SECONDE PARTIE

Le silence est revenu dans le petit salon isolé de l'agitation du reste du manoir. L'hôte, découvert, s'avance et passe le seuil de la porte. Un étrange parfum flotte dans l'atmosphère, un froid mordant vient alors se frotter contre la peau pâle du jeune homme. Il frissonne.

La jeune femme a relevé ses yeux de chat et le fixe. Elle ne sourit pas, et sa bouche fermée se crispe. Sa main effleure le couvercle brillant du piano, ses doigts souhaitant malgré elle finir la chanson. Pourtant elle se retient et maudit cet homme de l'avoir interrompue. Mais le pense-t-elle vraiment ? En regardant ce jeune homme, elle ne peut s'empêcher, intriguée, de se demander qui il est.

Quant à lui, surpris de voir une aussi jolie femme seule dans une pièce où elle ne devrait pas se trouver, il ne peut ignorer les fines mains pâles qui jouaient une mélodie qui sonnait si bien dans l'écho de son manoir. Il l'admire, examine chaque recoin du bas de son visage, chaque grain pâle de sa peau et chaque plis de ses lèvres rouges qui brillent. Les quelques secondes qui s'écoulent sont semblables à dix années jusqu'à ce que leurs regards se croisent, et le sortent de sa contemplation. Alors il sourit, en fermant ses yeux, amusé.

« Continuez, je vous en prie. Vous jouez à merveille ! »

Il rit, et prend place dans un des fauteuils de la pièce qui tient face à la pianiste. La jeune femme ne se décide pas à bouger, gênée par la présence du jeune homme assis devant elle. Elle le dévisage, irritée. Il a croisé ses jambes, et remue le vin de son verre sans la quitter des yeux. C'est alors qu'elle se rend compte que l'un des yeux est caché sous le masque bleuté.

Alors elle sursaute. Son corps se contracte tout à coup, ses mains si gracieuses s'hérissent, ses jambes flanchent alors qu'elle fait un pas en avant pour se diriger vers la porte. Sa peau est prise d'une subite terreur alors qu'elle sent inlassablement le regard moqueur de cet élégant borgne posé sur elle. Fuir est la seule pensée qui lui vient alors.

« À vrai dire, je me demandais ce que vous faisiez ici, mademoiselle. »

Il lui sourit en penchant doucement la tête, révélant ses dents blanches et étincelantes. Il était terrifiant. Les pas de la jeune fille hésitent à continuer, mais elle s'avance encore vers le couloir, gardant du mieux qu'elle le peut son calme froid et impassible.

« Allons, ne me laissez pas seul ! Un peu de compagnie de fera de mal ni à vous ni à moi ! »

Il rit et elle s'arrête alors qu'elle n'a même pas fait deux pas, le cœur vibrant. Elle ne pose plus ses yeux sur lui, elle l'ignore même si elle lui obéit. Sa voix inspire le respect, la peur, mais aussi autre chose. Son rit est clair même s'il est forcé, tout comme son sourire.

« Jouez pour moi. S'il vous plaît. »

Dit-il doucement, ordonnant d'une voix froide mais moins forte, comme s'il s'agissait d'un murmure inavouable. Elle reste silencieuse. Sa robe argentée effleure le sol froid recouvert de doux tapis, elle se rapproche du piano, les paupières à demi-closes.

Son sourire n'est plus, il a disparut. Lassé de faire semblant, il boit en se laissant doucement couler dans les doux coussins du fauteuil. Il laisse sa tête basculer vers l'arrière et fixe le plafond, pensif, alors que l'étrange femme-chat s'assoit au piano. Il devine ses douces mains soulever le couvercle, ces mains de porcelaine si raffinées. Il jette un rapide coup d'œil sur le profil de cette invitée. Ses mains s'apprêtent à glisser sur le clavier pour emplir la pièce de douces mélodies.

« Finalement, ne jouez pas. Je préférerais entendre votre voix. »

« Je ne chante pas, monsieur. »

Répondit-elle d'une voix sèche, agacée par le jeune homme. Elle a reposé ses mains sur ses genoux et regarde droit devant elle, fière et arrogante. L'hôte sourit, visiblement satisfait.

« Il n'était pas question de vous faire chanter, mademoiselle. Me parler me suffit amplement. Mais me feriez-vous le plaisir de me faire connaître votre nom ? »

« Nous ne portons pas seulement des masques pour le plaisir, n'est-ce pas ? »

« C'est vrai ! Dans ce cas, si votre nom doit me rester inconnu, pourrais-je voir votre visage en entier ? Il m'intrigue plus que vous ne l'imaginez. »

La jeune fille sourit à son tour, et le regarde enfin.

« Cela serait contraire aux règles, ne croyez-vous pas, cher comte ? D'ailleurs, n'êtes-vous pas le compte Phantomhive ? »

« Si vous connaissez mon nom, n'ai-je pas le droit de savoir le votre ? »

« Vous obtenez simplement le droit de le deviner. »

Dit-elle en se levant.

« Vous ne jouez pas ? »

S'étonne le jeune homme qui se redresse un peu dans son siège.

« Pour votre plaisir ? Pardonnez-moi, je ne joue que pour moi. Mais je ne vous quitte pas pour autant. »

Elle avance ses pas lents et langoureux vers un autre siège placé à côté de celui du comte. La peur l'a quittée, car un nouveau jeu se profile. Les jeux l'amusent, et la peur ne rend les choses que plus amusantes. Elle sourit, et la gêne qui bloquait ses gestes gracieux s'est envolée. Ses lèvres rouges attirent le regard du jeune homme, tout comme sa fine silhouette qui se dessine au travers de ses mouvements élégants. Elle s'assoit dans un fauteuil près du jeune homme et le contemple de ses pupilles émeraude pétillantes, toujours un affectueux sourire sur la bouche.

Lui, la regarde, intrigué par ce changement d'attitude, pas déplaisant pour autant. Son visage ne reflète pourtant aucune surprise ni aucun désir. Il garde une attitude froide et détachée, comme une ombre qu'il est impossible d'effleurer. Il sait qu'un jeu commence, un nouveau jeu dont les règles sont dictées par cette étrange femme. Mais le comte apprécie les jeux.

« Pourquoi n'êtes-vous pas avec les autres invités ? Je suis pourtant sûr que vous êtes très douée pour la danse. »

Demande-t-il d'un ton moqueur sans lâcher du regard les yeux de la jeune femme masquée.

« Ces stupidités me rendent nerveuse. Je n'aime pas la foule. »

Soupire-t-elle.

« Dans ce cas vous auriez mieux fait de ne pas venir à ce genre de festivités... »

« Je crois savoir que vous non plus, vous n'appréciez pas ce genre mondanités, pourtant vous en organisez chez vous ! »

Elle glousse.

« Croyez-moi, j'en suis obligé. Si cela ne tenait qu'à moi, je ne laisserais personne pénétrer chez moi. »

« Je veux bien vous croire. »

Répond-elle en souriant, fermant sèchement la discussion.

Le piano et les voix restent silencieux un long moment. Les deux silhouettes se tiennent face. L'une sombre, enveloppée dans un costume noir, cherche, tandis que l'autre, illuminée d'une somptueuse robe, attend, joueuse. La bataille des regards fait rage.

L'hôte, d'apparence imperturbable, est irrité par la présence de cette femme déguisée en chat : aucun détail ne permet de dire qui elle est. Ses cheveux relevés en chignon dont quelques mèches voltigent sont d'une banalité terrible. Ses yeux verts si beaux ne lui évoquent aucun souvenir. Ses mains si délicates et cette peau si vive et pâle lui sont inconnues, hélas, et pourtant... La voix, elle, lui semblent sortie de rêves d'autrefois, semblable à celle, peut-être, d'une ancienne amie.

Peut-être même que ces lèvres d'un rouge sang parviennent à chatouiller ses songes. Peut-être qu'il voudrait effleurer les doigts de ces mains si petites et fragiles, caresser la peau de ces bras si fins pour sentir la douceur de la pierre lisse et glacée dont ils sont fait. Peut-être, voudrait-il entendre cette voix souffler quelques mots près de son cou ? On ne le sait. Ses doigts agacés dansent et s'entremêlent dans sa main. Il voit le sourire moqueur sur les lèvres douces qui devine qu'il est coincé, qu'il ne parvient pas à deviner. Cette femme l'énerve passionnément, peut-être.

« Vous désirez peut-être boire quelque chose ? »

Demande-il en retrouvant un sourire narquois, puis il claque des doigts. La porte grince et se ferme. La jeune femme la suit des yeux, surprise et inquiétée, elle fronce les sourcils puis son regard retourne sur le garçon. Elle ne l'a pas encore vu, mais derrière elle se tient une ombre, une ombre toute de noir vêtue souriant dont les yeux brillent. Elle se rapproche, doucement et sans bruit. Elle se penche près du siège de la femme-chat, rapprochant son visage de celui de la jeune fille. Assez pour que ses cheveux noirs effleurent la peau de celle-ci et la fassent frissonner.

Là, elle sursaute alors que son cœur est près à lâcher et tourne son visage pour découvrir celui si proche d'un immense homme qui tient dans une main un verre vide, et dans l'autre une bouteille. Elle se retient de crier en dévisageant le nouveau venu. Son corps crispé dans le fauteuil s'écarte de lui-même du visage pâle sortit de l'ombre.

« Désirez-vous une boisson ? »

Souffle cet homme d'une voix suinte et douce, comme un sifflement.

« Sebastian, n'apparaît pas ainsi, tu effraie cette jeune femme ! »

S'exclame le comte en riant en voyant l'air terrifié de son invitée. Obéissant, le serviteur se redresse en souriant à son maître alors que la femme le dévisage en lui lançant un regard noir. D'un geste hautain et autoritaire elle lève sa main si gracieuse avec dédain en détournant son regard du majordome.

« Servez-moi du champagne. »

Ordonne-t-elle. Le domestique acquiesce et s'apprête à servir la boisson dans le verre.

« Finalement, je n'en prendrais pas. »

Décide-t-elle en se levant subitement.

« Je voudrais visiter vos jardins, comte, je n'en peux plus de rester enfermée dans cet endroit. Me ferrez-vous l'honneur de m'accompagner ? »

Surpris par la proposition, le jeune homme se lève à son tour, ne sachant trop quoi répondre à l'invitation de la jeune femme. Il la fixe un petit instant, déconcerté, mais en la regardant et en voyant le merveilleux sourire qu'elle lui offre, il est obligé d'accepter.

« C'est avec plaisir que j'accepte. »

A SUIVRE...


Voici donc la deuxième partie de mon histoire ! Je pense que vous ne comprenez pas encore l'intrigue ni où l'histoire se dirige, mais pour l'instant j'espère que vous appréciez la lecture ! :) N'hésitez pas à laissé un pitit Review ! :D

Ferness Emey