L'homme pressa brièvement l'interrupteur de la pièce. Le bouton claque dans le silence de la caverne sans provoquer autre chose qu'un vague grésillement des néons accrochés au plafond. Il soupira, ces installations méritaient clairement un remplacement. Le seul problème était que l'approvisionnement ne viendrait jamais. Ils ignoraient à qui ils pouvaient faire confiance en ce bas-monde.
On ne pouvait deviner au premier coup d'œil qui était prisonnier du Tsukoyomi Eternel. Enfin si, tous savaient de source sûre que ceux qui marchaient la nuit étaient condamnés à l'illusion du Sharingan. Ou du moins la probabilité qu'ils gardent leur sanité était très compromise. Mis à part quelques agents d'élite que l'on savait capable de rester les yeux fixés ailleurs que sur l'astre rouge, quiconque sortait après le lever de la lune se voyait bouclé au dehors de la communauté par sa propre imprudence. Les accidents avaient été fréquents au début, maintenant on savait.
Yamanaka Inoichi passa une main sur son visage marqué de rides de vieillesse. Il avait perdu le fil du temps qui s'écoulait depuis longtemps. Mais la vie continuait dans la caverne. Une nouvelle génération s'épanouissait dans ces souterrains lugubres. Les enfants des ténèbres. Ceux qui ne goûteraient jamais au plaisir d'une marche romantique main dans la main sous le clair de lune. Ceux qui ne profiteraient pas d'un bain de minuit dans le reflet du gros œil blanc. Ceux qui vivraient dans la peur de la tombée de la nuit.
Le chef du service des renseignements secoua la tête et lâcha un rire nerveux qui rebondit contre les murs de pierre. L'écho de son désespoir dans la solitude le plongea de nouveau dans la mélancolie des jours heureux. Il en avait presque les larmes aux yeux. L'image du sourire narquois d'Ibiki Morino lui vint en tête.
« Mon vieil ami, que penserait-tu du vieux nostalgique que je suis devenu ? » murmura-t-il en installant la salle pour l'invité de marque qu'elle allait recevoir aujourd'hui.
Ouais, Ibiki se serait bien payé sa tête. Sauf que… Il n'aurait plus jamais l'occasion de revoir sa sale gueule balafrée. Etait-il prisonnier pour l'éternité du monde fantastique d'Uchiha Obito et Marada ? Ou bien se gaussait-il six pieds sous terre ? Il ne savait pas.
On ne savait jamais. Le ciel de sang avalait les gens un jour et ils ne revenaient pas.
Inoichi serra les poings avec rage. Ce n'était pas le moment. Il avait encore du travail à faire.
Durant son moment d'absence, les gars avaient déjà amené le prisonnier dans la salle. Déjà ils le faisaient s'agenouiller dans l'exigu réceptacle. Le chef du clan Yamanaka fixa l'appareillage à leur disposition d'un air désabusé. Et on s'attendait qu'il accomplisse des miracles avec ce matériel de récupération. Avec des morceaux de tôle assemblés avec trois bouts de ficelle, les installations de Konoha avaient été reproduites. Mal. Et il devait s'en contenter.
Depuis combien de temps ? Il l'ignorait. C'était comme si ce monde avait une tendance à le faire vieillir prématurément. Fichu ciel de sang !
Ses assistants s'installaient déjà à leur poste, derrière leur bureau de fortune. Les tuyaux pulsaient jusqu'au corps de l'adolescent qu'ils allaient interroger en ce jour. Une place libre, il manquait quelqu'un. Qui ? Il ne savait pas, avec la rotation des effectifs et son esprit vagabond, il avait tendance à les confondre. Un signe de main de sa part et l'absent fut remplacé. Il croisa le regard bleu de sa fille. Evidemment qu'elle aurait saisi sa chance de s'immiscer dans cet interrogatoire. Il ne sut s'il devait s'inquiéter plus de son visage exsangue ou de la lueur inhabituelle qui enflammait le bleu de ses iris. Il soupira. Si elle était là, il n'avait aucun doute sur l'identité de l'infirmière qui gèrera la bonne santé de leur prisonnier. Il aperçut une queue de cheval rose et les yeux verts sous la tenue médicale et le masque.
Après un dernier soupir, il se força à chasser ses pensées de son esprit jusqu'à le vider entièrement. Rien ne devait pouvoir interférer avec sa mission actuelle. Des yeux il vérifia que ses aides étaient prêtes. Puis il apposa ses mains sur la tête du garçon qu'ils interrogeaient.
Il s'agissait d'Uchiha Sasuke.
Ils se retrouvèrent face à l'esprit du garçon, représenté par un cerveau en activité, et des rouleaux de parchemin simulant des zones de stockage. Chacun posa sa main sur un rouleau qui commença à se dévider plus ou moins rapidement selon la dextérité du chercheur. Ils devaient trouver la moindre information sur Madara. Mais aussi estimer qu'il était possible de sauver le jeune Uchiha, et par conséquent de l'utiliser dans la guerre qui opposait le monde à ses ainés.
Ainsi commença le lent travail d'épluchage de la vie d'Uchiha Sasuke.
Puis, Inoichi arriva à quelque chose d'intriguant. Il ne s'agissait pas à proprement parler d'un souvenir. Plutôt quelque chose qui se déroulait en temps réel pour le jeune homme. Ce qu'il y vit ébranla Inoichi au plus profond de lui-même, ravivant ses blessures les plus profondes. Un goût salé lui roulait sur la langue, et un sourire flottait sur ses lèvres. Il eut conscience que la situation était anormale. Il n'était même pas certain que ce qu'il faisait à ce moment là avait un quelconque sens. Il n'avait eu besoin que d'une image, une seule vision pour comprendre.
L'œil de lune était en lui. A jamais…
« Salut Ibiki, ça faisait longtemps… »
