Traduction de la fic de testingt publiée sur Occlumency (occlumency. sycophanthex. com). L'histoire appartient à testingt, les personnages et l'univers à Mrs Rowling.
Chapitre second : Trahisons
« Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » (Mc 14, 36)
— Monsieur le Directeur.
L'espion se tenait plutôt calmement devant le bureau de Dumbledore, mais ses mains étaient crispées. Les yeux de Dumbledore se rétrécirent en observant cela. Ensuite, il se mettrait à faire les cent pas. Dumbledore mit ses papiers sur le côté dans un geste de courtoisie. Non qu'il eût accordé son attention à quoi que ce soit d'autre que cet homme même sans ce geste.
— Il a rencontré un autre de ses espions avant de me voir – je crois que c'est le traître de l'Ordre, dont je n'ai toujours pas pu déterminer l'identité. J'ai été tenu de côté pendant qu'ils parlaient, pour faire mon compte-rendu à Karkaroff, qui fait sentir lui-même une curiosité insatisfaite au sujet de l'identité de cet espion particulier. Quand j'ai vu le Seigneur des Ténèbres, il m'a donné l'ordre de cesser mes tâches actuelles pour me concentrer sur un nouveau projet.
Les yeux noirs fixaient ceux de Dumbledore.
— Il veut que j'utilise mon accès à la bibliothèque de Poudlard pour rechercher des moyens de briser le sortilège Fidelitas.
Par réflexe, Dumbledore brisa le contact visuel et Rogue se figea.
— C'est ce que je pensais, murmura-t-il. L'avez-vous suggéré pour les deux couples ?
Dumbledore lui rendit son regard d'un air grave.
— La maison ancestrale des Londubat est si bien protégée que j'ai pensé que ce n'était pas encore nécessaire pour eux.
Rogue s'était mis à faire les cent pas. Son visage n'avait absolument aucune expression mais sa démarche était saccadée, sans la souple fluidité qu'il avait en discutant avec un allié ou en préparant un plan. Et il était encore en train de murmurer, d'une voix quasi inaudible.
— Qui savait ?
— Tous ceux à qui ils l'ont dit dans les dernières… vingt-sept heures, Severus.
— Vingt-trois, plutôt. Ça prend du temps d'organiser une rencontre aussi privée. Voilà qui devrait nous aider à identifier qui trahit l'Ordre, en tout cas.
Ses lèvres se tordirent. Les yeux noirs étaient éclairés d'une lueur dangereusement proche de l'amusement. Dumbledore ne fit pas l'erreur d'accepter cette lecture. Du désespoir, plutôt. Que Dumbledore était dangereusement proche de partager.
Rogue entra rapidement dans le bureau du directeur, faisant tourbillonner sa robe. Il s'arrêta devant le bureau sans rien dire. Il n'avait pas besoin de parler : Dumbledore savait ce qu'il voulait entendre – et il l'avait convoqué pour lui faire part du contraire. Les yeux noirs brûlaient.
Dumbledore les rencontra sans trembler.
— Ils ont refusé mes services, Severus. James dit qu'il fait confiance à ses amis.
La voix de Rogue se fit dure comme un cri de geai.
— Confiance ? Qu'est-ce que c'est que cette arrogance ? Dumbledore, vous leur avez dit ? Vous leur avez dit que le Seigneur des Ténèbres était au courant du Fidelitas le soir même où ils en ont parlé aux – ah – aux autres Maraudeurs ?
— Je le leur ai dit, Severus. Vous pouvez être sûr que j'ai fait tout mon possible pour les persuader. James considère que douter de ses amis, c'est les trahir, et Lily a choisi de le soutenir.
Rogue s'était hâtivement détourné en entendant ce nom. Il resta ainsi un moment, silencieux ; Dumbledore pouvait voir ses mains trembler. Il se retourna brutalement et cracha :
— Bien. Une chance sur trois qu'ils soient morts dans une semaine ou deux. Ou alors deux chances sur trois ? Et vous êtes content de cette situation ?
— Pas vraiment, Severus. Mais à moins d'utiliser l'Imperium sur eux, je n'aurais pas pu les persuader aujourd'hui. Lily a bien émis quelques réserves. Pour être franc, James aussi – mais il ne voulait pas se laisser déstabiliser par elles. Il considère que c'est un point d'honneur de faire confiance à ses amis. Je vais essayer de leur parler séparément, de leur faire voir qu'ils risquent la vie de leur enfant, pas seulement la leur. C'était sans doute une erreur de leur parler ensemble : chacun a renforcé la résistance de l'autre. Severus, je vais continuer à essayer.
Normalement, la fraîcheur des cachots était un réconfort pour Rogue, mais à présent, il avait froid, vraiment froid, malgré ses va-et-vient frénétiques.
Il n'était pas trop tard. Il avait encore d'autres moyens de la protéger. Il pouvait trahir le Seigneur des Ténèbres encore une fois : lui vendre le plan qu'il avait développé l'année précédente et faire confiance à Dumbledore pour la sauver quand Rogue aurait à la livrer.
Peut-il encore faire en sorte que ça marche ?
Peut-il persuader le Seigneur des Ténèbres ? Avec la confiance apparente de Dumbledore pour lui, et l'attribution d'un poste à Poudlard, son premier argument a disparu et avec lui, une bonne partie de la saveur du plan pour le goût du Seigneur des Ténèbres. Mais la majorité de l'Ordre a encore des soupçons sur Rogue et épouser une née-Moldue pourrait apaiser ce reste de suspicion. Et puis, transformer une victime Sang-de-Bourbe en instrument des Mangemorts peut encore séduire le sens de l'humour du Seigneur des Ténèbres. Il appréciera l'idée d'une ennemie ensorcelée épousant avec joie le meurtrier de son mari et travaillant à sa propre destruction.
Les raisons personnelles de Rogue seront, bien sûr, peut-être trop transparentes. Il a toujours fait attention à demander des nouvelles des Potter en parlant de vengeance contre James, mais mettre en avant son plan maintenant pourrait rendre évidente… son autre préoccupation. Eh bien, ça ne ferait qu'ajouter une couche supplémentaire à l'amusement du Seigneur des Ténèbres : la donner à Rogue pour un temps, en attendant de le forcer rapidement à y renoncer à nouveau. Car Rogue sent que ce sera rapide, une fois que l'enfant de la prophétie et Dumbledore auront disparu.
Le Seigneur des Ténèbres pourrait demander à entendre son plan dans les détails : pourrait-il réussir à le réciter avec l'enthousiasme approprié ? Les potions qu'il préparerait, ses baisers pour lui donner les doses, ses mains le long de son corps ? Les réactions qu'il l'obligerait à avoir, chacune à son tour, pour provoquer son asservissement ? Les yeux de Rogue se ferment de dégoût.
Ils se rouvrent, brûlants.
Il peut faire ce qu'il doit.
Il le doit.
Il peut probablement faire en sorte que ça marche.
(L'année dernière – il y a quelques mois, même – c'aurait été une certitude. Il a avalé cette pilule amère).
Peut-il être certain que Dumbledore peut la garder à l'abri de lui ? Comment pourrait-il expliquer au Seigneur des Ténèbres que Dumbledore lui fasse confiance pour enseigner mais pas pour s'approcher d'elle ? Eh bien, elle pourrait être éloignée de tout le monde pendant un temps. Ou alors, il pourrait se suicider : voilà qui la protégerait efficacement de son influence. Quoique le Seigneur des Ténèbres pût deviner ses raisons et la poursuivre pour se venger. S'il mourait accidentellement, cependant… voilà qui devrait être relativement sûr. La laisser à la seule protection de Dumbledore, qui avait déjà... prouvé son insuffisance. Ou alors, il pourrait donner au Seigneur des Ténèbres une potion contrefaite, bien qu'il y eût un risque qu'il la fît analyser et se rendît compte de la trahison de Rogue.
Mais ce problème-là peut être résolu, au moins. Il peut faire en sorte que ça marche.
Ce qui laisse le cœur du problème. Elle. Ce qu'elle choisirait.
Lily a choisi de le soutenir.
Il peut faire en sorte que ça marche. Il en est raisonnablement certain. Échanger sa vie à elle contre celle de son mari et de son enfant.
Il en a encore rêvé la nuit dernière… et la nuit d'avant, et la nuit encore avant. Ça finirait par être lassant, s'il pouvait ressentir de la lassitude à ce sujet.
Un éclair vert. Son visage, baigné de terreur.
Et la nuit d'avant. Et la semaine d'avant. Depuis… dix mois, ça fait, maintenant ? Quelque chose comme ça.
Il pouvait arrêter ça.
S'il le voulait.
Le Seigneur des Ténèbres ne s'occupe pas beaucoup des récompenses. Mais il aime la torture.
Ça peut le divertir de déchirer une mère par un choix impossible : se mettre sur le côté, pour sauver sa vie, pendant qu'il tue son enfant. Sa haine de soi et son destin tracé dans les mains de Rogue l'amuseraient si elle acceptait ; la déception de Rogue l'amuserait si elle refusait. De la détresse mentale dans les deux cas, avec un aspect au service de la mort. Il n'a rien à perdre, vraiment, en honorant la demande de Rogue de cette façon. De son point de vue.
Sauf qu'elle refusera. Faisant de sa mort un sacrifice de soi. La plus ancienne magie, la plus proche de la nature, remontant à bien avant les rois sacrés. Une magie noire d'une sorte que le Seigneur des Ténèbres ne pourrait jamais envisager ou comprendre. Un sacrifice de soi par une mère, de plus. Avec des conséquences imprévisibles.
Ça pourrait même marcher.
« Vous me dégoûtez, lui a dit Dumbledore. Vous ne vous souciez donc pas de la mort de son mari et de son enfant ? Ils peuvent bien disparaître, du moment que vous obtenez ce que vous voulez ? »
Rogue n'avait jamais entendu autant de mépris dans une voix. Même pas dans la sienne.
Mais – pour être franc ? Non. Il ne s'en soucie pas. Pas le moins du monde.
Mais elle, si.
Il pouvait arrêter ça.
S'il le voulait.
Il étira les bras le long de son corps, se mit en boule, se raidit, tint ses doigts loin de la Marque qui attirerait l'attention de son Maître.
Endura un rêve de lumière verte, détruisant la seule chose à laquelle il accordait de la valeur.
Et se trouva aux portes de Poudlard, ses doigts suspendus au-dessus de sa Marque.
Il la toucha.
— Monseigneur, salua-t-il d'une voix éraillée. Merci d'avoir accepté de me voir à une heure aussi avancée.
Rogue avança à genoux et embrassa l'ourlet avec ferveur.
— Je suis venu vous faire un rapport sur les recherches que vous m'avez données à faire : j'ai compris qu'elles étaient urgentes. Mon rapport ne peut être que négatif : pour briser un sortilège de Fidelitas, mes recherches indiquent jusqu'à présent que le moyen le plus simple est de trouver et briser le Gardien du Secret. Et je doute que Monseigneur me demande ma contribution pour les moyens de… briser la loyauté. Si pourtant vos stocks doivent venir à manquer d'une potion nécessaire, je peux bien évidemment en préparer davantage.
Le Seigneur des Ténèbres éclata de rire, se renfonçant dans son fauteuil. Rogue se permit de redresser le dos et permit à ses peurs cachées d'enfler.
— Trouver… et briser… le Gardien du Secret.
Il rit encore. Rogue resta silencieux, maintenant les battements de son cœur à un rythme calme.
— Oui, mon petit Serpent, je pense que je vais d'abord essayer ça. Dans ce cas précis.
Il fit un geste nonchalant de la main ; Rogue se savait congédié. Au lieu de se retirer, il dit avec audace :
— Monseigneur ? Est-ce que… ça a à voir… avec la question de James Potter ?
Il garda fermement Potter à la surface de son esprit, brandissant la haine comme une bannière.
Le Seigneur des Ténèbres eut un sourire indulgent.
— C'est possible, Severus. Pourquoi ? Penses-tu à ta récompense ?
— Je n'oserais jamais avoir de telles prétentions, Monseigneur. Monseigneur sait que la satisfaction de bien le servir est tout ce qu'un serviteur loyal peut désirer.
Le sourire du Seigneur des Ténèbres se fit plus aiguisé.
— Et… si un serviteur loyal … recevait l'ordre d'avoir des prétentions ?
— Jamais de prétentions, Monseigneur. Mais… on pourrait souligner ce point : le Seigneur des Ténèbres a cette année un fidèle serviteur à Poudlard. Ce qu'il a cherché à avoir – d'après ce qu'on dit – depuis plus de vingt ans. Si quelqu'un recevait l'ordre d'avoir des prétentions… il pourrait avoir celle qu'il mérite quelque chose. Quelque chose de petit, de facile à accorder. Quelque chose dont mon Seigneur a déjà dit qu'il pourrait l'envisager. Si ça s'arrangeait bien.
— Et tu penses que cette « chose » hypothétique m'arrangerait, Severus ?
Rogue haussa les épaules.
— Si Monseigneur le veut. La fille, comme son mari, est une Gryffondor : Monseigneur sait bien qu'ils ont tendance à faire des démonstrations lassantes et inutiles de leur valeur. Si Monseigneur lui donnait le choix, elle n'hésiterait pas à jeter son corps nu devant celui de son enfant. Non. Mieux vaut la Stupéfixer tout de suite, ne pas lui donner l'occasion de se livrer à une comédie. Je peux m'en occuper plus tard, quand sa volonté sera morte dans son deuil. Son – hum – corps nu aura une meilleure raison d'être à ce moment-là.
À cette idée, le sourire de Rogue se fit caressant et malveillant. Sa langue toucha brièvement ses lèvres.
Le Seigneur des Ténèbres répondit à son sourire. Rogue, mal-à-l'aise, ne put rester immobile sous ce regard de feu et tenta désespérément de reprendre ses esprits. Les yeux rouges écrasèrent les yeux noirs. Les yeux rouges déchirèrent son esprit et mirent à bas ses plus fortes barrières. Les yeux rouges arrachèrent la haine de Rogue pour Potter et trouvèrent les souvenirs enfouis dessous : un garçon qui se branlait, les yeux fermés, un nom se formant sur les lèvres. Un garçon et une fille qui se disputaient au sujet de Mulciber et de Potter. Une fille en robe de chambre disant avec froideur : « Ça ne m'intéresse pas. » Une Gazette, éclaboussée de whisky, floue, ouverte au carnet du jour, une voix qui explosait finalement : « Potter ? » alors qu'un bras renversait un verre et une bouteille presque vide d'une table de cuisine.
Du verre brisé et du whisky pur-feu sur le sol. Du sang, rouge, là où quelqu'un s'était coupé. Un visage humide. Ça pouvait être des larmes, ça piquait. Ou peut-être plus de whisky pur-feu. Difficile à dire.
Des émotions, enfouies derrière le grand étendard de la haine, déchirés, ouvertes, exposées : une vieille convoitise désespérée et idiote, mêlée de fureur et d'humiliation. Un désir de vengeance face au rejet. Du désir. Recouvert d'une fureur renouvelée. Et la peur que son fichu courage idiot ne la détruise. Avant qu'il ait une autre occasion.
Rogue sentit qu'on relâchait ses yeux ; un rire l'accueillit quand la pièce revint.
— Eh bien, Severus, comme c'est touchant. Il semble que la vengeance contre Mr Potter ne soit pas ta seule motivation. Sois sûr que je me souviendrai de tes… désirs.
Et il s'en souviendrait.
— Monseigneur, merci.
Rogue s'inclina profondément, le visage encore blanc, et prit congé.
Encore maintenant, il pouvait arrêter ça. Il pouvait encore transplaner vers là-bas, offrir un esclave au Seigneur des Ténèbres. Il pouvait encore faire en sorte que ça marche. Il le pouvait encore. Rogue s'agrippa aux portes un moment pour s'empêcher de tourner sur ses talons.
Il rentra dans ses cachots pour endurer un autre rêve.
Un autre rêve.
Encore un.
Juste pour une fois, renoncer ?
Un autre rêve. Encore un.
Laissez-moi arrêter ça ? S'il vous plaît ?
Un autre rêve. Encore un.
Et ce fut fait. Ce qu'elle choisirait.
NdT : Et voilà... Pauvre Severus ! Il a ses torts et ses défauts, mais on ne lui a pas facilité la tâche, sur ce coup-là. Moi, j'aime beaucoup la vision que testingt donne de son caractère. Et vous ?
