Sophie fut sortie de ses pensées par Novello, qui venait de terminer ses lignes. Il l'observait attentivement, guettant le début de son récit.

« J'ai hâte d'entendre ce que vous avez à me raconter sur votre sœur, madame. »

Sophie prit une grande respiration, toute tassée sur elle-même qu'elle était, à cause de son dos douloureux.

« Ma sœur, de son nom complet Maria Constanze Caecilia Josepha Johanna Aloisia, est née, comme nous toutes, à Zell im Wiesental, en Allemagne, le 5 janvier 1762. Elle était donc le quatrième enfant de mes parents, encore une fille, pour la plus grande joie de mon père et le désespoir de ma mère, d'autant que mon frère Johann était décédé à l'âge d'un an. D'après ce que m'ont raconté mes parents, Constanze était une petite fille peu jolie, mais très mignonne, avec son visage en forme de cœur, que son enfance rendait encore plus attachant. Souriante et gaie, elle était une petite poupée avec laquelle mes sœurs jouaient, lorsqu'elles furent plus grandes, notamment Josefa. Comme je suis née un an après elle, nos parents nous ont élevées de la même façon, alors qu'ils traitaient déjà nos aînées comme des grandes. Nous apprenions nos premiers mots lorsque Josefa apprenait ses premières notes ! Le lien qui nous unissait était fort, nous étions complices, partagions nos quelques poupées, admirions nos sœurs chanter et jouer du clavicorde dans le petit salon de notre appartement de Zell. Je vous avoue que j'ai peu de souvenirs de cet endroit, mes parents ayant quitté ma ville natale pour Mannheim, qui était un lieu important dans le domaine de la musique. Je ne me rappelle que du salon, une pièce tapissée de vert qui me semblait immense… »

La vieille femme s'arrêta un instant afin de respirer et de laisser le temps à son invité de prendre des notes. Elle reprit un chocolat, et se mit à sourire.

« Constanze et moi raffolions du chocolat. Mon père ne pouvait pas nous en offrir, alors nous attendions avec impatience les visites de ses amis, qui en apportaient à chaque fois qu'ils venaient, tous les jeudis, pour les soirées musiques organisées par mon père. En général, nous profitions de ce que les adultes jouaient du clavicorde en écoutant Aloysia et Josefa chanter pour prendre la boîte et courir nous enfermer dans notre chambre pour en manger une large partie. Mais nous avions vite mal au cœur, et nous laissions le reste de la boîte pour nos sœurs ! »

En songeant à ces chocolats dévorés dans son enfance, Sophie ne put retenir une petite larme. Plus elle repensait à ses sœurs, à ses parents, plus elle sentait combien sa solitude actuelle lui pesait. Elle comprenait que malgré l'amour qu'elle éprouvait pour son mari, mort depuis bientôt vingt ans, elle regrettait surtout cette insouciance et cette jeunesse, mais surtout sa famille. En voyant la larme couler le long de la joue de Sophie, Novello prit timidement la parole.

« Désirez-vous arrêter pour aujourd'hui madame ?

- Pas le moins du monde. Bien au contraire ! Je ne suis qu'une vieille femme trop sensible. »

Elle adressa alors un franc sourire à son visiteur, puis reprit son récit.

« Mon enfance est assez lointaine, je ne me rappelle que de quelques évènements ou anecdotes, lorsque je devais avoir quatre ou cinq ans. Je trouve abominable cette mémoire si sélective, qui semble se faire un devoir de nous faire oublier notre plus tendre enfance, lorsque nous sommes des bébés. Mais qu'importe. Constanze devait avoir six ans, moi cinq, donc, et nous nous ennuyions affreusement. Il pleuvait à torrent, nos parents avaient refusé absolument de nous laisser sortir par un temps pareil, et tandis que nos sœurs répétaient leur solfège, Constanze et moi étions allées dans la chambre commune qu'Aly et Josy se partageaient, à côté de la nôtre, afin de prendre la poupée favorite de Josefa. Nous ne pensions pas à mal, juste à nous amuser, mais lorsqu'elle sut que sa poupée avait disparu entre nos menottes de petites filles peu soigneuses, elle se mit à pleurer et à crier ! Nos parents nous grondèrent, et il nous fallut promettre de ne plus emprunter les affaires de nos aînées sans leur permission. C'est ce genre d'anecdotes qui me rappelle ce temps si lointain, et ce qu'il avait de merveilleux. Même si nous nous adorions, nous nous disputions, c'était inévitable. Mais avec le recul, tout ceci me manque atrocement. Mes souvenirs sont plus distincts dès lors que je suis devenue assez grande pour avoir, avec Stanzi, nos premières leçons de chant et de clavicorde. Mon père désespérait en me voyant, je n'avais pas hérité du don familial pour la musique, contrairement à ma sœur, qui chantait très bien, jouait du clavicorde à merveille et savait reconnaître dès les premières notes si une chanson était juste ou fausse. Même si Constanze n'avait pas la voix puissante de Josefa ou la voix cristalline d'Aloysia, mon père en était fier, et la présentait comme la future Aly de la famille. Malheureusement, ma mère n'était pas de son avis, pour elle un seul génie pouvait exister dans la famille et ce fut Aloysia. Si elle avait su ! »

Sophie s'arrêta un moment, prit la boîte en bois posée sur une table et revint avec. Elle s'assit dans son siège, et la montra à Novello, qui la prit délicatement.

« C.W.M., ce sont les initiales de votre sœur, Constanze Weber Mozart, n'est-ce pas ?

- Exactement. Nous avions chacune une boîte, avec nos compositions, nos lettres, nos journaux intimes. Celle de Josefa doit être chez ma nièce, Josepha Höfer et Aloysia a du léguer la sienne à sa petite fille, Josepha Lange. Je n'ai conservé que la mienne et celle de Constanze. Si vous l'ouvrez, vous trouverez la première composition de ma sœur. Une petite chanson courte, mais adorable, et surtout bien faite pour une enfant de dix ans. Néanmoins, elle n'était pas compositrice, elle n'en a écrit que très peu. Le reste des papiers de sa boîte sont ses lettres, surtout celles que je lui ai envoyées et celles de mon beau-frère. Il y a aussi son journal intime, je vous le ferai lire tout à l'heure. »

Novello cherchait dans les papiers, puis trouva une partition. Il la désigna à Sophie, qui l'observa et acquiesça. Devant la première composition de Constanze, l'homme fut troublé. Il tenait dans ses mains une partition écrite par l'épouse de Mozart, lorsqu'elle était une enfant. En apparence, ce n'était rien, pourtant il sentait qu'un peu d'histoire, de musique, de vie traversait ce papier. Il reposa la partition dans la boîte, qu'il referma puis posa sur la table des chocolats. Il la rouvrirait plus tard, lorsque la suite du récit de son hôtesse l'amènerait à la correspondance de Constanze.