A cette heure tardive, les rues étaient quasi désertes et Jones parvint sans encombre jusqu'à la porte d'une petite taverne, très opportunément nommée « Au Vaisseau Fantôme ». Un signe du destin, sans doute… murmura-t-il en poussant la porte. Lorsqu'il entra, un silence de plomb tomba immédiatement sur la salle. Quelques clients considéraient le contenu de leurs verres avec suspicion, d'autres cherchaient prudemment une sortie des yeux ; la plupart d'entre eux étaient des marins, et ils avaient reconnu dans leur sinistre visiteur la description du légendaire capitaine du Hollandais Volant. Les récits disaient donc vrai… une fois tous les dix ans, le monstre revenait à terre, avec son équipage de morts-vivants.

Avec une lenteur toute cérémonieuse, et se délectant du vent de panique dont il était la cause, ce dernier traversa la salle en direction du bar.
- Rentrez tous chez vous, lança-t-il à la cantonade, cet établissement ferme ses portes plus tôt aujourd'hui.
- Et de quel droit vous permettez-vous de venir donner des ordres chez moi ? L'aubergiste, un homme petit et rond s'approcha de lui, la main ostensiblement posée sur la poignée de son sabre. Les hommes présents échangèrent des regards inquiets, ce vieux fou était-il trop saoul pour se rendre compte de ce qu'il disait ?
Pour toute réponse, Jones abattit brutalement sa pince sur le comptoir du bar, qui se fendit sur toute sa longueur. L'effet sur son interlocuteur fût immédiat. Livide, l'aubergiste regarda successivement la fissure dans le bois et l'homme qui en était responsable… et commença à trembler de tous ses membres. Le diable, c'était le diable en personne qui se tenait devant lui.
- J'ai dit : cet établissement ferme ses portes, répéta Jones avec impatience… Rentrez tous chez vous. Demain, lorsque vous vous réveillerez, vous penserez simplement avoir fait un mauvais rêve…
Un à un, les clients se levèrent et quittèrent silencieusement les lieux, en prenant soin de rester aussi loin que possible de lui.

Lorsque la salle fut déserte, Jones se tourna à nouveau vers le propriétaire.
- Vous allez me servir un bon dîner, ordonna-t-il d'une voix douce. Et cessez donc de trembler de la sorte, je ne vous ferai pas de mal. Joignant le geste à la parole, il jeta une poignée de pièces d'or sur le comptoir.
A la vue de l'or, le tavernier retrouva subitement toute sa contenance ; après tout, contrairement à son visiteur, l'argent n'avait pas d'odeur… et un client prêt à payer une fortune pour un simple repas devait être traité avec égard, fût-il affublé d'une pieuvre en guise de tête. Margot, Anna ! appela-t-il. Une femme d'âge mûr, toute aussi empâtée que son mari, sortit de la cuisine et manqua de défaillir en apercevant le monstre accoudé au comptoir.
- Ma femme… commenta l'aubergiste, en tentant de la soutenir d'une main.
Mais Jones ne lui prêta aucune attention, il n'avait d'yeux que pour la jeune femme qui se tenait quelques pas derrière elle. Une véritable beauté, une cascade de cheveux blonds, un regard aussi bleu et perçant que le sien. Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait rien vu de tel. Se sentant observée elle gardait obstinément la tête baissée, sans doute pour masquer son aversion, mais sa frayeur était palpable. L'aubergiste se rendit compte du profond désintérêt de son hôte pour son épouse, et la lueur qu'il vit s'allumer dans les yeux du capitaine ne lui plut pas du tout.
- Allez les filles, ordonna-t-il prudemment, monsieur a sans doute faim, filez donc lui préparer quelque chose.
Les deux femmes s'éclipsèrent, au grand mécontentement de Jones qui manqua de se tordre le cou pour suivre la jeune femme des yeux. Si seulement cette grosse dondon avait bien voulu se pousser un peu…
- Votre fille est ravissante, tavernier. J'espère qu'elle s'occupe du service en salle…
- En fait non, c'est ma femme qui…

- Ce soir, elle s'occupera du service, affirma-t-il en ajoutant quelques pièces sur le comptoir.
L'aubergiste hocha simplement la tête mais il commençait à avoir peur ; les évènements prenaient une tournure inquiétante.

Avec impuissance et dégoût, il le regarda s'installer près du feu, les yeux rivés sur la porte de la cuisine. Lorsque Anna entra à nouveau dans la pièce, portant un plateau chargé de victuailles, un franc sourire se dessina sur son visage tentaculaire. Tandis qu'elle déposait son plateau devant lui d'une main tremblante, Jones put la détailler à loisir, tant sa légère robe ne cachait pas grand chose de ses formes.
- Voici votre repas, monsieur, balbutia-t-elle. Elle n'osait pas le regarder, rougissant sous le poids du regard posé sur elle, et dont elle devinait sans peine la nature. Souhaitez-vous autre chose ?
- Asseyez-vous un instant, fit-il en désignant la chaise devant lui. Elle le regarda avec un mélange d'incompréhension et de peur, mais s'exécuta. Parfait… Sans lâcher la jeune femme des yeux, il commença à manger.
- Cela fait longtemps que vous vivez ici ? Demanda-t-il entre deux bouchées.
- Depuis toujours. Mes frères sont partis gagner leur vie comme pécheurs, et moi je suis restée à l'auberge… répondit machinalement Anna en se demandant toutefois en quoi cela pouvait bien intéresser cette… chose.

De là ou il se trouvait, l'aubergiste ne pouvait rien entendre de leur conversation. Qu'est-ce que ce monstre pouvait-il avoir à dire à la petite ? Il avait terminé son repas et s'il avait autre chose en tête les bordels ne manquaient pas en ville. Sa femme vint le rejoindre, l'air visiblement aussi alarmée que lui.
- Henry, il me fait peur, murmura-t-elle, je voudrais qu'il s'en aille.
- Je vais lui parler…
Il s'avança vers Jones, qui ne tourna même pas la tête vers lui.
- Monsieur, y a-t-il quelque chose d'autre que nous puissions faire pour vous ?
- En fait oui. Il sourit. J'ai l'habitude de jouer aux dés après un bon repas… connaissez-vous les dés menteurs ?
L'aubergiste hocha la tête, il comptait suffisamment de marins parmi ses clients pour connaître parfaitement les règles de ce jeu de dupes. Mais il n'avait pas du tout envie d'y défier le diable.
- Dans ce cas, je suppose que vous ne me refuserez pas une petite partie ? demanda Jones en souriant à nouveau d'un air prédateur. Fouillant dans sa poche, il en sortit quelques dés qu'il déposa sur la table. Puis il tira de son manteau une bourse rebondie, qu'il posa devant l'aubergiste ébahi. Grands Dieux, jamais de sa vie il n'avait vu autant d'argent à la fois.
- Quel en serait l'enjeu ? demanda-t-il d'une voix où perçait une pointe d'avidité.
- Si vous gagnez, vous gardez cette bourse et je m'en vais… pour ne plus jamais revenir. En revanche si vous perdez, vous gardez cette bourse… mais votre fille vient passer le reste de la nuit à bord de mon navire. Ne vous inquiétez pas, s'empressa-t-il d'ajouter, elle vous reviendra dès le petit matin. Il ponctua sa phrase par un clin d'œil en direction d'Anna, qui aurait sans doute tout donné pour être ailleurs.
- Non !!! La femme de l'aubergiste vint placer ses bras autour des épaules d'Anna. Vous ne l'aurez pas, sale monstre ! Henry, dis quelque chose…

Mais son mari demeurait silencieux, les yeux rivés sur la bourse posée devant lui. Il y a avait là assez d'argent pour qu'il puisse quitter ce trou perdu, partir à la ville et offrir à ses fils une place dans la marine royale. Oui... lui, le petit fils d'émigré irlandais aurait de quoi vivre la vie dont il avait toujours rêvé. Et s'il perdait ? Anna devrait passer la nuit entre les bras de cette chose répugnante. Une seule nuit... Et après tout, elle n'était pas sa fille, bien qu'il l'ait élevée comme telle. Sa femme était déjà enceinte d'elle lorsqu'il l'avait rencontrée, mais il était si amoureux alors qu'il l'avait acceptée ainsi. Renoncerait-il à cette chance inespérée pour une petite bâtarde ?
Non, pas une bâtarde… ta fille ! hurla sa conscience indignée. Jamais il n'avait fait de différence entre la petite et ses propres enfants… jusqu'à aujourd'hui.

Jones se délectait du trouble qu'il voyait dans les yeux de l'aubergiste ; l'homme était littéralement écartelé par ses propres sentiments. Comme je l'ai été moi-même, il y a bien longtemps, pensa-t-il. Dieu qu'il était plaisant de le voir ainsi…
- Henry… implora sa femme.
Mais il ne l'écoutait déjà plus. Sans mot dire, il s'assit devant Jones sous les yeux horrifiés des deux femmes.
- Je prends cela pour un « oui », dit-il simplement, ses tentacules se tortillant d'aise.
Les deux hommes secouèrent leurs gobelets et les abattirent sur la table. Jones jeta un coup d'œil à son jeu, et ne tenta même pas de dissimuler sa satisfaction. Je parie deux trois
- Trois un.
- Vous faites quand même un drôle de père, tavernier. Quatre cinq.
- Cela ne vous regarde pas, étranger. Quatre trois.
- Si vous le dites. Cinq cinq
.
L'aubergiste consulta son jeu. Il n'y avait aucun cinq. Sans hésiter il s'écria : vous mentez
Jones souleva son gobelet et dévoila son jeu aux yeux de l'homme stupéfait : cinq cinq.
- C'est impossible… Il ne parvenait pas à y croire.
- Et pourtant… Cet argent à vous, ajouta-t-il en poussant la bourse vers lui. Quant à vous mademoiselle, vous êtes mienne.


Anna regarda successivement son « père » et sa mère, tous deux semblaient aussi effondrés qu'elle. Mais ils ne pouvaient plus rien pour elle désormais. Ils avaient défiés le diable.. et ils avaient perdu. Jones la prit par la main, l'arrachant à l'étreinte de sa mère, tandis que l'aubergiste continuait de répéter « c'est impossible »…