La marche funéraire de Chopin déversait lentement ses premières mesures dans le haut-parleur, réveillant au passage la jeune femme endormie. Elle ouvrit lentement les paupières et son regard alla se perdre quelques instants dans le ciel étoilé peint en trompe-l'œil sur le plafond de sa chambre puis elle se leva, mécaniquement. Elle fit son lit, mécaniquement. Elle alla enfiler un slim en latex et un corsage tout deux noir, mécaniquement, avant de chausser un paire de « Doc's » noires défoncées, mécaniquement. Elle se coiffa lentement ses longs cheveux onyx, toujours mécaniquement. Puis elle retourna s'asseoir sur son lit, mécaniquement et attendit, mécaniquement les yeux perdus dans l'espace.

CLAC. CLAC. CLAC.

Bruits de divers verrous s'ouvrant, puis la porte s'ouvrit et s'effaça, lançant place à une grosse bonne femme en robe blanche. Celle-ci hurla, plutôt que dit, de sa voix atrocement haut-perchée et faussement enjouée qui irritait fortement la jeune femme :

-Bonjooooooooouuuuuuuur mademoiselle Saltzmaaaaaaaaaann ! Comment allez-vous ce matin ?

Question purement oratoire, l'infirmière Bressand savait parfaitement qu'Ira Saltzmann ne lui répondrait pas. Au lieu de cela, la jeune femme se leva, le regard toujours un peu vague et attrapa le gobelet et les 5 pilules abrutissantes que lui tendait la matrone puis les goba toutes rondes. Pendant tout ce temps, l'infirmière avait continué de jacasser bien qu'elle soit sûre qu'Ira ne lui répondrait pas. Dans ses périodes de lucidité, elle admirait la persévérance de cette femme, cela ferait bientôt 5 ans qu'Ira vivait ici et les mots qu'elle avait prononcée depuis se comptaient sur les doigts de la main. Ira sortit de sa chambre suivit de près par Bressand et dériva un peu dans les couloirs avant d'atterrir dans la SJR, soit Salle de Jeux et de Repos. Entre temps, elle avait à peu près réussit à se libérer de la brume des drogues. Elle alla s'affaler sur un fauteuil et regarda l'écran plasma sur le mur en face d'elle, celui-ci afficha la date et l'heure. Nous étions le 13 avril 2010 et il était 10h09, demain, Ira Saltzmann fêterait ses 20 ans passés sur Terre et ses 5 ans passés au centre de repos des Roses Bleues. Centre de repos était un bien beau mot pour qualifier les Roses Bleues, ce centre était en fait un « asile » pour riches.
Vraiment riches, d'ailleurs.
C'était une magnifique bâtisse à la pointe de la technologie et du confort faite, on eu dit, seulement de baies vitrées, construite au beau milieu d'une forêt bretonne n'accueillant que quelques dizaines de pensionnaires, 30 touts au plus. Là-bas, les patients avaient de grandes libertés, pour les plus "lucides" s'il on pouvait les qualifier ainsi. Ira faisait partit de ceux-là. Une autre particularité de ce centre était que les pensionnaires étaient tous sans exceptions des musiciens d'exception, de ce fait la bâtisse, bien que parfaitement insonorisée, résonnait en permanence d'une cacophonie indescriptible, d'un bourdonnement qui faisait se côtoyer Chopin avec the Sex Pistols, ou encore Taylor Swift avec Eminem en plus des centaines d'écrans plats géant qui diffusaient 24h/24, 7j/7, des chaines TV spécialisées dans la musique. A des années lumières de ce jour et de ce fauteuil, Ira Saltzmann se faisait appeler Amadeus Ira. Elle était une pianiste prodige, maitrisant Debussy à 4 ans et Tchaïkovski à 6, remplissant les plus grandes salles de spectacle du monde entier du haut de ses 10 jeunes années. Puis, le jour de ses 15 ans, il y avait eu l'Accident. Elle ne s'en remit jamais et sa famille décida de la cloîtrer aux Roses Bleues. La jeune femme allait se lever pour rejoindre son piano quand le clip qui passa attira son attention, elle se rassit et se laissa porter par la musique.

...

La chanson se finit, Ira se leva. Depuis quelques temps, elle s'était prise d'affection pour une comédie musicale sur le thème de la vie de Fryderyk Chopin, son idole, le directeur lui avait permis d'obtenir l'album intégral du spectacle ainsi qu'un poste cd qui avait été installé dans sa chambre ainsi, quand elle ne passait pas son temps vissée sur le siège du piano, elle était engluée dans les couettes de son lit à écouter cet album en boucle. Ira se coula dans une petite pièce où il n'y avait qu'un piano, son piano. Le patriarche Saltzmann avait obtenu que le piano de sa fille soit transporté au centre, et, vu la somme que la famille payait, le directeur ne se permit pas de refuser.
Elle alla s'asseoir et posa ses doigts sur le clavier après les avoir minutieusement fait craqués un à un puis ils s'envolèrent pour recréer de mémoire l'ode à Elise de Beethoven. Doucement, elle acheva le morceau en pianotant les dernières notes puis attrapa une partition qui trainait par terre et cria de surprise et de douleur avant de porter son pouce à sa bouche. Ira s'était coupée avec le papier. Elle bougonna et, de colère, jeta la partition le plus loin qu'elle put devant elle, c'est-à-dire, environ un mètre. Les feuilles s'envolèrent. Ira les regarda retomber d'un œil vide puis, ignora le lancement dans son pouce, elle entama une retranscription piano de l'ouverture du Lac des Cygnes. Des morceaux et des heures plus tard, la nuit tomba et l'infirmière Bressand vint la chercher pour la coucher, Ira n'avait presque rien avalé de la journée mais elle ne se nourrissait guère aux Roses Bleues. La jeune femme se laissa docilement diriger jusqu'à sa chambre puis se laissa tranquillement droguer : le soir c'était 2 pilules seulement. Avant de verrouiller la porte comme chaque soir, l'infirmière dit, pour une fois et non hurla :

-Mademoiselle Saltzmann, demain vous aurez 20 ans et nous souhaiterions également fêter vos 5 années parmi nous.

Bressand attendit une réaction, qui ne vint pas, Ira commençait à se déshabiller pour pouvoir enfiler une chemise de nuit.

-Une personne viendra vous voir. Le directeur a convié un monsieur Fowl pour votre anniversaire.

Bressand ferma et verrouilla la porte pendant qu'Ira brutalement éjectée de la brume des drogues, se jetait sur son album pour bien vérifier le nom.
Son esprit n'avait jamais était aussi clair depuis 5 ans.
Elle rit.
Pour la première fois depuis longtemps.
Elle rit.
D'un rire fou.
Pendant longtemps.
Pour la première fois depuis longtemps.
Quand elle se plongea dans ses couvertures, l'horloge numérique de sa chambre affichait : 13-04-10 ~ 23h58. Ira s'endormit peu de temps après, un beau sourire aux lèvres