Chapitre 2

La communauté Myrddhin

Hermione Granger réfléchissait.

Demain, son livre serait en vente dans toutes les librairies du monde magique et l'angoisse commençait à lui tordre le ventre.

Comment la biographie d'Albus Dumbledore allait-elle être reçue ?

Il y a un an, elle s'était lancée dans l'écriture de la vie de Dumbledore. C'était Minerva, la directrice de Poudlard, qui lui avait donné l'idée, après la découverte surprenante qu'elle avait faite dans son bureau. Dans une petite alcôve murée que la guerre avait effritée, elle avait trouvé un journal écrit de la main même de Dumbledore. Ses mémoires. Il y racontait ses espoirs, ses doutes, ses pensées, ses rencontres fabuleuses, et détestables, l'amer goût des erreurs commises... il y racontait sa vie… et sa mort qu'il savait prochaine.

Recueillir le plus grand nombre de témoignages n'avait pas été de tout repos. Mais dans la volonté d'écrire un ouvrage complet, Hermione avait su convaincre. Il ne lui manquait que le témoignage d'un homme, en fait. Ce miraculé de la guerre avait disparu à sa sortie de sainte mangouste dans une volute noire pour ne jamais réapparaître. Ce héros de l'ombre, évanouie, là où seul Merlin le savait. Étrange, Severus Rogue l'était, assurément. Elle l'avait vu mort dans la cabane hurlante. Elle l'aurait juré. Mais lorsqu'on voulut récupérer le corps, un faible battement de cœur persistait. La plaie qui ensanglantait son cou était partiellement refermée et le poison mortel de Naguini n'avait pas eu raison de lui…

Hermione en était à ses réflexions lorsqu'on frappa à la porte.

- Entre Harry, c'est ouvert ! S'exclama-t-elle, sans prendre la peine d'aller ouvrir elle-même.

Quelques secondes plus tard, le visage souriant de Potter se profila devant la porte. Il trouva une Hermione Granger affalée sur un fauteuil, un verre de pur feu à la main, et des yeux cernés qui fuyaient le sommeil depuis trop longtemps.

- Tu es matinale ! Commença Harry.

- Matinale ? Tu plaisantes, il est onze heures du matin !

- Je parlais de ça, rétorqua Harry, en indiquant d'un geste de la tête le verre de whisky.

Hermione se racla la gorge.

- Je t'ai dit que mon livre sortait demain ?

- Plusieurs fois, oui.

- Je suis complètement paniquée, ton épouse va bien ?

- Ginny va très bien, merci… Hermione, tu es sûre que ça va ?

- J'angoisse, Harry, tu peux pas savoir à quel point j'angoisse !

- J'en ai une vague idée…

- Ne plaisante pas avec ça, je suis…

- Hermione, coupa Harry, ce livre est un très beau livre et tous reconnaîtront le magnifique hommage que tu rends à Dumbledore. Tu as fait un excellent travail. C'est un ouvrage inspiré et généreux, tout à son image.

- Ma plume n'a pas toujours été très tendre avec lui...

- Tu as été objective et droite, sois sûre que c'est ce qu'Albus aurait voulu, et de cela, n'en doute pas.

Hermione sourit.

- Je t'aime, Potter, dit-elle, d'un air attendri.

Harry lui répondit d'un clin d'œil et enchaîna :

- Que vas-tu faire, maintenant ? Tu vas accepter l'offre de Sainte Mangouste ? Ginny m'a dit que le personnel s'était encore amoindri ces derniers temps, et qu'une nouvelle médicomage de ta trempe serait plus que bienvenue.

Hermione se leva, silencieuse. Elle s'appuya sur le cadre de la fenêtre et regarda les gouttes d'eau venant mourir contre la vitre embuée.

Elle finit par répondre :

- Je ne sais pas, il faut que je réfléchisse.

- Que tu réfléchisses ? Hermione, je ne te comprends pas, tu as continué tes études après Poudlard, avec une spécialisation en potion qui t'a valu les félicitations de tout le corps enseignant, pour devenir médicomage, c'est bien ce que tu voulais, non ? Et aujourd'hui, alors que de nombreuses portes s'ouvrent devant toi, tu hésites ? Que vas-tu faire, continuer à écrire ces petites chroniques spécialisées dans la gazette du sorcier toute ta vie ? Alors que ton rêve, Hermione, c'est de soigner ?!

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise, Potter ! Mon livre sort demain et si tu le permets, j'aimerais respirer un peu ! Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi, on croirait entendre Ron !

Harry n'insista pas. D'abord parce qu'elle avait effectivement droit à un repos bien mérité, et puis parce qu'il était venu la voir pour un tout autre sujet. Il s'installa sur le sofa en penchant la tête en arrière et balaya le plafond des yeux.

- Tu comptes les toiles d'araignées ? Plaisanta Hermione.

Harry sourit. Il demanda :

- Que sais-tu de l'histoire Myrddhin, exactement ?

- Probablement ce que tout le monde sait, répondit Hermione, en finissant son verre de pur feu.

- Quelle modestie !

- Pourquoi cette question, il y a une chose en particulier que tu aimerais savoir ?

Harry grimaça un instant puis releva la tête.

- Ce que je vais te dire, tu ne devras le répéter à personne, Hermione.

- Comment ça personne ? Même pas à Ron ?

- Ron tu peux lui en parler, évidemment. En fait, je compte moi-même lui en parler tout à l'heure, mais…

- Tout à l'heure ? Coupa sèchement Hermione. Parce qu'il est revenu de sa mission en Irlande ?

- Euh… et bien… je…

- Mais il se fout de moi ! Je croyais qu'il ne revenait que demain, en tout cas, c'est-ce qu'il m'a dit ! Quand est-il revenu ?

Le sujet qui fâche pensa Harry, et j'ai somptueusement gaffé.

- Euh… il me semble qu'il est rentré hier matin … il devait être épuisé et à mon avis…

- Te fatigues pas, balança Hermione tout en se servant une nouvelle rasade de pur feu, il a préféré retourner chez sa maman plutôt que de retrouver sa petite amie, c'est tout Ron, ça !

Elle baissa les yeux et regarda le liquide ambré onduler dans son verre.

- Je sais que je n'ai pas été très disponible ces derniers temps, mais reconnais qu'il ne fait rien pour arranger les choses…

Harry ne savait pas trop quoi dire. Il ne voulait prendre aucun parti prix dans les problèmes conjugaux de ces deux meilleurs amis. Surtout pas.

- Oublie-ça, souffla Hermione, devinant la gêne de son ami. Alors, cette chose que tu voulais me dire ?

Harry lui parla de l'affaire sans omettre le moindre détail.

A la fin du récit, Hermione resta songeuse. Pourquoi les mots prononcés par Harry résonnaient en elle de façon si familière ? Tout ceci lui rappelait quelque chose, mais quoi ? Dortus Boldorin. Elle avait lu ce nom récemment, mais n'y avait pas prêté plus d'attention que ça. Elle fronça les sourcils en souleva les livres et la paperasse entassés sur son bureau, puis finit par trouver le but de sa quête.

- Ah, le voilà ! Les écrits de Dumbledore !

- Albus parle du peuple Myrddhin dans sa biographie ? S'étonna Harry.

- Oui, ça me revient maintenant, il parle également de Boldorin, qu'il connaissait bien, d'ailleurs. Il était convaincu que le conservateur était l'un des grands prêtres Myrddhin protecteurs des amulettes.

- Euh… Hermione, tu peux me rafraîchir la mémoire sur ce sujet ? Mes souvenirs sont assez flous sur l'histoire Myrddhin… qui sont ces grands prêtres, déjà ?

- Bon, je reprends tout. Comme tu le sais, selon la légende, le peuple Myrddhin était un groupe d'individus ayant émergés au nord du Pays de Galle à la fin du sixième siècle. On dit que le souverain qui se trouvait à leur tête était le descendant de Merlin lui-même. Ce peuple traversa tout le pays en clamant une parole pacifiste. C'était une communauté non violente, aux mœurs affables. Mais très peu dans la population de l'époque adhérèrent à leurs idées. Ils furent bien souvent rejetés et traînés dans la boue comme de vulgaires vauriens. Pour protéger son peuple, le souverain prit alors la décision de l'isoler sur une île, au cœur de la baie de Cardigan : l'île Myrddhin.

- Sauf que cette île n'a jamais existé, réfuta Harry.

- Mais… qu'en sais-tu ?

- Voyons !... Il n'y a aucune trace, même magique, de cette île, pas même dans les profondeurs abyssales, rien. D'ailleurs toute l'histoire de ce peuple n'est rien de plus qu'un mythe.

- Dumbledore était convaincu du contraire ! Protesta énergiquement Hermione.

- Il resterait forcement des preuves, des écrits, quelque chose, or tout ce que nous savons est fondé sur des suppositions, tu ne peux pas le nier, pourquoi l'histoire de cette communauté nous serait dépeinte comme une légende si elle avait vraiment existé ?

- Et que fais-tu de l'amulette, objecta Hermione, c'est pas une preuve ça ?

- Il n'y a rien qui nous assure son authenticité.

- C'est vrai, et j'espère que nous n'aurons jamais cette assurance.

Sur ce point, Hermione avait raison, songea Harry.

- D'accord, et les amulettes ? Reprit-il, que peux-tu m'en dire ?

- J'y viens. Le paradoxe de cette communauté est qu'elle avait en sa possession trois amulettes aux pouvoirs potentiellement dévastateurs une fois réunies. Soucieux de ne pas laisser cette puissance entre les mains d'une personne aux intentions néfastes, le souverain décida de nommer trois grands prêtres protecteurs. Ces trois hommes devaient cacher leurs amulettes respectives et la protéger quoi qu'il arrive.

- Mais, d'où viennent-elles ces amulettes, exactement ?

- L'héritage de Merlin à sa descendance, d'ailleurs, seul un né Merlin a la possibilité d'annuler le pouvoir des amulettes.

- Le souverain Myrddhin peut rompre le sort ? Mais comment ?

- Aucune idée. La s'arrêtent mes connaissances sur le sujet... mais je vais essayer de me renseigner.

- En tout cas, ça explique l'allusion énigmatique de l'apprenti : retrouver le souverain.

L'auror commençait à voir les choses un peu plus claires mais il devait s'entretenir d'urgence avec Garvin Felths. Si Dortus était un grand prêtre Myrddhin, il avait fort à parier que son apprenti, Garvin, était son successeur. Donc, il possédait forcement des informations.

Harry se leva et embrassa Hermione sur le front.

- Ton puits de science m'a été une fois de plus très utile ! Merci, je te tiens au courant, fit-il, en prenant la direction de la porte.

- J'espère bien, cria Hermione, à son ami déjà reparti.

Ron attendait au chaudron baveur. Il avait passé la journée de la veille à dormir - puisque sa mission en Irlande ne lui avait pas donné l'occasion de le faire. Une bièraubeurre à la main, il lisait les résultats du quiddish de la semaine dans la gazette du sorcier. Harry et lui s'étaient donnés rendez-vous ici, au chaudron baveur. Mais, il le savait, la ponctualité n'était pas le point fort de son ami.

- Excuse-moi, Ron, fit une voix essoufflée dans son dos.

- On avait dit midi !

Harry s'assit en face de Ron.

- Je sais, je sais … alors, comment ça s'est passé en Irlande ?

- J'aime autant pas en parler, répondit Ron, d'un air désabusé.

- Comme tu voudras, tu es passé au bureau, ce matin ?

- Oui, et Dartkroft m'a tout expliqué, je suis désolé pour Boldorin, je sais que tu l'appréciais…

- Merci, Ron. Il faut que l'on retourne au musée après ce que vient de me dire Hermione, nous devons absolument voir l'apprenti de Dortus.

- Hermione ? Déglutit Ron, le teint aussi blanc que la mousse de sa bièraubeurre. Tu… tu as vu Hermione ce matin ?

- Ah…heu, oui… d'ailleurs à ce sujet, il se peut que ma bouche ait malencontreusement dit des choses qu'elle n'aurait peut-être pas du dire…

- Tu lui as dit que j'étais revenu d'Irlande, c'est ça ?

Un sourire ennuyé fit office de réponse.

- Elle pensait que je ne reviendrais que demain… comment l'a-t-elle pris ?

- Pas très bien…

Ron secoua la tête puis fixa Harry d'un air dérouté.

- Depuis quelques temps je ne la reconnais plus, c'est vrai quoi ! Elle est plus distante, plus sombre, toujours noyée dans ses pensées… et dans son verre de purefeu ! Elle picole, Harry, t'as remarqué, hein ? Elle picole ! Tu sais qu'elle n'a toujours pas accepté la proposition de Sainte Mangouste !?

- J'ai cru comprendre.

- Je sais plus quoi faire !

- Son livre sort demain, laisse lui un peu de temps, je crois qu'elle se cherche, c'est tout.

Ron ne fit aucun commentaire. Il se contenta de hausser les épaules en avalant une gorgée de bièraubeurre.

Le joyeux chahut dans lequel baignait habituellement le musée s'était tu pour laisser place à un silence que Garvin Felths ne supportait plus. Assis au bureau de son maître, la tête entre les mains, il sentait son âme amputée d'une partie d'elle-même. Qu'allait-il devenir ? Son maître était mort et le but dont il devait vouer son existence avait disparu avec lui. Il sentait confusément qu'il devait réagir. Mais comment ? La douleur était encore trop forte et cette peur qui lui broyait le ventre l'empêchait de reprendre clairement ses esprits.

Voler l'amulette d'Algorff et tuer son protecteur signifiaient un fait certain : que l'auteur de ces actes ne s'arrêterait pas à ça. Dortus n'avait pas fini son apprentissage, et il savait qu'il n'avait pas les connaissances nécessaires pour agir... Bien sûr, il connaissait bien le nom d'un homme qui le pourrait, mais...

- Monsieur Felths ?

L'apprenti sursauta de surprise et releva la tête.

Harry Potter se tenait à l'embrasure de la porte. Il était accompagné d'un homme aux cheveux roux, qui portait, lui aussi, le long manteau noir des aurors.

- Comment vous sentez-vous monsieur Felths ? Commença Harry.

- Épuisé, articula Garvin, les yeux rougis par le chagrin.

- Avez-vous de la famille chez qui vous pourriez vous reposer ?

- Non, ma famille ne vit pas à Londres.

- Et où se trouve-t-elle ? Demanda Ron.

- Pas à Londres, Répondit le jeune homme, en baissant les yeux.

- Peut-être des amis, alors?

- Non... pas à Londres.

- Dans ce cas, je vous invite chez moi, proposa Harry, d'un air entendu, vous semblez abattu et je ne tiens pas à vous laisser seul après ce qu'il vient de se passer.

Garvin considéra Harry. Il savait qui il était, ce qu'il avait fait, il savait que sans lui, le monde magique ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui. Une expression étrange éclaira alors son le visage et effaça un instant son désarroi. Oui, pensa-t-il, cet Harry Potter, peut-être pourrait-il l'aider.

- C'est d'accord, répondit-il.