Chapitre II

– Tiens, n'avais-je pas raison quand je disais que prendre l'air te ferait du bien?

Jack ne pouvait contenir l'émotion joyeuse qui malgré lui perçait dans sa voix. Il regardait Ann qui marchait lentement à côté de lui et voyait ses joues, couvertes jusqu'alors d'une pâleur mate et cireuse, se colorer d'une nuance rose à peine perceptible. Peut-être n'était-ce que l'effet du vent frais qui, venant de l'océan, vagabondait entre les collines, mais Jack voulut tout de même y voir un bon signe.

– Les couleurs te reviennent!

Ann sourit faiblement. Jack s'enhardit alors, et, en prenant pour prétexte d'arranger une boucle capricieuse qu'une folâtre bouffée de vent venait de lui jeter sur le visage, toucha du bout des doigts sa joue dans une caresse légère. Elle, sembla-t-il, n'y prit pas garde. Mais pour Jack ce fugitif instant fut un cadeau inespéré qui vint s'ajouter à la joie qu'il éprouvait déjà. Car aujourd'hui, il se félicitait de sa première victoire.

Depuis le funeste matin où, en plein milieu de la tragédie, il avait retrouvé Ann, où il avait aidé à la transporter chez elle, pour la laisser, presque inconsciente, aux soins de Katie – depuis ce matin-là, bien d'autres avaient suivi. Toute une longue succession de jours qu'elle avait passés cloîtrée entre les murs de sa chambrette, emprisonnée dans le silence et dans la solitude, se refusant obstinément au souvenir de la réalité qui continuait à exister dehors. Pour Jack, c'était à fendre le cœur de la regarder s'étioler comme une fleur privée d'air et de soleil. Lorsque, n'en pouvant plus, il lui avait proposé d'aller faire une promenade à la campagne, il n'avait reçu d'abord en réponse qu'un "non, vraiment... j'ai pas envie..." prononcé dans un souffle, avec un triste hochement de tête. Mais Jack ne se décourageait pas. Chaque matin, il commençait sa visite accoutumée en répétant la proposition, et enfin, ce matin, sa persévérance avait été récompensée. Elle avait accepté, et ça, rien que cette petite réussite, le rendait heureux.

Voilà comment, pour la première fois, elle avait quitté aujourd'hui sa réclusion volontaire, en se décidant de nouveau à affronter l'humanité devenue étrangère pour elle. La ville, qu'elle regardait à travers les vitres de la voiture de Jack, était la même. Exactement la même que celle qu'habitait jadis la jeune fille nommée Ann Darrow, habitait depuis sa naissance et jusqu'à l'âge de vingt-deux ans, avant de s'engager dans un périple qui l'avait conduite à sa perte. La même cohue, le même va-et-vient continuel accompagné du bruit des voitures et des trams, les mêmes cris des gamins vendeurs des journaux, les mêmes affiches bariolées sur les murs… Comme si rien ne s'était passé. Ann en serait stupéfaite, ébahie… si elle conservait encore la capacité de s'ébahir de quoi que ce soit. Tout ce qu'elle parvenait à ressentir, c'était un étonnement sourd, lointain qui remuait veulement dans son âme assoupie.

Comment? Comment se fait-il que le monde et la ville avec lui soient là, à leur place, comme avant, au lieu de s'effondrer et de tomber en ruines? Comment tous ces gens peuvent-ils continuer à travailler, à préparer les repas, à jouer avec les enfants, à s'amouracher des jolies filles… au lieu de se dissiper en fumée, car ils ne sont que l'armée des spectres tels qu'elle les voit?

C'est pourtant simple. Ce n'est que mon univers à moi qui s'est écroulé et qui gît maintenant en ruines. C'est ma vie à moi que ses décombres ont ensevelie.

Tant de cœurs continuent à battre. Mais s'il n'y a pas parmi eux un cœur, un seul, tout le reste n'est rien. Alors que vient-elle faire ici? Par quelle étrange erreur du sort participe-t-elle à ce défilé des fantômes?

On était à la fin de janvier. C'est Jack qui le lui avait dit. Quant à elle, elle ne comptait ni les jours ni les semaines de son isolement. Ça faisait donc un mois. Un mois de vide… En ville, la neige s'était fondue à peu près partout, mais ici, à la campagne, la nappe blanche recouvrait encore la terre. Le sentier par lequel Jack la conduisait contournait un petit lac entouré de collines boisées. Le vent agitait les branches nues des arbres. De la rive opposée arrivait un bruit de croassement strident et monotone: un vol de corbeaux tournoyait lentement dans le ciel nuageux.

L'air était plutôt tiède pour l'hiver, mais Jack avait insisté pour qu'elle mît son cache-nez et ses gants. Il prenait soin d'elle comme on prend soin d'un enfant malade, avec autant de tendresse inépuisable et de patience infinie. Il s'escrimait même à donner une touche d'humour à sa sollicitude:

– Je veux pas que t'attrapes froid la première fois que je sors avec toi!

Que n'aurait-il pas donné pour entendre tinter son rire, plus clair qu'une clochette d'argent!

Et Jack parlait. Il parlait presque tout le temps qu'il était près d'elle, parlait de tout et de rien, et peu lui importait que le plus souvent, l'air absent, elle ne l'écoutât pas et son regard restât perdu quelque part au loin. Il s'était souvenu de mille petites choses oubliées depuis son enfance rien que pour les lui raconter. Jamais dans sa vie il n'avait parlé autant que pendant ce dernier mois. Être écrivain, c'est exceller dans l'art du maniement des mots – et qui, sinon Jack, pouvait s'enorgueillir d'en maîtriser toutes les subtilités? Combien souvent, en posant les doigts sur le clavier de sa machine à écrire et en sentant le vin capiteux de l'inspiration s'infiltrer dans ses veines, il se réjouissait de la docilité avec laquelle les mots se pliaient à sa volonté créatrice! Pourtant, d'un caractère plutôt renfermé, en dehors de son métier il n'avait jamais été prodigue de mots. Ceux qu'il mettait dans la bouche des personnages de ses pièces lui suffisaient.

Mais tout était changé à présent. Dans ses longs entretiens avec Ann, ou, pour mieux dire, dans ses monologues prononcés au fil des jours, Jack s'était fié à son intuition qui lui soufflait: les mots sont un élément si essentiel, si foncier, si intrinsèque du monde des hommes, ils sont si viscéralement et à la fois si normalement humains qu'il n'existe peut-être pas d'autre moyen de… comment dire? … réveiller Ann. De lui rappeler qu'elle aussi avait autrefois appartenu à ce monde et, avec le temps, de la ramener. Ses mots créeront la passerelle par laquelle il ira la rejoindre de son côté de l'abîme pour la faire revenir.

Je vais te ramener, Ann. Je te le jure.

Ayant fait le tour du lac, Jack et Ann prirent un autre sentier qui, en montant la pente d'une des collines, s'enfonçait sous les vieux arbres. Il lui donnait le bras et la soutenait précautionneusement chaque fois qu'il fallait marcher sur uneracinesortant du sol ou sur un caillou. Intérieurement, Jack rassemblait son courage pour l'assaut décisif. Il croyait que le moment était venu. S'il réussit, il va remporter une deuxième victoire, celle-ci beaucoup plus importante.

– Tu sais, je l'ai presque terminée, ma pièce.

Les sourcils d'Ann firent un petit bond.

– La pièce?

Perplexe, elle s'arrêta un moment. Ses oreilles captèrent machinalement les paroles de Jack, mais la mémoire tardait à y apporter la réponse.

– Tu te souviens, celle dont je t'ai parlé sur le bateau…

La mémoire rebelle céda enfin et tira un fil de l'écheveau emmêlé de ses souvenirs, pour en tisser une image évanescente, presque irréelle. Sa cabine sur le "Venture", le dernier soir avant le naufrage. "Vous écrivez une comédie pour le théatre? – C'est pour vous que je l'écris"… Cette conversation avait-elle vraiment eu lieu? Il y a des siècles, il me semble… Une époque révolue. Une vie basculée dans l'oubli. Pour moi… Non, c'est pour une autre que Jack Driscoll, le jeune et brillant dramaturge, a conçu et a écrit sa pièce. Pour la belle Ann Darrow, comédienne de music-hall talentueuse mais pauvre qui, après une trop longue période de déboires amers et de revers, voyait le destin lui sourire pour la première fois, lui faisant espérer enfin un changement heureux et lui promettant, avec une magnifique carrière d'actrice, l'amour de son idole tant admirée… Cette Ann-là, existait-elle encore? Non, depuis longtemps elle aussi n'était plus qu'une image floue et pâle du passé.

– En fait, à l'époque je l'ai pas achevée… Je l'ai mise de côté pour écrire "La confusion". Mais après… après que… bref, j'ai repris le travail, et… eh bien, encore quelques jours et elle sera terminée.

Jack se tourna pour la regarder en face, se noyant aussitôt dans les beaux océans de ses yeux. Leurs visages étaient si proches.

– C'est pour toi, Ann. À toi de la louer ou de la critiquer. Est-ce que tu voudrais bien la lire?

C'était comme sauter du haut d'une falaise dans l'eau glaciale.

– Mais avec joie, Jack! Est-ce que t'as déjà oublié que dans toute la ville de New York il n'y a pas de plus grande admiratrice de ton talent?

Qui a dit qu'on était en hiver et que les feuilles mortes jonchaient le sol sous la froide couche de neige? Le printemps luxuriant étendait un tapis diapré sous ses pas, et les oiseaux gazouillaient dans la ramure verte. Les branches fleuries laissaient tomber des pétales embaumés autour de lui…

Son bonheur avec Ann, ce but tant désiré, si incertain il y a encore quelques instants, lui parut soudain aussi sûr et immanquable que le lever du soleil. Convaincre Ann qu'elle est faite pour ce rôle comme ce rôle est fait pour elle – et comment pourrait-il être autrement si le souvenir d'elle animait chaque minute de son travail, si son nom battait dans chaque ligne, dans chaque syllabe, – la présenter au directeur du théatre, commencer les répétitions… tout ceci viendra en son temps. Pour le moment, son âme qu'il disputait encore aux ombres rapaces de la folie, flottait trop loin de la réalité. Mais tout ceci arrivera, Jack le savait maintenant. Car à ces mots qu'Ann venait de prononcer, le sourire ne fit plus que frôler ses lèvres pâles. Pour la première fois, il alluma les étincelles de chaleur vivante au fond de ses yeux ternis jusqu'alors.

Jack leva le visage vers le ciel, d'où de rares flocons de neige s'étaient mis à tomber, et épancha son cœur dans une silencieuse action de grâce. Mais cette prière proférée sans paroles fut insuffisante pour traduire sa gratitude, et alors il murmura, les yeux fermés:

– Merci!..

Là-haut, les oiseaux noirs continuaient leur tournoiement sinistre sous le coton gris des nuages.


Jack habitait un petit appartement au cinquième étage d'un vieux et solide immeuble dans la 38me Rue. Petit, c'est-à-dire: le cabinet de travail et la chambre à coucher, sans compter le hall d'entrée et la cuisine. Un écrivain célibataire a-t-il besoin d'un plus grand? C'est le cabinet qui en était le cœur. Dans la chambre à coucher, Jack n'y passait que les heures de son sommeil, et Dieu sait combien parfois elles étaient courtes. Et encore combien de fois lui arrivait-il de tourner dans son lit jusqu'à l'aube, obsédé par les mots et les images se pressant dans sa tête, ou de s'endormir au milieu de la nuit dans son fauteuil, la joue contre le velours élimé recouvrant le dessus du bureau, entre deux phrases tapées sur sa machine à écrire…

Ce fut dans ce cabinet, son véritable sanctuaire – le sanctum sanctorum, comme il l'appelait parfois par plaisanterie – qu'il introduisit Ann un jour, après une de leurs promenades quotidiennes.

– Voici ma tanière!.. Fais comme chez toi, Ann. Sans cérémonie.

À chaque instant, tu dois rester sur tes gardes, attentif à tout! En quelques longues enjambées, Jack traversa la pièce pour fermer les lourds rideaux de laine verte. Le cinquième étage. Si l'on s'approche de la fenêtre et que l'on regarde par-dessus le bâtiment de l'autre côté de la rue, on le voit aussitôt. Le gratte-ciel qui se dresse insolemment à quelques centaines de mètres et qui règne souverainement sur les toits de Midtown. "Vous aurez une vue superbe" – lui avait-on assuré lorsqu'il était venu louer cet appartement. Il ne faut pas qu'elle le voie. Pas si tôt. Plus tard, quand la blessure qui est ouverte encore sera cicatrisée.

– Mon bureau, ma machine à écrire et mes livres – voilà toutes mes richesses. Et ma foi, fussé-je millionnaire, je ne reconnaîtrais point d'autres!

Il prit une posture pathétique, mais un clin d'œil narquois invitait Ann à rire de son emphase burlesque. Ce qu'elle fit, très doucement, en versant mille gouttelettes de lumière dans le cœur de Jack.

Des livres!.. Ann promenait un regard émerveillé sur les rayons en bois qui occupaient tout l'espace le long des murs, jusque sous le plafond. Des livres, des livres et encore des livres… Il y en avait de très anciens, dont les reliures de cuir portaient des lettres dorées effacées par endroits, il y en avait des neufs avec leurs couvertures en couleur, et, sans nul doute, parmi ceux-ci il y avait ceux que Jack lui-même avait écrits.

Ann ne saurait pas dire depuis combien de temps les livres la fascinaient. Depuis toujours, à ce qu'il lui semblait souvent. Chez les gens de son métier la lecture devient rarement le passe-temps favori. Ses compagnons – les partenaires des spectacles auxquels elle avait participé – trouvaient dans cet engouement de leur jeune camarade matière à des blagues sans fin. Mais tout en s'offrant fréquemment le plaisir de rigoler à ses dépens, ses amis plus âgés ne l'en aimaient pas moins, et, s'il arrivait à l'un d'eux de se procurer d'une manière ou d'une autre un bouquin, elle n'avait même pas besoin de le prier pour qu'il le lui prêtât. De son côté, ces rares fois qu'il lui restait une petite somme de son modique salaire, cela n'avait été que pour en acheter un. C'est comme ça qu'un jour, il y a quatre ans, elle avait lu une pièce d'un certain Jack Driscoll.

Ça y est. Le tournant, le voici. Elle avait passé des heures à le chercher, ce point fatal lequel une fois atteint, tout retour en arrière était devenu impossible, et rien ne pouvait plus changer le cours de son destin. Le cours de leurs destins. Si le nom du scénariste lui eût été inconnu, jamais elle ne se serait laissée séduire par les offres d'un réalisateur rencontré par hasard dans la rue. Et alors le soir, au port, sans elle eût largué les amarres le bateau avec l'équipe de tournage à bord, et…

Assez. Pas maintenant. Pas auprès de Jack. Si l'envie te prend de te rappeler le passé, fais en sorte que ce soit quelque chose d'agréable.

Par exemple, ces moments privilégiés que des années durant rien d'autre ne pouvait égaler pour elle, où, ayant dérobé un quart d'heure, blottie dans quelque coin, elle posait sur ses genoux un nouveau bouquin et l'ouvrait sur la première page.

– Ils sont un peu comme ma famille ou mes amis. – Jack ne plaisantait plus, et la chaleureuse sincérité de son sentiment brillait dans son regard. – Et mes conseillers.

Ann le comprenait si bien!

– Oui… J'ai toujours pensé qu'il y a là comme une sorte de magie: chaque livre renferme en lui un univers entier, et il nous suffit de l'ouvrir pour y entrer.

Et quelle odeur particulière, à nulle autre pareille, ont les pages des vieux livres! Cette odeur à elle seule avait le pouvoir de la transporter ailleurs, vers ces contrées fabuleuses où se jouaient de passionnants drames d'amour et d'ambition, où l'on partait à la découverte des terres nouvelles et des îles lointaines…

Des îles lointaines.

Elle sentit d'impitoyables griffes d'acier lui lacérer la poitrine… pénétrer en dedans, s'y serrer lentement en lui déchirant les entrailles… avec une douleur qui n'a pas de nom, qui ne peut pas en avoir, parce que personne de ceux qui l'ont éprouvée n'a survécu pour lui en donner un…

Pas ici!

Par bonheur, Jack n'avait rien remarqué. Juste à cet instant, il s'était penché pour fouiller parmi les feuilles de papier jetées en désordre sur le bureau. Lorsque, enfin, il se releva, Ann était assise tranquillement sur le canapé. Ses mains tremblantes qui auraient pu la trahir, elle les cachait derrière son dos.

– Voilà…

Il lui tendit une liasse de feuilles reliées au fil. Sa pièce. Sa main à lui tremblait aussi. Quand tu fais quelque chose avec autant d'amour qu'il avait écrit cette pièce – pour Ann, pour son Ann, la jeune fille la plus merveilleuse qui soit sur cette terre! – ce que tu as fait cesse d'être un simple objet ou résultat de ton travail et devient une partie de toi-même, un petit morceau de ton âme incarné en dehors de ton corps…

Ann posa le cahier sur ses genoux et se mit à le feuilleter, le touchant avec autant de précaution et de vénération que si c'était une relique précieuse. Jack la regardait faire, et telles furent alors la tension de son esprit et la flamme de son aspiration, qu'une chose étrange, mystique se produisit. Sa perception se modifia, le monde se dédoubla d'une manière surnaturelle, de telle sorte qu'à côté de l'image que ses yeux lui faisaient parvenir, en dessus de cette image, apparut une autre. Qu'est-ce que c'était? Un mélange de pensées éphémères, surgies des profondeurs ténébreuses du subconscient? Ou la prévisualisation d'une réalité pas encore accomplie? L'imagination, à elle seule, est-elle capable de produire des images d'une telle intensité, d'une telle authenticité? Les saints et les illuminés des temps de jadis avaient eu, dit-on, quelquefois des visions. Est-ce qu'elles ressemblaient à celle-là? Peut-on jamais la discerner, cette frontière imperceptible qui passe entre la révélation de l'au-delà et l'hallucination d'un esprit perturbé?

… Absorbé par le travail, il est assis à sa place habituelle, au bureau dans son large fauteuil en cuir. Au bruit de la porte qui s'ouvre, il lève la tête. C'est Ann, elle entre dans le cabinet. En fait, ce n'est pas le même cabinet, c'est une pièce plus vaste, mais le reste – le bureau, le canapé, les rayons le long des murs – est identique.

– Le dîner est prêt, – dit elle.

– Mmmm… Une dernière petite minute… juste pour finir la scène.

Tous deux savent par expérience qu'"une petite minute" peut parfois être bien longue, mais Ann ne s'en va pas. Elle s'installe confortablement sur le canapé et appuie sa joue sur sa main.

Jack adore ça. Il adore voir sa femme s'asseoir en face de lui pour le regarder travailler. Il adore sentir sur lui son regard pensif, amusé, caressant tour à tour. Avec un sourire un petit peu taquin, elle prend l'une des pages, celle qu'il vient de terminer, et se met à l'examiner attentivement.

– C'est donc ça, le futur chef-d'œuvre?

Cela aussi, il adore. Ce petit pli de concentration qui se dessine entre les arcs parfaits de ses sourcils, et l'habitude qu'elle a, en lisant, de se mordiller légèrement la lèvre inférieure…

Jack comprend tout à coup que la bouche pourprine de sa femme l'attire cent fois plus que tous les mots que les personnages de la scène à finir pourraient encore se dire l'un à l'autre. Cette bouche mignonne, aux contours si délicieusement sensuels qu'elle semble être faite pour les baisers… N'essayant même pas de résister à la tentation, il se lève et presque s'élance vers Ann. Elle le regarde et sourit, devinant ce qu'il va faire. Ses yeux, ces admirables yeux couleur de ciel rayonnent de bonheur, ses joues délicatement arrondies commencent à se teindre d'un rose vermeil. Impatiente, elle lui tend les bras. Et voilà qu'il est près d'elle, qu'il tient sa tête blonde entre ses mains, inhale son parfum suave avec un frisson de volupté parcourant tout son corps. Leurs lèvres se touchent, et le désir qui brûle en eux avec une force égale, les soude en un seul être…

La vision s'évanouit, se fana comme une rose qu'on aurait cueillie trop tôt, sans lui donner le temps d'éclore, et qu'on aurait jetée par terre pour qu'elle meure sous les pieds des passants. Il est debout près du bureau, et Ann assise, s'enveloppant frileusement dans son châle. Les rideaux fermés plongent la pièce dans un clair-obscur verdâtre et changent la lumière du jour en une lueur blême qui, glissant sur son visage amaigri, rend presque cadavérique la lividité de son teint. Et sa bouche est toujours scellée, comme d'une écorce de glace, de l'empreinte que l'haleine mortifère du malheur y avait déposée…

– J'ai encore quelque chose pour toi.

Ann prit des mains de Jack le petit objet qu'il venait de sortir d'un des tiroirs du bureau.

– C'est pour que tu puisses lire même la nuit dans ton lit.

– Oh, Jack… Elle est charmante!

C'était une lampe de chevet, ou une liseuse. Sur un socle de marbre blanc d'un côté était placée une boule en verre mat, avec des fleurs dorées peintes sur sa surface laiteuse, et de l'autre côté, la figurine d'un ange en bronze, agenouillé en attitude de prière, la tête baissée et les mains jointes.

– Merci… merci beaucoup, Jack! Comme ça, je pourrai lire sans déranger Katie…

Encore un témoignage de la tendre attention de Jack pour elle, ce cadeau. Elle en avait déjà vu tant, ces dernières six semaines. Il s'était souvenu de ce qu'elle lui avait dit un jour, à propos de l'insomnie qui rendait souvent ses nuits interminables. Il s'en était souvenu, mais jamais, pas une seule fois, il ne s'était permis la moindre allusion à ce qui en était la cause. Il feignait de l'ignorer, et de cela, Ann lui était reconnaissante encore plus que de sa prévenance.

– T'as pas envie de casser la croûte? Quant à moi, la promenade m'a donné de l'appetit! Du café à la crème avec de la tarte aux cerises, ça te dit? – Elle acquiesça distraitement. – Alors, je vais à la cuisine.

Extérieurement, Jack parvint à garder son ton ordinaire, calme et affectueux, et à brider l'agitation fiévreuse qui bouillonnait en lui. Mais à quel prix!

Sa vision. Cette vision si éclatante que, tant qu'elle avait duré, elle avait éclipsé la réalité. Est-il vrai que parfois à l'homme est accordé le don de voyance? Et si c'est vrai, lui a-t-il été réellement donné de pré-voir une chose qui sera, sera forcément, infailliblement en son temps et lieu, et il ne lui fallait faire rien d'autre que l'attendre arriver? Ou c'était un message adressé à lui qu'il devait savoir déchiffrer? Un message qui lui disait: "Regarde! Regarde un avenir qui peut devenir le tien! C'est entre tes mains qu'est ton sort aujourd'hui. À toi de décider, à toi de tracer le chemin, à toi de te battre pour que tes espoirs se fassent réalité et l'amour de celle que tu aimes plus que tout t'appartienne".

Jack inspira profondément. L'air lui parut grisant comme le vieux vin, comme la brise née sur l'étendue salée de la mer. Une voix enchanteresse lui murmurait des paroles exaltées, des promesses enivrantes, les lui chantait sur une mélodie vibrante d'une euphorie sans bornes… et jamais musique plus délicieuse n'avait caressé ses oreilles. Courage, Jack! La fortune sourit aux audacieux! Rien n'est impossible. Sois ferme et confiant et tu auras ta récompense. Tu vas gagner!

Les vielles légendes parlent de la douceur empoisonnée du chant mélodieux des sirènes qui charme les navigateurs imprudents et les mène à la perdition…


L'air qui en bas, sous l'impénétrable voûte de la jungle, était immobile et presque étouffant, s'épurait de plus en plus à mesure qu'ils montaient les pentes escarpées. Le vent venu du large jouait avec les cheveux d'Ann, et la jeune fille respirait à pleins poumons la fraîcheur de l'océan, en se détendant sur l'épaule de son sauveur à qui, sans hésitation et sans réserve, elle venait de confier sa vie. Pour la première fois depuis son arrivée sur l'île, elle se sentait en sécurité.

Les blessures devaient le faire cruellement souffrir, mais il ne laissait rien paraître et continuait de progresser rapidement, d'une démarche infatigable et assurée. En s'accrochant fermement à deux mains, Ann haletait de crainte et d'admiration, et un petit cri lui échappait chaque fois que, dans un bond vertigineux d'une audace insensée, il se projetait par-dessus un torrent écumeux ou un abîme à pic. De temps en temps, elle tournait la tête pour lui lancer un regard furtif et pourrait jurer qu'à son tour il l'observait du coin de l'œil, en épiant sa réaction. Elle soupçonnait fort que tout cet étalage spectaculaire de vigueur impétueuse et d'agilité n'avait d'autre but que de l'impressionner encore davantage. Mais non, pourquoi "soupçonnait"? C'était pour elle clair comme de l'eau de roche, voilà le mot juste. Comme si tout ce que tu viens d'accomplir pour moi ne suffisait pas! Attendrie, elle ne put s'empêcher de sourire, et la sensation d'une douce chaleur, née dans un endroit mystérieux au fond de sa poitrine, fit rosir ses joues.

Il suivait la route vers sa tanière qu'il avait parcourue déjà d'innombrables fois, la route qui lui était familière jusqu'au dernier arbuste, jusqu'au dernier caillou sur le sol. Cependant, ce jour-là, rien ne se déroulait comme d'habitude. Lorsque, en sautant par-dessus un ravin, il saisit un faisceau de lianes pendant de la paroi rocheuse de l'autre côté, les lianes s'arrachèrent sous sa poigne vigoureuse. Il faillit tomber à la renverse, et c'était par pur miracle qu'Ann réussit à garder l'équilibre sur son épaule. Elle ne put retenir une exclamation angoissée, en apercevant une figure énorme qui apparut vaguement derrière la masse verte de lianes.

Un nouveau prédateur!

Il le dévisagea durant quelques instants, puis, posant Ann à terre et la poussant en arrière, s'avança avec un rugissement menaçant, prêt à se mesurer avec cet ennemi inconnu embusqué derrière la verdure. L'ardeur de la récente bataille et le triomphe de la victoire lui échauffaient encore le sang et décuplaient sa force. Il affronterait une douzaine d'adversaires, surtout si elle le regarde combattre!

L'agresseur, surgi d'une manière si inattendue, ne bougeait pas. Alors, le premier moment de surprise et de frayeur passé, Ann se risqua à y jeter un nouveau regard, et soudain l'ombre d'une idée lui traversa l'esprit. Ne faisant pas attention au grognement avertissant que son vaillant défenseur fit entendre, elle courut en avant et se mit à déchirer le rideau de lianes. Une à une, elles tombaient à ses pieds pour découvrir enfin… Ann eut le souffle coupé, ses yeux s'écarquillèrent d'émerveillement.

Une statue colossale!

Un géant assis, le dos appuyé contre la paroi, les bras reposant tranquillement le long du corps, comme plongé dans une méditation contemplative. Une pose pleine de calme profond, mais en même temps, que de noblesse!.. que de puissance!

Son image!..

Ann se retourna, toute émue.

C'est toi! – Elle ne pouvait contenir son excitation. – Regarde!.. C'est toi!

Il fixait la statue en silence. La flamme de rage et de défi s'éteignait petit à petit dans ses yeux, cédant la place à la compréhension naissante. Puis son regard glissa vers Ann, debout près du monolithe de pierre. Elle paraissait si minuscule comparée à l'immense statue… Quelle étrange expression prit alors son visage! L'amertume, la lassitude, la vulnérabilité… et, un instant après – le dégoût?

Qu'est-ce que tu as? Qu'y vois-tu?

Ce qu'elle voyait devant elle, c'était une magnifique image d'une belle créature. Mais lui? À quoi pensait-il? Pourquoi le simple fait de voir sa propre apparence le bouleversait autant? Tout à coup, Ann, elle aussi, crut comprendre. Voilà comme tu es et voilà comme je suis… si terriblement grand et si laid à côté de toi, disait cette expression. Il baissa les yeux sur ses mains, sur ses doigts noueux et tannés, comme si jamais jusqu'à ce jour il ne lui était arrivé de les regarder. Et ces mains hideuses avaient osé la tenir, elle! Comme un sombre nuage, une grimace d'aversion passa sur ses traits.

Non, ce n'est pas vrai! Pas comme ça!.. Ann fit quelques pas vers lui en cherchant son regard. Quelque chose grandissait en elle, une émotion qu'elle n'avait jamais encore connue, telle une source d'eau limpide qui jaillit dans son cœur. La compassion et la tendresse l'envahirent. Comment t'expliquer que tu as tort? Elle sentit une irrésistible envie de le toucher, pour le consoler ne fût-ce que de cette façon. Elle s'approcha encore et tendit le bras.

En reculant brusquement, il ne la laissa pas faire. Il évitait soigneusement de la regarder. Un gros soupir gonfla sa poitrine. Pendant quelque temps, il resta immobile, scrutant avec une attention exagérée la lisière des arbres à la recherche d'un danger quelconque. Puis enfin, par le même geste qu'auparavant, en affectant une nonchalance condescendante, il la jeta de nouveau sur son épaule et reprit son chemin. Cette fois, cependant, il n'y avait plus de sauts hasardeux ni de témérité fougueuse. La fatigue, la douleur des blessures – tout à la fois semblait l'avoir rattrapé et l'avoir courbé à terre. Lentement, renfermé dans une morne tristesse, il continuait la route vers sa demeure solitaire.