Chapitre 2 : Le procès.
Il ne restait plus grand-chose de la fière allure de Shamash. L'arrogance presque insupportable avec laquelle il avait espéré faire impression sur le soi-disant roi des rois et qu'il avait affiché tout le long du voyage de Canaan à Kemet s'était effondrée dès l'instant où il avait pénétré la salle hypostyle. Ses formidables gardiennes, murmurant à tour de rôle les hauts-faits de leur maître, leurs parures de lin brodées de bleus royaux, de jaunes solaires, de rouges victorieux, semblaient désirer des visiteurs une soumission totale. Ne dissimulant rien, elles imposaient à leurs yeux la figure du dieu vivant dont la présence se dégageait des moindres recoins de la vaste coure.
Et c'était cet homme, ce roitelet comme ils s'amusaient à l'appeler chez eux, qui avait envoyé des troupes jusque dans leur capital réclamant les tributs qu'ils ne devaient que pour la saison prochaine. C'était lui encore qui avait ruiné l'économie de leur pays en sollicitant plus du tiers de leur production annuelle ; menaçant de marcher sur Canaan s'ils s'y refusaient. Cela afin de les empêcher de s'allier au Mitanni, le grand ennemi de l'Egypte, en leur retirant les moyens de financer l'effort de guerre. C'était cet homme, tant haï et méprisé qui venait, en un seul coup, briser par sa seule image toute l'assurance qu'il avait acquise.
- Les rumeurs sont donc vraies, admit-il enfin alors qu'il jetait un dernier coup d'œil sur la figure de l'auguste personnage, qui debout la massue à la main abattait sans pitié ses adversaires ligotés à ses pieds.
Il ne put retenir un frisson. Cet homme, dieu ou non, était un redoutable stratège.
La peur au ventre, lui et les hommes qui l'accompagnaient franchirent les doubles portes qui menaient à la salle du trône et pénétrèrent dans la pièce. Leur entrée fut suivie d'un long silence pendant lequel chacun admira les nombreux trésors qu'ils apportaient pour Pharaon. Les femmes, aux visages souriants, se tenant sur la gauche, s'adoucirent à la vue des juments aux robes brillantes flanquées de leurs poulains aux crinières ornées de fleurs. Ces nobles bêtes, si rares en Egypte, étaient rapidement devenues un symbole de puissance et de supériorité. Les hommes, eux positionnés sur la droite, s'extasiaient devant les coffres remplis de bijoux, devant les paniers pleins de pommes et de poires –fruits très recherchés par l'aristocratie égyptienne-, devant les bois –très coûteux- de cèdres servant à construire les barques divines et devant l'amoncellement de pierre de lapis-lazuli dont les sujets de Pharaon raffolaient.
Shamash, conduisant le cortège sur le passage que la foule des courtisans leur avait ouvert, leva les yeux pour la première fois sur celui dont le nom n'était prononcé qu'avec respect jusque dans les confins de la terre…
Atem ; siégeant tel un dieu dans son sanctuaire sur la petite estrade surmontée de quatre colonnes vertes représentant les marécages où l'enfant Horus avait vu le jour, vêtu du lin le plus fin, paré de ses bijoux les plus précieux, enduit des huiles les plus parfumées donnant à son teint l'apparence de l'or comme le dieu vivant qu'il était, observait. A ses côtés, remplaçant la reine, restée à Thèbes, trônait une de ses jeunes épouses du harem de Memphis, couronnée d'un diadème de lotus en or à défaut de pouvoir porter les emblèmes de la royauté féminine. Immobile ainsi que la pierre, ses traits taillés dans la roche lisse et inaltérée de la jeunesse, faisant de lui le benjamin de sa propre cour, le fils de Rê se présentait de telle façon qu'il intimidait quiconque s'en approchait. Au contraire, près de lui, la jeune Khentykaous semblait s'impatienter. Bien qu'honorée par le roi qui l'avait désigné pour suppléer sa reine le temps d'une soirée, elle avait grande peine à dissimuler ses émotions ainsi qu'à demeurer statique ; mal à l'aise dans son nouveau rôle. Alors que son royal époux, aussi énigmatique pour les Cananéens que les hiéroglyphes de son palais, étudiait avec placidité les étrangers déposant des offrandes au bas de son trône, elle, simple dame, contemplait avec ravissement la profusion de denrées qu'on leur fournissait.
Shamash et ses hommes s'inclinèrent selon la coutume égyptienne. Puis, sur un discret signe du maître des lieux, l'ambassadeur se releva et, en public, lui prêta serment d'allégeance :
« Jamais, nous ne nous soulèverons contre Atem, puissant souverain et fils du Soleil ; l'enfant chéri des dieux que la Grande Isis a porté en son sein et qui s'est abreuvé du lait de la Belle Hathor.
« Nous, Cananéens, te reconnaissons comme notre seigneur. C'est humblement que nous te supplions d'accepter nos modestes présents ; comme ces corbeilles de fruits et de plantes rares, ou ces jarres en or débordant d'huiles parfumées et ces cassettes remplies de bijoux. Encore, reçois cette quantité de bois venu de nos forêts les plus lointaines, les armes en fer de nos meilleurs guerriers ainsi que nos chevaux les plus rapides comme preuve de notre loyauté. »
Après cette longue énumération, qui avait arraché aux poitrines des plus influents des soupirs trahissant nettement leurs ambitions, le diplomate marqua un temps d'arrêt, guettant une éventuelle réaction de la part du monarque. Mais comme beaucoup d'autres avant lui, il fut déstabilisé par la froideur de l'enfant. Pas un sourire, pas un geste ne le révéla, et Shamash sentit naître en lui une considération sans pareil pour un jeune homme qui n'avait pas même encore atteint l'âge de son dernier fils.
Ravalant sa fierté, il se courba de nouveau et poussa en avant une très jeune femme et deux petits garçons. Reprenant la parole, il expliqua :
« En gage de son obéissance, mon Prince m'a assigné la tâche de remettre entre tes mains ses deux fils, de cinq et six ans, héritiers de son trône et nés de sa favorite, pour qu'ils reçoivent l'éducation selon Pharaon. Il te cède aussi sa fille, la plus douce et la plus belle, dont la main a été demandé de nombreuses fois, afin d'obtenir ta protection.
« Nous, Cananéens, espérons ainsi combler et remercier Sa Majesté pour tous les bienfaits qu'elle nous a apporté ! »
Sur ce, ils se prosternèrent tous encore une fois. Ils étaient si bien synchronisés qu'Atem devina sans effort les maintes répétitions auxquelles ils avaient du participer. Cette fois, Horus ne pu retenir un sourire narquois. C'était amusant de voir l'hypocrisie des hommes. Qu'avait-il fait pour ces étrangers venus du nord sinon leur nuire ? Rien. Mais les voilà qui discouraient sur les merveilles qu'il leur aurait procurées.
En réalité, ils paraissaient anxieux ; de toute évidence, ses sautes d'humeur allaient bientôt atteindre une réputation tout aussi légendaire que celles de la reine.
- Et pourquoi ne l'aurait-il pas fait reconstruire ?
Bakura semblait furieux.
- Alors tu crois qu'il aurait du relever toute l'Egypte mais laisser mon pauvre village en ruine ! C'est ça ?!
- Non, pas du tout…
- Je te jure que si tu n'étais pas le descendant de Sa Majesté, je t'aurais tué sur le champ !
Le voleur, sur les nerfs, ramassa une pierre et la balança de toutes ses forces en direction du Nil.
- Ce n'est pas ça du tout, répondit Yugi avec simplicité.
- C'est ça.
Un autre caillou traversa les aires avant de retomber sans bruit dans un champ de blé.
- Je pensais juste qu'étant donné que toi et le Pharaon ne vous entendiez pas très bien…
- On ne se déteste plus. Voilà, t'es content ?
Enfin, c'était dit. Il ne restait plus qu'à attendre les réactions. Ils s'étaient tous arrêtés, comme figés dans le temps, et observaient l'ancien esprit de l'anneau. Seulement deux années s'étaient écoulées depuis le départ d'Atem, et pourtant beaucoup de choses avaient changé.
- Bakura ?
Une voix fluette de jeune enfant s'était élevée dans la nuit ; le son, déchirant l'épais silence comme un trait léger, décoché du haut de la colline là où se dressaient les premières maisons de Kul Elna.
- Bakura ? C'est toi ? répéta-t-elle en se répercutant de nombreuses fois sur les rochers de la vallée avant de disparaître, engloutie par les ténèbres.
L'interpellé, se sentant trop lasse pour répondre, préféra se taire et avancer.
Au village, tout le monde connaissait Bakura. C'était un homme bourru et plutôt silencieux mais que les enfants aimaient ; derrière ses dehors cyniques, ils avaient discerné en lui un admirable conteur qui, d'ailleurs, affirmait avoir vécu toutes ses histoires. Les adultes aussi le respectaient, car il était dit que le jeune homme –malgré un passé que tous savaient ne pas avoir été sans tâches- côtoyait souvent l'Horus d'Or.
Ipout, sa voisine, veuve et mère de quatre enfants, connaissant sa pauvreté, l'avait pris à sa charge grâce aux revenus que ses deux aînés lui envoyaient régulièrement. En échange, Bakura remplaçait le père que ses deux derniers avaient perdu si jeunes. Bien que souvent absent, ils l'avaient accepté comme membre à part entière de leur famille et le jeune homme passait plus de temps chez eux que chez lui.
Alors qu'elle était occupée à faire cuire du pain dans la cuisine, située à l'arrière de la maison, Ipout entendit son fils rentrer précipitamment.
- Maman ! l'apostropha-t-il. Je crois qu'il est sur le chemin. Il n'est pas tout seul par contre.
La vieille femme le rejoignit dans la pièce commune. Sans un mot, elle y alluma les lampes à huile, disposa quelques nattes sur le sol et déposa les pains sur une table basse.
- Va l'accueillir. Et dit à ses amis de venir également, dit-elle enfin, alors qu'elle vérifiait si tout était en ordre. Appelle ta sœur.
- Tout de suite !
Le garçon partit comme une flèche. Son entrain, propre à son âge, son insouciance, faisaient plaisir à voir.
- C'était qui ? demanda enfin Honda alors qu'ils arrivaient aux abords du village.
- Atem. C'est le fils de ma voisine.
- Atem ? répéta Anzu, surprise.
Le voleur haussa les épaules.
- C'est un nom très répandu en ce moment. Je dirai que plus de la moitié des familles paysannes ont un fils de ce nom.
- En l'honneur du roi, je suppose ?
- C'est exact. Sa Majesté a consacré beaucoup de temps à rebâtir les villages et les canaux d'irrigation des alentours de Thèbes après la guerre. Cela lui a coûté de l'argent mais il s'est créé de loyaux sujets pour le restant de son règne. J'imagine que ça lui rapporte quelques avantages non négligeables…
Il se tut un instant puis reprit ses explications :
- Les travaux ont duré deux ans. On s'est trouvé dans une période assez difficile. Comme Thèbes était détruite, les récoltes ont été très mauvaises alors que c'est normalement une des régions les plus fructueuses d'Egypte. Les paysans ne pouvaient plus payer d'impôts sans mourir de faim et le roi a du prélever sur les revenus des autres villes pour nourrir et pour reconstruire Thèbes. C'était vraiment la misère. Mais on s'en est sorti et Sa Majesté a entrepris de restaurer tous les temples d'Egypte pour remercier les dieux. Surtout Amon-Rê. Ca va faire deux ans aussi, et je crois que le projet est pratiquement achevé.
- Ce n'est pas possible, déclara Otogi avec un froncement de sourcil, ça fait seulement deux ans qu'on s'est quitté.
- Oui, c'est vrai, confirmèrent ses compagnons de voyage, perplexes.
- Deux ans ?
L'expression vide du voleur en disait long ; surtout sur cet être que rien, pourtant, ne semblait surprendre. Mais après quelques moments de réflexion, il finit par hausser les épaules :
- Pour moi, ça fait cinq ans, dit-il simplement. D'ailleurs, pour votre ami le roi, ça doit faire moins ; quatre ans, je crois.
- Quoi ? Mais pourquoi ? s'exclama Jono Uchi. Sa bouche, grande ouverte, donnant l'impression qu'il avait été assommé par les révélations.
- Tu essayes d'avaler les mouches, Toutou ? remarqua Kaiba en prenant un ton faussement étonné.
- Tjesem, corrigea Bakura, le sourire moqueur.
- Tjesem ?
- Le chien.
Le blondinet rougit, lança un regard assassin à son « ennemi juré », et retrouva une attitude plus posée.
- Alors ? pressa-t-il.
- Je crois savoir ce qu'il s'est passé, assura Isis qui paraissait être venue simplement pour tenir le rôle de centre d'informations.
- Bah vas y, on t'écoute, lui rappela son frère en sachant combien pouvait être agaçant les longs silences de la jeune femme.
Malgré les soupirs de Malik, elle prit son temps ; cherchant les mots qui conviendraient le mieux pour leur faire comprendre sa pensée :
- Après la bataille opposant le Pharaon à Zork, Bakura et Atem se sont tous deux trouvés prisonniers de leur objet du millenium : l'anneau et le puzzle. Cela du à un sortilège puissant que le roi d'Egypte a utilisé pour venir à bout du démon. Cependant, leur âme n'ayant pas atteint l'autre monde, ils ne sont jamais morts. En vérité, je dirais qu'ils ont brusquement été transférés à une autre époque. Par la suite, quand Yugi a rompu le sortilège grâce au duel rituel, l'effet inverse s'est produit : Bakura et Atem ont remonté le temps, pour de nouveau prendre forme humaine. Et c'est ici que les choses se sont compliquées…
- C'est déjà assez embrouillé comme ça, si vous voulez mon avis, marmonna Maï à Jono et Honda qui visiblement peinaient pour comprendre.
- … car Atem qui avait été grièvement blessé pendant le combat a sombré dans l'inconscience aussitôt après avoir retrouvé son corps alors que Bakura, en parfaite santé, a repris le cours de sa vie. Cinq années se seront donc passées pour lui. Le roi, rétabli un an plus tard, n'aura vécu que quatre ans. Quant à nous, disons que nous avons seulement voyagé dans le temps, deux années après le départ de Yami. Vous me suivez ?
- A peu près, lui répondit Honda.
Il allait ajouter quelque chose mais Bakura l'interrompit lorsqu'il frappa à la porte d'une des premières maisons du village. Aussitôt, une oie caqueta et une petite fille se présenta devant eux. Nue, le crâne entièrement rasé –à l'exception d'une large mèche de cheveux très noirs et soigneusement coiffée en une épaisse tresse sur le côté gauche-, elle sourit timidement à Bakura avant de s'écarter pour les laisser entrer, révélant une petite salle sombre et presque vide derrière elle. Sans un mot, elle leur désigna les nattes posées devant la table puis se sauva dans la pièce voisine. Les garçons soupirèrent de soulagement et relevèrent la tête qu'ils avaient détournée, gênés par la nudité de la fillette.
L'ancien esprit leur lança un regard en coin ; et avec cet air sarcastique qui le définissait si bien, il prit le ton de la confidence et chuchota :
- Va falloir s'y faire, les gars ! Tous les enfants sont habillés de la sorte ici ! Même les garçons ! rajouta-t-il à l'adresse des filles.
Et il enchaîna ces précisions avec son légendaire rire sonore et moqueur. Ipout choisit cet instant pour apparaître ; sa fille, dissimulée derrière elle, les dévisageait comme s'ils étaient des monstres.
- Tout va bien ? demanda-t-elle, soudainement devenue nerveuse lorsqu'elle découvrit l'aspect de ses invités.
Bakura se retourna :
- Ipout !
Il sourit et fit un geste évasif en direction de Yugi et des autres. Sentant les questions, il les devança en faisant un bref résumé de la situation :
- Ce sont des amis, dit-il. Ils sont étrangers. Ils viennent d'Asie, renchérit-il pour expliquer leur accoutrement étrange.
A cela, l'enfant ouvrit grand les yeux, exprimant son étonnement.
- D'Asie ! s'exclama-t-elle en s'élançant dans ses bras. Tu as été en Asie ?! Vraiment ?!
- Vraiment.
- Raconte, raconte ! C'est comment ?
- Plus tard. J'ai faim, répliqua-t-il à la moue déçue de la petite.
- Tu n'as qu'à manger les pains et les oignons qu'il y a sur la table. Maman les a gardés spécialement pour toi. Hein, m'man ?
La maîtresse de maison sourit gentiment. S'asseyant près de Bakura, elle prit sa fille sur ses genoux et leur pria de se servir. Jono Uchi et Honda se jetèrent littéralement sur la nourriture, sous les regards dégoûtés des filles.
- Alors, où est Atem ? souhaita savoir Bakura tandis qu'il mordait avidement dans un oignon qu'il avait trouvé sur la table.
- Il est allé chez Amenhotep, je crois, répondit la brunette, elle aussi léchant consciencieusement son légume.
- Ah oui ! Le petit aveugle qui habite la grande maison, là-bas derrière ?
- C'est lui.
- Ses parents doivent être riches à celui-là ! Pour vivre aussi bien…
- Il n'a pas de parents, répliqua Ipout sur un ton de reproche. Il n'a que six ans !
- C'est ça ! Tu crois que la maison et les serviteurs sont tombés du ciel ? Et il porte un nom royal ! Si tu veux mon avis, il vient d'une famille riche qui n'a pas voulu admettre que leur fils n'irait pas à l'école ni rien ! On paye une nourrice, des terres, une maison et quelques domestiques ; tout cela à l'écart du monde et le tour est joué ! C'est un moyen comme un autre de se débarrasser des gens en ayant la conscience tranquille !
- Voyons !
Mais les paroles cyniques du voleur ne furent pas relevées. Il avait sans doute raison.
La fête se terminait ; et jamais, de toute leur vie, Shamash et ses hommes n'avaient assisté à pareilles opulences. Au son des sistres et des lyres, les danseuses avaient exécuté des figures acrobatiques dignes d'Hathor elle-même tandis que l'enivrant parfum des lotus bleus, allié à la douceur des vins, avait délié peu à peu les langues. Les couleurs éclatantes des fresques, les tables remplies de mets exotiques, sous les lumières vacillantes des lampes à huile avaient achevé de souligner les nombreuses richesses du souverain. Le peuple de Canaan avait été impressionné et Pharaon était satisfait. Il n'oublierait pas, dès le lendemain, de récompenser tous ceux qui avaient œuvré à cette réussite ; car le fils des dieux savait se montrer plus que généreux envers de loyaux sujets.
A présent, les rires s'estompaient pour laisser la place à des hommes somnolents qui, devant une dernière coupe de vin, admiraient les jeunes vierges aux corps souples et minces évoluant sans fatigue à travers la pièce. En cet instant, hormis quelques grandes dames conversant encore avec enthousiasme, ces professionnelles formaient la seule population féminine restante de la soirée. En effet, les propres épouses du roi, résidantes des harems de Memphis, celles-là même qui avaient le don d'insuffler à l'atmosphère un ton allègre et enjoué, s'étaient vues contraintes de se retirer lorsque la favorite Khentykaous, suppléante de la reine, soudainement lasse, était sortie pour retourner à ses appartements. D'ailleurs, sur le moment, cet incident avait fortement déplu au monarque mais les airs émerveillés des étrangers avaient eut raison de sa mauvaise humeur.
Maintenant, estimant qu'il avait obtenu de cette nuit tous les avantages dont il aurait pu en retirer, Atem se leva pour annoncer sa sortie. Aussitôt, les courtisans s'empressèrent de le saluer, bordant le chemin du noble garçon d'un rideau de têtes sans visages qui n'étaient, de toute façon, pas assez dignes pour lui être présentés.
Une fois seul, il se dirigea vers le palais des femmes ; d'abord pour vérifier que la nouvelle princesse y était correctement installée, ensuite pour profiter de la compagnie de Khentykaous qu'il ne verrait plus avant quelques mois.
Il traversa les salons, passa devant les ateliers à tisser dans lesquels les jeunes filles avaient l'habitude de travailler, et qui lui fournissait le plus beau lin d'Egypte, puis, sans aucun bruit, il pénétra dans une des chambres.
La belle était là. Assise dans un fauteuil richement décoré ; ses yeux clairs semblaient perdus dans la contemplation des scènes pastorales des murs et des sols. Sur le conseil de ses suivantes, elle avait changé ses robes de cotons brodées typiques de son pays contre une en lin blanc que le roi avait mis à sa disposition. Aucun autre bijoux ne la parait sinon ses cheveux châtains, presque blond, ondulant jusque sous sa poitrine. Un sourire un peu rêveur se dessinait sur un visage serein au teint assez pâle. Hier encore, désespérée à l'idée de s'unir à un souverain étranger, les dieux n'avaient été témoins que de ses larmes. Elle avait été si loin d'imaginer un enfant guère plus âgé qu'elle à la tête d'un si puissant empire ! Soulagée, son sourire s'élargit et un rire cristallin s'échappa de sa gorge.
- Je suis heureux de constater que la princesse se plait déjà dans sa nouvelle demeure, lui confia une voix d'homme, calme et posée, derrière elle.
La réplique fut suivi d'un léger claquement de porte ; signe que l'inconnu l'avait refermé derrière lui. La jeune femme sursauta et se retourna promptement ; tentant de discerner les traits du garçon. Elle recula, effrayée, lui s'avança permettant aux faibles éclats des torches de révéler son identité.
L'ayant reconnu, l'étrangère poussa un petit cri de surprise et se jeta à ses pieds :
- Majesté, dit-elle, tremblante, en couvrant de baisers le bas de son pagne pour essayer de faire pardonner son accueil peu convenable. Cela ne se reproduira plus.
Atem, amusé par la scène qui se répétait chaque fois qu'il accueillait une nouvelle à sa cour, la releva gentiment.
- Cette position ne sied guère à une personne de ton rang.
- Toute fille de roi apprend à s'incliner devant un dieu, répondit la fille humblement en se rasseyant sur la chaise que le roi lui indiquait.
Il se posa en face d'elle, sur le bord du lit.
- Dans ce cas, répliqua-t-il, tu retiendras qu'on ne touche pas un dieu sans y être invité.
Elle rougit.
- Excusez mon ignorance.
Elle baissa la tête, une fois de plus.
- Cela ne se reproduira plus, répéta-t-elle dans un murmure.
- Ne t'excuse pas et regarde moi. Je suis Atem. Tu ne m'as toujours pas donné ton prénom, en revanche.
- Horouna, fille de Teshub, prince de Kadesh, reprit-elle non sans fierté.
Les paroles encourageantes du souverain avaient réussi à chasser ses craintes et lui redonner confiance. Elle se tenait droite, la tête haute, et ses grands yeux se posèrent enfin sur lui. Il était encore décoré de tous les attributs de sa fonction et lui apparaissait plus divin que mortel ; auréolé de gloire et irradiant de puissance. On ne pouvait que l'admirer.
Atem, lui, l'étudia avec soin. Elle semblait plus jeune que lui ; ce qui, en réalité, n'était pas pour lui déplaire. Après tout, il avait bien assez de trois grandes sœurs, de favorites et de courtisans tous plus âgés les uns que les autres. Il effleura sa joue et promena sa main dans sa chevelure, jouant avec ses boucles. Horouna lui plaisait bien ; bien qu'elle fût encore loin de détrôner la reine. Mais il n'imaginait pas qu'aucune autre femme le puisse, en vérité.
- J'étais venu t'annoncer mon prochain départ pour Thèbes, dit-il finalement, cessant ses caresses et se redressant pour signifier qu'il se retirait. Je souhaite que tu m'y accompagnes ainsi que tes frères dont tu auras la charge. Là-bas, je te donnerai des terres et une résidence comme il t'est du. Tu pourras ainsi envoyer un message à ton père, lui clamer les richesses de l'Egypte et vanter la générosité dont ton mari fait preuve à ton égard.
Sa voix était douce, mais des ordres stricts se détachaient clairement de ses propos. Horouna comprit qu'il valait mieux ne pas le contrarier et rester en dehors de ses affaires. Elle savait, par expérience, que les chefs d'état mêlaient peu privés et publics et lui sourit timidement comme pour agréer à sa volonté.
- Tout sera accompli selon ton bon plaisir, Atem, roi d'entre les rois, répliqua-t-elle alors qu'elle se retournait pour se déshabiller et que le jeune homme s'apprêtait à quitter sa chambre.
Ce dernier lui jeta tout de même un coup d'œil intrigué ; la facilité avec laquelle elle faisait déjà usage de son prénom dénotait une certaine force de caractère qui prouvait que sa réserve n'était en fait qu'une façade. Mais il n'ajouta rien et sortit, remettant les questions à plus tard.
La nuit était bien avancée ; mais Atem tint sa promesse et alla rejoindre Khentykaous dans les plus beaux appartements du harem. La jeune égyptienne les occupait depuis un certain temps ; une distinction qui s'expliquait simplement par l'attirance que Pharaon avait pour elle. Son audace et ses manières sobres l'avaient fait sortir de l'ombre et lui avaient accordé les faveurs royales. Depuis plus d'un an, elle portait avec fierté la coiffe des favorites, attisant de nombreuses jalousies dans le cœur de ses propres amies. Chacune espérait son tour et les plus ambitieuses convoitaient même le trône. Mais la Grande Epouse veillait. Sous son œil vigilant, les relations entre le roi et ses bien-aimées demeuraient fragiles et incertaines ; de ses mains habiles, elle sectionnerait sans pitié les liens gênants et son éloquence balaierait le souvenir de ces mortelles. Celles-là souhaitaient toutes un sort comparable à leurs rivales mais la maîtresse des deux terres n'étant pas de nature jalouse prêtait de bon gré son mari tant que ses amantes vivaient loin du pouvoir central. Et à leur plus grand regret, la place de Khentykaous n'était pas encore menacée.
Celle-ci avait laissé la porte de sa chambre entrebâillée, et la lumière blafarde qui s'écoulait par l'ouverture en un ruisseau doré pour se fondre dans les ténèbres de la nuit envahissant le cœur du petit palais impliquait que l'adolescente était toujours éveillée. De la même façon qu'Horouna, l'égyptienne était assise sur une chaise au dossier élevé et décoré de fleurs de lotus, de papyrus et de roseaux. Face à la porte, mais légèrement recourbée sur elle-même, semblant admirer une frêle créature installée paisiblement sur ses genoux, elle ne remarqua pas Atem entrer et refermer l'accès à la pièce derrière lui. Une chaînette en or, à laquelle se balançait délicatement une représentation miniaturisée du dieu Bès, protecteur des femmes en couches, qu'elle tenait suspendu entre ses doigts, divertissait le petit être. Elle sourit lorsqu'une main potelée, émergeant de sa robe, tira sur l'amulette avec force pour saisir l'objet difforme et brillant.
Atem, surpris par la scène qui se jouait devant lui, s'immobilisa quelques minutes.
- J'ignorais que tu avais un enfant, admit-il soudainement en fronçant légèrement les sourcils, marquant un certain déplaisir.
Il était vrai qu'il supportait mal les nouvelles de dernières minutes. Pourtant, ce n'était pas comme s'il n'avait pas l'habitude que les enfants lui tombent du ciel ; avec toutes les relations dont il s'était permis de jouir, il lui en naissait bien une dizaine chaque année. Mais ce n'était pas lui qui allait s'en plaindre puisque une nombreuse lignée affirmait d'autant plus sa puissance qu'elle lui assurait la sécurité de son trône.
Au son de sa voix, Khentykaous redressa brusquement la tête. Confuse, elle voulut se lever et s'incliner, mais le monarque lui indiqua que ce n'était pas nécessaire ; constatant qu'il lui serait difficile de faire la révérence avec un nourrisson dans les bras.
- Reste assise ou tu risques de l'effrayer, dit-il d'une voix à peine audible alors qu'il s'installait près d'elle pour considérer le bébé.
- Je l'ai appelé Sénousret, avoua-t-elle quand elle aperçut le masque du Pharaon se fendre en un sourire bienveillant lorsque son fils lui tira la langue.
Atem lui lança un regard désapprobateur mais ne dit rien. Le nom qu'elle avait choisi attestait bien son effronterie ; les noms des anciens souverains n'étaient normalement empruntés que par la reine pour légitimer ses propres enfants ; ceux-ci étant, en théorie, les premiers sur la liste de succession. Mais par ailleurs, rien ne l'empêchait de la modifier si cela était sa volonté.
- Il te ressemble.
Khentykaous sembla enchantée du compliment car son visage perdit aussitôt de sa pâleur pour s'illuminer des feux de ses joues. D'ailleurs, sa témérité ne tarda pas à revenir, la poussant à aborder avec le roi, un sujet pour le moins dangereux.
- Lui donneras-tu une fonction importante à la cour ? Tu lui attribueras bien au moins quelques titres ? plaida-t-elle en faveur du nouveau-né, usant de ses charmes pour faire plier le Fils des dieux en son sens.
- Il est encore beaucoup trop tôt pour déterminer cela, Khentykaous, répliqua sévèrement Atem en détournant la tête.
En vérité, il connaissait mieux que personne les dégâts que pouvaient causer les traitements de faveurs de Pharaon envers un fils non héritier ; et il n'était pas particulièrement enthousiaste à l'idée de faire subir les mêmes épreuves de luttes qu'il avait traversées à la mort de son père, aux enfants de la reine.
- A quoi bon, alors, d'éduquer ce garçon si tu n'as pas d'ambitions pour lui ! s'exclama sa jeune femme d'un ton boudeur en se levant pour déposer le bambin dans son couffin. Elle resta un moment auprès de son fils, tournant le dos à Atem, essayant de lui cacher sa frustration.
- Nous en reparlerons dans quelques années, promit-il finalement pour la calmer. Et s'il est aussi doué que tu prétends qu'il le sera, je l'élèverai en conséquence.
Ces paroles parurent satisfaire la jeune mère qui, de bonne grâce, vint se loger dans les bras de son mari qui ne se fit pas prier pour recueillir la belle. Sous la délicate robe de lin qu'elle portait, on devinait la peau lisse et pâle de la noblesse, révélant qu'elle ne travaillait pas tout le jour sous un soleil torride, ainsi que ses menues formes d'adolescente. Posant la tête sur l'épaule du jeune homme, Khentykaous l'interrogea sur son départ du lendemain. Elle aurait espérée l'accompagner mais elle n'osa pas le pousser trop loin en grande partie à cause de l'incident qu'elle avait provoqué pendant la soirée.
- Je devrai attendre longtemps avant de te revoir, soupira-t-elle en se résignant à accepter son sort. Et puis qui sait si tu ne trouveras pas quelques femmes qui te plaisent davantage ; d'ici là, tu m'auras déjà oublié ! renchérit-elle sur un ton dépité.
Sa bouche s'affaissa en une moue mi-maussade, mi-déçue.
- Tu es mieux ici qu'à Thèbes, répliqua Atem avec conviction. D'une part, parce que tu n'as ici que des rivales mineures, d'autre part parce que là-bas je passe la plupart de mon temps libre auprès de la reine et de mes sœurs. Tu y serais plus perdue que jamais. Cependant, je repasserai à Memphis à la fin de l'année comme toujours, assura-t-il pour lui rendre le sourire.
Et il en profita pour lui voler un baiser…
C'était l'aube ; Bakura, fidèle à ses habitudes, s'était levé avec le soleil et avait débuté la journée en lui adressant une prière. Il s'était réveillé au milieu de son salon, encore résonnant des ronflements de Honda et de Jono Uchi ; une pièce minuscule, encore plus sombre et plus dénudée que celle d'Ipout qui avait fait réaliser à ses hôtes l'extrême pauvreté dans laquelle il vivait. Avec l'aide de sa voisine, il avait réussi, la nuit précédente, à dénicher assez de nattes pour que les filles puissent passer la nuit confortablement. Les garçons, eux, avaient du dormir à même le sol ; ce qui n'empêchait pourtant toujours pas le blondinet de mugir plus fort que les autres.
Après avoir enfilé son vieux pagne et s'être rincé le visage au puits du coin, il pénétra dans la cuisine aussi silencieusement qu'un félin, pour aller vérifier le garde-manger. Comme il s'y était attendu, il pût constater que les dieux n'étaient pas venus à l'improviste pour lui remplir son grenier durant la nuit. Pestant contre Osiris, il ressortit de la maison pour aller chercher les vêtements de lins qu'une jeune fille du village lui avait promis. Le voleur était très habile de ses mains et les habitants de Kul Elna venaient souvent lui demander ses services en échange de produits dont il pourrait avoir besoin. Ayant prévu pour la journée de retourner à Thèbes en compagnie de « ses Japonais » et de se rendre au palais pour y glaner quelques informations, il avait jugé utile de leur trouver des habits adaptés au climat et à l'époque. Lorsqu'il rentra les bras chargés des vêtements promis, Khepri, le dieu-scarabée du soleil levant, n'avait pas encore atteint la crête des montagnes désertiques qui s'élevaient sur la rive occidentale. Kaiba était déjà levé. Assis sur le seuil de la porte, il observait le dieu nouveau escaladant les échelons des collines pour monter toujours plus haut.
- Bien dormi ? lança Bakura alors qu'il arrivait à sa hauteur.
Le brun ne répondit rien pendant un instant, perdu dans sa contemplation.
- C'est beau, finit-il par admettre avec sincérité.
- C'est le pays des dieux, expliqua le voleur avec fierté. Regarde ce massif rocheux au loin, on dirait une pyramide…
- Et alors ?
- Si tu avais assez de force pour la soulever, tu trouverais des richesses à n'en plus finir. C'est là-dessous que reposent les plus grands rois de l'Egypte. Tu imagines ? Tant d'or perdu à jamais, confia-t-il avec des yeux presque rêveurs mais tout de même hantés par un brin de convoitise.
Le jeune PDG étouffa un rire moqueur :
- Et tu prétends avoir reçu la grâce de ton roi avec une attitude pareil ?
- La ferme, grinça l'albinos en jetant le paquet d'habits à terre dans un geste de colère. Comment sais-tu cela d'abord ?
- C'est toi-même qui l'as dit hier matin, répliqua l'homme d'affaire de son air goguenard. Des regrets ?
- Vous n'étiez pas censé l'entendre !
- J'ai les oreilles fines…
Un sourire narquois s'étira sur les lèvres de l'étranger alors que Bakura lui jetait un regard noir, empli de haine…
La menace du procès rongeait le garçon jusque dans son sommeil. Il s'agitait et se réveillait souvent couvert de sueur, tremblant pour son avenir. Il n'ignorait pas l'humeur de la cour à son égard ; il savait que tous souhaitaient sa mort ainsi que la destruction de son corps ; le condamnant à l'oubli éternel.
Pour un voleur moindre, le vizir, prêtre de Maat et juge à qui le roi déléguait son pouvoir, se serait chargé de l'affaire mais Sa Majesté lui faisait l'honneur d'assister à son cas. Cette décision avait d'ailleurs retardé la date tant redoutée ; le Maître des Terres, à peine rétabli de ses blessures de guerres qui lui avait valu un séjour de presque un an entre son royaume et celui d'Osiris, s'était vu obliger d'attendre de recouvrir plus de force. Le pilleur de tombe avait tenté de s'échapper plusieurs fois mais maintenant qu'il s'était fait prendre dans les filets du roi, celui-ci était décidé à le garder et chacune de ses tentatives avaient échoué. La seule option qui lui restait désormais était d'obtenir la grâce du monarque…
Le groupe d'amis, habillés à l'égyptienne en pagnes courts et robes à bretelles, approchait du palais royal. Bakura, qui les guidait, s'arrêta à quelques mètres du bâtiment et attendit patiemment qu'ils soient tous regroupés autour de lui.
- Avant d'entrer, intervint-il en levant la main pour obtenir l'attention des étrangers, il faut que vous m'écoutiez parce que c'est assez important. Je vous explique un peu comment on fonctionne là-dedans. On ne rencontre pas le roi aujourd'hui puisqu'il est absent donc je ne vais pas m'étendre sur le protocole à suivre. On verra ça plus tard. Mais là on risque de croiser certains des membres de la famille royale ; si jamais c'est le cas, courbez-vous immédiatement, les mains à hauteur des genoux et tête baissée. N'oubliez pas non plus que cette maison est la résidence d'un dieu vivant ; l'endroit n'est pas aussi sacré qu'un temple mais presque. C'est compris ? Si vous faîtes ce que je dis, normalement on n'aura pas de problème.
- Ouais… Comment on fait pour les distinguer des ministres et du reste, ceux de la royauté ? demanda Maï, pas plus enthousiaste que les autres par ces nouvelles consignes qui leurs semblaient vieilles et démodées.
- C'est facile. Vous vous débrouillerez bien.
L'ancien esprit les observa quelques minutes avec beaucoup de sérieux.
- Si vous n'en tenez pas compte, c'est moi qui serais tenu pour responsable, ajouta-t-il d'une voix rauque qui ne lui ressemblait guère.
Mais avant qu'ils puissent dire quoi que ce soit, le bandit leur tourna le dos pour se diriger vers le portique gardant l'entrée de la Grande Demeure. Ils suivirent ; lorsqu'ils parvinrent à sa hauteur, l'albinos parlementait déjà avec les gardes pour leur procurer un laissez-passer.
- Eh, les gars, interpella Honda prenant soudain un air de réflexion intense. Depuis quand sait-on parler la langue des hiéroglyphes ? Hier avec Ipout, et là je comprends tout ce que raconte Bakura avec ses potes…
Il fit un mouvement de tête pour désigner l'intéressé qui était en grande conversation avec les sentinelles.
- Vous avez une idée ?
Ses amis haussèrent les épaules.
- Déjà, quand on saura pourquoi et comment on est tombé ici, ce sera un progrès, annonça Malik sur son habituel ton ironique.
Isis soupira d'exaspération devant cette attitude désintéressée mais elle fut incapable de leur donner des renseignements.
Cette fois, le voleur avait sorti un petit anneau d'or de sa sacoche et l'agitait avec force sous le nez des deux autres hommes. Enfin, ils purent pénétrer dans l'enceinte du palais.
La pièce se remplissait des dignitaires choisis par le souverain pour faire parti du jury. Leur vote déciderait du sort du profanateur de tombeaux et Horus validerait ou non la condamnation.
Il se tenait au milieu, sur les genoux, les coudes liés derrière le dos, le visage décomposé. Il était le centre de leurs bavardages incessants qui s'acheminaient, par bribes, jusqu'à ses oreilles ; et il percevait sans mal les regards hostiles qui le transperçaient. Il avait peur. Il était seul contre ces magistrats ; et ils continuaient à entrer : des flots de courtisans s'accumulaient autour de lui, chacun voulant être le premier à savoir ce qu'on avait réservé pour Bakura. Une haine incommensurable grondait en lui : contre ces riches qui souhaitaient ardemment sa disparition.
Puis, Pharaon parut. Sa venue propagea un silence respectueux à travers la pièce. Les nobles se prosternèrent ; l'accusé les imita : son front effleurant les dalles dures et froides. Bien qu'il fût le plus à craindre, la présence du fils des dieux le rassura. Son visage calme et impartial laissait encore un espoir. N'était-il pas le protecteur du peuple ? Le bandit se souvenait, comme s'il s'agissait d'un rêve lointain enfoui sous les ruines du passé, un temps où le Puissant Elu de Maat avait toute sa confiance. Ses parents l'avait éduqué pour le servir toujours correctement et il avait ainsi vénéré le Dieu Vivant jusqu'au massacre de Kul Elna.
Atem prit place sur son trône. Il arborait la double couronne, symbolisant son autorité sur les terres d'Egypte, rappelant de la même façon qu'il était seul juge. Un geste de lui leur fit comprendre qu'ils pouvaient se relever et commencer la procédure.
- Bakura, fils du paysan Bakenrê et de son épouse Khnoumit, appela un scribe se tenant debout à la droite du roi. Avance et jure de dire vrai. Répète ces paroles avant de répondre aux questions : « Aussi vrai qu'Amon perdure et que perdure le souverain, puisse-t-il vivre, être fort et en bonne santé, si je me parjure… »
- Aussi vrai qu'Amon perdure et que perdure le souverain, puisse-t-il vivre, être fort et en bonne santé, si je me parjure…, répéta docilement le prisonnier.
- « …que je sois mutilé et exilé d'Egypte. »
- …que je sois mutilé et exilé d'Egypte, termina le voleur d'une voix tremblante qui lui attira l'attention du Grand Juge.
Cependant, les traits de ce dernier demeurèrent neutres ne trahissant aucune de ses pensées.
- Tu as été amené devant le tribunal pour divers crimes majeurs, poursuivit le scribe, à savoir effractions de tombes royales et de villas, offense et tentative de meurtre contre Sa Majesté ici présente et assassinat en masse de Thébains. Reconnais-tu tes fautes ?
- Oui, je les reconnais, admit-il en baissant les yeux tandis que, consciencieux, le copiste prenait chaque phrase en note.
- Mais je les regrette ! Je ne recommencerai plus, je le jure ! s'exclama subitement le bandit saisit par la frayeur.
- En effet, tu ne risques pas, déclara sèchement Atem alors que l'humiliation de son père lui revenait clairement en mémoire.
Ses courtisans rirent de bon cœur à cette remarque cynique, prenant plaisir à voir un paysan se traîner à leurs pieds.
- Pitié, Majesté, grâce !
Ce fut Séto, cousin de Pharaon, qui reprit :
- Tu connais la sentence pour tes forfaits, Bakura. C'est l'empalement.
Le voleur blêmit et porta un dernier regard désespéré vers son roi avant de tomber au sol pour le supplier :
- Pitié, pitié ! implora-t-il au bord des larmes. Grâce ! Fils de Rê, Enfant chéri d'Hathor, Aimé d'Amon, Favori de Ptah, Horus Roi parfait, grâce !
- Votre Altesse, coupa le Grand Prêtre d'Amon craignant que les suppliques du malfaiteur ne viennent soudainement contre balancer tous leurs plans. Permettez que nous procédions au vote immédiatement.
Atem acquiesça et les plaintes du condamné cessèrent, se résignant à son funeste destin. Au bout d'une minute, le scribe retourna à sa place, un cratère à la main pour procéder au dépouillement. Les pierres noires exprimeraient une punition dans les règles alors qu'une blanche jouerait en la faveur du criminel. Le silence tomba de nouveau. Chacun gardait les yeux fixés sur le scribe ; seul le monarque semblait indifférent puisqu'au bout du compte seul son verdict serait authentifié.
Deux noires… Deux autres… Une blanche. Bakura se remit à espérer. Une noire encore, puis une nouvelle…
Le compte y était : neuf galets de teinte ébène s'alignaient en face de l'homme de sciences aux côtés d'un minuscule caillou couleur de lune. L'inculpé déglutit. Il ne manquait plus que le jugement d'Horus ; les têtes se tournèrent vers lui.
- Dis-moi, Bakura, questionna le souverain sur un ton inhabituellement hautain qui ne laissait plus de grandes illusions sur l'issue de ce procès. Si je t'ordonnais de piller la tombe de mon défunt père, Aknamkanon Renrê, juste de voix, que ferais-tu ?
Le brigand, étonné par la demande releva le buste et croisa les yeux rubis du Maître d'Egypte pendant une fraction de seconde. Aussi aiguisés que le silex, ils paraissaient pénétrer au plus profond de son être et mettre à jour tous ses secrets. Etait-ce un piège ? Car comment se soumettre à sa volonté sans transgresser les lois ?
- Réponds seulement par oui ou par non, précisa Atem en devinant ses pensées.
- J'obéirais à Sa Majesté, répondit finalement Bakura, priant pour que ce soit le bon choix.
- Si je t'envoyais au fin fond d'un pays lointain, au plus profond de la Nubie par exemple, que j'exige de toi des documents vitaux sur la composition de son armée, que je te réclame de m'apporter les paroles mêmes qu'ont échangé les chefs de ce pays avec leurs généraux, que ferais-tu ?
Cette fois le voleur n'hésita pas :
- Je vous obéirais, Enfant Aimé des dieux.
Ledit enfant le scruta du regard puis se prononça :
- Très bien. Dans ce cas, tu peux y aller. J'écouterai ton rapport à ton retour. Voici mon sceau ; ainsi mes gardes te laisseront passer.
Sur ces paroles, il jeta au sol un anneau d'or où son cartouche avait été gravé sur le chaton et sortit de la pièce, la tête haute, un sourire narquois au coin des lèvres, défiant quiconque de s'opposer à ses décisions.
Bakura demeura muet un moment, contemplant la bague à ses pieds ; les magistrats qui avaient planifié sa mort, livides, restèrent figés comme si le temps s'était suspendu…
Fin du chapitre 2.
