Chapitre un : Un petit chaton nommé Kip
Quand Apryll entendit les premiers miaulements provenant de la ruelle, elle eut un instant d'hésitation, mais, le coeur serré, elle poursuivit sa route. Pourtant, quand elle fut arrivée au bout de la rue, elle fit demi-tour, se traitant intérieurement d'incurable idiote. Elle ne pouvait pas lutter contre les petites bestioles aux yeux luisants et suppliants.
- Petit, petit... Minou ? Où es-tu ?
Elle avança avec précaution dans la ruelle sale, jonchée de détritus dont elle préférait ignorer la nature. Les petits cris avaient cessé mais elle perçut un bruissement. S'orientant à l'oreille, elle contourna une benne : un homme, cassé en deux, enveloppé d'un pardessus douteux, marmonnait et tendait la main.
- N'aie pas peur, mon petit ! Viens voir tonton Rob !
Apryll serait partie en courant sur le champ si un éclair doré n'avait pas attiré son oeil :
Ce n'était pas un chaton.
C'était un tout petit garçon aux cheveux d'or qui se recroquevillait pour échapper à la serre crasseuse qui s'approchait de lui. Si Apryll avait réfléchi, nul doute qu'elle n'aurait pas eu le courage de faire ce qui suivit. Le temps d'un battement de coeur, elle avait bondi, saisi l'enfant par la main et l'entraînait à sa suite, poursuivis par les vociférations de l'homme qui claudiquait à leur suite :
- Eh ! Vous n'avez pas le droit ! Revenez ! C'est mon fils ! Voleuse !
Apryll doutait fortement que l'angelot qui s'agrippait à elle de toute la force de sa petite menotte dans la sienne soit de la même famille que ce rat des villes. La qualité de ses vêtements attestait incontestablement l'origine très aisée de l'enfant, malgré la saleté qui les maculait. Quand ils furent assez loin pour n'être plus rattrapés, ils s'arrêtèrent hors d'haleine et la jeune femme s'accroupit pour se retrouver à la hauteur de la frimousse souillée et couverte de larmes.
Le petit garçon ne devait pas avoir plus de trois ans. Il hoquetait encore de frayeur et reniflait en se frottant les yeux avec ses petits poings.
- Ne pleure plus petit bonhomme ! C'est fini ! Comment t'appelles-tu ?
- Kip !
- Et bien Kip... Où sont tes parents ?
- Maman pa'tie.
Ses lèvres se mirent à trembler et ses larmes reprirent.
- Papa ! Ze veux mon papa !
- On va le retrouver. Où habites-tu ?
- Dans la maison de Papa.
- Et elle est où, ta maison ?
Le petit secoua la tête, ne comprenant visiblement pas la question. Malgré ses efforts, Apryll ne parvint pas à obtenir son nom de famille ou un quelconque renseignement qui aurait pu permettre de l'identifier. En désespoir de cause, après avoir un peu erré dans le quartier, elle décida de l'emmener au poste de police tout proche.
L'équipe de service l'accueillit très gentiment mais on n'avait signalé encore aucun enfant disparu. On envoya tout de même une patrouille du côté de la ruelle pour tâcher d'interroger l'homme qu'elle avait trouvé avec l'enfant. Ne pouvant se résoudre à laisser le petit Kip seul, elle décida de rester avec lui au poste, ce dont les policiers débordés lui furent reconnaissants.
Mais à la nuit tombée, ils durent se rendre à l'évidence : personne n'avait réclamé l'enfant. Celui-ci avait depuis longtemps sombré dans le sommeil. A la fin du pique-nique improvisé qu'ils avaient pris sur leur banc, l'enfant s'était endormi comme une masse. Apryll proposa de le garder avec elle jusqu'au lendemain, mais la procédure prévoyait que l'enfant soit confié aux services sociaux.
Elle attendit donc l'arrivée de l'assistante sociale appelée par la gendarmerie et dut donc à contrecoeur confier le petit corps blotti contre elle. Elle l'embrassa tendrement sur le front avant de le tendre à la femme robuste qui était venue le chercher. Serrant son sac contre elle avec contrariété, celle-ci était visiblement pressée de finir son service et de rentrer chez elle.
Kip dut sentir dans son sommeil qu'il avait changé de bras. Il battit des paupières et ouvrit des yeux ensommeillés. Quand il aperçut le nouveau visage penché sur lui, il se mit à hurler, tendant ses petites mains vers Apryll. La jeune fille avait les larmes aux yeux. Elle allait encore supplier qu'on le lui confiât mais la fonctionnaire lui ordonna de sortir au plus vite pour ne pas perturber davantage le petit garçon.
Elle rentra donc chez elle, et son petit appartement lui parut atrocement vide. Elle se hâta de se coucher, mais eut bien du mal à trouver le sommeil à l'idée du petit bonhomme qui dormirait cette nuit en terrain inconnu. Elle tenta de se consoler en se promettant de rappeler le lendemain pour prendre des nouvelles.
Mais le lendemain, il lui fut répondu qu'on n'avait toujours pas de piste pour identifier les parents. L'homme de la ruelle avait été retrouvé mais on n'avait pu prouver le moindre lien entre sa présence sur les lieux et l'origine de l'enfant. On n'excluait ni la thèse de l'enlèvement ni celle de l'abandon volontaire. Pourtant Apryll ne pouvait imaginer qu'un petit enfant aussi visiblement choyé que Kip puisse venir d'une famille assez instable pour l'abandonner.
Il se passa deux jours sans que l'enquête n'avance notablement. Apryll obtint le droit de venir visiter l'enfant au foyer où il avait été emmené. Elle le trouva dans un état indescriptible. Hurlant et toujours aussi sale que lorsqu'elle l'avait découvert dans la ruelle, deux femmes essayaient de l'approcher pour le déshabiller, mais il se débattait tant qu'il pouvait.
Quand il l'aperçut, il se tut brusquement, bouche grande ouverte sur un cri qui ne sortit pas. Seul un petit hoquet interrompit le soudain silence, puis il tricota de toute la force de ses petites jambes pour rejoindre son amie :
- Apy !
Il se jeta contre elle et se serra presque désespérément contre ses jupes. Apryll, attendrie, se pencha pour le prendre dans ses bras :
- Et bien mon bonhomme ! Qu'est-ce que c'est que ce gros caprice ?
Soulagée, les deux employées lui lancèrent un regard épuisé et quittèrent la salle de bains. Kip se laissa baigner et – malgré la petite moue de contrariété devant les vêtements fournis par l'assistance - habiller par la jeune femme aux gestes caressants. Bercé par sa voix chantante, il finit même par s'endormir. Une des surveillantes revint voir comment les choses se passaient. Elle lui apprit qu'il avait pleuré toute la nuit et refusait de s'alimenter.
Le petit garçon se réveilla un peu grognon mais un bon goûter et un tour de jardin achevèrent de le dérider un peu. Mais quand vint l'heure de fin des visites, ce fut à nouveau le drame, le petit garçon refusait de la laisser partir et s'accrochait désespérément aux vêtements d'Apryll qui ne put cacher ses larmes.
Deux jours s'écoulèrent encore avant que Apryll ne reçoive un coup de téléphone à son travail. Une collègue vint surveiller sa classe pendant qu'elle allait répondre, se demandant avec angoisse ce qui pouvait motiver cet appel « urgent ». Son inquiétude monta d'un cran quand elle reconnut la voix de l'assistante sociale en charge du dossier de Kip. Elle semblait au bord de l'épuisement nerveux.
- Je n'irai pas par quatre chemins : êtes-vous encore, oui ou non, désireuse d'accueillir Kip en attendant que nous ayons réglé sa situation ? Je ne vous cacherai pas que ce n'est pas la procédure normale mais nous ne savons plus quoi faire. Depuis cinq jours que nous l'avons recueilli, il refuse de dormir et de manger et n'a guère cessé de pleurer. Pourtant les foyers ou familles d'accueil où nous l'avons placé successivement ne manquent pas d'expérience dans ce genre de cas. Et puis, il y a eu ces choses étranges...
- Des choses étranges ? Que...
- Non, rien... J'ai pris des renseignements sur vous, vos différents employeurs n'ont pas tari d'éloges sur vous. Ce sera parfait. Êtes-vous d'accord ou pas ?
- Mais bien sûr, je...
- Très bien, j'ai rempli les papiers nécessaires. Quand pouvez-vous venir le chercher ?
- Et bien je finis cet après-midi à...
- Le plus tôt sera le mieux !
Apryll comprit que la pauvre femme était à bout de patience :
- Écoutez... Donnez-moi l'adresse. J'arrive tout de suite !
Visiblement soulagée, son interlocutrice lui donna tous les renseignement nécessaires et raccrocha promptement. Apryll obtint aisément l'autorisation de son directeur de quitter l'établissement avant la fin des cours pour récupérer son petit protégé. Sa classe fut confiée à une assistante.
Le petit garçon l'attendait, assis sur les marches de la maison d'accueil, un petit sac auprès de lui. Son petit visage s'éclaira à sa vue et il renifla, annonçant la fin d'un gros chagrin. Signe qu'interpréta fort bien la jeune femme qui avait été préposée à sa garde. Celle qui avait été préposée à sa garde sembla soudain soulagée et jeta des regards furtifs vers la porte du centre. Dès qu'elle le put, elle les laissa et s'y engouffra, sans demander son reste. Dans le dernier regard qu'elle jeta sur l'enfant, Apryll surprit une lueur d'horreur mêlée de crainte qu'elle ne sut expliquer
Apryll serra Kip contre son elle. Il lui parut encore plus fragile que la dernière fois.
- Alors Kip ! Tu vas venir habiter chez moi en attendant qu'on retrouve ton papa. Tu es content ?
Le pouce dans sa bouche, le petit se contenta de hocher la tête.
- Moi aussi, je suis contente ! D'ailleurs, nous allons fêter ça ce soir avec un gros gâteau au chocolat... Qu'est-ce que tu en penses ?
Babillant tout au long du chemin, elle n'obtint pas de réponse, mais la petite main agrippée à son manteau lui montrait que l'enfant écoutait. Il ne la lâcha d'ailleurs pas d'une semelle les premières quarante-huit heures. Sans doute inquiet de la voir disparaître, il ne fut pas question pour lui de dormir ailleurs que dans le lit de sa gardienne, la main toujours resserrée sur la chemise de nuit de cette dernière.
Même dans la salle de classe de CE1 où Apryll officiait, il la suivait silencieusement du regard ou si elle s'éloignait un peu trop de la minuscule chaise où elle l'avait assis, il marchait sur ses pas comme un petit caneton derrière une cane. Il ne tarda pas à devenir la mascotte des élèves d'Apryll, intrigués par ce petit bout de chou tranquille qui observait tout de ses yeux ronds, multipliant à son égard les petites attentions.
Au bout de ces deux jours, Kip jugea sans doute qu'il n'avait plus rien à craindre et commença à se dérider et à babiller joyeusement. Il consentit à quitter son poste d'observation et à jouer paisiblement dans un coin de la classe ou à crayonner avec entrain sur de grandes feuilles de papier, même s'il n'était pas encore question de quitter son « Apy » pour rejoindre la classe des maternelles.
La vie de ces deux-là s'organisa peu à peu, traversée parfois par quelques accès de chagrin pour le petit garçon qui réclamait son papa, surtout au moment du coucher. Mais Apryll avait beau appeler régulièrement la police, elle n'avait toujours pas de nouvelles du mystérieux papa. Si elle avait su la façon dont se déroulerait leur première rencontre, elle n'aurait pas tant prié pour qu'on le retrouve !
