Le visage narquois d'Oikawa semblait gravé sur ses rétines. Il se souvenait de ce moment où il avait réalisé, et il avait regardé l'homme en face de lui en silence, complètement glacé. Le sourire d'Oikawa s'était élargi, et Hinata avait pu lire dans ses yeux tout ce qu'il redoutait. Un des clients avait poussé un grognement, et il avait couru à sa file en laissant tomber le jus d'orange. Il ne se souvenait pas d'avoir entassé ses articles dans un sac, ni payé, ni appelé un taxi. Il s'était retrouvé dans l'appartement avec ses sacs de courses, et Tobio lui disait qu'il était pâle, et s'excusait encore. Il avait à peine remarqué la table basse redressée, et il s'était assis sur le canapé pendant que Kageyama rangeait les courses.
Il n'avait décidé de rien dire. Une fois le choc passé, il avait dû recommencer à réfléchir avec un nouvel angle de vue, qui était aussi plus douloureux. Ce n'était pas un étranger, ni un inconnu. Pas quelqu'un que Tobio pourrait oublier.
Hinata se souvenait la première fois qu'il avait vu Oikawa, à Seijoh, lors de sa première année à Karasuno. Le terminale était arrivé plus tard, une entrée remarquée et soulignée par des cris féminins hystériques. Dès qu'il avait entendu son nom, Kageyama s'était retourné, soudain très tendu. C'était là qu'Hinata avait entendu pour la première fois le « Tobio-chan » qui l'avait pas mal impressionné. Il avait aussi été perturbé par les réactions de Kageyama, qui s'étaient réitérées lors des différents matchs où ils avaient pu affronter Oikawa : sur les nerfs, qui cherchait à rivaliser, des provocations mutuelles. Il avait avoué plus tard à Hinata qu'il admirait Oikawa, qui avait été son aîné au collège, mais le méprisait en même temps pour sa superficialité. D'un autre côté, il avouait que son implication dans le sport était louable, de même que sa rage de victoire, et les entraînements durs qu'il s'imposait, et qu'il était un peu resté une figure d'exemple pour lui, en plus de ses capacités de passeur et ses compétences à entrer en phase avec l'équipe. Hinata avait été un peu jaloux.
Il se demandait si Kageyama avait des sentiments pour son aîné, au vu de leur passé commun. Même, s'ils avaient eu une relation au temps du collège. S'ils avaient continué à être en contact après qu'Oikawa soit passé à la fac –lorsque Hinata et Tobio avaient commencé à sortir ensemble. C'était dur à envisager.
Reconstituer les événements de la veille étaient plus simples. Tanaka lui avait expliqué qu'ils avaient été rejoints par l'équipe « ex-Nekoma », où se trouvait Oikawa. Il devait donc s'être retrouvé avec Tobio, parmi la vingtaine de joueurs présents. Puisque l'équipe d'Hinata avait été boire d'une impulsion soudaine, ça excluait l'idée d'un rendez-vous préalable, donc d'une relation, ce qui apaisait très légèrement Shouyou. S'il suivait en partie la version de Tobio, ils avaient dû se retrouver dans la cour, alcoolisés tout deux, parler, peut-être s'embrasser, avant que Tobio ne le ramène à la maison. Hinata se sentit nauséeux en se souvenant que Tobio avait avoué avoir confié des détails intimes. Si c'était à Oikawa, il était mal. D'où le sourire malsain qu'avait affiché le passeur adverse au magasin. Quelqu'un qui le connaissait, qui connaissait ses amis, Kenma, Aone.
Ce n'était pas un simple mec dans un bar. C'était Oikawa Tooru, le « Grand Roi ». Hinata avait encore du mal à saisir pourquoi Tobio s'était laissé entraîner par lui. D'après ce qu'avait raconté Tobio, c'était comme si Oikawa lui avait posé la couronne de « Roi du Terrain » sur la tête, en plus de l'avoir rabaissé toute une année et même d'avoir failli le frapper. Même plus tard, il avouait avoir peur de lui, avant de jouer contre Seijoh en automne, ou même pendant le match contre Shiratorizawa. Pourquoi coucher avec quelqu'un dont on a peur ? Ou n'avait-il pas osé le repousser ? Tobio avait affirmé que c'était l'autre qui avait commencé les avances. Ça correspondait évidemment davantage au caractère d'Oikawa de prendre les devants, mais avec tout ce sur quoi Tobio avait menti, Hinata ne savait pas vraiment que croire.
Il finit par essayer de tout mettre sur le compte de l'alcool, d'une curiosité mal placée et peut-être un peu de nostalgie pour justifier la nuit. Tobio revint dessus le premier soir, où, lorsque Hinata lui avait annoncé qu'il préférait dormir seul sur le canapé, il lui avait demandé pourquoi. Shouyou répondit qu'il serait insupportable d'entrer dans la chambre, et Tobio s'excusa jusqu'à se mordre les lèvres déjà pas mal abîmées et avoir les larmes au bord des yeux. Au matin, Hinata le trouva assis au bout du canapé, avec une tête de déterré. Il ne savait pas vraiment s'il avait dormi, mais ça l'avait touché. Il voulait de tout cœur lui pardonner, et ça aurait été plus simple s'il ne se demandait pas toutes les minutes comment s'était passée la nuit, pourquoi Tobio ne lui en avait pas parlé, comment il avait abusé de sa confiance.
Il s'interrogerait, et ne voulait pas trouver de réponses. Elles s'imposèrent peu à peu, les premiers jours, où, pour ainsi dire, c'était encore tout frais. C'était des détails, mais qu'Hinata contemplait comme on regarde une scène macabre, horrifié mais fasciné, sans pouvoir détourner les yeux, même s'il savait qu'il n'avait pas à voir cela.
La chaleur persista tout le week-end qui suivit la découverte, et Hinata proposa d'aller faire un tour à un festival de musique qui avait lieu le dimanche après-midi. Il espérait renouer quelques liens avec Tobio lors de cette sortie. Ni l'un ni l'autre ne s'intéressaient vraiment à la musique, et Hinata avait développé une espèce de paranoïa vis-à-vis du fait de sortir de l'appartement –il avait peur de voir Oikawa apparaître à tous les coins de rue. C'était donc aussi pour progresser un peu qu'il s'obligeait à aller dans ce genre de rassemblement populaire. Tobio avait accepté d'un air qui sous-entendait qu'il se mettait au service d'Hinata pendant un certain temps, pour se dédommager –le moins du monde était tout de même qu'il culpabilise.
Lorsqu'il vit Tobio en jean et sweat par 30°C, il crut à une espèce de blague. Il éclata de rire, pour la première fois depuis deux jours, lui qui était en short et en T-shirt. Quand Tobio rougit fortement, il se douta de quelque chose, mais il insista tout de même. Lorsque son petit ami sortit de la chambre, avec un short et son T-shirt 'âme de passeur', Hinata cessa de rire. Le suçon sous sa mâchoire, qui commençait à s'effacer, avait apparemment de nombreux semblables, d'après ce qu'Hinata voyait de ses clavicules, de ses avant-bras et même du haut de ses cuisses. Il ne se demanda pas pourquoi ses genoux étaient légèrement éraflés, ni pourquoi il avait des bleus ça et là. Tobio avait la tête basse et évitait son regard. Après une ou deux minutes de vide, Hinata ouvrit la porte, et lui demanda s'il venait. Tant pis pour ce que penseraient les gens. Ils se diraient que c'était lui, avait-t-il songé tristement. Les gens n'avaient pas à savoir de toute façon, personne n'avait à savoir.
Oikawa n'allait certainement pas divulguer les faits non plus. Il était en couple avec Iwaizumi, après tout, et Hinata se remémora les marques qu'il avait pu voir sur ses bras, et se demanda si l'attaquant d'Oikawa était dans la même position que lui en ce moment. En train de regarder les séquelles qui parsemaient le corps de celui qu'il aimait, et en souffrait comme lui, s'il avait découvert ce qui s'était passé. Un instant, l'idée de l'appeler, lui parler et régler ça une fois pour toute, tous ensembles, lui traversa l'esprit. La scène mentale d'Iwaizumi, Oikawa, Tobio et lui autour d'une table se développa dans son cerveau, mais c'était tellement absurde, ce n'était pas un sujet de conférence, juste quelque chose à enterrer. Il prit la main de Tobio alors qu'ils marchaient vers la place où se déroulait le festival, et se dit qu'il penserait à tout cela plus tard, le soir, sur son canapé.
Une scène avait été dressée pour l'occasion. Il y avait de la bonne musique, une ambiance chaleureuse et enjouée, sous un soleil de plomb. Hinata avait apprécié, s'était évadé un peu, et n'avait jamais lâché la main de Tobio, même lorsque leurs paumes étaient moites et que c'était devenu inconfortable. Ils y avaient passé l'après-midi, Tobio n'avait rien su refuser à Hinata –ni quelques pas de danses esquissés au milieu d'autres jeunes déchaînés sur une musique populaire, ni une crème glacée, ni le choix d'un banc pour se poser à l'ombre- il l'avait suivi avec une étonnante docilité, et Hinata s'en serait réjoui si ça n'avait pas autant été aux antipodes du Tobio habituel.
Lorsqu'ils revinrent, après quelques heures passées au festival, Hinata tapotait encore ses doigts en rythme contre le dos de la main de Tobio. Son cœur lui paraissait plus lourd que d'habitude, mais moins que la veille et que le matin. Il évitait de regarder Tobio, sauf dans les yeux, mais ils tentaient quand même d'avoir une discussion. Hinata se demanda brièvement si Tobio avouerait un jour qu'il avait couché avec Oikawa et pas un prétendu inconnu. Peut-être qu'il avait honte. C'était souhaitable.
Il était vingt heures à présent, l'air s'était refroidi et le soleil avait terminé son déclin derrière le paysage gris des immeubles. Ils avaient fini de manger. Tobio le regardait avec des yeux creux, toujours cernés. Hinata se demanda s'il allait encore s'excuser, et coupa court pour éviter une nouvelle scène douloureuse.
-Tu vas te doucher d'abord ou moi ?
Tobio parut pris au dépourvu, peut-être parce qu'il préparait un discours dans sa tête, mais il reprit sa contenance rapidement et agita la tête.
-J'y vais.
Il disparut dans l'embrasure de la porte alors que celle-ci se fermait. En tant que couple, concrètement, ils n'avaient pas vraiment à fermer la porte, mais cette fois-ci, Hinata supposait que c'était pour le mieux. Il n'était vraiment pas prêt à compter tous les vestiges de la fameuse nuit qui s'étaient posés sur Tobio. Le bruit de l'eau agressa ses oreilles, et il se secoua.
Il s'en voulait de faire ça, se dit-il en déverrouillant le téléphone de Tobio. Mais après tout, il n'étais pas obligé d'être le seul à faire des coups en douce et tromper la confiance, et, comparé à ce qu'avait fait Tobio, c'était vraiment dérisoire. Il parcourut les contacts, tous les joueurs de volley avec qui ils avaient été alliés depuis le lycée, quelques amis, la famille. Il y avait un cœur à côté de son nom, nota Hinata en refusant de se laisser attendrir. Visiblement, Tobio ne faisait pas le ménage dans ses contacts, au vu des noms de Kindaichi et Kunimi. Il glissa son doigt sur l'écran pour descendre encore, les noms de Kuroo, sa cousine Mai, Matsukawa, Nishinoya, défilèrent sous ses yeux, avants qu'il n'arrive au « O ». Comme prévu, « Oikawa » apparut. Shouyou avait l'impression que sa poitrine était une plaque de tôle en train de se recroqueviller sur elle-même. Mais il n'avait pas le temps, songea-t-il. Il appuya sur l'icône message et regarda le fil de discussion s'afficher.
Bizarrement, la dernière conversation remontait à deux mois en arrière, où Oikawa, à grands renforts de smileys, provoquait Kageyama en lui disant que, maintenant qu'ils étaient tout deux à la fac, ils pourrait s'affronter à nouveau, et que le plus jeune allait devoir se préparer à perdre. Rien que de très habituel entre eux. Tobio n'avait même pas répondu. En remontant, il ne trouva que des sms semblables, débordants d'émoticônes, qui narguaient « Tobio-chan », entre deux insultes envers Ushiwaka (sur le coup, Hinata fut un peu perdu, mais après tout, c'était Oikawa, ça n'avait pas à être rationnel) et un seul message bref de félicitations pour avoir remporté le prix du meilleur passeur (trois ans de suite), qui précisait toutefois qu'il était encore en-dessous de lui. Kageyama répondait rarement, brièvement, avec des points à la fin.
A priori rien de suspect. Hinata se sentit respirer plus librement. Il posa le téléphone et alluma la télé, en feignant une totale innocence lorsque Kageyama lui lança qu'il pouvait y aller. Hinata passa le moins de temps possible sous l'eau, se sentant à l'étroit dans la cabine de douche pourtant large. Ils passèrent la soirée côte à côte dans le canapé, à regarder un film de zombies. C'était un film de suspens, et Hinata ne pouvait réfréner les petits glapissements qui s'échappaient de temps à autres de sa gorge lorsqu'un zombie apparaissait soudainement à l'écran. Tobio le regardait parfois d'un air hésitant, comme s'il ne savait pas trop s'il était autorisé à lui prendre la main ou lui passer un bras autour des épaules. Evidemment qu'il l'était, et ça aurait même été bienvenu dans cette situation. Mais, lorsque Hinata se retourna à la moitié du film, enfin décidé à prendre l'initiative de se rapprocher de lui, Tobio avait la tête dans les coussins et sa respiration s'était faite plus profonde. Hinata n'avait même pas remarqué qu'il s'était endormi, mais vu les dernières nuits qu'il avait passé, ce n'était pas étonnant qu'il soit épuisé.
Lorsque le film fut terminé et la Terre débarrassée des morts-vivants, Hinata ralluma la lumière, ce qui ne perturba pas du tout le sommeil de Tobio. Il éteignit la télé, ferma les volets, se brossa les dents, nourrit le poisson rouge en espérant que l'autre se réveille dans l'intervalle, mais ce ne fut pas le cas. Soupirant, il s'accroupit à hauteur de son visage. Tobio était beau lorsqu'il dormait. Son visage s'apaisait, lui qui avait constamment une moue contrariée sur les traits. Hinata leva une main incertaine et, d'un geste régulier et tendre comme il avait l'habitude de faire, il repoussa en arrière les mèches noires encore humides pour dégager son front. Il laissa courir ses doigts sur l'arrondi de la joue et retint un pouffement quand Tobio marmonna quelque chose d'incompréhensible en se retournant pour échapper à la nuisance (accessoirement Hinata) qui troublait son sommeil.
C'était un vrai bébé, songea Hinata en regardant une goutte de salive courir du coin des lèvres de Tobio et disparaître à la courbure de sa mâchoire. L'idée qu'Oikawa ait pu profiter de la même vue l'aiguillonna, et il la repoussa, exaspéré par les tentatives incessantes de son cerveau pour raviver l'incident, comme il l'appelait mentalement, à sa mémoire.
Hinata n'avait pas le cœur à réveiller Tobio. Il entra dans la chambre à reculons pour arracher la couette, et une bouffée du même parfum sucré, qui persistait, le percuta et l'écœura profondément quand il dérangea les draps. Il posa la couette sur Tobio, toujours avachi dans une position sans nul doute inconfortable (mais ce garçon pouvait dormir absolument n'importe où, son lieu de prédilection étant, depuis le collège, sa table de cours), puis se glissa en dessous pour se blottir contre lui. La fragrance infâme –qui sentait en réalité vraiment bon, mais pour Hinata, c'était horripilant- se dissipa un instant quand il enfouit son nez dans le sweat de Tobio. Shouyou dût se recroqueviller pour tenir dans le canapé, mais, d'une manière ou d'une autre, il finit par s'endormir.
Il eut un sommeil troublé par des phases de délire, ces fantasmes étranges et absurdes entre l'inconscience et la réalité. Hinata voyait, entre ses yeux mi-clos, la silhouette impérieuse glisser dans le salon, effleurer la table en marchant d'un pas tranquille, en connaisseur, comme s'il était venu ici souvent. Il entendait le bruissement des étoffes, le bruit de ses pas étouffés sur le parquet, et voyait, à travers ses cils, le large sourire où la lune faisait luire les dents régulières. Hinata tenta de sortir de sa torpeur et ouvrit de grands yeux. Bien sûr qu'il n'y avait personne. Le salon était désert, silencieux, mis à part le bruit de la climatisation, le poisson rouge qui s'excitait dans son bocal et le tic-tac d'une horloge dans la cuisine. Il fallait reprendre contact avec la réalité, se sermonna-t-il. Oikawa n'est venu ici qu'une fois, et encore, Hinata doutait fort qu'il ait passé son temps à examiner les meubles.
Il ramena ses genoux contre sa poitrine et garda les yeux écarquillés, vitreux alors qu'il contemplait la scène imaginaire. Des clés qui cherchaient la serrure un instant puis la porte qui s'ouvrait sur des éclats de rire exagérés par l'ivresse, puis des pas titubants et Tobio apparaissait, les joues rouges et les cheveux en bataille, tirant Oikawa par la main. Ce dernier, plus grand et massif, ramenait sa main d'un geste vif pour attirer Tobio à lui et l'embrasser passionnément, …Non. Hinata fronça les sourcils et se remémora les marques. Lorsqu'il avait vu son copain –et encore, pas en entier- il avait eu un moment de doute. Ils avaient baisé ou ils s'étaient battus ? Peut-être les deux, tout compte fait. Il modifia la vision. Oikawa attira Tobio contre lui, et l'embrassa comme il n'est pas permis d'embrasser, où le verbe ne s'applique même plus, sans une once de douceur, sans une once de tendresse. Il pressait salement sa bouche contre la sienne, lui mordait les lèvres, l'empêchait de respirer. Et Tobio pouffait de rire en se dégageant, comme il ne pouvait le faire que sous l'emprise de l'alcool, et Oikawa le suivait vers la chambre avec un sourire carnassier.
Hinata ne savait pas pourquoi il se rendait malade de la sorte. Il voulait éradiquer le mal en l'appelant par son nom, s'exorciser des interrogations et de la paranoïa. Il étira son bras pour atteindre la télécommande et ralluma la télé pour dissiper les derniers résidus de la scène mentale, se hâtant de baisser le son. La chaîne d'information lui apprit qu'il était cinq heures vingt du matin. Dans une demi-heure, il pourrait commencer à aller se préparer pour aller à la fac. Il lança un regard sur Tobio, dont le nez s'était plissé dans son sommeil à la source soudaine de lumière. Il plongea sa tête dans la couverture pour ne pas laisser la luminosité de l'écran pénétrer ses paupières fermées, et Hinata serra les dents en songeant qu'il y retrouvait l'odeur d'Oikawa. L'image de lui-même, en train de se rouler sur la couverture pour y remettre son odeur, lui tira presque un sourire.
Tobio ne se réveilla pas avant sept heures. Hinata était déjà lavé, habillé, et le petit déjeuner était prêt sur la table. En désespoir de cause, Hinata avait pressé lui-même ses oranges. Il vit Kageyama se dépêtrer de la couette, avec une expression confuse sur le visage, comme s'il se demandait pourquoi il dormait dans le canapé. Il grimaça en faisant quelques pas vers la cuisine, secouant ses membres endoloris, et s'étira avec les bras au-dessus de la tête. Le t-shirt qu'il portait se releva avec le mouvement, et Hinata détourna son regard des griffes qui sillonnaient ses hanches, interrompues par la ceinture élastique de son jogging. Kageyama bâilla largement en exposant l'intérieur de sa bouche, et marmonna enfin :
-Tiens, ça fait longtemps que t'es réveillé ?
Hinata hocha la tête et jeta un coup d'œil à l'horloge.
-Tu commences à huit heures aujourd'hui, non ?
Kageyama eut tout de suite l'air plus réveillé. Il s'assit en face de Hinata et regarda le café couler dans une tasse qui avait pour motif de petits ballons de volley. Ils ne se parlèrent pas pendant ce temps, et, après qu'il soit lavé et habillé, son sac sur l'épaule, Tobio se planta face à Hinata.
-A ce soir, dit-il.
-Bonne journée, répondit machinalement Shouyou.
Tobio inspira, s'apprêta à faire un pas pour sortir, puis se ravisa et embrassa Hinata sur la joue. Il tenta de fuir, du moins ce fut ainsi que le vit le rouquin lorsque Kageyama recula rapidement son visage et pivota sur ses talons. Lui n'hésita pas une seconde avant de courir se placer devant la porte d'entrée pour lui bloquer toute échappatoire. Il était temps de briser la glace, pensa Hinata. Si Tobio pensait qu'il allait le quitter d'un jour à l'autre, il avait tort. Il fallait qu'il reprennent le cours de leur vie, ils fallait passer outre cette épreuve, cesser de s'ignorer. Les sentiments étaient intacts, non ? C'était une affaire de corps, pas de cœurs.
-Je t'aime, déclara Hinata sans préambule. Voilà. Je veux te refaire confiance, mais pour ça, on devrait peut-être recommencer à agir normalement, non ?
Tobio le considéra, ses traits figés en une expression surprise.
-Oui, murmura-t-il enfin, on devrait faire ça.
Il se passa encore un instant de silence avant que Hinata ne passe ses bras autour de son cou pour forcer Kageyama à se pencher, et l'embrassa, pour de vrai. Il essayait de faire passer à travers un simple baiser toute la douleur qui lui avait été infligée, mais aussi le pardon. Quand Tobio franchit finalement le seuil, il se retourna pour regarder Hinata une dernière fois, et lâcha :
-Je t'aime aussi. Vraiment.
Hinata lui afficha son sourire le plus lumineux, et Tobio lui rendit un petit sourire qui avait quelque chose de triste avant de descendre les marches de l'immeuble en courant.
La semaine de cours se passa bien. Leurs coéquipiers feignirent de ne pas voir les marques sur Kageyama, même Tanaka ne fit pas de commentaire provocateur. C'était étonnant, mais cela ôtait un poids des épaules d'Hinata. D'ailleurs, on ne les voyait plus le vendredi, comme si ça n'avait jamais eu lieu. Ils avaient repris leur routine, et Hinata se sentait de moins en moins oppressé. Certes, il refusait de retourner dans le centre commercial où il avait croisé Oikawa, et se demandait toujours si Tobio allait lui avouer un jour ou non son identité. Puis, il se dit que s'il la taisait encore, c'était pour le protéger, lui, Hinata, du mal que la vérité pouvait faire. D'ailleurs, Tobio était certainement conscient qu'Hinata n'aurait pas réagi aussi bien s'il avait avoué l'identité de son amant éphémère.
Oikawa non plus n'avait pas dû parler. Ils voulaient la même chose, indépendante de leur relation d'une nuit : protéger leur couple. Après tout, Hinata pensait à Tobio et lui, mais Oikawa était officiellement avec Iwaizumi, depuis plus longtemps d'eux, peut-être trois ans. Et si sa langue s'était déliée devant lui sur les événements de la soirée et qu'il avait parlé de Tobio, rien n'empêchait Iwaizumi, du reste un gros baraqué, de venir tabasser Kageyama pour avoir posé les mains sur son copain. Et Hinata ne supporterait pas qu'on fasse du mal à Tobio (même si une part de son cerveau reconnaissait qu'il l'aurait sûrement mérité). Les choses étaient réciproques, Hinata pouvait très bien aller chercher Oikawa, mais il se voyait mal affronter un grand sportif de vingt centimètres et kilos de plus que lui (et avec une horde de filles à ses pieds qui pouvait, éventuellement, lui servir d'armée).
Hinata ne nota pas de modifications dans le comportement de Tobio. Il buvait ses quatre ou cinq briquettes de lait par jour, il bavait dans son sommeil, il regardait des matchs de volley de niveau national sur Youtube assis sur un pouf, il embrassait Hinata quand il se séparaient pour aller en cours et quand il rentrait le soir. Le mardi soir, il lui avait offert un bouquet de fleurs blanches, à présent dans un vase, qui tenaient compagnie au poisson. Il avait aussi pensé à acheter du jus d'orange, ce dont Hinata lui fut particulièrement reconnaissant.
Le rouquin, de son côté, avait besoin de l'appeler chaque fois qu'il avait envie d'entendre sa voix, même si Tobio était en vélo pour rentrer, ou s'il était seul à l'appart quand Hinata était en pause à la fac. Le mercredi, il avait demandé à Tobio de changer tous les draps et de faire des lessives. Le jeudi soir, il s'était endormi dans leur lit, enfin, après une semaine. Les draps sentaient le produit à lessive. Un nouveau départ. Ses sourires redevenaient naturels, et, bien qu'il pensait encore à l'incident, celui-ci se dissipait peu à peu de ses pensées.
Le samedi après-midi, Yachi vint leur rendre visite. Peut-être qu'elle sentit qu'il y avait un reste de tension, infime, entre eux, mais elle ne dit rien. Elle leur apporta un gâteau et ils s'installèrent autour de la table.
-Ma mère a dit qu'elle pourrait demander à sa collègue de me prendre comme stagiaire, piaillait Yachi. Elle a un style différent, mais c'est mieux de s'intéresser de tous les côtés, non ? C'est comme ça qu'on se construit ! En prenant de toutes les expériences avec tout le monde.
Hinata tenta de ne pas penser à quelque chose de déplacé, et Tobio toussa avant de dire qu'il allait chercher du soda.
-Sinon, Shouyou, reprit la jeune fille en souriant à Shouyou. Comment va votre équipe ?
-On commence les matchs en juin, s'enthousiasma Hinata. Ukai avait laissé entendre qu'il ferait peut-être un tour dans les tribunes, histoire de voir comment on avait évolué !
-C'est super ! Mais vous allez jouer contre Tsukki et Tadashi ?
-C'est possible… Tsukishima fera des commentaires narquois de l'autre côté du filet, et Yamaguchi nous allumera au service. D'un autre côté, on a de nouveaux alliés aussi, maintenant ! Et on leur fera regretter de pas être venus ici, avec nous !
Ils éclatèrent de rire tout deux. Hinata se fit soudain la réflexion que Kageyama avait disparu depuis un moment déjà, et lança un regard de biais vers le salon. La petite main chaude de Yachi se posa sur la sienne. Il leva les yeux pour rencontrer ses iris bruns et chaleureux. Elle lui fit un sourire encourageant.
Elle sentait ce genre de choses, et avait toujours servi d'entremetteuse pour réconcilier les deux joueurs, dès leur première année. C'était un peu ses meilleurs amis, elle passait à l'appartement au moins deux fois par mois pour prendre de leurs nouvelles. Soudain, Hinata eut envie de tout lui dire, de ne plus porter le fardeau tout seul, d'avoir une épaule sur laquelle s'appuyer. Il savait qu'il n'avait pas de raisons de s'inquiéter, qu'il était déjà presque rassuré, mais quelqu'un avait besoin de savoir. Il ouvrit la bouche pour commencer à parler, il ne savait pas comment amorcer le sujet, mais il devait lui dire. Il vit ses yeux s'agrandir un peu plus en le voyant esquisser le mouvement, mais le lien fut coupé lorsque Tobio réapparut. Il les regarda d'un air vaguement suspicieux avant de poser une bouteille d'Ice Tea et une bouteille de Coca sur la table. Un verre furent disposés devant chacun, et il se rassit entre eux.
-On disait quoi ?
-On parlait de la fac, répondit Hinata.
-Comment vont les cours, Tobio ? s'enquit Yachi.
Kageyama la regarda d'un air hébété, comme s'il se demandait de quels cours elle pouvait bien parler.
-A part le sport… c'est… ennuyeux, dit-il entre ses dents.
-T'as besoin d'aide ?
Yachi se proposait toujours pour donner quelques cours particuliers aux garçons, puisque ni l'un ni l'autre ne brillait vraiment dans les études. Hinata lui en était très reconnaissant, mais, au contraire de Tobio, il essayait tout de même d'obtenir des résultats honorables. Il se souvenait de la fois où Yachi avait regardé leurs prises de note, pour essayer de les conseiller méthodiquement. Hinata avait des problèmes avec les abréviations, puisqu'il ne se souvenait jamais de leur sens, et il utilisait beaucoup trop de couleurs différentes. Sa feuille ressemblait donc à un patchwork de monosyllabes. Lorsque Yachi avait pris la feuille de Kageyama, au contraire, ils avaient pu lire deux phrases de cours, puis quelques petits schémas (visiblement des stratégies de match) et un endroit où le papier avait une texture différente, comme si quelqu'un avait bavé dessus, avait souligné Hinata avec un regard moqueur vers un Tobio mortifié. Ce qui inquiétait Hinata était que Tobio ne passe pas ses examens, et qu'il ne puisse pas continuer la fac. Et ne puisse plus jouer.
- Ça va, t'inquiète, je vais assurer, répondit Tobio.
Il lança un regard distrait autour de lui, comme s'il cherchait un ballon pour se faire des passes et s'échapper de la discussion, puis trouva que sa part de gâteau était plus intéressante. Il marche à l'instinct, comme un insecte, étaient les mots de Tsukishima à son propos. C'était vrai que Tobio pouvait être simplet à l'extrême, derrière ses façades intimidantes.
Une fois le gâteau fini, ils s'installèrent sur le canapé, et Hinata amena un manga à Yachi, dont il lui parlait depuis des jours par sms, persuadé qu'il lui plairait. Kageyama était assis en tailleur, sur son téléphone, et fronçait les sourcils.
-Qu'est ce qu'il y a ?
Hinata tenta de gommer la panique naissante dans sa voix. C'est terminé, pensa-t-il. Puis, impulsivement, il pencha la tête pour regarder l'écran de Kageyama. Il était sur sa boîte de réception, où s'affichait une dizaine d'e-mails non lus. Hinata les parcourut du regard : un de sa cousine (qu'il n'appréciait pas particulièrement), des pubs d'assurance et de voiture, un de quelqu'un qu'Hinata ne connaissait pas, qui retint toute son attention, et au moins quatre mails de volleywood, le site d'achat d'articles de volley-ball en ligne, qui vantaient leurs promotions sur telle ou telle marchandise, les nouveaux arrivages, et tout ce qui était susceptible d'intéresser le client. Et vu comment était Tobio, un obsédé du volley-ball, il ne doutait pas que ce soit un des clients les plus assidus du site -Hinata avait dû, un jour, le supplier pour ne pas qu'il dépense une somme impensable dans un papier-peint représentant des petits ballons et des filets de volley, Tobio assurant que ce serait vraiment parfait pour les toilettes.
Il fixa le nom inconnu un instant, puis Tobio, toujours pincé. Yachi se pencha vers eux d'un air intrigué.
-C'est qui ? demanda Hinata.
-Un de mes profs de fac, lâcha Tobio.
Shouyou sentait son cœur battre contre ses côtes. Oikawa était quelqu'un de rusé. Il ne lui faisait pas confiance. Il avait l'impression d'être au bord d'un précipice, au bord d'une vérité capitale.
-Ouvre le mail.
-Shouyou, protesta Tobio.
Hinata lui arracha littéralement le téléphone des mains. Il appuya frénétiquement sur le mail et sentit Yachi trembler à côté de lui, évidemment, elle ne comprenait pas ce qui se passait, pourquoi il se mettait dans des états pareils pour un malheureux mail. Lorsque l'écran se modifia, Hinata était au bord de l'implosion. Une simple phrase s'afficha, ainsi qu'une pièce jointe.
« Voici les cours du 02/06. Tâche d'être au prochain cours, et éveillé, ou je devrais le signaler. »
Hinata ouvrit la pièce jointe. Un document Word consacré à la biodiversité s'ouvrit. Il soupira. Kageyama le fixait intensément. Yachi bégaya qu'elle allait peut-être s'en aller, maintenant. Ils entendirent à peine ses pas, puis la porte se fermer, et Tobio bondit du canapé. Il continuait à toiser Hinata, et sans signe avant-coureur, récupéra son téléphone d'un geste leste. Il pianota dessus en gardant ses yeux rivés sur le visage de Shouyou, et, lorsqu'il parla, sa voix reflétait sa colère et sa frustration.
-Tu joues à quoi, là !?
-Je…je pensais, balbutia Hinata, que… c'était lui.
L'expression de Tobio se figea. Ses doigts tapotaient à toute vitesse sur son écran.
-C'était juste un prof, soupira-t-il. Quant à lui…
Hinata apprécia comment il accentuait la syllabe avec dédain, mépris même. Il se demanda s'il allait enfin révéler qu'il s'agissait d'Oikawa, mais Tobio fit quelques pas vers l'entrée en laissant traîner la fin de la phrase. Il enfila ses chaussures d'un geste désinvolte. Shouyou regarda les doigts fins jouer dans les lacets et entendit comme un écho :
-C'est déjà du passé.
-Où tu vas ?
Il cacha son angoisse. Il n'avait pas de raisons de s'inquiéter après tout, Tobio venait de lui confirmer, son téléphone et ses mails le confirmaient, c'était fini. Il n'y avait plus rien à craindre de sa fidélité.
-Je vais chez Mai. Je lui ai répondu que j'arrivais, elle a des trucs à me dire paraît-il.
-Et Yachi ?
-Yachi reviendra, tu la connais. Elle a peut-être été chercher quelqu'un en pensant qu'on allait s'étriper.
-Je vais la rappeler, murmura Hinata.
Il crut lire un peu de peur dans les yeux de Tobio, et se dit qu'il savait de quoi ils allaient parler. Bon, lui de son côté s'échappait chez sa cousine, il n'avait pas plus de valeur qu'eux. Et puis, c'était Hinata qui trinquait pour sa faute ! Il n'avait pas à supporter ça tout seul, Tobio n'avait qu'à réfléchir un peu la prochaine fois qu'il irait boire avec l'équipe.
-Salut.
Son ton était un peu plus froid que d'habitude et la porte se ferma avec plus de violence que nécessaire. Hinata chercha à se rassurer en se disant qu'il réagissait ainsi parce qu'il était blessé qu'il ne lui fasse plus confiance. Cette fois, c'était peut-être à lui de s'excuser…Il marcha jusqu'à la fenêtre et reconnut les cheveux noirs de Kageyama en contrebas. Sa cousine (avec laquelle il était resté proche, disait-il) n'habitait pas vraiment loin, à trois quarts d'heure de marche peut-être. La première fois qu'il l'avait vue, Shouyou était resté bouche bée. C'était, concrètement, ce qu'aurait été Tobio s'il avait été de l'autre sexe. De long cheveux noirs, lisses et brillants, qui cascadaient dans son dos, de grands yeux de saphir, mais la plupart du temps plissés sur une expression dédaigneuse, des joues arrondies, un nez pointu, des sourcils fins. On aurait pu penser qu'elle et Tobio étaient jumeaux.
Hinata ne retenait jamais son adresse exacte, et il n'en voyait pas l'intérêt, puisqu'il ne l'aimait pas vraiment. Elle lui trouvait toujours des surnoms qui le rabaissaient, et avait ce côté « royal » et un ego surdimensionné (typique des Kageyama, avait fini par se dire Hinata lorsqu'il les avait tous rencontrés aux 18 ans de son copain). A l'inverse, Tobio n'avait aucun réel problème avec les Hinata.
Il vit Kageyama tourner à droite, puis traverser la rue, avant de disparaître à un croisement. La route pour aller en centre-ville. Et sa cousine n'habitait pas en centre ville. Alors pourquoi prenait-il le chemin opposé ? Hinata eut l'impression que son cœur se liquéfiait dans sa poitrine et il haletait en appelant Kageyama. A peine avait-il décroché qu'Hinata l'agressait verbalement.
-Où tu vas !?
Il put parfaitement visualiser les yeux plissés de Kageyama s'écarquiller d'un coup alors qu'il éloignait le téléphone de son oreille. Puis l'expression irritée qui faisait froncer le haut de son nez et ses sourcils.
-Chez le fleuriste.
La réponse avait été calme. Hinata avait l'impression que sa tête était complètement vide à ce moment.
-Tu nous fais quoi, là ? reprit Tobio. T'as viré à la paranoïa ? Ecoute, je sais ce que j'ai fait. C'était une nuit, une seule, une unique, la première et la dernière, ok ? On est comme avant, on a pas changé.
-D…désolé…
Hinata raccrocha aussitôt. Il ne savait plus quoi penser, s'il était en train de devenir complètement fou ou si c'était normal de s'inquiéter. Il voulait non seulement se protéger lui, mais aussi protéger Tobio.
Il se souvint de la pauvre Yachi. Il prit son téléphone et appuya sur le bouton d'appel à côté du petit portrait de la jeune fille. Il y eut quelques tonalités avant que sa voix, aigüe et inquiète, ne réponde.
- Ça va ?
-Oui, merci. Il est parti. T'es où ?
-Pas très loin de chez vous… Il y a quelque chose dont tu voulais me parler ? T'avais pas l'air comme d'habitude…Enfin, j'ai vu qu'il y avait un problème avec Tobio, mais t'es pas obligé de m'en parler…
-Tu peux revenir à l'appart ? Maintenant qu'il n'est plus là, ce sera plus simple.
Il entendit Yachi déglutir à l'autre bout du fil, puis sa voix s'éleva, comme si elle était au bord des larmes :
- C'est vraiment si grave ?
Elle attendit deux secondes sans réponse puis ajouta :
-Je suis là dans cinq minutes.
Hinata était assis dans un des poufs, et Yachi venait de lui caler une tasse de thé chaud dans les mains. Elle avait, d'elle-même, été chercher le nécessaire pour en faire un, le préféré de Hinata qui plus est. Des fois, Yachi agissait un peu comme une maman envers eux, comme lorsqu'ils étaient encore au lycée. Hinata lui en était reconnaissant.
-Alors, murmura Yachi en s'installant en face de Hinata. Dis-moi ce qui ne va pas. Vous vous êtes disputés ?
-C'est…pas vraiment.
Hinata était mal à l'aise. C'était la première fois qu'il prenait conscience qu'il avait honte –honte du comportement de Tobio, honte de s'être fait tromper de la sorte. C'était comme s'incriminer de n'avoir pas su garder son copain, pas pu le satisfaire pleinement. Mais Yachi était quelqu'un de confiance et elle l'avait prouvé plus d'une fois. Hinata décida de raconter comme il l'avait vécu, sa voix passant avec difficulté dans sa gorge nouée.
-J'étais parti la nuit de vendredi à samedi chez mes parents. Tobio n'a pas voulu venir. L'équipe a été boire un verre sans moi, et ils ont retrouvé les joueurs d'une autre fac, dont Kenma…
-Celui avec des yeux de chat et des cheveux décolorés ? interrompit doucement Yachi.
-Oui !
Hinata lui fit un sourire. Puis il reprit d'une voix altérée :
-Et… Oikawa était là, aussi…
La jeune fille parut chercher un instant dans sa mémoire, puis ses yeux s'éclairèrent quand elle posa un visage sur le nom.
-Le capitaine de Seijôh ! Celui qui servait comme un malade et qui était toujours entouré de filles en extase !
Elle rougit un peu, forcée de reconnaître qu'avec un physique comme celui d'Oikawa, il accrochait inévitablement les yeux avides des adolescentes. Elle-même avait essayé de s'en approcher un peu, une fois, mais elle avait eu peur de lui et de la horde de lycéennes qui formaient un essaim protecteur autour de leur idole. Oikawa, qui les dépassait toutes d'au moins une tête, s'amusait à prendre la pose, faire des signes de paix ou des clins d'œil. Un mec futile, en somme. Mais vu sur le terrain, Yachi avait été subjuguée par son sang-froid, son intelligence, ses capacités –et il dégageait alors quelque chose du prédateur.
-Lui-même, grogna Hinata, et Yachi comprit qu'il avait quelque chose à voir là dedans lorsque l'expression du jeune homme s'assombrit.
-Et donc ?
-Quand je suis rentré…Tobio était déjà réveillé, assis là (il montra le canapé) tranquillement, la bouche défoncée, les yeux noirs et en train de somnoler. D'abord, j'ai rien remarqué, et puis c'est un truc tout con, une odeur différente, un shampoing renversé alors qu'il ne s'était pas douché, et puis... après, j'ai remarqué qu'il avait un suçon, là.
Hinata porta la main sous son visage et observa Yachi. Elle avait les deux mains sur la bouche, les yeux écarquillés d'horreur, déjà un peu vitreux de larmes. Elle avait toujours été hypersensible, bien sûr, mais lorsque ça touchait ses amis proches, son empathie se démultipliait encore. Elle secouait légèrement la tête, comme si elle refusait d'y croire. Bien sûr, elle était intelligente, et avait déjà compris et interprété tout ce qu'avait dit Hinata.
-Il a fini par m'avouer qu'il avait ramené un mec à la maison et…
-C'est pas possible ! s'écria Yachi, dont les larmes menaçaient maintenant de déborder. Le Kageyama que je connais n'aurait jamais fait ça ! Vous êtes bien, ensemble ! Il n'y avait pas de raisons…
-Apparemment si. Déjà, il était ivre, et l'autre aussi. Et puis qu'il avait envie d' « essayer de nouvelles choses ».
Yachi cligna des yeux d'un air perplexe.
-C'était pas vraiment…volontaire, alors, finit-elle par dire.
-Oui, oui, ça, je finirai par l'encaisser. Je veux dire, j'arrive plus ou moins à comprendre. Un accident, quoi.
Yachi hocha vigoureusement la tête et ses yeux brillants reflétaient un peu d'espoir lorsqu'elle les posa sur Hinata.
-Dans ce cas, tout ira mieux !
-C'était Oikawa.
Hinata se mordit les lèvres et baissa les yeux. En parlant ainsi, des émotions nouvelles venaient le chatouiller. Etait-il jaloux d'Oikawa ? Oui, bien sûr, depuis le premier jour où il l'avait vu. Déjà parce qu'il était grand et doué, parce qu'il attirait les filles, et que Kageyama avait reconnu qu'il était un des meilleurs qu'il connaisse. Et la considération de Tobio n'était pas quelque chose d'aisé à acquérir. Mais là, dans l'immédiat, Hinata le voyait comme un rival. Il n'était pas stupide, l'alcool ne faisait pas tout, il avait fallu un minimum d'attirance entre Tobio et Oikawa pour que les choses dérapent à ce point. D'un autre côté, Oikawa était tellement différent de Hinata que ce dernier doutait que Tobio puisse établir une comparaison entre eux, et, par conséquent, pouvait très bien vouloir revoir Oikawa.
Yachi avait la bouche ouverte et la lumière qui passait par la fenêtre tremblotait dans ses yeux. Hinata reprit, d'une voix qu'il tentait de rendre ferme :
-C'est pas un inconnu, pas quelqu'un comme ça, nan, entre tous, il a fallu que ce soit lui.
Quelqu'un que Tobio connaissait avant lui. Quelqu'un que Tobio reverrait sur le terrain, cette année.
-Je pensais qu'ils ne s'appréciaient pas, chuchota Yachi.
-Je pensais aussi…
C'est alors qu'Hinata remarqua qu'il pleurait. Il voulut le cacher, mais il se sentit tout d'un coup enveloppé dans une chaleur réconfortante. Yachi referma ses bras dans son dos, et Hinata se retrouva à la serrer contre lui, par réflexe, parce qu'il en avait besoin. Il prit conscience qu'elle le berçait doucement et murmurait des mot de consolation dans son oreille. Il pouvait vraiment compter sur elle comme une sœur, songea Hinata.
Elle finit par s'écarter et lui adressa un petit sourire de réconfort.
-Je suis sûre qu'il t'aime. Ça se lit dans ses yeux dès qu'il les pose sur toi.
Hinata avait encore une boule dans la gorges et les joues mouillées, mais réussit à lui rendre son sourire.
-C'est toi, le seul, reprit Yachi en serrant la main de Hinata amicalement. Il ne te laisserait pas tomber même pour tout l'argent du monde.
Hinata eut un son entre le rire et le sanglot, puis son expression se gela. Les yeux grand ouverts, dans le vague, il fixait le tapis d'un air absent alors que son cerveau travaillait à toute vitesse.
-L'argent…
Le déclic se fit, le doute l'emporta, et il se tourna vers Yachi d'un air paniqué, avant de courir jusqu'au meuble de l'entrée. Il déboîta littéralement le tiroir du haut, qui s'écrasa par terre, et Hinata fit un bond en arrière pour préserver ses pieds. Il se jeta aussitôt dessus, sous les yeux égarés d'une Yachi affolée. Elle courut vers lui :
-Shouyou ! Qu'est ce qui se passe !?
Hinata tomba assis sur le sol, silencieux. Le tiroir gisait devant lui en lui présentant son contenu, des papiers, des cartes de réduction, des post-it, des agendas, des répertoires. Hinata respirait profondément pour se calmer et agita une carte en direction de Yachi.
-Une carte bleue ?
-Celle de Tobio, précisa Hinata d'une voix caverneuse.
La jeune fille passa une main dans ses cheveux blonds et, effrayée devant l'immobilité soudaine d'Hinata après qu'il ait eu des mouvements si brusques, elle laissa échapper dans un filet de voix :
-Et qu'est ce qu'elle a, sa carte ?
Hinata se débattait avec la manière de formuler ça. Il réalisait seulement, avait du mal à poser des mots sur ce qu'il comprenait, sur les faits, sur ce qui devait se passer, sur ce qui se passait actuellement, sur l'erreur. Il mettait le doigt sur le problème. Le regard incompréhensif de Yachi paraissait peser une tonne sur ses épaules, et il gardait la tête baissée vers le tiroir, vers la carte, le petit détail qui disait tout. Finalement, il murmura dans un souffle :
-Je me demande quelles fleurs il voulait acheter…
