient lentement vers les eaux foncées du port.

Ça n'avait rien à voir avec la neige dans le Tyrol. Ici elle était implacable et boueuse, du verglas traitre attaqué par leurs semelles cloutées, une torture pour les yeux le jour et un cauchemar pour l'ambiance la nuit. Campé à sa position de défense, Martin réajusta son fusil d'assaut pour souffler sur ses mains, dans le maigre espoir de les réchauffer. Il avait beau scruter le paysage, les paupières plissées et les pupilles grandes ouvertes, il ne voyait que la neige, jaune sous leurs lumières, bleue sous celle de la lune, puis noire à mesure qu'elle s'enfonçait dans l'épaisseur de la forêt qui entourait la base.

Un avion ennemi avait été reporté, et bien que les batteries l'eussent fait fuir, la possibilité d'un commando parachuté ne devait pas être écartée, surtout avec leur nombre croissant de prisonniers. Ainsi, les soldats de quart avaient été ordonné d'ouvrir l'œil et quelques hommes avaient été réveillés pour augmenter les rondes.

Une lueur bleue arrivant vers lui informa Martin du retour d'Ulrich avant qu'il ne passât la lumière du mirador. Un chien aboya, puis le silence de la neige suivit.

« Rien à signaler, souffla Ulrich en se repositionnant à ses côtés. Et ç' fait déjà une bonne heure q' l'alerte a été donnée.

- Ils attendent qu'on r'lâche not'e garde, prédit Martin. S'i' croient qu'i's ont une chance… Ah ! »

Et il reprit en main son fusil d'assaut.

« T'sais à quoi ça m'fait penser ? fit brusquement Ulrich.

- Si tu dis un truc niais et nostalgique, j'te donne un coup d'crosse dans l'crâne, grogna Martin.

- J'allais dire : j'ai jamais pu saquer l'Autriche.

- C'la première fois qu't'es en Autriche.

- Ouais. Mais tu t'souviens d'Barrad' ? Un vrai connard. »

Martin se souvenait du vieux maréchal ferrant originaire de Salzbourg. Un vrai connard, effectivement. Il allait en dire tant, mais le bruit caractéristique de leurs armes chargées à l'énergie du cube cosmique retentit depuis l'autre côté de la base, accompagné par leur nuée de flashs bleus venant de la même direction.

Les deux hommes crispèrent leur poigne sur leurs fusils, alertes. Leur radio grésilla.

« Ici Planck. Vous me recevez ? »

Le regard fixé sur Ulrich, dont le visage reflétait sa propre inquiétude, Martin décrocha l'émetteur et le porta à sa bouche :

« Glauser, cinq sur cinq.

- Dieux, Martin. Les prisonniers se sont échappés, ils sont en train de nous réduire en charpie. On a aussi des reports d'un type en bleu-blanc-rouge avec une force surhumaine.

- Un français ? laissa-t-il échapper. I' signent l'armistice p'is envoie des mascottes derrière nos dos ?

- Un français, ou un tommy, souligna Planck, la panique érodant son élocution habituellement irréprochable. Ou un ami. Ç' pourrait être un néerlandais pour c'que j'en sais !

- Ah ! cracha Ulrich. Comme si les néerlandais étaient capables de que'qu'chose.

- On a b'soin de renforts ! cria Planck, couvrant le vacarme d'une explosion de son côté de la transmission. On putain b'soin de renforts !

- On est en ch'min, » assura Martin.

Et vraiment, il le pensait en le disant. Mais à peine avait-il reposé l'émetteur que le sol trembla. Vibra sous l'effet d'un tonnerre roulant vers eux, comme une onde de choc. Puis vint une déflagration assourdissante et le toit d'une des installations s'éventra et vomit des flammes dans toutes les directions. Un instant plus tard, le bâtiment attenant subissait le même sort.

Après ça, la nuit se dissolut dans le feu.

Ulrich reprit ses esprits avant son ami et lui attrapa le bras dans une prise douloureuse pour le tirer dans la direction inverse des explosions.

« On s'barre ! gueulait-t-il. On s'barre ! On s'barre ! »

Martin se laissa faire. Il n'entendait pas. Il ne comprenait pas bien, non plus. Est-ce que tout ce qu'ils avaient construit ici était en train d'être annihilé ? Étaient-ils en train de perdre ? Étaient-ils en train de perdre sans qu'il n'eût eu l'occasion de tirer ?

Où était Schmidt ?

Où étaient les autres membres de son unité ?

Qui était en train de brûler ? Qu'étaient-ils en train de perdre ?

Ils étaient invincibles pourtant. Hydra était censé être invincible. Leur projet ne pouvait pas être entravé, leurs bases ne pouvaient pas être prises, leur nombre ne pouvait pas être réduit.

La nuit brûla rouge et noir, feu et cendres, dans un tonnerre sourd et des sifflements aigus. Mais quand il n'y eût plus rien à détruire, la neige tomba et ce fut de nouveau le blanc et le silence.