Quelques temps plus tard, alors que deux pleines lunes déjà leur avait rendu Rémus en aussi piteux état qu'à l'ordinaire, Sirius triomphait. Son plan génial, ultime, grandiose, portait ses fruits : James, Peter et lui étaient parvenus à se changer en animagus.
Bien qu'encore épuisés par la transformation, les trois Maraudeurs jubilaient à l'idée d'annoncer à Rémus qu'ils allaient pouvoir l'accompagner lors de la prochaine lune. Seul Sirius ne tenait pas en place, tournant en rond alors que les deux autres étaient encore au sol, tentant de se remettre. En théorie, la fatigue disparaitrait très vite avec la pratique, et ils n'auraient aucun mal à garder leur forme animale toute la nuit. Mais pour l'instant, ils étaient morts.
« Bon sang, Sirius, comment tu peux être monté sur ressort comme ça ? Moi j'ai l'impression que mes entrailles n'ont toujours pas retrouvé leur place d'origine.
_ Je réfléchis à comment on va lui dire. Parce que là, maintenant, c'est sûr, on y arrive, alors on va lui dire, et ça va être absolument génial, j'ai tellement hâte de voir sa tête...
_ Sirius ! Calme-toi, sérieusement tu vas me faire vomir... C'est pas très important, comment on va lui dire, de toutes façons il sera content.
_ Ça va lui faire un sacré choc. Il va pas y croire. Et il va être content, c'est sûr, mais il sera aussi furieux, parce que c'est illégal. Et impressionné, parce que c'est normalement impossible à notre niveau. Et ému, parce que c'est pas n'importe quels amis qui auraient fait ça. En fait, le plus difficile, ce sera de lui faire admettre qu'il ne risque de blesser personne si on le surveille. Là-dessus, il va avoir du mal à nous croire...
_ Et tu as un plan, ô grand spécialiste en lupinologie ?
_ Je pense qu'il faut rester sobre, expliqua Sirius sans relever le sarcasme. On explique les faits, rien que les faits. Si on essaye de le convaincre en en faisant des tonnes, il va croire qu'on s'est lancé sans réfléchir. Donc, une fois qu'il a vraiment compris le plan - on va le laisser un peu mariner - on passe en mode sérieux et on ressort tout ce qu'on a lu qui peut servir d'argument. Bon, vous venez ? Je veux voir ça !
En dépit de ses bonnes résolutions, Sirius trépignait littéralement, comme un enfant de cinq ans. James et Peter échangèrent un regard blasé qui en disait long. Ils savaient que Sirius était obsédé par l'idée de "voir le loup" depuis qu'ils avaient découvert que Rémus était un loup-garou, un peu plus de trois ans auparavant. Le simple fait que ce soit totalement interdit car mortellement dangereux semblait être sa principale motivation au départ. Puis, lune après lune, sa résolution n'avait fait que se renforcer, car il était certain qu'avec des amis animaux, le loup pourrait courir sans risque dans la Forêt Interdite - et ainsi, arrêter de blesser gravement Rémus.
Mais c'était lui qui, des trois apprentis animagus, était le plus motivé, lui qui avait initié le plan et les avait harcelés, lorsqu'ils n'y croyait plus, pour qu'ils continuent à s'entrainer. James était juste curieux et l'avait fait surtout pour aider Rémus. Quand à Peter, il était absolument terrifié et avait suivi les autres uniquement pour faire comme eux - et par fierté personnelle de réussir aussi jeune une métamorphose aussi difficile, alors que tout le monde le prenait pour un piètre sorcier.
Tout le monde sauf les Maraudeurs. Il avait donc suivi Sirius et James et pratiqué, en cachette, les innombrables heures de travail que ça avait demandé, en essayant de ne pas penser au fait que s'il avait consacré tout ce temps à son travail scolaire, plus personne ne le prendrait pour un mauvais sorcier depuis longtemps. Il y a des sujets auxquels on ne peut tout simplement pas réfléchir quand James Potter et Sirius Black ne veulent pas les considérer.
En tant que préfet, Rémus avait droit à sa propre chambre, gardée par un mot de passe. Les Maraudeurs la considéraient comme leur camp de base, plus tranquille que le dortoir qu'ils devaient partager avec des non-maraudeurs - même si le reste des Griffondors avait depuis belle lurette appris à ne pas se mêler de leurs affaires, quoi qu'ils entendent, voient, ou sentent de suspect. Et Rémus n'avait même pas tenté de protester lorsqu'ils lui avaient réclamé ce fameux mot de passe, estimant qu'il valait mieux les avoir sous les yeux pour les surveiller.
Ils l'attendirent donc, James et Peter assis sur son lit, et Sirius sous sa forme de gros chien noir couché sur le tapis. Il avait été absolument ravi de découvrir que sa forme animale était un chien, certain qu'ainsi il serait sans aucun doute accepté par le loup - contrairement à Peter, dont la forme de rat bien dodu était une invite à se faire croquer. Certes, les loups-garous ne mordent pas les animaux comme ils tentent par tous les moyens de mordre les humains, c'était bien tout le but de la manœuvre. Mais ils se comportent comme des loups ordinaires avec eux. Donc le loup de Rémus pourrait très bien jouer avec le chien, et manger le rat. James avait déjà promis un demi-million de fois à Peter de le laisser grimper sur sa tête et y rester en sécurité, le temps de voir comment la bête allait réagir. Lui-même était devenu un cerf, et il se demandait si les loups s'entendaient bien avec les cerfs. Quoiqu'il ne l'avouerait jamais à Sirius, ça le tracassait.
Rémus entra et sourit à ses amis, sans marquer la moindre surprise de retrouver sa chambre en état de siège. Si Sirius semblait capable de lire dans ses pensées, pour le reste du monde le jeune préfet était indéchiffrable, en apparence d'humeur toujours égale et n'exprimant qu'un sourire léger quoi qu'il arrive. James et Peter étaient ses amis depuis longtemps et avec eux, il se laissait aller bien davantage, que ce soit dans le rire ou la colère. Mais il restait assez introverti - quoique James et Sirius mettent en œuvre pour le sortir de sa coquille, c'était son caractère de base. Il marqua juste un temps en voyant le grand chien noir au pied de son lit et dit :
«Tiens, vous avez fait entrer un chien dans le château ? C'est quoi le plan, vous voulez le faire passer pour un sinistros et terrifier la prof de divination ?
James et Peter éclatèrent de rire, et Sirius aboya pour marquer son assentiment à cette idée de génie. Il regardait Rémus en haletant et semblait sourire, la langue pendant sur le coté. Le loup-garou tendit timidement la main vers lui et demanda aux deux autres :
_ Qu'est-ce que vous lui avez fait, à ce chien ? On dirait qu'il n'a pas peur de moi !
En effet, Sirius se laissait caresser la tête et semblait ravi, tout autant que son ami. Rémus ne s'en était jamais plaint - Rémus ne se plaignait jamais de quoi que ce soit - mais visiblement, ça lui avait manqué de ne pas pouvoir câliner certains animaux. Si les chouettes et la plupart des créatures magiques l'acceptaient bien, les chiens, chats et autres animaux de compagnie étaient terrifiés en sa présence. Sirius profita de l'occasion pour se dresser sur ses pattes arrière, posant les pattes avant sur les épaules de son ami, et lui débarbouiller le visage à coup de langue, en battant la queue à toute allure.
Voyant ça, James s'écria : "Sirius !" avant de l'attraper par la peau du cou et de le tirer en arrière. Bien sûr, lorsque Sirius avait admit le plus naturellement du monde avoir déjà réfléchit au meilleur moment pour embrasser le loup-garou, James s'était moqué de lui pendant des jours, tandis que son ami protestait que ça n'était qu'une réflexion théorique et qu'il n'avait pas l'intention de le faire, merci bien. Mais du coup, ça donnait à la scène un coté pas très correct. En tous cas, James avait eu le réflexe de protéger l'innocence de Rémus, certain que Sirius serait parfaitement incapable de voir ce qui clochait dans son geste.
Rémus, essuyant la bave de son visage, demanda interloqué :
_ Comment ça, "Sirius" ?
Sous ses yeux médusés, le grand chien noir redevint Sirius, un Sirius mort de rire.
_ Quoi ? Mais... que... comment... quoi ?
Sous le choc, Rémus ne parvenait plus qu'à couiner ses questions. Jugeant le moment opportun pour faire leur démonstration et lui en mettre plein la vue, James et Peter se transformèrent à leur tour, tandis que Sirius expliquait, très fier de lui :
_ Et oui, on est des animagus !
_ Hein ?
_ Et attend, c'est pas le plus beau ! Tu sais pourquoi on a fait ça ?
Le préfet se passa la main devant le visage en soupirant :
_ Parce que c'était illégal ? J'imagine que vous n'êtes pas déclarés et que vous n'avez pas l'intention de l'être ?
Mais il ne put garder la pose bien longtemps, son regard revenant avec fascination sur les deux animaux. Visiblement, il était très impressionné.
Sirius rétorqua :
_ Rémus, ton manque de confiance m'afflige ! Comme si c'était notre genre de...
_ Comment est-ce que vous êtes arrivés à faire ça ? McGo nous disait que ça prenait des années !
Ravi de sa réaction, James tenta de caracoler un peu dans la pièce. Il se cogna rapidement les bois contre le plafond et redevint immédiatement humain, se frottant la tête avec une grimace de douleur. Sirius l'ignora superbement et expliqua :
_ Exactement. Trois ans de travail acharné ! On a même pillé la réserve de la bibliothèque ! C'est là qu'on a vu qu'ils planquent vraiment tout ce qui peut être un peu intéressant, dans ce château. Comme si on n'était pas assez raisonnables... Mais bref. On l'a fait pour une raison précise. Tu devines ? Allez, essaye de deviner !
Rémus regarda son ami, qui souriait comme une citrouille d'Halloween. Tous ses instincts étaient en alerte maximale : un projet qui avait nécessité trois ans de travail acharné, et dont la simple perspective mettait Sirius dans une telle joie, ne pouvait qu'être épouvantablement dangereux. Et stupide. Mais surtout dangereux. Quelque chose qui secouerait jusqu'au Ministère de la Magie... Il passa mentalement en revue les pires idées qui pourraient sembler sensationnelles à Sirius, sans parvenir à voir un lien avec les animagus, ni se décider à les dire à voix haute au cas où son ami n'y aurait pas encore pensé.
Devant son silence, ce fut Peter qui lâcha le morceau :
_ C'est pour libérer le loup !
Nouveau silence, beaucoup plus pesant cette fois. Et tous avaient perçu le changement d'ambiance.
On considérait généralement Rémus comme discret, et il l'était. Lui-même aurait juré n'avoir aucune influence sur ses turbulents amis, qui n'en faisaient qu'à leur tête quoi qu'il dise. Mais lorsqu'il était vraiment furieux, lorsque ses yeux d'ambre s'assombrissaient ainsi et qu'il retenait de peu, au fond de sa gorge, un grondement, tout le monde se tenait tranquille. A part Sirius, qui fusilla Peter du regard - il comptait faire durer le suspens, et surtout annoncer sa grande idée lui-même - et offrit son plus beau sourire à Rémus, comme pour l'amadouer. Le simple fait qu'il n'ait pas reculé de deux pas sous la terrible pression de ce regard mortel indiquait qu'il était, sans conteste, le plus Griffondor de tous les Griffondors, courageux jusqu'à l'inconscience.
Il alla même jusqu'à poser une main amicale sur l'épaule de son ami et commença tranquillement à expliquer :
_ Ne t'en fais pas, on a tout calculé. Tu vois, si on va dans la Forêt Interdite...
_ Mais vous êtes complètement dingues ? hurla Rémus. COMMENT EST-CE QUE VOUS AVEZ PU MEME Y PENSER ? C'EST UN MONSTRE ! UN MONSTRE ! ON NE LIBERE PAS LES MONSTRES !
Il attrapa le bras de Sirius et le serra. Sans aller jusqu'à lui faire vraiment mal, juste assez pour qu'il sente sa force surhumaine, celle qu'il retenait sans cesse pour ne pas tout casser autour de lui. Sirius soutint son regard sans broncher et expliqua, de sa voix la plus calme :
_ On ne le libère pas. On l'escorte. Nous, on garde notre esprit sous notre forme animale, on pourra le surveiller et l'empêcher de s'attaquer à qui que ce soit. Il va courir, au lieu de te faire du mal. Et après, on rentrera gentiment à la Cabane Hurlante.
Rémus le lâcha, complètement déboussolé. C'était fou, comme idée. Parfaitement stupide, mortellement dangereux. Et pourtant... Et pourtant...
Si jamais ça marchait, il pourrait...
Les larmes lui montèrent aux yeux.
Si jamais il pouvait...
Non, il ne pouvait pas. Il suffirait d'un rien pour qu'il croise quelqu'un, un élève de Poudlard ou un professeur, et fasse de sa vie un enfer à l'image de celui qu'il vivait. Il s'était juré, mille fois, de se tuer lui-même plutôt que de faire prendre un tel risque à des innocents. Il avait juré à Dumbledor, et Dumbledor lui faisait confiance. Il ne pouvait pas...
James intervint, un peu embarrassé :
_ On a bien étudié la question, tu sais. Les loups-garous ne s'en prennent pas aux autres animaux. Et on est assez forts pour empêcher le loup d'aller là où on n'a pas prévu. On a un peu questionné le garde-chasse, pour connaitre les zones à éviter.
_ On va juste courir, ajouta Peter. Ça ne fait de mal à personne et c'est gagnant pour tout le monde.
_ Fais-nous confiance.» conclus Sirius, plongeant son regard gris dans les yeux ambres de son ami. Jamais encore Rémus ne l'avait vu aussi sérieux, aussi concentré. Pas de fanfaronnades, pas d'arrogant "tout va bien se passer, c'est un plan de Sirius Black !". Il sentit l'espoir monter en lui. Et après quelques minutes encore de bataille intérieur, il céda.
Oh, il ne s'avoua pas vaincu aussi vite. Il protesta encore, examina minutieusement chaque élément du plan malgré sa simplicité, tenta de prévoir tout ce qui pourrait mal tourner et comment s'en prémunir. Il les gronda, pour avoir négligé leur travail au profit d'un geste aussi inutile et aussi illégal. Il les félicita d'y être arrivé. Il les remercia d'être de tels amis. Et Sirius accompagna chaque étape, avec douceur, essuyant ses larmes à chaque fois que le trop-plein d'émotions du loup-garou débordait. Rémus lui faisait confiance, et il n'avait jamais été aussi fier de toute sa vie.
Ni aussi impatient. Il allait pouvoir découvrir le loup, la dernière face de Rémus Lupin qui lui était encore inconnue...
