Chapitre 2
Au lycée
L'arrivée au lycée fut plus que mouvementée. Pour commencer, le surveillant à la grille refusait de laisser entrer Yamapi, sous prétexte que ce n'était pas un élève. Sumire dut passer dix minutes à expliquer que c'était son correspondant japonais arrivé la veille et qu'elle ne pouvait pas le laisser seul chez elle. Ca lui fit perdre dix minutes au moins, ce qui fit qu'elle arriva encore plus en retard en géo et se fit passer un sévère savon, avant de devoir expliquer la raison de la présence du japonais pour la seconde (et pas la dernière) fois. En grognant, elle alla ensuite s'asseoir à côté de Déborah, suivie comme son ombre par un Yamapi pas très à l'aise, qui prit une chaise et prit place juste à côté d'elle.
En les voyant arriver, ce fut toute la petite bande de copines, qui fixa le japonais avec des yeux ronds comme des soucoupes et bouche bée. Bien évidemment, Sumire s'y attendait, elles l'avaient toutes reconnu. Certaines parce qu'elles en étaient fans, d'autres simplement par habitude de l'entendre en parler sans arrêt.
- Sumiiiiii, murmura Deb' en se penchant vers elle de façon à ce qu'elle seule l'entende, tu m'explique pourquoi ya Yamapi dans notre classe ?
On sentait, à son ton, qu'elle était au bord de la crise d'hystérie.
Et encore, toi, tu l'as pas vu à poil dans ta chambre, darling. Si tu avais vu le corps à tomber par terre qu'il a, tu t'en serais jamais remise. Déjà que moi je m'en remet pas… se dit la jeune fille, avant de souffler en retour :
- Je t'expliquerais ce que je sais à l'intercours. Mais je te préviens que c'est complètement dingue…
- Ca je veux bien te croire… répondit celle-ci de même, en dévorant Pi du regard.
Grrrrrrrr… Pourquoi Sumire avait-elle soudain des envies de meurtre et l'envie de coller sur le front de Pi un joli post-it "Appartient à Sumire. Propriété privée" ?
Luttant pour ne pas s'énerver contre son amie, elle glissa à son "correspondant" que c'était normal s'il ne comprenait rien, mais qu'il fasse semblant de suivre. Il hocha la tête et, malgré l'envie qu'elle avait de le dévorer du regard elle aussi (surtout qu'il arborait maintenant un air concentré sur un truc qu'il ne pouvait pas comprendre, tout à fait adorable. Si elle s'était écoutée, elle se serait liquéfiée sur place), porta son attention sur l'ennuyeuse leçon du jour… tout en griffonnant malgré elle des cœurs sur le coin de sa copie.
A l'intercours, comme elle s'y attendait, les filles lui sautèrent littéralement dessus, posant des questions toutes en même temps, au point qu'elle était incapable de discerner qui lui demandait quoi.
- Woooooooooooooooooooooooooooo ! Vos gueules ! s'exclama Sumire pour avoir un peu de calme. Comment vous voulez que j'explique quoi que ce soit si vous beuglez comme des mouettes à marée basse ?
Etrangement, le silence revint assez vite et les regards féminins convergèrent vers le superbe profil de la star, qui regardait autour de lui avec l'air émerveillé d'un enfant au parc d'attraction (à croire qu'il n'avait jamais vu un lycée de sa vie… enfin remarque, pas un lycée français en tout cas).
La jeune fille se mit alors à leur raconter la scène du matin et, bien évidemment, ses amies en restèrent bouche bée.
- Sauf que je ne sais toujours pas ce qui s'est passé AVANT que je re-rentre dans la chambre, conclut-elle. D'ailleurs…
Elle s'éloigna de quelques pas et attrapa le bras du japonais, pour le tirer vers elles, si vite que le pauvre manqua se casser la figure et ne dut le rétablissement de son équilibre qu'à son entraînement avec News.
- Bon, à nous deux toi ! l'apostropha-t-elle familièrement à la grande stupéfaction de ses amies.
- He ? Nani ? fit-il alors d'un ton et d'un air complètement perdus, qui fit pousser un soupir d'admiration extasiée aux six filles présentes.
- T'as pas répondu à ma question de tout à l'heure, l'accusa Sumire en reprenant ses esprits. Crois pas que j'ai oublié parce que j'ai eu cours entre temps hein, j'ai une excellente mémoire.
Elle était moins agressive quand elle se frottait contre moi en m'appelant chéri, ne put s'empêcher de penser Yamapi, avant de soupirer :
- Si je te le dis, tu ne voudras pas me croire et tu me prendras pour un fou…
- Dis quand même.
- C'est parce que jusqu'à ce matin, je n'étais qu'un poster accroché sur ton mur et que je te voyais vivre dans ta chambre. Mais une fée m'a rendu vivant.
Un silence stupéfait accueillit ces paroles pour le moins étranges, puis les filles éclatèrent de rire en cœur, remplissant le pauvre jeune homme de confusion.
- J'avais bien dis que vous ne me croiriez pas… fit-il en faisant une moue propre à faire fondre le cœur le plus glacé.
- T'es un marrant en fait, dit sa "propriétaire" en le regardant, amusée. Je croyais que c'était Massu, le boute-en-train du groupe. Bon allez, sans rire maintenant.
- Mais je suis sérieux ! se défendit Pi. Tu as bien vu que je ne sais pas mentir, alors pourquoi je monterais un bobard pareil ?
La jeune fille regarda ses amies comme pour les prendre à témoins puis, comme elles ne réagissaient plus vraiment car hypnotisées par la beauté du japonais, réfléchit quelques instants. Après avoir délibéré avec elle-même, Sumire décida qu'en effet, il ne mentait pas.
- C'est n'importe quoi cette histoire… marmonna-t-elle, avant de rebondir sur quelque chose qu'il avait dit plus tôt : Attend, Pi, comment ça tu me "voyais vivre dans ma chambre" ? Tu veux dire… tout le temps ? Même quand… Même quand…
Il confirma en hochant la tête.
- Mais c'est dégueulasse ! s'exclama alors la jeune fille, horrifiée. Espèce de voyeur ! Pervers !
- Mais, se défendit-il alors, c'est pas de ma faute si tu te déshabille devant un mec !
- Devant un poster ! Pas devant un mec, devant un poster, espèce de…
Les choses commençant à dégénérer, Déborah décida d'intervenir et entraîna son amie un peu plus loin en la prenant par le bras.
- A quoi tu joue, là ? demanda-t-elle à mi-voix. T'as Yamapi chez toi en chair et en os et tu trouve rien de mieux à faire que lui faire une scène ?
- Mais je me sens trahie, moi !
- Trahie par Yamapi, tu crois pas qu'il y a pire niveau drame nan ? lui murmura alors Déborah. Et puis bon, il y pouvait rien, le pauvre, s'il te voyait en temps que poster.
Un soupir échappa à Sumire. Son amie avait raison. Elle venait de se montrer profondément injuste envers celui qu'elle idolâtrait.
- Ouais t'as raison. J'ai Yamapi chez moi après tout, répondit-elle de même, avant de réaliser qu'elle allait avoir un GROS problème en rentrant justement.
Avoir Pi pour elle, c'était génial, mais ça allait surtout entraîner des problèmes à n'en plus finir : 1) comment le ramener chez elle en pleine journée ? 2) comment cacher à sa famille la présence d'un garçon dans sa chambre ? 3) comment le nourrir sans que la disparition de nourriture n'alerte tout le monde ? 4) ca mangeait quoi, un Yamapi ?
D'un coup, en imaginant son père furieux jetant le japonais dehors, son visage s'était décomposé et avait blêmi, au point que tout le monde s'inquiéta, y compris le principal intéressé.
- Sumire-chan ? Daijobu ? (tr : ça va ?) demanda ce dernier, sincèrement anxieux malgré la scène qui venait d'avoir lieu entre eux.
- Heu, je… oui oui. Ca va. Tout baigne, répondit-elle, la tête tellement ailleurs qu'elle ne remarqua même pas qu'il l'avait non seulement appelée par son prénom, mais qu'il avait aussi rajouté l'affectueux suffixe -chan.
- Tu es sûre ? reprit Salomé. Ca n'a pas l'air, j'assure. T'es blanche comme un linge. Tu devrais aller à l'infirmerie.
- Mais non ! Puisque je te dis que ça va, t'es chiante, hein !
Une telle agressivité, tout à fait inhabituelle chez leur amie, acheva de convaincre le groupe que quelque chose n'allait pas. Mais comme, visiblement, toute question la braquait, elles n'insistèrent pas. Seul Yamapi osa briser le silence consterné qui était retombé.
- C'est ma faute ? Je te cause des problèmes on dirait. Ontoni gomen nasai…
Son ton désolé transperça le cœur de Sumire, qui soupira.
- Mais non. Si ya quelqu'un qui doit s'excuser, c'est moi, pas toi. J'ai été très injuste avec tout à l'heure. Alors summimasen. Quand à ça, t'en fais pas allez, c'est rien. Ontoni betsuni, ne ? dit-elle gentiment en lui souriant.
Après tout, se ronger les sangs ne ferait pas avancer le shmilblik, comme on disait. Elle avait la journée pour élaborer une stratégie à l'intention de ses parents.
Le sourire que la jeune fille lui adressa rassura Pi et réchauffa son cœur et il hocha la tête tout en lui souriant en retour, sans prendre garde aux soupirs énamourés de la bande de groupies au tour d'eux.
- Bon, les filles, je vais avoir besoin de votre aide. Ce midi, après la cantine, on mettra en place le plan : sauvons Yamapi !
Les filles ne comprenaient pas du tout de quoi elle parlait, mais comme, visiblement, leur amie avait repris du poil de la bête, elles ne se posèrent pas de question.
- Une pour toutes… commença Sumire en tendant son bras devant elle, paume vers le sol.
- Toutes pour une ! complétèrent les autres en plaçant les leurs par-dessus.
Toutes ensemble, elles baissèrent leurs mains enchevêtrées vers le sol, puis levèrent leurs bras dans un ensemble parfait en s'exclamant "YAMAPI !"… ce qui remplit ce dernier de confusion, car il s'agissait manifestement d'un rituel bien rodé. Et savoir que son surnom servait de cri de ralliement à ces filles était un peu étrange à son sens.
- On va être en retard en maths si on se dépêche pas, remarqua alors Sophie qui venait de consulter sa montre.
Les autres hochèrent la tête et se hâtèrent en direction de la salle suivante, toujours suivies de la star. Pendant le court trajet, Déborah prit conscience qu'aucune d'elles n'avait pensé à se présenter à lui et que ça ne se faisait pas du tout, aussi entreprit-elle de remédier à la situation.
- Au fait, moi c'est Déborah, et elles c'est Salomé, Anaïs, Judith et Sophie, énonça-t-elle de façon si rapide qu'il n'eut pas le temps de visualiser qui était qui.
- Yoroshiku onegaishimasu, répliqua-t-il malgré tout parce qu'il était poli, en se disant qu'il demanderait des précisions à Sumire lorsqu'ils seraient à nouveau seuls.
Phrase qui fit soupirer la jeune fille sans qu'il comprenne pourquoi. Il s'apprêtait à poser la question, lorsque sa "propriétaire" s'adressa à lui.
- Laisse tomber, elles parlent pas japonais, dit-elle.
- Mais toi non seulement tu le comprends, mais tu le parles. Et plutôt pas mal, remarqua-t-il avec un respect supplémentaire.
- Bah entre les chansons, les dramas et les cours que je prend en dehors du lycée, heureusement, dit-elle en riant, avant d'entrer dans la nouvelle salle de classe et d'aller s'installer sans un mot pour ses autres camarades.
Du reste, tout étonnait Yamapi dans ce lycée : le fait que ce soit les élèves qui changent sans cesse de salle (au Japon, chaque classe avait sa salle attitrée et c'étaient les enseignants qui étaient mobiles), la façon de faire les cours, le fait que personne ne porte d'uniforme… et même les relations entre camarades de classe. Chez lui, quand on rentrait dans la salle de classe, on les saluait à la cantonade ici, il semblait que les élèves se contentaient de saluer ceux et/ou celles avec qui ils avaient des affinités. Chez lui, on n'appelait pas les autres par leur prénom, à moins d'être vraiment très proche d'eux (et encore, ça dépendait des cas) ici, il semblait même impoli d'appeler quelqu'un par son nom de famille. Chez lui, on touchait très peu les autres, même les proches ici, les gens (proches tout de même), s'embrassaient sur la joue pour se dire bonjour… Bref, tout cela était à la fois déroutant et fascinant pour lui.
Il était tellement plongé dans ses réflexions, qu'il n'entendit même pas Sumire, qui l'appelait pour la troisième fois. Sans résultat d'ailleurs.
- Sumire, pourriez-vous dire à votre correspondant de s'asseoir, s'il vous plait ? demanda alors le professeur. J'aimerais commencer mon cours.
- Heu oui oui monsieur. Je lui dis tout de suite, répondit-elle avant de se tourner vers son "correspondant" pour lui souffler en le tirant par la manche : Hé, Pi, qu'est ce que tu fous ? Assieds-toi, t'attire l'attention là…
Enfin il n'y a pas besoin que tu sois debout pour l'attirer, l'attention, mais bon… se dit-elle in petto.
Tout ce qu'elle espérait, c'était qu'à part ses copines, personne d'autre ne l'avait reconnu (que ce soit dans la classe ou dans les couloirs), sinon elles allaient avoir une émeute à la cafétéria. Et la jeune fille ne voulait ça à aucun prix. Non seulement parce qu'elle ne tenait pas à ce qu'elle et les filles jouent les services de sécurité (ni les unes ni les autres n'étaient taillées pour et ça ferait vraiment ridicule), mais aussi (et surtout) parce qu'étant donné que Yamapi était devenu réel dans SA chambre, elle estimait avoir un genre de droit de propriété sur lui.
- Gomen nasai, s'excusa-t-il dans un murmure pour au moins la troisième fois depuis qu'il était vivant, avant de prendre place à côté d'elle.
- C'est bon, c'est bon, arrête de t'excuser toutes les deux minutes, souffla-t-elle en retour, un peu gênée de lui parler après avoir pensé ça. Et tiens-toi tranquille.
Evidemment dis comme ça, ça faisait un peu bizarre, surtout que le chanteur/danseur/acteur (ne barrer aucune mention vu qu'il était tout ça à la fois) avait tout de même neuf ans de plus qu'elle. En gros, il était son sempai, elle était sa kohai… sauf qu'en l'occurrence, depuis le matin, elle avait l'impression totalement contraire. Et les petites moues et le ton qu'il prenait parfois, accentuaient encore cette sensation plutôt étrange. Elle avait plus le sentiment qu'il était de son devoir de le protéger tellement il semblait… heu… fragile, chou, perdu… enfin bref… Et ça aussi c'était plutôt singulier dans la mesure où elle avait toujours été persuadée que son premier geste serait de lui sauter dessus pour l'embrasser si un jour elle le voyait "en vrai". Or là… Wow, l'idée l'avait à peine effleurée. Ca devenait grave.
Ce fut le bruit d'une règle plaquée sur un bureau, qui sortit la jeune fille de ses pensées en la faisant violemment sursauter.
- Mademoiselle Sumire, répétez ce que je viens de dire ! exigea alors l'enseignant d'un ton sévère.
Evidemment, elle en était parfaitement incapable et garda donc le silence, ce qui amusa ses camarades.
- Je vois. Je pense que nous nous reverrons mercredi après-midi dans ce cas, lâcha encore l'éducateur.
- Hein ?
- Pour vos deux heures de colle, précisa-t-il avant de reprendre ses explications sur la leçon du jour.
Cette punition, qui tombait on ne peut plus mal (elle avait Yamapi chez elle quoi !), eût le don de la forcer à écouter le (long) reste du cours.
Lorsque la cloche sonna, Déborah se rapprocha d'elle.
- J'avais bien vu que tu étais dans la lune et j'ai essayé de te prévenir discrètement que le prof te regardait, mais pas moyen d'attirer ton attention sans me faire prendre.
Sumire soupira.
- Ouais je me doute. Thanks Déb'.
- Et tu vas faire quoi maintenant que t'es collée mercredi ? demanda Salomé alors que les autres s'étaient rassemblées autour de leur amie sanctionnée.
Un sourire apparut sur les lèvres de la jeune fille.
- Oh mais j'ai une excuse toute trouvée pour y échapper…
Et sur ces mots, elle coula un regard langoureux vers le japonais, qui ne sut plus où se mettre. Surtout lorsqu'elle harponna son bras des deux mains et posa la tête sur son épaule le plus naturellement du monde.
- Il m'est toooooooooootalement impossible de laisser mon « correspondant » tout seul, vous comprenez, expliqua-t-elle d'un ton théâtral qui n'avait rien à envier à ceux que prenaient parfois Shige et Tego. Le pauvre, il ne parle pas notre langue et serait coooooooomplètement perdu sans moi. (elle regarda ensuite le pauvre jeune homme tout gêné et ajouta dans sa langue) Ne, anata ? (tr : hein chéri ?)
Les filles ne comprirent pas ce que signifiaient les deux mots, mais ils firent rougir l'interlocuteur de Sumire et, prise de pitié, Sophie, la plus tendre du lot, tira son amie par le bras.
- Arrête, Sumi. Je sais pas ce que tu lui as dis, mais tu l'embarrasse…
La jeune fille jeta alors un coup d'œil à son sempai/kohai, toujours écarlate… et fondit. Elle avait oublié que les japonais n'étaient pas spécialement tactiles. Oups…
- Désolé, Pi. Je voulais pas te gêner, s'excusa-t-elle à son tour. Bon, les filles, surveillez-le. Je vais à la salle des profs régler cette histoire de colle.
Et sur ces mots, Sumire disparut dans une pirouette, laissant la star seul avec sa bande. D'ailleurs, le chanteur n'était pas du tout à l'aise parmi elles. Vivre en permanence entouré de garçons n'aidait pas à se sociabiliser avec les filles. Surtout quand elles n'étaient pas japonaises. Il avouait être dérouté par certaines de leurs réactions et en fait, étant donné la manière dont elles le dévoraient des yeux sans retenue depuis que Sumire s'était absentée, il n'était pas rassuré du tout. Elles ressemblaient à des fauves prêts à sauter sur leur proie : lui. Il aurait donné n'importe quoi pour avoir sa bande à lui. Koya, Shige, Tego et Massu lui manquaient encore plus en cet instant où il se sentait vraiment seul et pas en sécurité pour deux yens. C'était Massu qui lui manquait le plus d'ailleurs. Son Massu…
Ah tu deviens parano mon pauvre Pi, se dit-il pour se donner du courage. Ce ne sont que des adolescentes et, hormis Sumire, aucune ne t'a touché ni même n'a poussé le moindre cri d'hystérie.
N'empêche qu'il espérait que Sumire revienne vite.
Celle-ci refit son apparition une dizaine de minutes plus tard, alors qu'il était littéralement entouré par les cinq filles et ne savait comment s'en débarrasser.
- Ah bah ça va ! lança-t-elle à la cantonade d'un ton acide. Je vois que quand le chat n'est pas là, les souris dansent ! Bravo la confiance les filles ! Vraiment j'apprécie !
Les sourcils froncés, la jeune fille fonça vers eux d'un pas conquérant, fendit la "foule" de ses amies stupéfaites par un retour plus rapide qu'elles ne pensaient et extirpa de leurs griffes un Yamapi plus que soulagé. Erreur. Grosse erreur, car ce fut lui qu'elle tança vertement.
- Et toi, espèce de baka, pourquoi tu réagis pas ? Bon sang, Pi, t'es un mec, t'as vingt-cinq ans et t'es même pas capable de te défendre contre des filles de seize ans qui font cinquante kilos toutes mouillées !
Incapable de trouver quoi répondre, le japonais baissa la tête, pas très fier de lui. Elle avait raison. Les autres se seraient moqués de lui s'ils avaient vu la scène. Obligé de compter sur une ado de seize ans pour se "défendre" contre cinq autres…
Et en même temps… il était stupéfait de voir d'elle une facette qu'il ne connaissait pas lorsqu'il n'était qu'un poster sur le mur de sa chambre : la Sumire leader, que les autres suivaient aveuglément et dont elles respectaient les coups de gueule et décisions. Et ça l'amusait, dans la mesure où lui aussi était le leader d'un groupe de six. Sauf que les autres avaient la fâcheuse tendance à contredire systématiquement tout ce qu'il disait (même son Massu adoré). Ce qui n'était pas le cas de ces filles.
- Pffff je peux même pas te laisser seul dix minutes. C'est grave quand même, râla encore sa "propriétaire".
- Go… commença-t-il, dépité.
- Gomen nasai, oui je sais, le coupa-t-elle un peu sèchement, avant de s'adresser aux autres : Bon, allez on va à la cafèt', j'ai la dalle.
Et sur ces mots, elle partit devant sans attendre personne. Le reste du groupe la suivit à distance prudente et Yamapi leur emboîta le pas la tête basse comme un enfant qui vient de se faire réprimander par sa mère ou sa grande sœur… alors qu'elle était bien plus jeune que lui. Il n'en était pas très fier.
Sans un mot, devant un Pi médusé, les filles firent la queue pour récupérer un plateau, qu'elles remplirent de mets aussi divers qu'inconnus pour lui. Lorsque ce fut son tour, la star se trouva rempli de confusion et, ne connaissant rien de ce qui se trouvait devant lui, prit une assiette au hasard. Ca allait être la première fois qu'il allait se servir de couverts au lieu de baguettes. Se sentant soudain la cible de beaucoup (trop) de regards, il se hâta de rejoindre la table des filles, qui furent rejointe par une jeune fille asiatique (mais pas japonaise) dont les longs cheveux noirs descendaient jusqu'à la taille et resta debout près d'elles.
- Salut Yun-Hee, lui dit Déborah, le renseignant par la même occasion sur l'origine coréenne de la nouvelle venue.
- Je dérange pas au moins ? demanda l'arrivante.
- Non, répondit Salomé, mais qu'est ce qui t'amène ?
- La curiosité en fait. Il est mignon votre copain mais d'où il vient ? Je l'ai jamais vu.
Comme Pi rougissait sous le compliment, ce fut Sophie qui la renseigna.
- C'est le… correspondant japonais de Sumi, dit-elle, pas très sûre des mensonges qu'elle racontait. Il est arrivé… hier.
- Ah ouais ? Cool ! s'exclama Yun-Hee sans paraître remarquer ses hésitations, avant de se tourner vers lui et de lui poser quelques questions en japonais.
Le chanteur écarquilla les yeux, stupéfait par son aisance en la matière, qui n'avait rien à envier à celle de Sumire. Sa réaction fit rire la jeune fille.
- Ne fais pas cette tête, lui dit-elle en français, je prends les mêmes cours de japonais que Sumire, c'est tout. T'es marrant. C'est quoi ton nom ?
- Yama… commença-t-il, étonné de ne pas avoir été reconnu (il avait tellement l'habitude), avant d'être brusquement interrompu par sa "propriétaire".
- Yamagushi ! s'exclama-t-elle très vite en modifiant le patronyme. Il s'appelle Tomohiro Yamagushi !
Surpris qu'elle ait changé son nom même si elle avait gardé le début, il regarda la jeune fille en penchant la tête sur le côté d'un air d'incompréhension tout à fait craquant, ce qui tira aux cinq filles un nouveau soupir extasié, puis sursauta en retenant un petit « itai ! » de douleur, car elle venait de lui pincer le bras gauche sans douceur.
- Anoooo… Oui c'est ça… confirma-t-il sans conviction en se frottant discrètement le bras.
Je savais bien que les filles étaient des brutes… pensa-t-il. Massu au secours, je suis martyrisé !
- Yoroshiku (tr : ravie), Tomohiro, lui dit alors Yun-Hee en souriant, avant de s'adresser aux autres occupants de la table : Bon, je vais pas vous embêter plus longtemps… Jaa.
Et sur ces mots, elle adressa un signe de la main au japonais et s'éloigna en interpellant un garçon à la peau noire un peu plus loin.
Le repas se passa dans le silence le plus complet. Un silence dans lequel on sentait de la tension. Un coup d'œil à sa voisine de gauche dont la mâchoire était crispée, apprit à Pi qu'elle était en colère. Contre lui ? Sûrement. Visiblement, il multipliait les bêtises depuis le matin. Embarrassé, il passa une main dans ses cheveux et décida de goûter la nourriture placée dans son assiette (déjà rien que le concept de l'assiette était étrange. Lui, il mangeait dans un bol). Prudemment, il porta la fourchette à sa bouche et mâcha. Bon, ce n'était pas mauvais, mais de là à identifier ce qu'il mangeait…
- Anoooo… qu'est ce que c'est ? finit-il par demander après quelques fourchetées.
- Du poulet au curry, répondit Judith, qui n'avait pas encore pris la parole. Ou du moins, ils veulent nous faire croire que s'en est, mais on pense qu'ils ont pas vu de poulet depuis longtemps pour dire ça…
L'explication remplit encore davantage la star de confusion, car il trouvait le petit discours de la jeune fille plutôt obscur. Pourtant, il ne fit pas de commentaire et termina son assiette, osant seulement jeter de petits coups d'œil à Sumire agacée, en se demandant ce qu'il avait encore bien pu faire pour qu'elle soit si fâchée.
A la fin du repas, le petit groupe se leva pour aller déposer les plateaux vides sur une desserte à roulette prévue à cet effet et rejoignit l'extérieur. Une fois là, Sumire empoigna Yamapi par la main et le tira après elle, si vite qu'il serait tombé s'il n'était pas si bien entraîné.
- T'es pas dingue, non ? explosa-t-elle lorsqu'ils furent suffisamment à l'écart, en foudroyant le pauvre chanteur du regard. T'as failli donner ton vrai nom ! Tu tiens à avoir une émeute ou quoi ?
Pi ouvrait la bouche pour répondre, mais elle ne lui en laissa pas le temps et reprit immédiatement :
- Moi j'y tiens pas ! Jouer les gardes du corps alors que je suis taillée comme une crevette, très peu pour moi ! Bon sang, tu peux pas réfléchir deux minutes, non ? T'es sensé être très intelligent, Pi, alors prouve-le, bordel ! Je peux pas passer mon temps à surveiller ce que tu dis ou fais, t'es plus un gamin !
Stupéfaites par cette soudaine explosion, les filles la fixèrent avec des yeux ronds sans tout d'abord savoir comment réagir, puis Déborah s'approcha de Sumire, la prit à son tour par la main et l'entraîna plus loin.
- Hé Sumi, zen. Qu'est ce qui te prend de lui hurler dessus comme ça ? Regarde la tête qu'il fait. Tu l'as dis, c'est pas un gosse, alors lâche-le deux minutes.
- Mais quand je le lâche, il fait que des conneries ! se défendit l'accusée.
- Summimasen… murmura-t-il alors d'un ton trop mignon, qui fit fondre les autres filles, tout en baissant la tête.
- Non mais regarde-le enfin.
- Je fais que ça, répliqua sèchement Sumire.
- Non. Ou alors c'est que t'as pas réalisé à qui tu parle, appuya Déborah fermement. C'est pas n'importe qui, Sumi, c'est YAMAPI. Ton idole. Alors à quoi tu joue de le brutaliser comme ça ? Tu vas finir par le traumatiser.
- Bah s'il se traumatise pour ça, c'est une cho…
Elle ne termina pas sa phrase, parce que son amie avait posé la paume sur sa bouche.
- Ne dis pas quelque chose que tu ne pense pas et que tu regrettera quand tu seras calmée.
Déborah retira sa main et Sumire soupira. Pourquoi se mettait-elle dans cet état alors que, en effet, c'était de Yamapi qu'il s'agissait. Et elle adorait Yamapi. Elle l'idolâtrait même. Alors pourquoi s'énervait-elle contre lui à ce point ?
Se détournant, elle jeta un coup d'œil au japonais, qui arborait un air malheureux comme les pierres et elle fondit. Raaaah comment c'était possible d'être aussi chou ? Et comment pouvait-elle se mettre en colère contre un visage pareil ? Après tout ce n'était pas sa faute s'il se retrouvait coupé de son pays, de son groupe, de ses coutumes et balancé dans un pays inconnu, avec un mode de vie qui l'était tout autant. Elle devait être plus tolérante, plus patiente et surtout… ben c'était Yamapi quoi. Elle avait Yamapi avec elle, pour elle. Elle avait une chance folle qu'elle devait saisir au lieu de le rabrouer sans cesse.
Elle se rapprocha de lui et s'éclaircit la gorge.
- Pi… commença-t-elle en levant la main dans l'intention de la poser sur son épaule.
Mais à ce moment-là, le jeune homme eût une réaction tout à fait inattendue et disproportionnée : il leva le bras devant son visage en fermant très fort les yeux.
Cela stupéfia tellement Sumire, qu'elle laissa retomber le sien et le fixa avec des yeux ronds. Que lui prenait-il ? Pourquoi cette réaction ? On aurait dit qu'il… se protégeait de coups. Wow… C'était quoi ce bad trip ?
