Note : Bon, l'OS que j'avais initialement pensé pour la suite de ce recueil prenant une ampleur inquiétante (plus de huit milles mots en ayant à peine abordé la moitié de ce que j'avais prévu dans mon plan), je me suis résolue à le couper en deux. Voici donc la première partie.

Au passage,le rating évolue en T pour quelques menues allusions, mais sait-on jamais.

Note 2 : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi 'Le Chat à Neuf Queues' (CQ9 pour les intimes) du Forum de Tous les Périls. Le principe est d'écrire un OS avec neuf mots imposés sur dix proposés. N'hésitez pas à me contacter par MP pour plus de détails.

Les mots ont été proposés par La Poupee Vaudou : ciel, danse, barbare, nuit, silence, animal, fumée, orage, sombre, triste.


Flammèche

An 1137.

North Blue - Île de Micqueot.

- Cul sec !

Marco porta le verre à ses lèvres et la liqueur lui brûla la gorge, descendant en ligne droite jusqu'à son estomac. L'adolescent déglutit, la langue et les tripes en feu, puis reposa son verre sur le comptoir dans un 'CLAC' sonore, essayant de camoufler la grimace qui déformait ses traits.

A dix-sept ans, il connaissait déjà les effets de l'alcool, voyager avec un groupe d'explorateurs impliquait quelques soirées plus ou moins arrosées. Il s'était même pris une cuite, une fois. Et s'il n'en gardait que des souvenirs très épars... Il se targuait toutefois de bien tolérer la boisson. Mais il devait se l'avouer : enchaîner les shoots avec la forte liqueur de Micqueot, c'était pas la même chose que siroter de la bière ou trinquer au rhum. La petite île, en plus de sa célèbre cuvée de vins Grands Crus, produisait une liqueur de raisin particulièrement corsée.

Les alcools forts étaient un peu une spécialité à North Blue : Rien de mieux pour se réchauffer l'Hiver, comme disaient les Anciens. Mais la 'Liqueur Noire' de Micqueot... Ah, c'était quelque chose !

- Bah alors, tu lâches l'affaire, petit Marco ? beugla Conrad, rond comme un tonneau, en posant un bras viril sur son épaule.

L'explorateur était une vraie montagne de muscles. Perdant l'équilibre, il s'appuya de tout son poids sur l'adolescent qui faillit tomber de son tabouret.

- Jamais ! croassa Marco en repoussant son camarde.

Il était de loin le plus jeune membre de l'équipage du Héron Gris, caravelle d'exploration financée par le Royaume de Luvneel pour étudier les îles les plus reculées et méconnues de North Blue. Pour la plupart botanistes ou zoologues en plus d'être marins, les hommes frôlaient tous la quarantaine, ou plus. Cadet du groupe, Marco était la cible de nombreuses plaisanteries, et Conrad en particulier prenait plaisir à lui chercher des poux et à le chambrer à longueur de journée. Surtout depuis sa fameuse cuite deux mois plus tôt - il n'avait toujours pas réussi à reconstituer le déroulé exact de la soirée.

Hors de question donc de leur montrer qu'il arrivait au bout de sa résistance, même si ses joues rouges, sa voix débraillée et ses gestes maladroits hurlaient le contraire. Et en plus, il y avait Makka...

- Une autre tournée pour le petit Marco ! s'exclama bruyamment Conrad en se redressant tant bien que mal.

Et merde... Le petit verre apparut devant l'adolescent, et il jeta un regard réticent aux reflets mordorés du liquide, si sombre qu'il paraissait noir, d'où le surnom de 'Liqueur Noire'. Des cris et des éclats de rire ponctuaient le fond sonore du bar, particulièrement animé ce soir. La fumée des torches éclairant la pièce formait un nuage gris au plafond et une forte odeur d'alcool et de transpiration flottait dans les airs.

- Cul sec ! brailla Makka en montant sur sa chaise.

La femme rousse, aux cheveux rasés sur la moitié droite du crâne, tituba un bref instant puis pencha la tête en arrière pour vider son verre d'un seul trait. Elle bascula dangereusement sur sa chaise avant de retrouver son équilibre au dernier moment. Elle leva alors les mains en signe de victoire et tapa du pied sur son siège. Seulement la chaise déjà bien malmenée céda sous son poids et elle s'étala par terre, sous les rires hystériques de ses camarades. Marco se joignit aux éclats de rire, repoussant discrètement son propre verre auquel il n'avait pas touché.

Elle avait une sacré mine la capitaine pirate, affalée par terre au milieu des débris de sa défunte chaise ! Makka se releva pourtant sans mal, beuglant et jurant contre le mobilier de mauvaise qualité et le mépris affiché de son propre équipage qui se foutait de sa gueule sans vergogne. Ce qui redoubla l'hilarité générale.

Ça, les Pirates de la Salamandre savaient mettre l'ambiance, partout où ils passaient.

Déjà, lorsqu'ils avaient accosté à Luvneel neuf ans plus tôt, ils avaient fait l'animation du Royaume pendant presque un mois, même sous pavillon blanc. Marco, petit garçon à l'époque, ne les avaient plus revus après leur départ, jusqu'à ce que lui-même prenne la mer presque un an plus tôt. Motivé par la soif de découverte, l'adolescent s'était joint aux explorateurs mandatés par le Roi pour écumer les recoins cachés de North Blue. Ils avaient croisé l'équipage de la Salamandre à plusieurs reprises, partageant un repas ou faisant la fête lorsque le hasard les faisaient mouiller dans le même port, ou parfois, échangeant juste quelques mots d'un pont à l'autre alors que leurs navires se croisaient au milieu de l'océan, chacun poursuivant ensuite sa propre route. Avec le temps, les deux équipages s'étaient liés d'amitié.

Makka, furibonde, balança les morceaux brisés de sa chaise dans le feu de cheminée, qui crépita de plus belle en produisant une épaisse fumée opaque. On râla dans son dos, la rousse réagit au quart de tour et les insultes fusèrent. Quelqu'un finit par ouvrir la porte d'entrée, faisant courant d'air. La fumée se dissipa un peu, mais un vent glacé traversa la salle surchauffée du bar, provoquant de nouveaux marmonnements mécontents.

- On devrait rentrer, dit Benny.

Marco loucha sur son capitaine, qui se tenait devant lui. Il l'avait vu boire à plusieurs reprises de cette atroce liqueur de raisin, mais il paraissait parfaitement sobre. Benny avait toujours l'air sobre, peu importe la quantité d'alcool ingérée.

- Il n'est pas si tard que ça, protesta Marco.

- Ben a pas tort, intervint Conrad en titubant un peu. Y'a beaucoup d'alcool qui a coulé...

L'adolescent fronça les sourcils. Il était rare de voir le botaniste, fêtard invétéré, être aussi mesuré lorsqu'il était question de boisson.

- Quoi t'es déjà fatigué ? le rallia Marco. Moi, j'ai encore soif !

- Voilà qui est bien parlé ! s'exclama Makka en surgissant devant eux, sa moitié de chevelure plus ébouriffée que jamais. Une autre tournée !

Makka se pencha pour attraper une bouteille d'alcool sur le comptoir du bar et lors du mouvement, son corps frôla dangereusement le bras de Marco. Troublé, l'adolescent se dépêcha de lever son verre et le vida d'un trait pour camoufler la rougeur de ses joues. Réflexe malheureux, la maudite liqueur de Micqueot lui ravagea l'œsophage et il faillit s'étouffer tout seul. La capitaine pirate se moqua crânement de lui, mais heureusement Benny veillait, lui tapant virilement dans le dos pour lui faire retrouver son souffle.

Marco croisa son regard et détourna aussitôt les yeux. Le chef botaniste avait la fâcheuse manie, avec ses prunelles claires et perçantes, de donner l'impression de lire dans les pensées aussi clairement que dans du cristal.

Mal à l'aise, l'adolescent laissa Makka le resservir. Au point où il en était, autant soigner le mal par le mal. Et alors que la pirate remplissait son verre, son regard glissa sur son chemisier, dont l'un des boutons avait sauté, donnant un infime aperçu de son décolleté. Marco déglutit, se disant que la couleur de ses joues passerait certainement pour un effet de l'alcool. Depuis qu'ils avaient par hasard recroisé la route des Pirates de la Salamandre un an plus tôt, Marco éprouvait pour la capitaine un attrait… particulier. Et les choses paraissaient empirer après chaque rencontre. Sa proximité le mettait en émoi et plus d'une fois, ses rêves et ses pensées s'étaient égarés en fantasmes... plutôt osés.

Pourtant Makka n'était pas vraiment le genre de femme à susciter l'intérêt des hommes.

Large d'épaules et assez trapue, elle avait presque la carrure d'un homme et était quasiment aussi grande que lui - alors qu'il avait eu une poussée de croissance démentielle à l'âge de quatorze ans.

Son visage anguleux n'était pas très... féminin, avec son nez légèrement tordu et sa longue balafre. Marco avait toujours été intrigué par cette étrange cicatrice, qui partait du coin de son œil droit, remontait sur sa tempe et zébrait le côté droit du crâne, entièrement rasé. La marque était ancienne, mais large, rouge et presque boursouflée par endroits. Bien sûr, l'adolescent s'interrogeait sur l'origine de la blessure, mais ce qui l'interpellait surtout, c'était que Makka garde la moitié du crâne rasée, exposant la cicatrice aux yeux de tous, au lieu de la camoufler sous son épaisse chevelure rousse. Le contraste était saisissant, entre le cuir chevelu nu et balafré d'un côté, et les mèches fourchues de l'autre, lui donnant un air sauvage.

Sur la photo de son avis de recherche, elle était carrément flippante. Mais pour bien la connaître, Marco savait que ce n'était qu'une image... Makka était peut-être une pirate, mais sa maladresse légendaire et son humour idiot en faisait un personnage sympathique.

Et l'adolescent n'arrivait pas à se défaire de cette attirance physique à son égard.

Il ne l'avait jamais connue qu'avec chemises à manches longues et épais pantalons, qui ne dévoilaient rien de ses… hum, de ses formes. Pourtant, à l'occasion d'un mouvement, il arrivait que le froissement du tissu révèle la forme d'un sein, ou la courbe d'une hanche…. Et son imagination – très productive à ce sujet – faisait le reste. Marco parvenait d'ordinaire à dissimuler ses sentiments, mais ce soir, l'alcool lui montait à la tête, et il sentait le regard de Benny lui brûler la nuque, comme si le chef botaniste savait tout de son trouble.

Il se détourna.

- Crache-flammes ! Crache-flammes ! Crache-flammes ! scandaient les hommes attroupés autour de Makka.

Assise sur le comptoir du bar au milieu des verres vides, la pirate jouait avec un briquet, l'actionnant d'une main et se curant le nez de l'autre. Elle fit glisser la petite flamme entre ses doigts avant de l'avaler tout rond. Le silence s'abattit autour de Makka alors qu'elle attendait, sourire narquois aux lèvres, entretenant son suspens. Puis elle relâcha dans un rôt monumental la flammèche ingurgitée plus tôt, crachant un long filet de feu, comme les dragons dans les mythes et légendes.

Le sourire de Marco se tordit un peu.

Bon, clairement, ce genre de petits détails freinaient considérablement sa libido galopante. Pourtant Marco ne put s'empêcher de rire aux éclats en même temps que tous les autres. C'était complètement stupide, mais qu'est-ce que c'était drôle !

Makka n'avait rien de la femme fatale, n'était ni séductrice, ni enivrante, pourtant il ne pouvait s'empêcher de la désirer. Et il ne savait pas trop quoi faire de cette attirance. La pirate n'était plus vraiment de la première jeunesse, ayant déjà bien entamé la quarantaine, un âge qui paraissait terriblement lointain à ses insouciants dix-sept ans. En fait, elle avait quasiment le même âge que sa mère – pensée qui le mettait particulièrement mal à l'aise.

Au-delà de la différence d'âge, c'étaient surtout ses souvenirs d'enfance qui le dérangeaient. Il se revoyait, à tout juste huit ans, arpenter le pont de L'Hermione et harceler Makka de questions sur GrandLine. La pirate l'avait toujours rabroué, de façon assez musclée, mais toujours sans méchanceté, comme l'aurait fait une grande sœur. Marco se mordit la lèvre, on était pas censé être physiquement excité par sa grande sœur. Ce n'était pas tellement sain, comme réaction, non ? Mais Makka n'était pas vraiment sa sœur... Et merde, il commençait à avoir mal à la tête. Ses expériences avec les filles se réduisaient à quelques flirts innocents, et il n'avait aucune idée sur la façon de gérer la situation.

De toute façon, il était raisonnablement certain que Makka se foutrait royalement de sa gueule si elle venait à apprendre son intérêt pour elle. Alors mieux valait garder tout ça pour lui.

- On devrait rentrer, répéta Benny, toujours à ses côtés.

Marco s'apprêtait à protester - même si la présence de Makka le troublait un peu plus à chaque verre ingéré, il ne voulait pas partir - mais il resta muet en voyant l'air sombre et soucieux du chef botaniste. Et il le connaissait suffisamment pour savoir que cette expression ne présageait rien de bon.

Il allait se passer quelque chose.

L'adolescent releva la tête et observa les hommes qui buvaient et festoyaient tout autour de lui. Une bonne partie de l'équipage du Héron Gris avait déjà quitté le bar pour rejoindre les couchettes de la caravelle, mais une demi-douzaine d'explorateurs étaient encore là, dont Conrad qui avait rejoint Jonas et Larno à la table des joueurs de cartes. Alban s'était endormi contre un mur et ronflait au rythme des conversations. Makka et ses pirates étaient bien entendu au centre de l'attention, parlant haut et riant fort. Et à y regarder de plus près, Marco réalisa qu'ils ne s'attiraient pas uniquement des regards amusés ou moqueurs... Les réactions étaient même plus réprobatrices qu'enjouées parmi les habitués du bar.

Les hommes de Micqueot observaient les singeries de Makka d'un air mauvais, mâchoire crispée et poings serrés. Depuis un moment déjà le murmure mécontent des locaux flottait sous l'ambiance joyeuse et débridée des pirates, mais se transformait à présent en rumeur grondante.

Un immense barbu en chemise à carreaux finit par se lever, pointant un doigt accusateur vers la capitaine :

- Vous f'rez mieux d'foutre le camp d'ici ! On veut pas d'sales pirates comm' vous par chez nous !

Un silence tendu appesantit la salle. Makka, toujours assise sur le comptoir du bar, dévisagea le trouble-fête sans ciller. Autour d'elle, les pirates s'étaient figés d'anticipation, certains retenant un sourire entendu. Marco s'était également arrêté, ignorant la main de Benny sur son épaule qui le tirait vers la sortie. Lui aussi percevait cette attente brûlante, à la fois curieuse et effrayée. Le silence semblait crépiter, il y avait de l'orage dans l'air. Seul Fullis, le second de la Salamandre, pressait fermement le bras de sa capitaine, comme pour la convaincre de ne pas faire d'esclandre.

Bien sûr, elle l'ignora.

Se dégageant, Makka leva le bras et se renifla exagérément l'aisselle.

- Maah... Pourtant on s'est bien lavés avant de venir ! Pas vrai, les gars ?

Les pirates éclatèrent de rire, haut et fort comme ils le faisaient toujours, mais leur hilarité résonna comme un piano désaccordé au milieu du bar silencieux. Le grand barbu qui l'avait interpellée devint rouge de fureur et plusieurs hommes en colère vinrent se ranger à ses côtés.

- J'sais bien c'que vous z'êtes ! Pirates ! Criminels ! Barbares ! éructa-t-il avec un fort accent.

- J'comprends pas bien c'que tu dis ?! répondit Makka, singeant sa voix, la main tendue contre son oreille.

Un frisson de rage traversa leurs opposants, et Marco sentit un nœud désagréable dans son estomac. La main de Benny le tira fortement en arrière et l'adolescent se retourna. Tous les hommes du Héron Gris s'étaient rassemblés derrière le chef botaniste, Jonas et Conrad soutenant un Alban encore à moitié endormi. Mais tous semblaient déterminés à quitter les lieux au plus vite.

- On peut pas partir comme ça... protesta l'adolescent.

Même s'il n'appréciait pas la tournure des évènements et qu'il aurait préféré que Makka se tienne tranquille pour une fois, il ne se sentait pas d'abandonner les Pirates de la Salamandre dans une telle posture. Sans même qu'il ne s'en aperçoive, les protestataires avaient sorti des armes de fortunes : balais, pieds de biche, fourches... Le meneur s'était même emparé d'une des torches enflammées qui éclairaient le bar.

- J'sais bien qui t'es ! accusa-t-il. Makkalenka, la Salamandre ! Aux trente-quatre millions d'berrys !

Alors, la voix de la capitaine claqua, plus sombre et froide que Marco ne l'avait jamais entendue :

- Qu'est-ce que tu dis ?

L'adolescent sursauta en réalisant que la rousse se tenait à présent face au grand barbu, à quelques centimètres à peine de son visage furieux. Il ne l'avait pas vue bouger. Marco fut surpris par l'air sauvage et dangereux qu'affichait la pirate. Il déglutit. Elle paraissait aussi flippante que sur son avis de recherche.

Avec un calme terrifiant, elle tendit la main et agrippa l'extrémité enflammée de la torche, ignorant les flammèches qui léchaient ses doigts.

- Je suis Makka. Et je ne crains pas les flammes.

Alors elle commença à se transformer. Sa peau se couvrit d'écailles écarlates et son visage prit un aspect reptilien, museau frémissant, crocs acérés et pupilles verticales. Ses mèches fourchues disparurent mais son crâne allongé arborait toujours son épaisse cicatrice. Marco ne l'avait vue sous la forme animale de son Fruit du Démon qu'une paire de fois, alors qu'il avait tout juste huit ans, mais la vision de la Salamandre ne l'avait jamais vraiment quitté. Corps musculeux sous les vêtements, pattes griffues et queue battante, Makka était méconnaissable.

La métamorphose provoqua une agitation fébrile. Le leader lâcha brusquement sa torche que la capitaine broya entre ses doigts acérés. Il recula de deux pas, mais porté par le nombre de ses camarades vindicatifs, il s'avança à nouveau, furieux et décidé. Les pirates avaient dégainé leurs armes derrière Makka. Porté par le même élan, Marco fit naître des flammes bleutées dans la paume de sa main, prêt à se battre aux côtés de ses amis.

Mais Benny lui attrapa le poignet, ferme et sévère. L'adolescent éteignit ses flammes pour ne pas le brûler mais ne comptait pas se laisser faire pour autant.

- On ne peut pas...

- Assez, Marco ! siffla-t-il d'un ton incontestable. Ce sont des pirates, tu ne peux pas t'impliquer avec eux !

L'adolescent voulut protester, mais le chef botaniste ne lui en laissa pas le temps.

- Moi aussi j'en suis venu à apprécier Makka et son équipage. Mais ce ne sont pas juste de sympathiques trublions, oublie tes fantasmes idiots. Ce sont des pirates. Ils sont recherchés par la Marine et le Gouvernement Mondial. Ça veut dire que toutes les polices, toutes les forces armées de chaque pays sont après eux. Tu ne peux pas laisser paraître que tu es de leur côté sans devenir toi-même un criminel !

Marco resta muet, déchiré entre les pirates et les botanistes.

- Ils n'en sont pas à leur première bagarre, intervint Conrad. Les gars de la Salamandre viennent de GrandLine, ce ne sont pas quelques ivrognes dans un bar qui vont leur poser problème.

Après une dernière hésitation, l'adolescent finit par céder, et suivit ses camarades à l'extérieur alors que les premiers coups s'échangeaient derrière lui. Au moment de passer la porte, il aperçut Makka, babines retroussées en un sourire cruel et prédateur. Puis le battant se referma et il se retrouva dans la nuit froide et austère de Micqueot, seulement troublée par les éclats de voix et les bruits de chocs qui s'échappaient du bar.

La lune brillait dans le ciel d'encre et d'étoiles, reflétant ses pâles rayons sur la couche de neige qui recouvrait la ville. Les flocons avaient commencé à tomber en début de soirée et tenaient à peine lorsqu'ils étaient entrés dans le bar. Une poignée d'heures plus tard, et le paysage urbain était déjà transfiguré par un doux manteau blanc, qui luisait sous le croissant de lune. La vision de la ville enneigée lui parut irréelle, si calme et silencieuse par rapport à la fureur et l'agitation de la taverne. Arrivé au bout de la rue, Marco se retourna, apercevant les lumières tamisées du bar au loin. Il n'entendait déjà plus le brouhaha de la bagarre.

L'Hiver avait cette troublante faculté d'étouffer les choses, sons et couleurs perdaient leur éclat dans le froid.

- Marco ! l'appela Conrad.

Troublé, l'adolescent suivit les botanistes jusqu'au port. Il aperçut bientôt les grandes voiles blanches de L'Hermione, le trois-mâts des Pirates de la Salamandre. Comme souvent lorsqu'ils accostaient dans une ville, le pavillon noir avait été soigneusement caché. Makka et ses hommes avaient l'habitude de se faire passer pour des marchands venus de GrandLine. C'était d'ailleurs ce qu'ils avaient fait lors de leur première venue à Luvneel, alors que Marco n'avait que huit ans. Le petit garçon qu'il était n'avait rien vu, malgré plusieurs signes et allusions équivoques. Ce n'était qu'après le départ de L'Hermione que Benny et ses botanistes lui avaient montré l'avis de recherche de Makka, lui apprenant ainsi qu'elle était une pirate.

La politique du Gouvernement Mondial à l'égard des flibustiers se faisait de plus en plus sévère depuis qu'un certain Gan Ning s'était auto-proclamé Empereur Pirate quelque part dans le Nouveau Monde. Les avis de recherche de pirates paraissaient dans chaque grand journal national, avec des récompenses de plus en plus élevées pour attirer les chasseurs de primes. Quiconque était surpris en train d'aider un forban était à son tour considéré comme un criminel. Les flibustiers s'affichaient sans crainte sur la Route de Tous les Périls, réputée pour être sauvage et presque pas civilisée, mais ils faisaient mine basse sur les autres mers où les forces militaires étaient mieux entraînées et organisées.

Makka et ses hommes misaient d'ordinaire sur la discrétion - malgré l'exubérance naturelle de la capitaine - mais ce soir, emportés par l'alcool et la fête, ils avaient mis le feu aux poudres.

.

- Putain, Alban tu fais chier ! râla Conrad contre le botaniste, ivre mort, qui bavait généreusement sur son épaule.

Arrivés devant le Héron Gris, Marco aida son camarade à transporter leur ami jusque dans la cabine qu'ils partageait tous les trois. Avec une douceur étonnante malgré sa mauvaise humeur et sa montagne de muscles, Conrad déposa Alban dans sa couchette avant de se laisser tomber lui-même dans son propre lit. L'adolescent marcha jusqu'au petit hublot au fond de la pièce, observant les voiles de L'Hermione amarré au quai voisin.

- T'en fais pas pour ta copine, petit Marco, elle a vu pire... grommela Conrad depuis son plumard.

L'adolescent sursauta et sentit ses joues brûler. Makka n'était pas sa copine !

- Je m'inquiète pas, grogna-t-il à la place.

Seul le ricanement du botaniste lui répondit. Furieux et gêné, Marco sauta dans son lit et rabattit brusquement les draps sur son visage. Bientôt, les ronflements de Conrad résonnèrent dans la petite cabine.

Mais lui resta éveillé, les yeux grands ouverts et les pensées tournoyant dans sa tête. Il ne pouvait s'empêcher de penser aux Pirates de la Salamandre. Bien sûr, il s'inquiétait pour eux, mais surtout, il songeait à la vision qu'il avait eu de la capitaine, au moment de sortir du bar. Sauvage salamandre au rictus mauvais, cruel, prédateur... Il n'y avait rien de la Makka qu'il connaissait dans cette image. La capitaine un peu stupide qui cumulait les maladresses. La volcanique rousse qu'il s'amusait à provoquer juste pour la voir s'énerver : son étrange accent guttural ressortait systématiquement quand elle était en colère. La femme sympathique et amusante qu'il désirait secrètement avait laissé place à une pirate, une criminelle belliqueuse et dangereuse.

Et il ne savait pas trop si cela l'effrayait, ou l'excitait encore plus.

Mal à l'aise, Marco se retourna plusieurs fois dans ses draps. L'adrénaline pulsait toujours dans ses veines.

Il avait déjà connu son lot de bagarres. A Luvneel, il s'était pris la tête avec d'autres garçons de son âge, échangeant quelques coups de poings. Et lors des soirées arrosées en compagnie de l'équipage du Héron Gris, il avait assisté - et participé - à certaines querelles de bar. Il se défendait plutôt bien, emporté par l'énergie du groupe et la palpitation du danger.

L'adolescent s'imagina être resté en compagnie des pirates. Se tenant entre Makka et Fullis, brandissant des poings de feu et érigeant une barrière de flammes pour protéger ses amis... Non, c'était idiot, la capitaine n'avait pas vraiment besoin d'être protégée. Au contraire, elle serait furieuse qu'on l'empêche de se battre. Mais il serait à ses côtés, attaquant et feintant avec l'habileté de la jeunesse. Ils combattraient ensemble, chacun de leurs gestes s'accordant dans une danse parfaite pour mieux mettre à terre l'adversaire. Ils se comprendraient instinctivement, sans avoir besoin de parler. Il visualisait parfaitement le visage de Makka, son exotique cicatrice, sa chevelure sauvage, son sourire ravageur...

Les joues brûlantes, il se mordit violemment la lèvre.

Abruti !

Il se retourna, enfouissant son visage dans l'oreiller, et sous les ronflements saccadés de Conrad, il s'efforça d'ignorer la tension naissante dans son bas-ventre.

.

Le lendemain.

Marco se leva avec l'aurore. Sur les quelques heures passées dans sa couchette à bord du Héron Gris, il n'avait que très peu dormi. Les murs et le plafond avaient semblé tourner dans une ronde folle, le rendant nauséeux, même quand il fermait les yeux. Foutue liqueur de raisin ! Et lorsque ce n'était pas les vertiges ou l'envie tenace de vider ses boyaux, d'inconfortables pensées virevoltaient dans son esprit, l'empêchant de trouver le sommeil malgré ses yeux lourds.

Lorsque la lumière de l'aurore commença à filtrer par le hublot, l'adolescent se résigna à se lever. Alban dormait comme une masse dans la couchette voisine et Conrad, qui avait toujours un sommeil agité lorsqu'il buvait, était carrément tombé de son lit, sans pour autant se réveiller. Marco avait rarement vu quelqu'un avoir le sommeil aussi lourd et impénétrable. Il s'habilla en vitesse, prenant soin de se couvrir d'un épais manteau rembourré. Les pouvoirs de son Fruit du Démon le protégeaient généralement du froid, mais l'Hiver n'était qu'à trois pas et aussi haut dans le Nord, la température ne reprenait des valeurs positives qu'à partir de midi.

L'adolescent enjamba l'imposante silhouette de Conrad qui ronflait par terre, et monta sur le pont. L'air froid du matin lui piqua les joues et acheva de le réveiller. Il y avait quelque chose de revigorant dans la morsure du vent glacé. Le soleil pointait tout juste à l'horizon, trempant ses rayons écarlates dans l'indigo de l'océan.

Marco chercha des yeux les hautes voiles de L'Hermione et fut surpris de trouver l'emplacement du trois-mâts vide. Il avait pourtant guetté une partie de la nuit, l'oreille tendue dans l'espoir d'entendre les pirates revenir à bord de leur navire mais il n'avait rien perçu d'autre que le clapotis régulier des vagues contre la coque du Héron Gris. Il balaya les quais du regard, cependant le bateau n'était nulle part en vue. Comment était-ce possible ? Que s'était-il passé cette nuit ?

- Ils sont partis il y a plusieurs heures déjà, informa Jonas.

Le botaniste le rejoignit, rajustant d'un geste distrait ses lunettes à cercles métalliques sur son nez.

- Je n'ai rien entendu...

- Ils ont levé l'ancre dans la discrétion. Ça ne s'est pas très bien terminé au bar, après notre départ hier soir.

- Qu'est-il arrivé ? questionna Marco, inquiet.

- Je ne connais pas les détails. J'allais rejoindre Benny sur place, tu m'accompagnes ?

L'adolescent hocha la tête et mit pied à terre avec son camarade. Ils remontèrent le port et retrouvèrent la petite ruelle où se situait le bar de la veille. Marco fut surpris par l'agitation qui régnait malgré l'heure matinale. De petits groupes de badauds parlaient à voix basse, jetant des regards méfiants aux étrangers. L'adolescent se rapprocha inconsciemment de Jonas en sentant les yeux défiants se poser sur eux.

Plus loin dans la rue, il reconnut l'uniforme bleu et vert de la Garde de Micqueot et à côté... il se figea en découvrant que la porte et une bonne partie de la façade du bar avaient été pulvérisées. Des débris de bois et de verre jonchaient le bitume et des planches à moitiés arrachées vacillaient sur ce qui restait du mur de l'établissement. La porte défoncée avait volé sur plusieurs mètres avant de percuter un bâtiment voisin, dont les fenêtres s'étaient fissurées sous l'impact.

Il n'aurait jamais cru que la bagarre puisse être si violente.

- Attendons ici, fit Jonas en le retenant par le bras.

Suivant son regard, Marco découvrit que Benny était à quelques pas, discutant avec trois gardes de Micqueot. Le chef botaniste paraissait calme mais les militaires étaient clairement tendus.

- Ils l'interrogent ?

Jonas acquiesça en silence. L'adolescent eut un drôle de pressentiment.

Non loin sur leur droite, deux autres gardes questionnaient une jeune femme brune qui se tordait nerveusement les mains, les larmes aux yeux. Elle était très pâle, le regard cerné de fatigue et les lèvres crispées dans une grimace de détresse. Retenant tant bien que mal ses sanglots, elle donnait l'impression d'être sur le point de s'effondrer. Il se dégageait de sa frêle silhouette une telle fragilité que Marco eut presque envie de l'éloigner des soldats et de faire quelque chose, n'importe quoi, pour apaiser sa douleur. Pourquoi les gardes de Micqueot s'entêtaient-ils à lui parler, alors qu'elle n'était clairement pas en état ?

L'adolescent s'agita, piétinant sur place à côté de Jonas.

- Comment le bar a-t-il été détruit, à ton avis ?

Le botaniste haussa les épaules.

- Les Zoans acquièrent une grande force physique.

Marco s'immobilisa. Il dévisagea Jonas avant de tourner les yeux vers les gravats et le bâtiment à demi-détruit. C'était Makka qui avait ça ? Il peinait à imaginer la scène. Et en même temps...

Un gémissement déchirant lui fit relever la tête, et il vit la femme brune vaciller sur ses jambes avant de tomber à genoux dans la neige, le visage contracté de douleur. L'un des gardes la retint de justesse, et la releva doucement, la soutenant pour lui éviter de glisser par terre. Un petit groupe de badauds les rejoignit, chacun ayant un geste ou une parole pour la femme effondrée.

- Qui est-ce ? demanda Marco, la gorge nouée.

- L'épouse de l'homme mort hier soir, répondit Benny en surgissant derrière eux.

- Quoi ? sursauta l'adolescent. I-Il... Il y a eu un mort ?

Le chef botaniste hocha sombrement la tête alors que les sanglots de la femme résonnaient dans la ruelle. Marco eut l'impression qu'une chape de plomb lui tombait dessus. Impossible... ça n'était qu'une bagarre de bar. Juste une petite altercation sans grande conséquence. Comment les choses avaient-elles pu dégénérer au point de faire un mort ?

- Retournons au navire, décida Benny.

Les deux botanistes commencèrent à s'éloigner mais l'adolescent fut incapable de détacher son regard de la veuve dévastée.

- Marco !

Il sursauta et, le cœur lourd, se détourna de la scène pour rejoindre ses deux compagnons. Alors qu'ils revenaient vers le port, il sentit le regard soucieux de Benny sur ses épaules.

- Que s'est-il passé, exactement ? interrogea Jonas.

- La Salamandre a dérapé, soupira le chef botaniste. Les pirates ont facilement eu le dessus, mais les gars de Micqueot ont refusé de lâcher l'affaire. La Salamandre a enchaîné provocations sur provocations, ce qui n'a pas arrangé la situation. Il y a eu plusieurs blessés graves en plus de l'homme mort. Le temps que l'alerte soit donnée, les pirates sont discrètement revenus au port et ont mis les voiles. Seulement la Marine a été alertée et j'ai entendu dire qu'au moins deux navires de guerre avaient été lancés à la poursuite de L'Hermione.

- Hum, ce n'est pas la première fois que Makka fait du grabuge dans la région, nota Jonas.

Cela sonnait comme une accusation, mais Marco pouvait difficilement nier que les Pirates de la Salamandre avaient fait les gros titres de North Blue ces derniers mois. L'adolescent avait toujours considéré ces 'exploits' avec un mélange d'admiration et de curiosité insouciante, mais à présent qu'il était confronté à l'envers du décor... il avait la gorge nouée d'un sentiment indéfinissable. Il croisa le regard attentif de Benny, mais son capitaine ne lui fit aucune remarque.

Marco avait bien conscience que lorsqu'il était gosse, sa fascination pour la Salamandre frisait l'adulation aveugle. Benny s'était efforcé de freiner son entrain à l'époque. Heureusement cela avait fini par lui passer, mais Benny n'avait cessé de lui faire remarquer, avec ses longs regards et ses reproches sous-entendus, qu'il continuait d'idéaliser la pirate. L'adolescent l'avait à peine écouté, persuadé que le botaniste s'inquiétait pour rien. Mais Marco devait bien reconnaître aujourd'hui que l'image qu'il s'était construit de Makka ne correspondait pas tout à fait à la dure réalité.

- Avec toute cette agitation, il est probable que les Pirates de la Salamandre quittent North Blue... reprit Jonas, inconscient du trouble qui animait son cadet - ou justement, cherchant à le distraire de ses pensées inconfortables.

- C'est vrai, approuva Benny. Ils vont certainement retourner sur GrandLine.

- Qu'en est-il de notre mission ?

- Officiellement, nous pouvons rester autant que nos recherches le nécessitent... Mais on m'a bien fait comprendre que les locaux désiraient notre départ. Ils n'ont pas envie de voir des étrangers après hier soir.

- Ça ira pour la mission ? s'inquiéta Marco, se forçant à participer à la conversation.

Benny haussa les épaules.

- Nous avons déjà recueilli les informations et les échantillons nécessaires. Nous pourrons faire le reste à Luvneel. Inutile de rester et d'alimenter les tensions. Nous lèverons l'ancre à midi.

.

L'équipage du Héron Gris quitta le port de Micqueot en début d'après-midi.

Après un réveil difficile pour certains, les botanistes avaient rassemblé leurs affaires, s'étaient assurés d'avoir correctement étiqueté toutes les données récoltées, puis avaient entamé les manœuvres nécessaires au départ. Les discussions allaient bon train au sujet de la soirée de la veille, les plus fêtards relatant aux couche-tôt les derniers évènements, et tous spéculant sur la fin de la bagarre. Marco, qui était habituellement le premier à relancer la conversation quand le sujet concernait Makka et ses pirates, resta cette fois à l'écart des discussions.

Les pleurs de la jeune veuve résonnaient à ses oreilles et se mêlaient aux images du bar dévasté tandis que le visage prédateur de la Salamandre hantait ses pensées. Il investit toutes ses forces à tirer sur les cordages et à manipuler les voiles, oubliant ses préoccupations dans le travail et l'effort physique.

Lorsqu'en milieu d'après-midi, son quart achevé, il se posa enfin contre le bastingage, laissant son regard se perdre à l'horizon, Conrad ne tarda pas à le rejoindre. Le botaniste se racla bruyamment la gorge et, se penchant en avant, lâcha un énorme mollard dans l'eau. Il sourit, l'air satisfait, les yeux baissés sur les flots comme s'il voulait suivre la progression de son graillon dans l'océan. Marco lui adressa un soupir exaspéré, mais ne put s'empêcher de sourire malgré lui. L'adolescent avait plus d'une fois fait des concours de crachat avec Conrad, Larno et Alban - ce dernier était imbattable sur la distance, même si Conrad faisait des glaviots bien plus gros. C'était une sorte de tradition au sein de l'équipe d'exploration - au grand désespoir de Jonas qui considérait ces futilités avec dédain.

- Tu sais pourquoi certains marins accrochent des boîtes de conserve vides autour de la coque de leur bateau ? demanda soudain Conrad.

Marco le dévisagea, surpris par la question.

- Je ne savais même pas que ça se faisait...

- Y'en a qui le font, insista le botaniste. Tu sais pourquoi ?

L'adolescent hocha négativement la tête.

- C'est pour faire fuir les méduses mutantes.

- Hein ? souffla Marco, abasourdi. Ça n'existe pas les méduses mutantes !

- J'sais bien, acquiesça Conrad. C'est bien pour ça que les gars sont persuadés que leur astuce fonctionne !

Marco fronça les sourcils, se demandant où son camarade voulait en venir avec son histoire de méduses et de conserves. Mais l'explorateur ne donna pas plus de précisions, apparemment satisfait de son anecdote comme un sage de son sermon. L'adolescent leva les yeux au ciel et s'accouda plus confortablement contre le bastingage. Peut-être inspiré par le mollard de son compagnon, il déglutit et lança un épais crachat dans les vagues agitées.

- Joli, commenta Conrad en connaisseur.

Bientôt Larno se joignit à eux et ils jouèrent à envoyer leurs expectorations le plus loin possible. Alban finit par repérer leur manège et leur hurla dessus, leur reprochant de l'avoir tenu à l'écart du jeu. Ils nièrent avec tant d'entrain que le vieux botaniste n'en fut que plus convaincu. Ils se chamaillèrent plusieurs minutes, avant de reprendre leur concours, sous les marmonnements toujours mécontents d'Alban.

- Vous n'avez rien de mieux à faire ? soupira Jonas en traversant le pont.

Ils le décrièrent violemment, vantant les louanges de leur activité et Jonas eut une grimace de dégoût. Mais en avisant Marco rire et plaisanter avec ses camarades, il sourit intérieurement. Aussi n'insista-t-il pas trop, et laissa ses immatures camarades à leurs immatures occupations.

.

Plus tard, lorsqu'ils quittèrent le pont pour descendre manger en cuisine, Conrad posa une main virile sur l'épaule de l'adolescent.

- Bah, c'est pas si grave si tu crois aux méduses mutantes, petit Marco !

- Hein ?

Pourquoi diable l'explorateur venait-il remettre cette histoire absurde de méduses sur le tapis ? Sans comprendre, il dévisagea son aîné, avec son sourire vaguement moqueur et son air débonnaire. Comme souvent, Marco se demanda ce qu'il pouvait bien y avoir dans sa tête dégarnie. Puis, croisant son regard malicieux, l'adolescent se figea, saisissant en un éclair l'analogie avec la façon dont lui-même idéalisait Makka et sa récente désillusion. Conrad sourit et lui tapa encore contre l'épaule.

- Allez, viens Marco ! A la bouffe ! s'exclama Larno en passant à côté de lui.

Et l'adolescent se laissa emporter par ses amis, sourire aux lèvres.