C'est comme ça que je me suis retrouvée à emménager dans une baraque antique au fin fond de la cambrousse profonde, avec pour seuls voisins directs les quelques mausolées et autre tombes fraîchement retournées qui s'amassaient dans le cimetière de Bon Temps.

Bon Temps aurait pu être une ville sympa, il y a plusieurs centaines d'années de cela. Quand le top du divertissement consistait à traire les vaches et à jouer aux fléchettes en sirotant une bière. Je comprenais pourquoi un vampire aussi vieux jeu que Bill s'y plaisait. En ce qui me concernait, on aurait tout aussi bien pu me perdre dans le désert que je n'aurais pas vu d'autre différence que l'absence de soulards flanqués de leurs femmes aussi gracieuses que des porcs.

C'était mort.

Sans faire de mauvais jeu de mots.

Bon Temps semblait englué quelque part loin en arrière dans le temps, figée sur elle-même et incapable de sortir de son autarcie. A part le commérage et la voierie, la seule activité susceptible de se révéler distrayante pour ses habitants était le bar tenu par le métamorphe. Sam, je crois. Un chic type, même s'il avait froncé le nez en me voyant arriver la première fois. Avec l'odeur de vampire qui émanait de moi, n'importe quel Supe se méfierait, me direz-vous, et Sam brisa vite la glace lorsqu'il découvrit mon histoire. Il marmonna quelques injures à l'adresse de Bill et de tous les « foutus macchabés » qui rôdaient dans le coin et m'offrit son aide. J'ai été tentée d'accepter, vraiment. Juste avant de me souvenir pourquoi c'était impossible.

Premièrement, ma mort était déjà rendue officielle depuis deux semaines. Tout avait été parfaitement bien orchestré, réglé au centimètre près. Si je n'avais pas senti mon cœur battre dans ma poitrine, j'y aurais cru moi-même. Les vampires avaient opté pour un accident de voiture. J'étais censée traverser la route lorsqu'un camion de transport alimentaire choperait subitement la dingue. Ils sacrifièrent deux vies humaines dans la foulée : celle du chauffeur, et celle d'une jeune fille rousse, à peu près de la même corpulence que moi. Ils avaient mis le feu à la carcasse du camion – lequel avait été préalablement déformé par leurs coups de poing – afin qu'il soit impossible d'identifier les corps. Le seul indice qui me déclarerait morte devant la terre entière était ma gourmette en argent, celle frappée d'un crucifix monumental, que je jetais dans le feu sous les yeux de centaines de prédateurs affamés par l'odeur de la chair crépitant dans les flammes.

Ma famille, atterrée, priait dieu chaque jour pour le salut de mon âme, et le suppliait de me pardonner mon seul et unique pêché d'orgueil : fuir de chez moi pour me rendre à une fête de lycéens.

Stupides fanatiques.

La seule qui me fendit vraiment le cœur fut ma petite sœur, avec ses beaux yeux remplis de larmes et son menton tremblant sous les sanglots, désormais seule face à la folie religieuse de mes parents. Ce fut le seul lien qu'il me fut réellement difficile de trancher.

La seconde raison pour laquelle je refusai l'aide de Sam était somme toute évidente. Aussi bien intentionné qu'il fût, il ne faisait absolument pas le poids contre un seul vampire, dû-t-il y employer toutes ses forces. Et je ne tenais pas particulièrement à être à l'origine de nouveaux meurtres, très peu pour moi.

Bill Compton n'était pas vraiment quelqu'un de très bavard. En fait, il parlait très peu, pour ne dire que quelques mots. En général, il me fallait lui tirer les vers du nez et ça l'agaçait. Au moins comme ça on était deux. Bill n'était pas vraiment insupportable, mais il y avait quelque chose chez lui qui me déplaisait. J'ignorais quoi, mais quelque chose n'allait tout simplement pas. D'un autre côté, il était difficile d'apprécier quelqu'un qui vous servirait de geôlier jusqu'à la fin de vos jours.

J'avais bien tenté de m'échapper mais il me rattrapait toujours, où que j'aille me terrer. Alors j'avais juste abandonné.

Mieux valait regarder les choses en face : j'étais condamnée à servir de toutou à un vampire jusqu'à la fin de ma misérable existence.

Fuck.

Je hais les vampires.

C'est privée d'une famille que je déteste – mais qui restait mon seul et unique foyer – et réduite au statut de bonne à tout faire que je me suis résignée à vivre. Je n'avais pas seulement perdu ma maison, ma liberté et tous mes proches, mais aussi mon humanité, par certains côtés. Je n'appartenais plus au monde des humains. Je ne pourrai jamais sortir avec des amis, siroter un soda en discutant de tout et n'importe quoi. Je ne pourrai jamais dire toutes les bêtises possibles, ou me balader seule le soir aussi innocente et inconsciente que toute gamine de mon âge se doit de l'être. Et si je n'étais pas privée de la lumière du jour, je restais dépendante de la nuit et de toutes les créatures dont elle regorgeait.

J'avais voulu quitter ma peau de bigote, voilà qu'on m'en passait une de fangbanger, mon consentement en moins.

Au début je pleurais souvent, maudissais Dieu et Satan, n'importe qui pourvu que ça sorte. Puis j'ai appris à vivre avec. Le matin, quand je me réveillais, le frigo était plein et la table mise. Je pouvais aller où bon me semblait – pourvu que ce ne soit pas chez mes parents – voir qui je voulais, faire ce qui me plaisait. A condition de ne pas m'enfuir, de n'alerter personne et de ne faire aucune esclandre.

Je passais la majorité de mon temps avec Sookie, la petite amie de Bill le ringard.

La première fois que nous nous étions rencontrées, j'avais tenté de la faire culpabiliser, lui faire ressentir toute ma haine et toute ma détresse à travers des mots chargés de venin. Elle avait encaissé, sans rien dire, puis était revenue le lendemain et s'était confondue en excuse, les yeux inondés de larmes, désespérée de ne pouvoir rien faire pour moi et d'être la cause de mon sort.

Je ne sais même pas pourquoi je n'ai pas continué à la haïr. Je ne lui ai pas pardonné, et ne le ferai probablement jamais – non mais oh, y avait pas marqué « Sainte Jessica » sur mon front ! – mais elle était la seule à vraiment tout connaître de la hiérarchie des vampires, à comprendre ma situation dans son entièreté, sans préjugés aveugles ni voile d'ignorance impossible à dissiper, et je ne pus la repousser bien longtemps. Elle était la seule capable de me comprendre, même si ça me tuait de devoir l'admettre.

Elle me dégota un job au bar, le Merlotte, histoire de m'occuper plutôt que de tourner en rond comme un lion en cage. Honnêtement, servir une bande de soulards à longueur de journée en distribuant des sourires à tout-va n'avait jamais vraiment fait partie de mes plans. Mais à choisir entre les gros porcs aux mains vicelardes ou la vieille baraque paumée de Bill le démodé, je n'ai pas hésité une seule seconde. Au moins les alcooliques parlaient, eux. Et ils avaient un cœur qui bat. Bon, peut-être pas dans la meilleure santé qui soit, et sûrement bouché par le cholestérol et autres joyeusetés dont je ne voulais même pas entendre parler, sans oublier leur haleine puante et leur humour minable, mais c'était toujours mieux que rien. J'avais, au moins, l'impression de vivre un semblant de vie normale.

Même si elle était loin d'être brillante.

Sookie s'était fait un point d'honneur à me présenter son frère ainé – plutôt beau gosse mais doté d'un crâne qui sonnait aussi creux qu'un grelot –, sa meilleure amie – une jeune black dotée d'une carrure d'athlète et d'un caractère de teckel –, et quelques autres personnes de sa connaissances dont Terry, Sam bien sûr, Holly et Hoyt. Hoyt était un garçon sympa, le seul qui ait vraiment un soupçon de manières dans ce bled. Malheureusement, il manquait de jugeote et semblait suivre Jason comme un petit chien. Malgré tout, il était doté d'un cœur en or et avait su gagner mon amitié en un temps record.

J'avais également rencontré Arlène, dont le visage s'était décomposé à la vue de mes cheveux roux, beaucoup plus naturels que son espèce d'infâme couleur radioactive. Sans blague, il existait vraiment des coiffeurs capables d'un tel massacre ?

Venaient ensuite deux ou trois habitués du bar, tous plus ou moins limités dans leurs capacités mentales – et je dis ça sans aucune médisance ! – et Lafayette. Ce bon vieux Lafayette avait, comme moi, connu quelques déboires avec nos potes à longues dents. A la différence prêt que, lui, gardait des séquelles plutôt profondes. Il suffisait de faire mention d'un certain vampire blond pour qu'il se mette à trembler comme une feuille en jetant des regards de bête traquée aux alentours. Hormis ce petit détail, il avait la plus grande gueule du conté et ne manquait pas de nous le rappeler à chaque occasion qui se présentait. J'avais d'ailleurs appris pas mal de petits noms d'oiseaux grâce à lui. Je l'aimais bien, même si question fringues et maquillage – hell, même en matière de mecs ! – nous n'avions pas du tout les mêmes goûts.

En parlant de fringues, j'en viens d'ailleurs au seul point positif de cette fichue captivité : mon tuteur aillant la carte bleue relativement fournie, j'avais eu carte blanche pour renouveler ma garde robe.

Et croyez-moi quand je vous dis que je ne me suis absolument pas gênée.

Si fripes-man avait l'intention de me garder sous son aile à vie, j'avais bien l'intention de le lui faire sentir passer ! En l'occurrence, c'est son compte bancaire qui en a pris un coup. Mais j'avais encore de la ressource. Je comptais bien trouver d'autres moyens de lui faire savoir que mon petit séjour dans sa baraque minable, au pays des ploucs paumé une contrée de minables, n'était vraiment, mais alors vraiment pas de mon goût.

Que voulez-vous… on se venge comme on peut.

De toute façon, ce n'était pas comme si Bill le vampire en avait quelque chose à faire. Après ma petite escapade au centre commercial, je l'avais surpris en pleine séance d'hypnose-file-moi-ton-fric-humain-de-mes-deux avec un pauvre type tiré à quatre épingles. Depuis, vider son compte bancaire avait nettement moins d'attraits. J'avais bien envisagé de le planter pendant son sommeil – au sens propre comme au figuré – mais je me doutais bien que d'une manière ou d'une autre, les vampires finiraient par me retrouver. Je n'étais pas particulièrement suicidaire non plus.

Les jours se sont donc succédés, plutôt monotones et pas franchement folichons, jusqu'à ce qu'un soir, mon pote le ringard se lève avec la lubie la plus bizarre qui lui ait jamais traversé le crâne :

« Jessica, fais tes valises. Nous partons pour Dallas. »

Et là-dessus, cet imbécile de vampire s'est tiré pour aller rejoindre sa copine, sans toutefois oublier de fermer la porte à clef.

Parfais. Absolument parfais.

Enfermée dans sa baraque branlante, je n'ai donc eu d'autre choix que celui de faire cette foutue valise, entassant mes nouveaux vêtements sans savoir pour combien de temps je partais, ni même pour quelle fichue raison. Pas comme si j'en avais quelque chose à faire, de toute façon.

Sur le chemin de l'aéroport, j'ai quand même posé la question, à tout hasard, peut-être que Sookie daignerait me répondre ? Blondie s'est effectivement exécuté, non sans avoir jeté un regard interrogatif à son imbécile de Don Juan. Lequel n'a pas daigné lui renvoyer la politesse, mais là-dessus, personne ne fut vraiment surpris. Moi la dernière.

Bref, il semblerait qu'Eric – le grand blond à l'air pas commode de la dernière fois – ait eu besoin des services de notre télépathe nationale. Le but de sa mission ? Retrouver un vampire porté disparu à Dallas, probablement enlevé par la Confrérie du Soleil, une espèce de secte anti-vampires qui rassemblait tous les fanatiques du pays. En tant qu'animal de compagnie de l'autre espèce de ringard, j'étais tenue de participer au voyage, histoire qu'il puisse garder un œil sur moi.

Soufflant bruyamment, je m'étais alors renfoncée dans mon siège d'un air absolument ravi et enthousiaste. Percevez bien l'ironie.

J'avais hâte d'être à Dallas.