Lothíriel réfléchissait alors que sa réponse avait été déjà donnée. Elle cherchait le courage, comme ces soldats qui chantent en marchant. On craint toujours de perdre sa fermeté face à l'instant décisif. On se prépare toute une vie pour ce moment et on espère ne pas faillir en le rencontrant.

Et puis il y a la confiance... Comme toute gondorienne, Lothíriel avait été éduquée à croire en Eru et lui faire confiance. Comme les Chevaliers Cygnes qui étaient allés défier le Sombre Seigneur, elle devait faire confiance.

Elle ferma les yeux et écouta la mer s'écraser contre les rochers au pied de la somptueuse demeure des princes de Dol Amroth.

Elle était sereine.

- Ma Dame, votre père vous recherche... Vous avez reçu une missive de Dame Eowyn du Rohan.

Ainsi, une missive était arrivée du Rohan; son père avait sans doute reçu une réponse du jeune monarque.

Elle trouva son père assis devant une table pleine de lettres diverses. Il souriait tristement mais avec une certaine fierté en voyant sa fille entrer.

- Eomer Roi accepte la demande que lui a envoyé le Roi Elessar au sujet de notre alliance. Il me dit que Dame Eowyn te convie à venir à Edoras pour l'aider à se préparer pour son mariage.

Lothíriel sourit et hocha la tête en pensant à cette nouvelle amie qu'elle s'était faite. Elle serait bien contente de la revoir. Dame Eowyn avait un tempérament tellement attachant. La princesse s'accorda aussi de penser qu'il était temps qu'elle connaisse mieux son futur époux. N'allaient ils pas passer toute une vie ensemble?

Assrael l'épouse d'Elphir dirait: Tu as toute une vie pour connaître ton époux de toute manière. Et tante Ivrinel? Lothíriel avait cessé de lire ses missives pleine de colère et de conseils contre un potentiel mariage.

Entre les paroles de l'une et les mots de l'autre, Lothíriel s'empêchait de trop réfléchir. Comme Amrothos lui avait raconté au sujet de son périple avec les Chevaliers Cygnes: il valait mieux ne pas trop penser à l'ennemi afin de garder sa contenance et son courage.

Une princesse avait toujours un maintien parfait et elle ne perdait jamais sa contenance.

Edoras scintillait sur sa colline et une douce brise faisait onduler les plaines verdoyantes. Il était vrai que le Rohan était un beau pays. Lothíriel se souvenait des histoires que Dame Eowyn lui avait racontées. Elle savait qu'une fois qu'elle descendrait de sa monture, elle entrerait dans un monde tellement différent de celui dans lequel elle avait grandi.

En face des grandes écuries de Meduseld, Dame Eowyn et Seigneur Eomer attendaient la troupe de Dol Amroth.

Erchirion fut le premier à saluer profondément la famille royale du Rohan, mais un riche éclat de rire l'interrompit:

- Mon ami, mon frère d'arme, ce genre de politesse ne sont pas requises dans le Rohan.

Lothíriel, qui attendait l'aide de son frère pour descendre de sa monture, se raidit. Qu'allait elle faire? Elle ne savait pas comment saluer un roi autrement que par une révérence.

Lorsqu'elle mit pied à terre, avant qu'elle ne pût incliner sa tête, Eowyn lui prit les mains.

- Princesse Lothíriel, je suis si heureuse de vous revoir!

- Et moi de même, Dame du Rohan.

Gardant son sourire qui perdit sa chaleur, elle se tourna vers Eomer du Rohan:

- Mon Seigneur, je suis aussi heureuse de faire votre connaissance. Votre royaume est magnifique malgré les ravages de la guerre.

Eomer la dévisagea en la remerciant. Il savait que les gondoriens étaient excessivement polis mais il trouvait cela terriblement artificiel. Etait-ce ainsi qu'il allait faire la connaissance de sa future épouse?

- Venez, venez... Nous avons préparé quelques mets pour vous restaurer et puis vous pouvez vous reposer. C'est un long voyage malgré le nouveau passage.

Eowyn reprit le bras de son amie et la guida à l'intérieur.

Elle n'approuvait pas la décision de son frère mais il était venu à elle désemparé. Il n'avait pas le choix. Le Rohan ne pouvait pas mendier auprès du Gondor et il avait besoin d'assurer sa descendance. Princesse Lothíriel était le conseil qui lui avait été donné par Imrahil et Aragorn.

On venait à peine de terminer de manger. Les gens riaient et dansaient: certains sur les tables ou dans le grand hall. Lothíriel les observait avec son éternel sourire. Mais elle sentait le regard d'Eomer sur elle. Que voulait il?

Elle sentit sa main sur son bras et elle se raidit. Il se pencha vers elle:

- Dame Lothíriel, j'aimerais vous parler. Voulez vous m'accompagner demain matin pour une balade à cheval?

Tout d'abord son expression devint confuse puis avec un sourire elle répondit:

- Avec plaisir. Dame Eowyn disait justement qu'elle avait envie d'aller faire un tour...

Il haussa un sourcil:

- Non. Sans Eowyn, j'aimerais vous parler seul à seul.

- Mais...

Elle semblait scandalisée.

- Nous sommes fiancés Ma Dame, je ne pense pas que votre père y verra un inconvénient.

Elle acquiesça silencieusement.

Le matin, alors qu'elle enfilait son costume de cavalière, elle sentit une boule dans son ventre. Elle ne voulait pas le connaître. Elle avait peur de le détester et d'avoir encore moins de courage. Il l'attendait devant les écuries. Elle fut mortifiée quand elle se rendit compte que c'était lui qui devrait l'aider à grimper sur sa monture. Pourquoi ne lui avait on jamais enseigné comment monter à cheval seule?

Eomer sourit en voyant son teint de marbre s'empourprer quand il l'éleva sur sa monture. Enfin un peu d'émotion! Elle semblait accomplir toutes les tâches avec un détachement ou une sérénité incomparable. Il se demandait s'il avait accepté d'épouser une statue, très jolie mais muette.

Ils galopaient à travers les plaines et soudainement Lothíriel se rendit compte qu'il n'y avait effectivement aucun garde, personne avec eux. Pour une princesse, se trouver seule hors de la maison royale était une chose qu'elle n'avait jamais connue.

Ils ralentirent leurs montures et elle lui demanda:

- Sire, vous n'avez pas pris de gardes avec vous?

Il sourit. Il ne semblait pas être perturbé par sa remarque:

- Je ne sais pas comment les gens nés dans la royauté supportent cela mais j'ai besoin de m'échapper au moins une fois par jour. Mes hommes et mon peuple savent que je ne risque rien ici.

Il tapota la garde de son épée:

- Et même s'il y avait un danger, je suis un guerrier.

Ils s'approchaient des berges d'un petit cours d'eau qui filait à travers quelques arbres et ces mêmes plaines infinies.

- Nous y voici. Nous venions souvent ici avec Eowyn lorsque mon oncle nous a recueilli après la mort de nos parents.

Il l'aida à descendre de sa monture.

Il y avait un tronc affaissé à l'horizontal et Eomer lui fit signe de s'asseoir. Elle s'exécuta mais leva ses yeux avec un air interrogateur.

- Dame Lothíriel, nous sommes fiancés. Et je dois vous dire que je n'aurais jamais imaginé épouser une femme que je ne connaissais pas. Nous les rohirrim nous marions par amour normalement. Seules les veufs se marient pour des raisons pratiques. Mais du jour au lendemain je suis devenu roi et avec cela sont venus les devoirs.

Elle l'écoutait poliment:

- Et vous avez donc pris cette décision.

Il soupira:

- C'est pour cela que j'aimerais que nous apprenions à nous connaître avant d'accepter formellement de passer nos vies ensemble. Qu'en pensez vous?

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle savait que pour le meilleur de leur avenir commun, elle ferait mieux d'accepter. Mais elle n'en sentait pas le besoin. Pour une raison étrange, elle préférait ne même pas savoir qui elle épousait. Elle savait qu'au Gondor bon nombre de nobles faisaient chambre à part et avaient même des amants. Bien sûr, elle en tant que reine n'aurait pas la liberté de prendre amant. Mais ils pourraient très bien passer toute une vie côte à côte avec chacun leurs occupations.

Elle le dévisagea. Mais elle avait en face d'elle un homme qui voulait sincèrement la connaître. Il avait un besoin qui lui était inconnu. Elle repensa à Dame Eowyn et Faramir et aux sourires partagés par Seigneur Aragorn et Dame Arwen. Cet homme, son futur époux, désirait cela. Il croyait en cela.

Il y avait quelque chose dans son regard qui toucha son coeur. Sa compassion avait toujours été grande ainsi elle hocha la tête et d'une petite voix répondit:

- C'est une bonne idée Seigneur...

- Alors commencez par m'appeler seulement Eomer.

Elle répondit de nouveau avec sa tête. Elle était mal à l'aise sans le protocole. L'étiquette, les bonnes manières avaient toujours guidé sa vie. Récemment avec tante Ivirinel elle avait aussi connu le plaisir de la réflexion intellectuelle. Mais avoir une vraie conversation d'humain à humain? Elle ignorait ce que cela voulait dire. Ce fut lui qui reprit la parole après quelques temps de silence:

- Si vous avez des questions, vous pouvez me les poser sans problèmes.

Elle le considéra à nouveau et répondit:

- Vous en avez aussi... Je les attends.

Il chercha ses mots en faisant quelques pas. Cette situation était atrocement absurde. Et il finit par éclater de rire. C'était un rire sans prétention, juste un homme qui riait. Cet accès d'hilarité lui donnait un air si juvénile que pendant un instant Lothíriel oublia que c'était un roi ou même un soldat. D'abord elle sourit mais quand leurs regards se croisèrent, elle éclata aussi de rire. Cela faisait longtemps qu'elle n'avait ri ainsi. Il n'y avait personne pour observer qu'elle ne se tenait pas comme une princesse, personne pour critiquer son manque de décorum.

Il y avait quelque chose d'étrange avec le rire... C'était quelque chose que l'on ne pouvait pas forcer ni mimer. Quand on riait, on pouvait se retenir un peu mais il était visible. On entendait et on voyait l'hilarité d'une personne qui riait. Le coeur battait plus vite et l'air nous manquait. Après avoir ri de tout son soûl on pouvait se sentir léger et tout semblait plus simple. Le mystère d'un rire partagé était difficile à expliquer. Il y avait cette complicité qu'aucun mot ne pouvait créer qui surgissait à travers ces éclats joyeux de voix.

Une fois le rire estompé, Eomer passa une main dans sa longue chevelure blonde. Il savait encore moins quoi dire. Il se sentait soudainement embarrassé d'avoir employé tous ces grands moyens pour parler à la princesse et maintenant il ne savait plus ce qu'il désirait dire. Il glissa son regard sur elle et il se demanda ce qu'il faisait à prétendre être un jour son époux. Dans ses traits comme dans son maintien, elle avait tout d'une elfe. Certes, sa grâce ne dépassait pas celle d'Arwen mais elle ne semblait pas appartenir au monde des mortels. Puis, elle sourit, rougissant légèrement sous son regard, et elle parut humaine.

- Alors, dites moi Eomer, quel âge aviez vous quand vous êtes venu vivre ici à Edoras?

- J'avais onze ans quand mes parents sont morts. Eowyn et moi sommes venus tout de suite vivre avec mon oncle. Mais depuis que j'étais troisième maréchal de la marche, j'avais commencé à résider à Adburg, la demeure de mon enfance.

C'était la première fois que la princesse parlait à un soldat. Elle savait converser allègrement avec des politiciens, des monarques ou même des marchands. Mais un soldat? Oui, ces derniers temps, bon nombre de gondoriens étaient des guerriers mais ils avaient toujours quelque chose d'autres qui les rattachaient aux mondanités du Gondor. Mais Eomer était un homme tellement différent par son apparence et son vécu. Il y avait quelque chose de très terre à terre dans sa manière de parler. Il parlait de la mort sans aucun embarras et ne craignait pas de se confier. Mais après quelques mots, il se tut comme s'il attendait qu'elle dise quelque chose.

- J'ai aussi perdu ma mère quand j'étais très jeune... A vrai dire, je ne l'ai jamais connue. Mais je n'ai jamais vraiment senti ce manque grâce à mon père et mes frères. De plus, Elphir, étant bien plus âgé que moi, et son épouse ont toujours été là pour moi.

Il acquiesça en silence. Il savait comme elle qu'il n'y avait aucun mot plein de compassion qui sonnait juste pour une perte aussi lointaine mais aussi primaire. Ils gardèrent le silence mais elle finit par lui faire part de ses questions qui la rongeaient depuis le début.

- Je sais quels sont les convenances au Gondor. Je sais ce qu'on attend d'une épouse chez moi. Mais ici... Que recherchez vous chez une épouse? Qu'attendez vous d'elle?

Il réfléchit. La réponse était évidente mais il se rendait compte de plus en plus à quel point les choses étaient différente au Gondor.

- Ce que je cherche d'une épouse c'est ce que j'ai vu chez mes parents et dans les couples que j'ai connus. Le respect mais aussi l'amour... Une entente, une confiance.

Il ferma les yeux avant de les ouvrir et les poser de nouveau sur elle.

- Peut-être est ce trop demander d'une inconnue. Lothíriel, j'aimerais quelqu'un que je puisse aimer et qui puisse m'aimer. Quelqu'un... Quelqu'un qui garde le feu allumé lorsque je reviens des champs de bataille.

Elle ne répondit pas. Elle maintint son regard dans le sien. Elle pouvait lire ses désirs refoulés, ses besoins, la dure existence d'un soldat. Et pendant un infime instant, elle eut envie de se lever et l'enlacer. Mais cette envie incongrue s'effaça rapidement.

- Et vous Lothíriel ? Que désirez vous ? Que recherchez vous ?

Lothíriel ne le regardait plus. Elle regardait les plaines infinies et le soleil qui continuait sa course. Elle pensa vaguement qu'on devait les chercher à Meduseld. Comment lui répondre? Comment expliquer que face au devoir, ses désirs et ses besoins avaient été enfouis trop profondément?

- Je ne sais plus trop Eomer. Je serais heureuse de pouvoir respecter mon époux et au moins pouvoir le considérer comme un ami. Je ne demande pas plus à la vie. Je..: Je n'ai pas trop d'illusions.

Il fronça les sourcils et faillit réagir trop vite. Disait elle qu'il avait trop d'illusions ? Mais avant qu'il ne puisse ouvrir la bouche il croisa son regard. Elle semblait désemparée, perdue et tellement fragile. Alors il se tut. Il sut qu'elle ne cherchait pas à l'humilier ou le rabaisser. Elle ne savait juste pas quoi penser. Il avait été choqué lorsqu'il avait su que la princesse Lothíriel avait simplement obéi à son père quand il lui avait parlé de ce mariage. Mais il commençait à comprendre que le Gondor était très différent.

- J'aimerais quelqu'un d'honnête et solide. Voilà tout... Je n'ai pas la prétention de vouloir plus sire.

Il hocha la tête. Elle n'osait pas espérer. Et pendant un instant, elle lui fit penser à Eowyn.