Disclaimer : les personnages de MFB ne m'appartiennent pas.

Chapitre 2 : Facile est la descente

-Nile, tu prends les Crocs Sanglants avec toi et tu t'occupes de récupérer la ville, déclara Kyoya. Nous ne sommes pas partis depuis longtemps mais tous les faiblards des environs doivent croire qu'ils ont une chance de dominer Scarline depuis que nous ne sommes plus là pour leur rappeler leur place.

-Bien. Que comptes-tu faire?

Kyoya esquissa un sourire féroce.

-Je vais nous débarrasser d'Hensonn. Il a eu sa chance et il l'a laissée filer. Dommage pour lui.

Un air désapprobateur s'afficha sur le visage de Nile qui hérissa Kyoya.

-Tout seul?

-Tu as un problème avec ça? grogna Kyoya.

Nile était son lieutenant. Il n'avait pas à remettre sa parole en doute. Ce n'était pas sa place.

-Il ne sera sûrement pas seul lui. Ce n'est pas une bonne idée. Tu devrais être accompagné, au cas où.

Kyoya renifla avec mépris.

-Je n'ai pas besoin d'être accompagné. Je détruirai tout ce qu'il y aura sur mon chemin. Seul.

S'il n'était pas aussi pressé de récupérer ce qui lui revenait de droit, il se serait débrouillé seul pour chaque partie du plan. Mais, comme il voulait réussir au plus vite, il confiait certaines tâches à ses subalternes. Même si déléguer lui déplaisait. Il leur donnait des ordres faciles à suivre et gardait les missions les plus intéressantes pour lui. Ce n'était pas un trop mauvais compromis.

Il détestait encore les compromis.

-Je peux venir avec toi, proposa Ryûga, adossé au mur d'un immeuble.

-Pas d'initiatives personnelles, contra Kyoya. Tu pars avec Nile.

Ryûga le regarda avec ennui, comme s'il le laissait faire un caprice mais qu'il ne comptait pas obéir. Le connaissant, c'était sûrement ce qu'il pensait. Kyoya serra les dents. Il n'aurait pas dû l'intégrer parmi ses Crocs Sanglants. Quelle idée lui était passée par la tête? Il n'avait jamais vu quelqu'un détester autant les ordres. Ryûga n'était pas le genre de personne à pouvoir faire partie d'une hiérarchie s'il n'était pas au sommet. Et Kyoya comptait garder sa place.

-Je viens avec toi.

Merveilleux. Cette fois ce n'était même plus une proposition.

-Je ne t'ai pas prévenu que je ne tolère pas que mes Crocs Sanglants ne m'obéissent pas?

-Si mais je n'ai jamais dit que je faisais partie des Crocs Sanglants, déclara Ryûga avec un demi-sourire fier.

-Comment ça? Tu es venu, c'est parce que tu as accepté...

-Non. Dépêche. Ce serait dommage de rater le maire.

Ryûga se redressa et prit tranquillement la direction de la mairie. La confusion de Kyoya laissa place à l'agacement. À quoi il jouait cet abruti? Il était venu parce qu'il avait accepté de faire partie des Crocs Sanglants et, par conséquent, de lui obéir. Il n'avait pas à se comporter comme ça.

Kyoya jeta un coup d'œil à Nile qui suivait Ryûga du regard, une expression songeuse sur les traits. Il ne semblait pas comprendre ses réactions plus que lui.

-Occupe-toi de la ville, lui ordonna de nouveau Kyoya.

-À tes ordres, répondit Nile avant de lui tourner le dos.

Kyoya attendit de voir son lieutenant disparaître dans une ruelle avant de se lancer à la poursuite de Ryûga. Il le rattrapa en quelques foulées – le blanc avançait comme s'il se promenait et non comme s'ils étaient en mission. Il lui attrapa l'épaule et l'obligea à se retourner.

-Qu'est-ce qu'il y a encore? soupira Ryûga.

Kyoya le poussa contre le mur.

-Ne me parle pas comme ça! siffla-t-il. Si tu ne veux pas faire partie des Crocs Sanglants et que tu n'es pas prêt à suivre mes ordres, je ne veux pas de toi ici. Dégage.

Ryûga attrapa son poignet et l'obligea à lâcher prise. Kyoya grogna. Il se tut quand Ryûga approcha son visage du sien.

-Je ne fais pas partie des Crocs Sanglants et je n'ai aucun ordre à recevoir de toi.

Il se redressa sans lâcher son poignet. Il ne vint pas à l'idée de Kyoya de se dégager.

-Si on continue à parler, il faudra reporter l'attaque du maire à demain.

Ryûga le lâcha et reprit sa route. Avec un grognement agacé, Kyoya se lança sur ses traces. Ils ne prenaient pas l'itinéraire qu'il aurait choisi mais il ne fit aucun commentaire: il n'avait pas envie d'échanger une seule parole de plus avec cet imbécile. De plus, d'autres choses méritaient davantage son attention. Les sens aux aguets, il veillait à ce que personne ne les suive ou ne donne l'impression de les reconnaître. Il ne doutait pas que depuis leur départ – ou leur fuite, devrait-il dire – leurs photographies passaient en boucle sur les chaînes d'information et que n'importe qui pourrait les reconnaître et faire échouer leurs plans – ses plans.

Ils atteignirent la mairie sans heurt. Kyoya aurait sans doute dû en être soulagé mais sa méfiance ne fit que croître. Ça lui semblait bien trop facile...

Il jeta un coup d'œil à Ryûga. Celui-ci ne se posait pas les mêmes questions que lui, apparemment. Au contraire même, il semblait parfaitement à l'aise et à sa place. Ce qui était inimaginable quand on connaissait sa famille et l'environnement dans lequel il avait vécu. Il s'était un peu trop bien adapté à sa nouvelle situation.

Cela aussi, attisait la méfiance de Kyoya.

-Nous y allons maintenant ou nous attendons un peu?

Kyoya avisa du mouvement derrière les vitres de la mairie. Il y avait bien plus d'une personne à l'intérieur. L'idée de toutes les affronter ne le dérangeait pas mais il n'aurait pas d'innombrables occasions d'attaquer le maire. C'était son unique chance, et il devait la saisir.

-On attend.

Ils se glissèrent dans les ombres en attendant que la mairie devienne un peu plus déserte, assez pour qu'il puisse atteindre sa cible. Ils n'échangèrent pas une seule parole. Ce n'était pas le moment de bavarder. Même Ryûga s'en rendait compte.

Dès que le bon moment parut arriver, Kyoya fit signe à Ryûga de le suivre et se faufila dans le bâtiment. Il n'avait aucune envie de l'avoir près de lui mais il était certain que ce serait pire de l'avoir hors de vue. Ryûga pourrait faire n'importe quoi sans qu'il s'en rende compte et gâcher sa mission – voire le mettre en danger.

Ils atteignirent facilement le bureau du maire. Kyoya ordonna à Ryûga d'aller ailleurs – il se moquait de sa destination du moment qu'il le laissait tranquille. Si le blanc parut se vexer de son ordre, il eut l'intelligence d'obéir. Kyoya attendit de le voir disparaître au détour d'un couloir avant d'ouvrir silencieusement la porte du bureau. C'était son combat. Il ne laisserait personne interférer.

Kyoya dégaina Leone. Toujours silencieux, il se glissa dans la pièce et referma la porte derrière lui. Hensonn lui tournait le dos, les yeux fixés sur les tranches de livres exposés sur des étagères.

-Alors Hensonn, tu as oublié mes conseils?

Le maire sursauta et se tourna avec des yeux écarquillés. Kyoya pouvait l'atteindre en un coup. Il n'avait aucune chance de le rater à cette distance. Il fit tourner Leone entre ses doigts, pas encore prêt à donner le coup de grâce. Il voulait l'effrayer un peu avant. Hensonn l'avait mérité. Il lui avait donné plus d'une chance, et il les avait toutes gâchées. Il devait apprendre qu'on ne contrariait pas le futur roi de Scarline.

Le maire esquissa un sourire et la peur disparut de son visage. Kyoya se crispa. Ce n'était pas normal. Qu'est-ce qui lui prenait?

-Oh, c'est toi.

Il fit tranquillement le tour de son bureau et s'installa à sa place, comme si aucun danger mortel ne lui faisait face. Kyoya balaya lentement la pièce du regard pour vérifier s'il avait manqué quelque chose – une caméra, un signal d'alarme, n'importe quoi indiquant l'arrivée proche de renforts – mais le bureau était exactement le même que la dernière fois. Il reporta donc son attention sur Hensonn qui ouvrait un tiroir et en sortait des papiers, toujours comme s'il n'était pas là. Il les feuilleta. Kyoya franchit d'un bond la distance qui les séparait et, avec Leone, il épingla les documents sur la table. Le maire se figea un bref instant avant de lever sur lui des yeux ennuyés. Ce n'était pas du tout censé se passer comme ça. Où étaient la peur, les excuses, et les supplications qu'il finirait forcément par prononcer – même si Kyoya n'y obéirait jamais?

-Ce sont des documents importants. Je voulais finir ce travail ce soir.

-Je suis venu régler mes comptes avec toi. Tu sais ce que ça signifie?

-Ah, tu ne m'offres donc pas une visite de courtoisie.

Le maire s'enfonça dans son siège sans cesser de le regarder. Kyoya récupéra Leone d'un mouvement vif. Qu'est-ce qui clochait? La dernière fois, il avait fait moins que ça et Hensonn l'avait supplié d'épargner sa misérable vie. Il ne comprenait pas ce qui avait changé.

-Range ça, veux-tu.

-Tu oublies ta place Hensonn.

-Pas du tout Kyoya. Je dois avouer que tu m'as un peu effrayé la première fois qu'on s'est rencontrés.

Kyoya haussa un sourcil. Un peu?

-Mais, tu sais ce qu'on dit sur l'inconnu... Maintenant, je te connais... peut-être pas bien mais mieux qu'avant... et je dois t'avouer que tu ne m'effrayes plus du tout.

-Si tu me connais si bien que ça, tu aurais encore plus peur qu'avant.

C'était toujours ainsi avec les gens qu'il rencontrait. Dès qu'ils se rendaient compte de quoi il était capable, il leur inspirait une véritable terreur et ils comprenaient où se trouvait leur place.

À part Nile, qui voulait l'aider malgré tout.

À part Ryûga, qui ne semblait pas comprendre le danger qu'il représentait.

À part...

Kyoya s'efforça de revenir à l'instant présent. Il serra les poings. Il ne pouvait pas se permettre de dériver maintenant. Il avait juste à tenir un instant, ce n'était rien. Il pouvait y arriver.

Hensonn lui souriait avec indulgence. Il ouvrit un autre tiroir et en sortit une liasse de feuilles. Il fit mine de les lire.

-Kyoya Tategami. Tu as eu dix-huit il n'y a pas longtemps, n'est-ce pas? Mes félicitations. Ce doit être un véritable soulagement pour toi.

Kyoya se figea. Sa main se crispa sur Leone.

-En quoi ça te regarde?

Hensonn posa la liasse sur la table où elle se dispersa quelque peu, laissant voir des photos et, surtout, de nombreuses lignes noires de mots.

-Étant donné que tu as fui la famille d'accueil qui t'a recueilli après le tragique accident de ta famille – tes parents et ton petit frère, Kakeru, c'est ça? – et que tu fais de ton mieux pour les éviter depuis plus de... hm... dix ans maintenant, j'imagine que tu es bien content qu'ils ne puissent plus demander aucun droit sur toi.

Kyoya fixa les feuilles. Son esprit refusait de comprendre ce qu'il se passait.

-Tu vois, l'information, c'est ça le vrai pouvoir. Pas ce joli couteau que tu tiens. C'est étonnant, tout ce qu'on peut apprendre sur quelqu'un quand on questionne les bonnes personnes et comment une simple petite photo peut faire remonter de vieux souvenirs.

Hensonn glissa son regard sur les feuilles jusqu'à trouver celle qu'il cherchait. Kyoya n'eut pas le temps de lire ce qui était marqué dessus qu'il la souleva pour la regarder.

-Par exemple, juste avec une photo de toi, certains de mes citoyens se sont souvenus d'une agression, qui s'est passée il y a quatre ans.

Toute la colère de Kyoya se rétracta, de même que l'incompréhension. Il n'y avait plus que l'inquiétude face à la suite de ses paroles et cet horrible sentiment de vide qui tentait de l'engloutir à nouveau.

Il fit un pas en arrière mais ne put détacher son regard du maire qui laissa négligemment une photo tomber sur la table. Le visage d'un adolescent y apparaissait. Il ne faisait pas face à l'objectif, son attention était focalisée sur autre chose. Un sourire incroyable éclairait son visage.

Kyoya ne savait plus s'il devait reculer ou s'approcher pour voir d'autres détails.

-Ginga Hagane. Un gamin adorable, d'après ce que j'ai entendu dire. Il a été poignardé il y a quatre ans et tous les témoins se souviennent d'un autre adolescent sur place. Un adolescent avec des cheveux verts et des yeux bleus. Un adolescent avec des cicatrices sur les joues. Cet adolescent est resté près de lui et a souffert de ce qui lui est arrivé. Est-ce que ça te dit quelque chose?

Kyoya ne pouvait pas répondre. Il n'arrivait pas à respirer. Tout ce qui existait dans cette pièce, dans le monde, était cette photo et surtout, surtout, ce visage qu'il ne pouvait pas oublier. Cette voix. Cette chaleur puis ce froid. Puis plus rien.

-Tu vois, je peux difficilement avoir peur d'un gamin qui, au fond, est seulement perdu. Tu n'as rien donc tu t'amuses à tout détruire autour de toi. C'est tellement habituel.

Hensonn se pencha en avant, fier de son effet.

-Je dirais même que c'est cliché, tu n'es pas d'accord?

Toute la douleur que Kyoya avait ressenti ces dernières années l'envahit. Le monde tournait autour de lui et son corps semblait avoir perdu toute force. Sa souffrance était telle qu'il l'avait ressentie quand il l'avait perdu, peut-être même plus intense. Il parvint à quitter la photo des yeux et à lever la tête vers le maire. Hensonn souriait avec suffisance. Sa main se crispa un peu plus sur Leone. Comme à l'époque, il avait quelqu'un à faire payer. Et il ne s'en priverait pas. C'était de sa faute s'il ressentait tout cela à nouveau. Il avait réussi à amoindrir les dégâts depuis quatre ans et tous ses efforts venaient d'être réduits à néant. Mais il y avait une personne dont il pouvait se venger.

Kyoya bondit vers Hensonn et le poignarda. Le visage du maire reflétait surtout l'incompréhension. Il ne devait pas savoir qu'il ne fallait en aucun cas acculer un prédateur.

Kyoya frappa et frappa encore. Il ne tenait pas le compte. Ça n'avait aucune importance. Il devait juste frapper. Le monde se résumait à cela et à la douleur qui s'engourdissait tant qu'il ne s'arrêtait pas.

Quelqu'un l'attrapa. Kyoya se débattit. Il devait continuer de se battre. Il devait leur faire payer à tous. Il ne voulait plus de cette ville. Il la détruirait – tout comme il détruirait tous ses habitants les uns après les autres. Ça leur apprendrait. C'était de leur faute à tous.

Des bras s'enroulèrent autour de lui et le plaquèrent contre un corps chaud. Kyoya devait continuer de se battre. Il n'en avait pas envie mais il le devait. Il le devait sinon il s'effondrerait. Il ne voulait plus s'effondrer. Il ne pouvait plus se le permettre. Il ne se relèverait pas cette fois.

-Ça suffit. Il a eu son compte. Nous devons partir maintenant.

-Mais Ginga...

Les bras se resserrèrent un peu plus et Kyoya appuya sa tête contre le corps chaud et vivant. Il devait continuer à se battre mais... Mais il se sentait mieux là.

-Tu l'as vaincu. C'est fini. Nous devons partir.

La prise se desserra et Kyoya eut soudainement froid. Avec l'impression de flotter, il regarda la scène tout autour de lui. Hensonn gisait sur le sol, de nombreuses blessures sur son torse. Ses yeux ouverts ne voyaient plus rien. Et du sang. Du sang partout. Sur ses mains aussi. Sur ses vêtements.

Kyoya prit un bout de son t-shirt et entreprit de nettoyer Leone. Il ne fallait pas laisser de trace. Une main se referma sur son poignet. Il leva la tête. Ryûga le regardait. Lui aussi était couvert de sang.

-On doit partir. Maintenant.

Kyoya opina légèrement et le suivit.

XXX

Nile avait rapidement achevé sa mission. Les Crocs Sanglants n'étaient pas partis depuis assez longtemps pour que tout le monde les ait oublié et les quelques gangs qui s'étaient formés leur avait aussitôt juré allégeance.

Tout allait pour le mieux.

Alors, quand des coups frappèrent à la porte de l'appartement, il s'en approcha tranquillement. Tout s'était si bien passé. Il n'y avait aucune raison de s'inquiéter.

Il ouvrit la porte et se figea en voyant Ryûga soutenir Kyoya. Ils étaient tous les deux couverts de sang. Son chef ne semblait plus capable de tenir sur ses jambes. Si Ryûga s'écartait, ne serait-ce que d'un pas, il s'écroulerait. Avait-il été blessé? Nile le détailla rapidement. Son regard fut ce qui l'inquiéta le plus: il avait perdu tout éclat. Encore. Si Kyoya avait été attaqué, la rage irradierait de chaque parcelle de son être et il faudrait se battre pour l'empêcher de prendre sa revanche – qu'importe à quel point ses blessures seraient graves. Il ne serait pas dans un état aussi apathique. C'était donc autre chose...

-Qu'est-ce qui s'est passé?

Sa voix montrait toute son inquiétude. Il tendit un bras vers Kyoya – geste qui aurait dû l'énerver au plus au point – mais son chef s'approcha de lui et appuya la tête contre son épaule, comme s'il était trop épuisé pour tenir debout seul.

-Ginga...

Un poids comprima la poitrine de Nile. Il posa une main sur le dos de Kyoya et l'entraîna à l'intérieur de l'appartement. Ryûga les suivit. Il le conduisit dans une salle de bain et s'éclipsa une poignée de secondes pour lui apporter des vêtements.

-Tu dois te changer.

Kyoya regarda distraitement ses bras puis hocha lourdement la tête. Nile s'obligea à quitter la pièce. Il avait peur que Kyoya ne s'effondre totalement – si ce n'était déjà fait.

Ryûga l'attendait dans la chambre attenante. Il tenait un bout de papier dans la main. Il le lui montra. Il s'agissait d'une photo. Nile reconnut immédiatement l'adolescent qui y figurait. Celui qui avait failli sauver Kyoya.

-C'est lui, c'est ça? demanda Ryûga.

Nile opina.

-Comment...?

-C'était dans le bureau d'Hensonn.

Nile se demanda comment le maire avait su de quelle manière blesser définitivement Kyoya. Il était le seul à connaître cette partie de son histoire, pour l'avoir vu avec cet adolescent, pour l'avoir vu s'illuminer chaque jour un peu plus, puis pour l'avoir vu se briser en le perdant. Il était celui qui connaissait le plus de détails de cette histoire, en dehors de Kyoya, et il n'en connaissait pas la moitié.

Il jeta un coup d'œil à la porte de la salle de bain.

Que pouvait-il bien faire maintenant?

XXX

Kyoya s'efforça de manger. Il n'allait pas recommencer à se laisser aller. Il ne le pouvait pas, même s'il en mourait d'envie. Ce serait tellement facile d'abandonner... Ça ne lui ressemblait pas d'abandonner. Il devait se ressaisir et se relever. C'était la seule solution qu'il avait.

Ce serait si simple d'abandonner.

Kyoya se leva et s'éloigna de la table. Il n'avait plus faim. Il se glissa dans le couloir et se figea en apercevant Ryûga. Il se sentait mal à l'aise en sa présence depuis qu'ils étaient revenus de la mairie – il ne savait pas combien de temps cela faisait, il ne se souvenait même pas du trajet qui les avait ramené auprès de Nile.

Ryûga s'approcha de lui et ne s'arrêta qu'à quelques pas. Kyoya croisa les bras, essayant d'effacer le souvenir, très net, de l'apaisement qu'il avait ressenti en sentant ses bras se refermer autour de lui – ça n'avait pas fait disparaître sa douleur, mais ça l'avait quelque peu engourdi. Il lutta contre l'envie grandissante qu'il avait de se blottir contre lui pour éloigner toute cette douleur. Il n'était pas un gamin, il n'était pas faible, il n'avait pas besoin de ce genre de choses. Il devait se remettre. Seul. C'était aussi simple que ça.

Ryûga lui tendit un papier. Kyoya se crispa un peu plus en reconnaissant la photo de... Ginga. Ses doigts s'enfonçaient dans ses bras à lui faire mal. Il risquait de se faire des marques. Tant mieux. La douleur physique éloignait un peu ce qu'il ressentait. C'était ce dont il avait besoin pour l'instant. Pas d'être dans les bras de cet abruti.

Il fixa la photographie. C'était bien lui. Il n'y avait aucun doute possible. Il n'en avait jamais eu aucun. Il ne pouvait tout simplement pas le confondre avec quelqu'un d'autre.

Kyoya regarda alternativement la photo et Ryûga. Il hésita un instant supplémentaire avant de finalement la prendre.

Une main ébouriffa affectueusement ses cheveux. Il releva les yeux mais Ryûga le dépassait déjà pour s'éloigner.

-Tu devrais la garder.

Kyoya baissa de nouveau la tête vers la photo, vers le visage de Ginga. Il avait fait de son mieux pour l'oublier et pour passer à autre chose. Pourquoi devrait-il garder un objet qui lui rappellerait sans cesse sa perte?

Sans y faire attention, il passa un doigt sur les contours de son visage. Éternellement doux. Éternellement enfantin. Et ce sourire. Une photo ne pouvait pas rivaliser avec le vrai mais...

Il lui avait terriblement manqué.

Kyoya retourna vers sa chambre, sans quitter la photo des yeux.

XXX

-Nous ne pouvons plus rester à Scarline.

Kyoya leva la tête vers Nile, la main posée sur la poche de son pantalon où il avait rangé la photo. Il avait été incapable de s'en débarrasser. Pire, il se sentait incapable de s'en séparer, même pour un instant. Elle le réconfortait.

Son lieutenant se tenait, bras croisés, à moins d'un mètre de lui.

-Comment ça? répliqua Kyoya.

-Nous devons partir.

Kyoya montra les dents. Comment osait-il faire cette proposition?

-Hors de question! Je ne fuirai pas une deuxième fois.

Il n'était pas un lâche. Une fois, c'était suffisant pour mettre à mal sa crédibilité. Comment était-il censé conquérir Scarline s'il s'enfuyait à la moindre difficulté? Il ferait face, comme il aurait dû le faire dès la première fois.

-Est-ce vraiment ce que tu veux? demanda Nile avec une expression indéchiffrable.

-Qu'est-ce que tu veux dire?

-Rester à Scarline. C'est ton projet depuis longtemps mais... est-ce vraiment ce que tu souhaites? Rester dans cette ville avec tout ce qui s'y est passé?

Kyoya se crispa.

-Pourquoi tu parles de ça maintenant?

Ils ne l'avaient jamais convenu à voix haute mais Nile était censé faire comme si cette période de sa vie n'avait jamais existé. Comme s'il n'avait pas une seule seconde imaginé quitter Scarline et abandonner les Crocs Sanglants. Comme si son apparition... comme si l'apparition de Ginga dans sa vie n'avait pas eu tant de conséquences désastreuses.

-Parce que c'est le moment. Tu peux faire un vrai choix.

-Que veux-tu dire par "vrai choix"?

-Rester à Scarline, c'est une obligation que tu t'es imposé. Comptes-tu prendre une vraie décision?

-Je suis le chef des Crocs Sanglants. C'est moi qui prend toutes les décisions.

Kyoya se hérissa. Nile ne semblait pas d'accord avec lui. Il commençait à croire que c'était une erreur de l'avoir réintégré parmi les Crocs Sanglants.

-Tu me prends pour quoi au juste? grogna-t-il.

-Et Ryûga?

Kyoya chercha ses mots, déstabilisé par le brusque changement de sujet.

-Quoi Ryûga?

-Tu penses quoi de lui?

-C'est quoi cette question?

-Répond, c'est tout.

Kyoya dévoila ses crocs.

-C'est un gosse de riche qui a l'habitude qu'on obéisse à chacun de ses caprices. Il s'ennuie tellement qu'il préfère nous suivre partout plutôt que de rentrer chez lui. Il...

Il vivait sa nouvelle vie comme si c'était celle qui lui était réellement destinée sans donner l'impression de regretter son ancienne vie. Il n'avait jamais eu peur de lui. Il le déstabilisait. Il l'avait aidé quand il en avait eu réellement besoin. Il...

-Continue.

Kyoya croisa les bras. De quoi Nile se mêlait?

-C'est quoi cet interrogatoire?

Nile le fixa quelques secondes puis détourna le regard.

-Rien. J'espérais, c'est tout.

Kyoya plissa les yeux.

-Qu'est-ce que tu espérais?

Nile lui jeta un coup d'œil.

-Vu où nous nous dirigeons, je peux me permettre de te dire vraiment ce que je pense: j'espérais que tu tiendrais suffisamment à lui pour oublier Scarline. Ce n'est pas un combat que tu peux gagner. Plus maintenant. Tu es devenu trop...

-Trop quoi?

-Fragile. Tu pars en miettes dès qu'il est évoqué d'une manière ou d'une autre. C'est fini. Tu n'avais que peu de chances de réussir depuis que tu l'as rencontré et tu n'en as plus depuis que tu l'as perdu. Depuis que tu es incapable de t'en remettre.

-Qu'est-ce que tu crois que ça peut me faire? Je ne vois pas le rapport entre lui et Ryûga.

-Tu es naïf, sur certains points.

-Comment oses-tu?

-C'est toi, qui voulais que je sois franc, chef.

Nile soupira.

Sache que je continuerai d'obéir à tes ordres quelle que soit ta décision. Je ne t'abandonnerai pas maintenant.

-Je me fiche de tout ça. Je peux savoir ce qui te prend de parler de Ryûga? Et de le comparer à Ginga?

Les yeux de Nile s'éclairèrent. Kyoya montra les dents. Il ne comprenait aucune de ses réactions.

-Peut-être... que tu vas mieux finalement. C'est la première fois que je t'entends dire son nom. C'est une belle amélioration.

Kyoya fut incapable de répondre. Nile avait raison. Avant, il ne prononçait jamais son nom. Même dans ses pensées. Ça avait changé depuis qu'ils étaient revenus de la mairie.

-C'est grâce à Ryûga. Il t'a aidé.

-Non.

-Tu pourrais quitter Scarline, avec lui.

-Je ne remplacerai pas Ginga!

Kyoya se tut et dévisagea Nile. Que lui faisait-il dire? Il fit un pas en arrière, puis un autre avant de tourner les talons et de fuir la pièce. Il ne voulait plus voir Nile. Il ne voulait plus l'écouter. Ginga était – avait toujours été – spécial. Kyoya lui avait promis qu'il ne quitterait Scarline qu'avec lui. Il avait déjà trahi sa promesse une fois en laissant Nile et Ryûga l'emmener hors de la ville. Il ne recommencerait pas. Partir définitivement serait une véritable trahison. Il ne pouvait pas faire ça.

Il resterait à Scarline, qu'importe le prix à payer.

XXX

-Nile veut qu'on quitte Scarline, déclara Kyoya, allongé sur le canapé, les bras croisés derrière la tête.

-Et toi?

-Je...

La photo pliée dans sa poche lui rappelait beaucoup de choses. Kyoya se tourna sur le flanc pour regarder Ryûga. Ce dernier était négligemment appuyé contre un mur, les mains dans les poches, et regardait la vie défiler derrière la fenêtre. Kyoya ne put s'empêcher de repenser à ce que Nile avait dit. Mais il avait forcément tort. Personne ne pouvait remplacer Ginga.

Ryûga se tourna vers lui. Kyoya tressaillit et se remit à fixer le plafond.

-Je ne quitterai jamais Scarline. Je suis son futur roi, après tout.

Il entendit un ricanement.

-C'est la réponse que j'attendais, mon chaton.

Kyoya se redressa et quitta le canapé d'un bond. Son cœur battait un peu trop vite et son visage était un peu trop chaud. C'était étrange de passer du temps avec Ryûga après ce que Nile avait dit. Ça le perturbait. Il lui faudrait peut-être quelques jours pour l'oublier et réagir de nouveau normalement. Quelques jours qu'il devrait passer loin de Ryûga.

Une main se posa sous son menton et l'obligea à relever la tête. Ryûga s'était approché de lui, sans qu'il s'en rendre compte, et un éclat moqueur brillait dans ses yeux.

-Qu'est-ce qui t'arrive? Normalement, il te faut un peu plus que ça pour rougir.

-Je ne rougis pas, grogna Kyoya. Arrête tes délires.

Il repoussa la main de Ryûga qui eut un sourire amusé.

-Tu devrais te regarder dans un miroir.

Ryûga leva la main et lui effleura la joue. La chaleur du visage de Kyoya augmenta. Il était ridicule. Il tourna la tête, brisant le contact et cachant au mieux son expression à Ryûga.

-J'imagine que tu ne rougis toujours pas.

-La ferme.

Un bras se referma autour de sa taille et le plaqua contre Ryûga. Kyoya leva la tête, surpris. Ryûga attrapa de nouveau son menton.

-J'ai été patient, tu ne trouves pas?

Avant que Kyoya n'ait pu lui demander des précisions, Ryûga se pencha vers lui et l'embrassa. Choqué, Kyoya ne réagit pas immédiatement. Ryûga l'embrassait... et ce n'était pas désagréable. Il se laissa aller et l'embrassa en retour. Les paroles de Nile lui revinrent en mémoire. Soi-disant que Ryûga pouvait remplacer Ginga.

Il le mordit et se dégagea de son étreinte. Il ne voulait pas de lui. Ryûga porta une main à ses lèvres.

-Ça va pas? se vexa-t-il.

-Ne m'approche plus, grogna Kyoya.

-C'est un défi?

-Hein? Non.

Ryûga fit un pas vers lui. Kyoya se retint de reculer. Il n'y avait que les lâches qui fuyaient.

-Pourtant, ça n'avait pas l'air de te déranger.

Ryûga s'approcha nonchalamment de lui. Kyoya plissa les yeux. S'il essayait encore de l'embrasser, il ne se contenterait pas de le mordre cette fois.

À sa grande surprise, Ryûga le serra dans ses bras. Kyoya ne put s'empêcher de se détendre. Il appuya la tête contre son épaule. Ça avait quelque chose de réconfortant et d'apaisant.

Il s'en voulut immédiatement de cette pensée. Elle n'était pas digne d'un futur roi. Malgré tout, il profita un peu plus de sa chaleur avant de le repousser – avec plus de douceur qu'il n'aurait dû.

XXX

Nile regardait Kyoya parler avec Ryûga. Ryûga passa un bras autour de son cou et l'attira contre lui. Kyoya lui donna un coup de coude pour se dégager mais sa réaction ne trompait personne: un éclat amusé brillait dans ses yeux et, la seconde fois que Ryûga tenta de le prendre dans ses bras, il le laissa faire. Il s'appuya contre lui, même, et l'embrassa.

Nile poussa un soupir. Ça avait presque suffi. Kyoya allait mieux, Kyoya avait accepté de laisser quelqu'un l'approcher et compter pour lui. Mais presque ce n'était pas suffisant. Kyoya repartait en guerre. Kyoya repartait à la conquête de Scarline. Personne ne pourrait l'y en empêcher. Surtout pas Ryûga, qui semblait trouver que c'était une bonne idée. Kyoya allait se battre et il allait échouer. Encore. Plus fortement que les autres fois peut-être. Il ne se relèverait pas après cette défaite.

Nile laissa échapper un autre soupir.

Il suivrait. Parce que c'était son rôle de l'aider. Parce que c'était son rôle d'essayer, au moins. Il le suivrait même si ce nouveau chemin les conduisait vers une défaite certaine et absolue.

FIN

A/N : Nile a tout à fait raison : ils vont tous mourir. Et dire que j'avais fait une suite parce que je n'aimais pas comment La ville écarlate se terminait. Cette histoire semble juste incapable de se finir bien. C'est désolant.

Nile est le personnage que j'ai préféré traiter dans cette partie.