Hermione Granger, Ronald Weasley et Harry Potter étaient, somme toute, trois adolescents normaux. Ils se levaient le matin, déjeunaient au milieu d'une foule d'autres élèves, suivaient les cours avec plus ou moins d'attention et faisaient leurs devoirs les soirs, chacun pestant contre un professeur honni ou une matière détestée. Rien, dans leurs caractères, ne les prédestinait vraiment à sortir du lot. Pourtant, tous trois étaient prêts à supporter les regards curieux, insistants ou furieux de leurs camarades de classe. Et chacun pour la même raison : d'une manière ou d'une autre, ils étaient tous tombés amoureux d'un Serpentard et se cachaient depuis désormais bien trop longtemps.

Severus Snape, Blaise Zabini et Draco Malfoy n'étaient pas vraiment connus pour leur grande magnanimité et leur ouverture d'esprit. Au contraire, ils étaient célèbres pour leur froideur, leurs sarcasmes et leur caractère foncièrement désagréable et malveillant. Pour l'élève lambda, ils étaient les parfaits archétypes du Serpentard aguerrit, sournois et incapable du moindre sentiment. Mais pour qui savait voir au-delà des apparences, comme nos trois Gryffondors, ils s'avéraient être bien plus que cela. Certes ils étaient rusés, égoïstes et pas très courageux, mais à cela s'ajoutaient, dans le confort de l'intimité, une tendresse câline ou un humour mordant, une discussion à la fois intéressante et cultivée, une loyauté et une mauvaise foi sans égal. Tant de traits, tant de nouveaux défis dans quelques personnalités complexes qui fascinaient les lions impétueux de la maison rouge et or.

Pourtant, aussi attachés qu'ils fussent à leur compagnon respectif, ils n'en oubliaient pas pour autant le mot d'ordre de leur maison : « lâcheté ». Oh, bien sûr qu'ils les aimaient. Comme des damnés, à en mourir. Mais certainement pas au point d'en perdre la raison.

Pour Severus Snape, Hermione Granger était une horripilante Miss-je-sais-tout, une Gryffondor entêtée et bornée absolument insupportable. Mais c'était aussi une élève brillante, forte d'une culture impressionnante et d'un raisonnement vif et structuré. Ses yeux chocolat pétillaient de vie et son caractère, frais et tenace, complétait parfaitement le sien, si distant et taciturne. Pourtant, il ne savait que trop bien ce qu'il encourait en révélant leur relation au grand jour. Un adulte, tout d'abord, ne pouvait espérer entretenir ce genre de lien avec une si jeune fille. Pire encore, un professeur à l'égard de son élève, un ancien mangemort envers une héroïne de guerre.

Non, aussi fort que soient ses sentiments envers la jeune fille, Severus ne pouvait se permettre d'officialiser cette relation. Du moins pas encore, pas tout de suite.

Blaise Zabini, lui, se demandait encore comment il avait bien pu tomber sous le charme de ce pataud de Weasley. Avec son visage couvert de taches de rousseurs, ses cheveux rouge feu et son caractère emporté, le rouquin était en tout point son antithèse, lui qui était si indifférent à tout ce qui l'entourait. Et pourtant, il ne pouvait nier que ses mimiques maladroites, la rougeur qui colorait son visage sous la gêne, et même ses accès de colère et ses bougonnements étaient autant de petits riens qui le faisaient fondre. L'appétit d'ogre de Ron l'attendrissait et sa totale dévotion à ceux qu'il chérissait – quoique typiquement Gryffondor – le laissaient à penser que pour rien au monde il n'abandonnerait son rouquin. Mais malgré la force de cette conviction, Blaise savait qu'il n'était pas prêt à ce que soit découvert cet attachement. Et bien qu'il aimât Ron, il n'en restait pas moins issu d'une grande lignée de sorciers, unique descendant d'une des plus riches familles du pays, et le Weasley n'était clairement pas à la hauteur des attentes de ses parents. Il n'était ni assez riche, ni assez influent, malgré son sang pur et ses exploits durant la guerre. Blaise savait que, un jour ou l'autre, il devrait faire le choix le plus difficile qui se soit jamais présenté à lui : abandonner son amour ou renier sa famille. Mais pas tout de suite. Non, cela pouvait attendre. Oh oui, par pitié, cela devait attendre. Parce qu'il n'était définitivement pas prêt à assumer ce choix.

Pour quelqu'un comme Draco Malfoy, les convenances familiales étaient quelque chose dont il se moquait éperdument. Son père, Lucius Malfoy, avait perdu son estime durant la guerre, lorsqu'il avait préféré se terrer dans un trou en attendant que tout s'achève. Quant à sa mère, elle ne lui avait jamais témoigné suffisamment d'intérêt et d'affection pour qu'il se préoccupât de son jugement. Ce n'était pas pour cela que le jeune aristocrate refusait de s'exposer au grand jour. A sa décharge, son couple était de loin le plus imprévisible des trois. Jamais, de toute sa scolarité, il n'aurait pensé tomber un jour amoureux de son pire ennemi. De Harry Potter, ce gamin maigrichon et maladif qui remontait sans cesse ses lunettes sur le bout de son nez, avec ses cheveux désespérément en bataille et ses vêtements toujours trop grands. Mais la guerre changeait les gens, à ce qu'on disait, et Harry en était le parfait exemple. A moins que ce ne soit lui, Draco Malfoy, qui ait changé ?

Toujours est-il qu'il s'était surpris à observer ce jeune homme qui se débattait désespérément pour survivre, presque écrasé par le poids d'une mission dont il n'avait jamais voulu. De fil en aiguille, Draco avait vu toutes ses certitudes s'effondrer. Harry n'était pas ce sale petit con qui jouissait insolemment de sa célébrité, ni même ce gamin choyé et adoré que lui-même aurait aimé être. Alors il s'était rapproché, timidement d'abord, avant de baisser définitivement les armes, hissant le drapeau blanc.

Il avait alors découvert ce qui se cachait derrière ces lunettes maintes fois rafistolées et ces fripes trop larges : des yeux verts envoûtants, brûlants de vie et de passion, et un corps fin, musclé, contre lequel il aimait s'endormir. Une personnalité à multiples facettes, pleine de surprises et de secrets qu'il n'avait de cesse de découvrir et d'explorer, et une soif de tendresse dont il aimait savoir qu'il était le seul à pouvoir la contenter. Dans les bras d'Harry, Draco se sentait enfin utile et important. Le brun n'attendait rien de lui, outre sa présence à ses côtés et ses bras autour de son corps. Et pour l'héritier Malfoy, rien n'était plus plaisant que de savoir qu'il était aimé pour ce qu'il était, et non pour ce qu'on attendait de lui.

C'est pour garder ce si précieux sentiment qu'il refusait d'officialiser leur relation. Car Harry Potter, le Sauveur du monde sorcier, n'avait rien à faire avec le fils d'un mangemort, ex-mangemort lui-même et héritier d'une famille de sang-purs qui s'était trop souvent complu dans la supériorité factice que conféraient l'argent et le meurtre.

Si leur idylle venait à être révélée, nul doute que toute la population sorcière crierait à l'infamie. Il devrait alors affronter les quolibets, les accusations malveillantes et les attaques à répétition. Oh, pour Harry, il était bien prêt à subir tout ça. A être traité comme un paria, une bête malfaisante qui aurait ensorcelé le si pur et si innocent Survivant. Mais pas tout de suite. Plus tard, lorsqu'ils seraient sortis de l'école, lorsqu'ils auraient un travail et que les esprits se seraient calmés. Lorsqu'il n'aurait plus peur. Oui, plus tard, mais pas encore.

C'est ainsi que s'égrenaient lentement les jours à Poudlard, chacun dissimulant aux autres ses petits secrets. En classe, Severus Snape n'interrogeait jamais son élève la plus brillante, en dépit de sa main constamment levée vers le ciel. Lorsqu'ils se croisaient devant les salles de classe, Blaise Zabini ignorait royalement le rouquin cher à son cœur et passait son chemin sans se retourner. Et lorsque Draco Malfoy rencontrait sa tendre moitié au détour d'un couloir, il affichait sa moue la plus méprisante et le noyait sous les insultes et les moqueries.

Et chacun espérait secrètement que vienne le soir, où ils pourront alors se faire pardonner leur comportement de la journée, panser les plaies qu'ils avaient eux-mêmes ouvertes dans la chair adorée et réparer leurs tors en multipliant caresses, baisers et mots tendres.

Mais ce petit jeu ne pouvait plus durer. C'était bien connu : les Gryffondors ne se laissaient jamais faire ainsi bien longtemps. Pourtant ils s'accrochaient à l'espoir d'un délai plus long, à la douce illusion selon laquelle ils pourraient apaiser leur fauve de quelques caresses. Oh, ils savaient bien que tout ceci était inutile et qu'ils devraient bientôt assumer leurs propres sentiments. Mais le mot d'ordre de Serpentard n'était-il pas également « mauvaise foi » ?

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C'est un mercredi soir qu'Hermione se souvint enfin de la signification du mot « morganatique ». Bien qu'ignorant toujours dans quel ouvrage elle l'avait rencontré, elle se félicita de sa si bonne mémoire et nota dans un coin de parchemin la définition approximative :

« Se dit d'une relation, lorsque l'un des deux partenaires s'engage à ne pas jouir de ce qui lui est dû par l'union. »

Un discret soupir lui échappa alors qu'elle dressait mentalement la liste de tout ce que Severus lui refusait. Elle se moquait bien de l'argent, du prestige du professeur de potions ou même d'un éventuel mariage. En revanche, elle souffrait de ne pouvoir jouir en permanence de la tendre complicité qui les unissait dans le secret de ses appartements, comme elle aurait aimé pouvoir glisser ses doigts entre les siens et lui sourire lorsque l'envie lui en prenait.

Ron et Harry, de leur côté, étaient blessés de l'attitude froide et méprisante que leurs amants adoptaient en public et auraient, eux aussi, préféré abandonner ce jeu de rôle idiot pour pouvoir profiter de leur compagnon comme ils le souhaitaient. Plus que tout, ils estimaient avoir droit au respect et à l'amour de leur amant, comme n'importe quel petit-ami adoré comme il se devait. Ils rêvaient de vivre pleinement chaque instant, tout simplement.

C'est pourquoi lorsqu'Hermione, à bout de patience, vint les trouver en déclarant que s'en était assez, tout deux hochèrent vivement de la tête et l'entraînèrent dans la Salle sur Demande où ils eurent une longue discussion. Lorsqu'ils en ressortirent, tous avaient décidé que les serpents avaient suffisamment fait des leurs. A présent, il était temps pour les lions d'entrer dans la danse.