Ce rêve à la fois étrange et agréable fut interrompu lorsque Carlie se sentit secouée. Et pour cause, elle avait encore oublié de se réveiller, et c'est Charlotte qui tentait de la tirer de son sommeil profond.
Comme toujours, les deux sœurs partirent main dans la main. Sur le chemin de l'école elles ne prêtèrent pas attention aux rassemblements dans la rue, étant déjà en retard. Une fois que Charlotte fut déposée, Carlie se dirigea vers son travail. Lorsqu'elle arriva sur place, le magasin n'était pas encore ouvert aux clients, mais une masse importante de personnes se pressait déjà devant les portes. C'est étonnée qu'elle entra afin de se préparer à servir tout ce monde. A peine à l'intérieur, son patron arriva comme une furie vers elle, le visage rougit par l'effort et l'essoufflement.
« Carlie j'ai cru que tu n'arriverais jamais ! Dépêche-toi de te préparer, les gens vont être complètement fous dès que les portes seront ouvertes ! », tout en disant cela, le petit grand-père, et gérant de la boutique s'agitait sur place, brassant du vent comme si cela pouvait l'aider.
« Mais pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils ont tous ? », demanda Carlie interloquée.
« Tu n'as pas vu le message de Willy Wonka ? Il est partout en ville ! »
« Non ! Qu'est-ce qu'il dit ? », demanda Carlie en repensant aux nombreux attroupements qu'elle avait vu sur le chemin ce matin.
Son patron lui tendit alors une feuille de papier imprimée.
« Lis ça et dépêche-toi de nous rejoindre ! Il faut vite qu'on vide le magasin des autres confiseries pour ne mettre que des tablettes de chocolat Wonka ! »
Très alarmée par l'état d'excitation et d'empressement de son patron, qui d'habitude était plutôt calme, Carlie commença à lire la feuille qu'il venait de lui donner.
« Chers citoyens du monde, Moi Willy Wonka, ait décidé de permettre à cinq enfants de visiter ma chocolaterie cette année. En outre, l'un de ces enfants recevra un cadeau spécial qui dépassera tout ce que vous pourriez imaginer. Cinq tickets d'or ont été cachés dans le papier d'emballage ordinaire de cinq tablettes ordinaires de chocolat. Ces tablettes peuvent se trouver dans n'importe quel magasin, de n'importe quelle rue, de n'importe quelle ville, de n'importe quel pays du monde.
Bonne chance et bon courage à tous
Willy Wonka »
Carlie n'en croyait pas ses yeux ! Visiter la chocolaterie ! Si ce n'était pas son rêve le plus fou, elle n'en voyait pas d'autre, et il en était de même pour sa sœur. La tête commençait à lui tourner lorsqu'une bien triste révélation s'imposa à elle : cinq tickets d'or pour le monde entier. Seulement cinq. Même si elle n'aimait pas ce mot, la probabilité d'en trouver un était … impossible. Surtout pour Charlotte et elle, qui pouvaient à peine s'offrir le luxe d'une tablette Wonka pour leur anniversaire. Charlotte allait bien avoir 10 ans dans quatre jours, le 1er février, mais est-ce que cela valait la peine de lui offrir de l'espoir certainement en vain ? Elle avait sûrement suffisamment souffert depuis deux ans pour en plus devoir affronter une telle déception.
« Carlie dépêche-toi ! On ouvre dans 10 minutes et rien n'est encore prêt ! »
Le devoir l'appelait, c'est donc avec empressement qu'elle alla tout mettre en place, et se lança dans une course contre la montre. Malgré une journée plus intense que ce qu'elle n'avait jamais vu en 10 ans d'expérience, Carlie ne cessa de penser à ces fameux tickets d'or, à chaque instant, à chaque client qu'elle servait. L'opportunité de faire plaisir à sa sœur, et de réaliser son rêve étaient là, mais perdus parmi des millions de tablettes de chocolat. Un ticket d'or était une promesse d'échapper à son destin au moins le temps d'une journée. Mais prendrait-elle le risque ? Son cœur était partagé. Aussi mince soit la possibilité d'en obtenir un, elle devait peut-être la saisir … Depuis qu'une grippe vigoureuse avait emporté un à un chacun des membres de sa famille il y a de cela deux hivers, les occasions d'être heureuses étaient minces dans la petite maison où les deux dernières Bucket tentaient de continuer à vivre tout en gardant la tête haute. Une telle distraction serait la bienvenue pour Charlotte, elle qui avait vu tous les membres de sa famille décéder alors qu'elle avait à peine 8 ans.
Comme à son habitude, Charlotte l'attendait devant le magasin, après être sortie de l'école. Ses longs cheveux cuivrés et ondulés lui permirent de la reconnaître facilement parmi la masse d'écoliers venus tenter leur chance. Dix minutes plus tard, son service était terminé, c'est donc avec empressement que Carlie alla déposer son tablier, et rejoignit Charlotte. Evidemment, elle aussi avait entendu parler de ces cinq tickets d'or. Bien sûr l'envie se lisait dans ses yeux lorsqu'elle regardait d'autres enfants marcher avec une, voire plusieurs tablettes à la main. Carlie passa un bras protecteur au-dessus des épaules de sa petite sœur, et c'est ainsi qu'elles rentrèrent chez elles, essayant d'éviter de trop envier les passants. Si leurs parents leurs avaient appris une chose importante, c'était de ne jamais envier quelqu'un que l'on ne connaît pas, parce qu'on ne sait pas ce qui se cache sous les apparences.
Le soir, les deux filles s'installèrent autour du lit vide de la seule pièce de leur petite maison pour manger leur soupe. Elles n'avaient jamais envisagé une seule fois de rompre le rituel qu'avait leur famille, comme s'ils pouvaient revenir d'un moment à l'autre. La télévision allumée, l'annonce du premier ticket d'or découvert monopolisait toute l'attention. Il s'agissait d'un certain Augustus Gloop, en Allemagne. Le garçon en question était roux, avec des yeux bleus, du chocolat partout autour de la bouche, et surtout … il était énorme. Bien que Carlie était assez tolérante, elle ne pouvait s'empêcher d'être dégoutée par le physique de cet enfant. Une chose ne pouvait être niée : il avait de qui tenir. Sa mère se trouvait à ses côtés, et était tout aussi bien portante. En arrière-plan, un homme au physique semblable manipulait de la viande, tout en gardant un œil sur son fils et sa femme qui répondaient aux questions des journalistes.
« Je mange la tablette Wonka, et je sens quelque chose, qui n'est pas du chocolat, ou de la noix de coco, ou de la noix, ou du beurre de cacahuète, ou du nougat, ou des pralines, ou du caramel, ou des sprinkles, alors je regarde et … j'ai trouvé le ticket d'or ! », et effectivement, tout en parlant, le garçon arborait fièrement son ticket, auquel il manquait un coin.
« Augustus, comment as-tu fêté ça ? » demanda un des nombreux journalistes.
« J'en mange plus encore … », en disant cela, Augustus attrapa une tablette Wonka qui se trouvait dans la poche arrière de son jean, et déchira le papier rapidement pour en croquer un énorme bout qui ne rentra pas du premier coup dans sa bouche … écœurant …
Carlie était révoltée de voir avec quelle normalité il semblait décortiquer et manger sa tablette, comme s'il n'avait pas conscience de la chance qu'il avait. Il était plus que probable que ce garçon mange plus de tablettes en une journée que Charlotte et elles dans toute leurs deux vies cumulées. Pour elles deux, les confiseries Wonka étaient un trésor qu'il fallait savourer.
« Nous étions sûrs qu'Augustus trouverait le ticket d'or. Avec toutes les tablettes de chocolat qu'il mange par jour, il était pratiquement impossible qu'il n'en trouve pas un. », c'était au tour de madame Gloop de s'adresser aux journalistes, puisque son fils était trop occupé pour le faire.
Après cela, la mère attrapa le poignet d'Augustus afin qu'il pose pour les journalistes avec le ticket devant lui, et elle juste derrière. Cependant, cela ne semblait pas la déranger de savoir que l'image de son fils allait être diffusée dans le monde entier alors qu'il était tout barbouillé de chocolat …
Carlie tourna la tête pour observer sa petite sœur. Elle avait toujours les yeux fixés sur la télévision, mais semblait être perdue loin dans ses pensées. Elle était certaine qu'elle luttait pour ne pas envier cet enfant, qui avait plus de chance qu'elle dans la vie. Carlie ne supportait pas de voir son visage si malheureux.
« Tu te souviens des histoires que nous racontait grand-père Joe sur Willy Wonka ? »
La petite répondit d'un signe positif de la tête.
« Willy Wonka a commencé au bas de l'échelle, il n'était connu de personne, et aujourd'hui il est le plus grand chocolatier au monde. Il est la preuve que tout est possible tant qu'on y croit. La chance tournera, je te le promets. Nous ne vivrons pas ainsi toute notre vie, et un jour nous aussi nous aurons la chance d'être heureuse. Mais n'oublie jamais ce que maman disait : « Ce n'est pas parce que les gens sourient qu'ils sont heureux. La seule chose qui compte, c'est ce que l'on ressent à l'intérieur » ».
Certes c'était facile de dire une telle chose, mais la réalité était bien plus dure que cela. Tous les jours la vie souriait à d'autres qu'elles.
« Nous avons eu la chance d'avoir une famille aimante. Et nous avons la chance d'être encore là toutes les deux. »
Mais nous avons perdu tous les êtres chers que nous avions. Carlie n'arrivait même plus à se convaincre elle-même, alors comment convaincre sa sœur ? La vie avait été trop dure, et les blessures trop profondes pour être guérie avec ces quelques paroles.
