Chapitre 2

Sirius regardait le juge d'un air blasé. Ses pupilles grises disparaissaient derrière un voile d'incrédulité. Trop de choses s'étaient passées depuis son retour et il n'arrivait plus à enregistrer les informations. Il avait l'impression que tout était faux, que rien n'était réel. Depuis qu'il avait ouvert les yeux dans cette cellule du manoir Malfoy la réalité semblait trop incongrue pour être croyable. Il avait mis plusieurs jours à distinguer les formes autour de lui, à tracer les contours de ses murs et comprendre qu'il était revenu. D'où ? Il n'aurait su le dire. Mais il avait compris, en sentant la pesanteur de son corps, la douleur dans ses muscles et la fraîcheur des pierres sous son dos, qu'il avait cessé de ne plus être.

Après un temps qui lui avait paru court et interminable à la fois, quelqu'un avait ouvert la porte. La lumière lui avait fait plisser les yeux. Plusieurs hommes l'avaient transporté à l'hôpital. Les mots n'avaient aucun sens. Il avait regardé les gens lui parler sans réussir à interpréter le sens des sons. Il lui avait fallu une semaine pour réapprendre. Puis, lentement, tout lui était revenu en mémoire. Ses derniers souvenirs au Département des Mystères puis le trou noir qu'il n'arrivait à combler qu'avec des bribes d'images, des formes blanches et éthérées, des paroles murmurées qui lui revenaient pêle-mêle sans qu'il puisse trouver de signification.

Mais ce qui l'embêtait le plus, c'était les trois ans qui s'étaient écoulés sans lui. Quand on l'avait sorti de sa cellule, la guerre était finie. Harry avait tué Voldemort. Et lui, qu'avait-il fait ? Il avait disparu pendant tout ce temps. Il se sentait coupable de voir la joie de Harry. Coupable de n'avoir pas été là. Sirius avait fait son maximum pour sourire et le prendre dans ses bras sans laisser transparaître son énorme frustration.

« Qu'est-ce que vous voulez que je fasse de Lucius Malfoy ? ». Il était maintenant assis sur une chaise inconfortable dans un petit bureau de fortune. Une grande partie du Ministère était encore en reconstruction. Et le bureau du juge avait été déplacé dans ce qui ressemblait étrangement à un placard à produits d'entretien. Sirius aurait juré que ça sentait encore le détergent.

« Nous avons toutes les raisons de croire, reprit le juge, que vous êtes son propriétaire ». Sirius regarda distraitement les résultats d'analyse qu'on lui avait remis. Les graphiques et les chiffres ne lui donnaient pas plus de réponse. Devant son manque de réaction, le juge réexpliqua une nouvelle fois : « Il apparaît que... Lord... Lord Voldemort », dit-il en hésitant sur le nom comme si le magicien noir pouvait resurgir à tout moment, « menait des expériences sur ses propres Mangemorts. Il a probablement voulu vérifier si la rumeur d'une lignée Veela chez les Malfoy était vraie...

Vous m'avez déjà expliqué tout ça, interrompit Sirius d'une voix neutre. Même si c'est vrai. Même si je suis « le partenaire qu'a choisi » Lucius, comme vous dites...

Il n'a pas vraiment eu le choix semble-t-il. Lui même ne savait pas qu'il devenait...

Peu importe, coupa Sirius. Vous pensez bien que je pourrai jamais vivre sous le même toit qu'un Malfoy. C'est juste impensable ».

Le juge se tortilla sur son fauteuil, manifestement gêné par la réponse. Pourtant, Sirius ne voyait pas ce que son refus pouvait avoir de surprenant.

« C'est que..., tenta le juge en caressant son bouc d'un geste nerveux. C'est que... vous n'avez pas vraiment le choix, vous voyez. Les pouvoirs d'un Veela sont... comment dire... personne ne peut aller contre... S'il vous a choisi... ». Sirius laissa échapper un rire sombre.

« Dans ce cas, il doit y avoir une erreur. Malfoy n'a pas pu faire un choix aussi stupide !

Je vous ai dit qu'il n'était pas conscient. Ni de sa transformation, ni de votre identité. »

Le silence s'installa un instant. Sirius se sentit las devant l'absurdité de la situation.

« Peut-être pourriez-vous déjà le rencontrer pour... euh... confirmer ?

Confirmer quoi ? Que nous nous détestons depuis la nuit des temps », rétorqua Sirius un peu sèchement. Il aurait voulu bondir, outragé. Mais il se sentait si fatigué ces-derniers temps que son corps ne semblait pas vouloir se mettre au diapason de ses émotions. Il laissa le juge sortir et appeler Malfoy sans réussir à trouver la force de s'opposer.

Dans son souvenir, Malfoy était un aristocrate puant de toute la suffisance qu'il haïssait tant chez les nobles comme au sein de sa propre famille. Malgré la défaite, Lucius arborait encore ses insignes familiaux d'une broche polie sur une veste élimée. Il serrait dans sa main décharnée le pommeau argent d'une canne qu'il avait dû hériter de ses ancêtres. Il essayait de se tenir droit mais flanchait à chaque regard du juge. Il y avait dans son attitude un étonnant mélange de fierté déchue et d'humilité mal acquise.

Sirius le regarda s'asseoir à ses côtés avec moins de haine qu'il ne l'aurait cru. Il se ressaisit en listant mentalement toutes les raisons qui pouvaient lui faire détester un Malfoy. Lucius répondit aux questions du juge d'une voix mesurée, usant d'un vocabulaire châtié et déférent. Sirius ne put s'empêcher d'admirer la maîtrise quasi professionnelle du discours lissé par des années de diplomatie en sous main.

« Vous avez été reconnu comme victime de Lord... V... Voldemort », reprit le juge après quelque minutes d'interrogatoire purement administratif. Il lisait les notes d'un rapport qu'il avait déjà présenté à Sirius auparavant. « De ce fait, vous n'êtes pas envoyé à Azkaban comme vos... confrères... Mangemorts ». Lucius acquiesça silencieusement avec un air étudié de reconnaissance. Sirius eu un sourire sardonique. Si le Ministère avait accepté les allègements de peine, c'était par manque de place à Azkaban et par manque de gardiens...

« M. Black ? ». Le juge se tourna brusquement vers Sirius. « Vous êtes sans domicile si je ne me trompe ? ». Pris de cours, Sirius fronça les sourcils et se renfonça dans son fauteuil comme un animal forcé de reculer dans sa tanière. Grimauld Place était la propriété de Harry. Il refusait de la lui reprendre sous prétexte que... bien... qu'il était revenu à la vie !

Lucius se tourna lentement vers son voisin. Il avait évité de regarder Sirius depuis son entrée dans le petit bureau. Sa présence à ses côtés était déjà un délicieux supplice et Lucius luttait pour ne pas succomber à chaque seconde. Cette odeur ! Si puissance malgré la présence nauséabonde du détergent ! Si enivrante qu'il en était presque aveuglé.

Le visage de Sirius était crispé par la contrariété. Ses cheveux noirs étaient parsemées de mèches blanches. Ses yeux gris avaient perdu de leur éclat mais n'en étaient pas moins profonds et intenses. Comme si l'homme vivait en noir et blanc dans un monde en couleurs. Lucius détourna le regard, blessé par cette fragilité. Il argua que le manoir était assez grand pour y vivre à deux sans jamais se croiser. Narcissa était partie avec Draco.

La discussion dura encore un moment avant que Sirius ne cède. Lucius poussa un soupir de soulagement. Toute cette mascarade était tellement ridicule. Sans avoir besoin d'en parler, ils sentaient tous les deux l'étrange pouvoir qui les reliait.

Ils se levèrent pour partir et marchèrent en silence vers la sortie du Ministère. Une fois dehors, Lucius ferma les paupières et offrit son visage au rayon de soleil qui les accueillaient. La chaleur avait quelque chose d'une caresse amoureuse sur sa joue. Il sentit son buste se redresser comme s'il avait maintenu trop longtemps la courbure de la soumission. Il avait l'impression de retrouver sa superbe malgré les vêtements abîmés et l'air fatigué qui traînait encore sur son visage.

Il se tourna lentement vers Sirius qui observait le changement avec un regard indifférent quoique légèrement perplexe. « Te méprends pas, Black. Si j'avais pu choisir un autre partenaire... ».

Sirius hocha les épaules et sourit distraitement : « Ca tombe bien ! Je supporterais mal de te savoir transis d'amour pour moi, Malfoy ! ».