Petite fic de nouvelle année, pour me faire pardonner du temps que je mets ^^ Gros bisous à Pikanox, RedOcean, et j'en profite pour remercier les gens qui m'ont commentée de partout anonymement : je ne peux vous répondre que comme ça, merci mille fois de vos review qui me mettent la pêche ! Je me lance dans une drôle d'aventure avec cette fic sur l'adoption, j'espère qu'elle vous plaira alors...
Enjoy it ! ***
Chapitre 1
Los Angeles, Californie
Je me réveille en sursaut, et me redresser ne suffit pas à chasser le sommeil lourd et profond dans lequel j'étais plongé. Ma mère gratouille derrière la porte, une technique qu'elle a inventée pour savoir si je dormais ou non, mais qui ne marche que selon mes humeurs. Ensuqué, je me demande quelques instants si je vais lui répondre. Elle chuchote à travers le bois :
- Chunnie ?
- Mm…
- Je vais faire trois courses, tu veux quelque chose ?
- … Non.
- Prend le temps de te lever alors. A tout de suite, chéri.
Je retourne sous mes draps en grognant, bien décidé à dormir jusqu'à midi. La porte claque, et la maison retrouve son silence morne.
Pesant. Je me sens accablé, presque écrasé. Mon corps trop chaud suffoque sous la couette, le sommeil reflue, remplacé par une sensation de mal-être. Même si je suis souvent grognon en me levant le matin, j'atteints aujourd'hui des sommets inégalés : je peste contre le ciel gris, le sol glacé, la maison vide, le frigo dans le même état. La douche met une heure avant de m'accorder de l'eau chaude, et je garde ensuite en moi cette impression d'étouffer, même sous une cascade d'eau brûlante. En sortant, la mauvaise humeur fait place à la surprise de mon état. Je ne pense pas être malade, à moins qu'un nouveau virus fasse rage, et qu'il soit caractérisé par une « lourdeur du corps »… Je traîne en vain dans les couloirs, comme un lion en cage, m'arrête devant la chambre de ma mère. J'hésite un instant. Respirant le silence, je fais grincer la poignée, me glisse à l'intérieur. Nous allons peu dans sa chambre, par pudeur, peut-être par timidité. Pour ma part, c'est différent : je n'y vais pas parce que j'y souffre immanquablement. Ce matin, avec cet étrange dégoût, j'ai besoin de comprendre.
Je passe mon doigt sur un des nombreux cadres. Les murs de la chambre sont couverts de photos, agencées méthodiquement, de sorte qu'ils ne paraissent ni trop chargés, ni trop vides. Je n'ai jamais compris la manie de ma mère de couvrir cette pièce de visages et de souvenirs. Sur le cadre, attrapé par inadvertance, on la voit, un peu plus jeune, en maillot de bain. Les longues jambes, la poitrine avenante, la cascade de cheveux blonds qui s'écoulent dans son dos, la métaphore d'une déesse qui aurait connu le temps. Mes deux petites sœurs, encore gamines, qui jouent dans l'eau en arrière-plan, mon frère assis sur la plage, construisant des châteaux, aidé par mon père. Et moi. Simplement assis, les yeux dans le ciel. Ma mère dit souvent que c'est l'une de ses plus belles photos. On y voit la joie, selon elle, la véritable intimité d'une famille, le bonheur simple des vacances. Mais moi, comme une plaie qui saigne, je n'y vois que les reflets du soleil, qui rebondissent sur chaque tête blonde, transformant chacun en petit astre lumineux. Et cette tâche noire au centre, qui absorbe la lumière, la dévore, le seul point sombre de la scène. La seule noirceur. Moi.
Ma mère, mon père, mes frères et sœurs ? Rien de tout cela. Je suis une pièce rajoutée au puzzle.
Adopté.
Mes premiers souvenirs sont nés ici avec moi, en Amérique. Avec eux.
La porte qui claque me fait fuir la chambre comme un coupable, après avoir rapidement replacé tout en ordre. Je croise mon petit frère, quelques six mois de moins, bien plus grand et bien mieux bâti que moi :
- 'Lut Yohann…
- Hello, Chun ! Tu viens de te lever ou quoi ? Pas possible, une marmotte pareille !
Je réponds à son accolade, respire son odeur de sportif du Dimanche, lorsqu'il passe des heures à renvoyer des balles avec une batte, inlassablement. Comme nous avons grandi ensemble, en contraste, je ne résiste jamais à provoquer l'homme qu'il devient :
- Tu fais vraiment mieux que moi, à reconstruire le monde à coup de batte de baseball ?
- Hé, c'est toujours mieux que de rêver, petit frère.
- 'Pas ton petit frère.
- Quand tu boudes comme ça dès le matin, je te promets que tu rajeunis de dix ans. Elle est passée où, Maman ?
- Faire les courses.
Il roule déjà ses mécaniques vers la salle de bain, et le miroir du lavabo me renvoie son reflet. Il me recouvre en deux pas, avec ses épaules larges, s'arrête pour ne pas perdre mon regard :
- Dis, tu vas pas passer les vacances à dormir, quand même ? Je sais que t'es fatigué, mais avant de rentrer en deuxième année de master, t'as sûrement des tas de trucs à faire plus intéressants.
- Comme faire du sport ? N'essaie pas, Yohann, je préfère encore les concerts qui ne finissent jamais.
- N'empêche, tu vis la nuit et dors le jour.
- L'important, c'est de vivre.
- Tête de mule !
Nous rions ensemble, le meilleur moyen encore de sortir de ces petites confrontations. Nos vies, vers l'adolescence, se sont subitement mises à changer, mais chacune à l'opposé de l'autre : lui, ingénieur technicien et sportif acharné, déterminé autant qu'ambitieux, et moi, musicien fêtard, qui ne fait jamais couler sa sueur que pour de bref morceaux de musique et des fragments d'efforts. Nous terminons nos études dans un an, et sans cesse en observation de ce que devient l'autre, nous avançons à tâtons. Yohann est déjà persuadé de mener sa vie bien mieux que la mienne, le seul problème, c'est que je le devine aussi. Je cherche à me convaincre autant que lui, quand je parle de l'avenir et de mes projets, et chaque question qu'il me pose, je me les pose aussi. Je crois n'avoir rien fait de stable, rien qui ne tienne, rien qui ne dure, n'avoir jamais fait un pas dans la bonne direction. Je disperse mes doutes partout sur mon chemin. C'est sans doute pour ça, finalement, qu'on me dit bon chanteur de jazz : j'improvise à merveille, pas seulement en musique. J'essaie de m'inventer une vie, sans être ni ingénieur, ni même architecte. Rien ne tiens debout, et je finis toujours par me dire que c'est bien mieux comme ça. Ma vie me ressemble. Et c'est tant mieux.
- Vas prendre ton bain, tu pues.
- Je t'aime aussi, Chun' !
Je le quitte en riant, attiré par une bouteille de lait survivante dans le frigo. Je grignote un moment, m'habille en vitesse, d'un jogging bien trop grand et d'un tee-shirt bien trop long. Je crie à travers les litres d'eau que fait couler mon frère :
- Je vais courir !
Sa voix me parvient de loin :
- C'est pas du sport !
Il n'entend pas mon petit soupir amusé. A répéter sans cesse que le footing est un sport de fille, il me fatigue, mais étrangement, j'aime bien lui montrer que moi aussi, je me sers de mon corps. Il reprend, plus fort, peut-être persuadé que je suis déjà dehors :
- Chun' ! Vas-y doucement, fais gaffe à ton asthme !
Je soupire carrément. Il aime bien me montrer aussi la supériorité de sa condition physique, et j'ai passé l'âge de me sentir dévalorisé, je préfère alors le prendre comme une attention de sa part.
Je m'écarte de la porte, sans un mot. Mon petit sourire est revenu, je m'enfuis, comme une ombre.
Courir.
Les poumons en feu.
L'espace qui s'ouvre, le ciel qui s'agrandit.
Je vais plus vite que l'eau qui coule à mes côtés.
Plus vite que le temps,
Que mes souvenirs,
Que ma vie,
Que mes pensées emmêlées,
Plus vite même que mon cœur.
Trop vite.
Le sol me rattrape et me happe,
Mon souffle me brûle.
Une voix au-dessus :
« Ça va ? »
J'aimerais répondre :
« Mieux que jamais... »
- Chun ? Mon Dieu, j'étais tellement inquiète !
Mon frère et ma mère me dévisagent en silence, à peine la porte refermée dans mon dos. Je leur adresse un sourire, épuisé, mais teinté de vérité. Elle se rapproche, les lèvres serrées, me caresse la joue et déroule son inquiétude :
- Tu es pâle comme la mort… Tu as encore fait une crise ? Pourquoi tu vas courir alors que tu es asthmatique ?
- C'est bon, Maman, il ne s'est rien passé. Je suis comme ça depuis ce matin.
Elle soupire d'un léger sourire :
- File te changer, on passe à table dès que ta sœur reviens.
Je me traine un peu vers la chambre, ma respiration me brûle toujours, mais légèrement, comme pour manifester sa présence. La collision avec Yohann ne me surprend pas, pas plus que le « menteur » qu'il me glisse à l'oreille. Je refuse de répondre comme il se garde d'en dire plus, il a abandonné depuis longtemps l'ambition de régir ma vie, et même ses conseils sont devenus inutiles.
La frimousse frisée de Lily, quand elle rentre du lycée, est un petit plaisir de la vie. Ma sœur sourit souvent, les questions qu'elle se pose sont belles, et son visage tout entier le respire. En tout cas, les jours sans nuages, comme aujourd'hui. Ma mère a déposé sur la table un plat de spaghetti, la famille pépie autour en s'enquérant des nouvelles :
- Et toi Chun ? Tu dis rien.
- C'est parce qu'il vient de se réveiller.
- Yohann !
Me mère s'exaspère parfois du ton que nous prenons, mais ses yeux savent l'impasse que nous traversons, ou plutôt, dans laquelle nous sommes coincés tous les deux sans pouvoir faire demi-tour. Lily croit me faire plaisir :
- Hier, j'ai vu un reportage sur la Corée.
- Ah.
Difficile de parler d'un ton plus neutre et nonchalant, pourtant ma sœur continue à dévaler la pente :
- Il parlait de la musique, d'ailleurs.
- Tu parles de ces esclaves, qui ont tous la même tête refaite et qui passent leur vie à chanter les idioties qu'on a créées pour eux ? Je suis au courant, merci.
- Chun !
Ma mère s'énerve aussi de mes réactions, mais impossible de savoir si c'est mon ton qu'elle déplore, ou la critique sévère que j'adresse à ce lopin de terre. Un petit silence passe, et le nez baissé de ma petite sœur me pousse à l'armistice :
- Excuse, Lily. Mais pour moi, sérieusement, c'est pas de la musique. Je ne considère pas les chanteurs de là-bas comme des artistes, mais des ruminants.
- Comme tu veux, frérot. J'y connais rien.
Je la regarde avec un pauvre sourire. En vérité, je suis épuisé du succès de la musique coréenne. Un phénomène qui prend de l'ampleur, également aux Etats-Unis, et qui ne fait qu'augmenter mon dégoût. Il est déjà arrivé que des filles, de tout âge, gloussent en apprenant que j'étais d'origine coréenne, faisant instantanément le lien avec leurs idoles : l'avantage, c'est qu'ils sont tellement nombreux, qu'elles pouvaient chacune en choisir un sans avoir à se le piquer. Et moi, musicien de jazz, avec une telle foi en le langage musical, je n'entendais parler que de ces pantins, sans cesse. Ces pantins à qui l'on donnait les partitions, les chorégraphies, le ticket pour le bloc opératoire, les stages linguistiques, et ainsi de suite jusqu'à l'obtention de machines parfaites. Je le sais, il y a eu un temps où j'ai voulu me rapprocher de ma terre d'origine par la musique. Ma déception est encore là, comme une écharde qui suinte.
Les conversations ont repris, comme le plus souvent, sans ma participation. Je mâche lentement mes spaghettis, chaque coup de mâchoire m'éloigne d'eux, me plonge dans mes pensées profondes. Ma mère me reproche d'être si critique. Toute société a ses tares. Seulement, celle-ci me révulse, je l'ai quittée – elle m'a quittée – pour pouvoir vivre ici.
Qu'elle se taise.
J'ai décidé de ne plus lui appartenir.
