Je me suis rendu compte que Jane pleurait. Les deux fées rescapées volaient dans tous les sens au dessus de nos têtes. Je comprenais de moins en moins ce qui nous arrivait. Des fées, ici, à Londres ? Dans ma chambre ? C'était impossible…
D'un côté, des petites créatures qui ne sont pas censées exister. De l'autre, ma fille de neuf ans, complètement terrorisée. J'ai vite fait le choix. J'ai pris Jane dans mes bras et j'ai couru dans la salle de bains, la seule pièce qui ferme à clef, pour nous barricader. J'ai passé un moment à chercher les mouchoirs en papier et pour finir, c'est Jane qui les a trouvés.
Avec sa chemise de nuit blanche et ses cheveux dans tous les sens, elle ressemblait à la Wendy du film qu'on avait vu la veille. Sauf que Wendy ne pleure jamais. Je me sens toujours démuni quand je vois ma petite fille pleurer. D'autant plus qu'en général, elle ne veut pas me dire pourquoi et que je me sens alors encore plus démuni. Du coup, je me mets en colère, ça la fait pleurer encore plus et je me sens mal. J'aime énormément ma fille mais j'ai du mal à la comprendre : on dirait une adulte en miniature. Parfois, je me dis que j'aurais préféré avoir un 'vrai' enfant. Je crois qu'elle le sait, qu'elle m'en veut. On n'y peut rien : elle est comme elle est, je suis comme je suis. Je l'aime, elle le sait, c'est ça qui compte.
Je me suis demandé comment je vais bien pouvoir lui expliquer ce qui se passe. D'autant plus que je n'étais pas sûr de le savoir moi-même. J'avais déjà vu ces petites choses quelque part. Et pas dans un film. Des bribes de souvenirs me revenaient. J'étais sur une île, au milieu d'arbres, il y avait des loups autour de nous et je les défiais…
Un bruit nous a fait sursauter. La fenêtre bougeait. C'est là que Jane a réagi : elle a ramassé le bouquin qu'elle tenait encore à la main peu avant et l'a lancé sur la fenêtre, geste rageur et inutile. Je lui ai dit de se calmer, que tout allait bien se passer, alors que je n'en savais strictement rien. Je suis allé à la fenêtre, m'attendant à voir d'autres fées. Il n'y en avait pas. Précautionneusement, j'ai ouvert la fenêtre.
Et une tête de petit garçon est apparue. Un petit bonhomme aux cheveux ébouriffés, avec deux dents en moins. Il avait l'air tout étonné, et nous encore plus. On était au deuxième étage, comment était-il monté ? En fait, je crois que je le savais mais que je ne voulais même pas y penser. Il a demandé : « je peux rentrer ? » et à tout hasard, j'ai ouvert la fenêtre en grand.
Le petit est allé tout droit vers Jane et s'est incliné en ôtant son chapeau. J'ai noté qu'il devait avoir tout au plus sept ou huit ans et qu'il était pieds nus et vêtu d'une espèce de peau d'animal. « Bonjour, noble dame » a-t-il dit cérémonieusement. « Tu ne saurais pas où est Peter Pan, par hasard ? »
Jane a fait la révérence, apparemment abasourdie par la situation mais rassurée par l'aspect inoffensif du gamin. « Le film est en salles » a-t-elle dit. « Je m'appelle Jane. Et toi, c'est comment ? »
« Oui, c'est Coman, comment tu as deviné ? » a-t-il demandé, surpris.
Elle a haussé les épaules, a réfléchi puis a demandé : « Dis-moi, est-ce que par hasard, tu saurais pourquoi il y a des fées dans la maison ? »
« Oh, ces fées-là ! Elles nous ont suivis depuis le pays de Jamais-Jamais ! »
« Vous êtes plusieurs ? » ai-je demandé, de plus en plus intrigué. Coman n'a pas eu l'air de m'entendre. Jane a répété ma question et il a répondu qu'il était venu avec un copain, La Flèche. Jane a voulu savoir si c'était méchant, une fée, et il a répondu « non, pas tout le temps. »
Et c'est là que Coman lui a posé la question que je redoutais d'entendre dès le début. « Dis, tu veux bien être ma maman ? »
Elle a reculé. « Non, tu m'as l'air très gentil mais… » elle m'a regardé. « Je dois déjà m'occuper de James, tu comprends ? » C'est typique de Jane : elle m'appelle par mon prénom et elle a des réactions bizarres, des fois.
« On l'emmène avec nous ! »
J'ai pris Jane dans mes bras. « On ne va nulle part » ai-je protesté. Et il a tapé du pied. « C'est pas juste, pourquoi c'est toi qui l'aurais ? Tu es un adulte alors que moi, j'ai besoin d'une maman ! »
« Trouve-toi une autre maman ! » a-t-elle protesté faiblement. Et elle a ajouté à mon adresse : « James, je veux rentrer chez Maman. »
Ça me fait toujours mal quand elle me parle comme ça. J'ai l'impression qu'elle m'aime moins, que je suis un mauvais père, que je ne vaux rien. Le petit garçon est retourné vers la fenêtre, a hésité et s'est retourné vers Jane pour demander : « tu es sûre que tu ne veux pas venir avec nous ? » Il était affreusement attendrissant. Le pire, c'est que je savais où il voulait l'emmener : dans cette île merveilleuse où le mot contrainte ne signifie rien. Cette vie me faisait horriblement envie…
« Emmène-nous tous les deux. » Je me suis rendu compte que je venais de parler à voix haute et je regrettais déjà mes paroles. Ma petite Jane me dévisageait, horrifiée. Elle a couru vers la porte et a essayé de la déverrouiller mais le verrou est mal foutu, beaucoup trop lourd pour un enfant. Déjà, Coman avait couru à la fenêtre et criait : « La Flèche, La Flèche ! J'ai pas trouvé Peter Pan mais on va ramener une maman ! »
Je suis allé à la porte aussi. Je commençais à me rappeler que j'avais beaucoup bu avec les copains du boulot. Y avait-il des substances illicites dans nos boissons ? J'ai réussi à nous faire sortir, Jane et moi, mais les fées nous attendaient dehors et nous ont assaillis. L'une d'elles a versé sur nous une drôle de poudre et j'ai à moitié perdu connaissance. Je me suis vaguement rendu compte qu'on nous balançait dans une sorte de barque, il y avait des lumières qui clignotaient partout et je n'entendais plus rien...
Quand j'ai ouvert les yeux, j'étais allongé sur une espèce de tapis de feuilles, dans une sorte de cabane. Jane était juste à côté de moi. Elle écoutait parler un garçonnet tout maigre, habillé comme un sauvage. Il y avait une fée blanche posée sur une poutre du plafond et qui nous regardait. Je me suis levé, je suis allé à la fenêtre et j'ai vu qu'on n'était pas sur la terre ferme mais dans un arbre, au milieu d'une forêt sauvage. Nous étions dans la cabane que j'avais fait installer dans les arbres il y a de cela des dizaines d'années.
A suivre…
