Chapitre 2
"Là où le sang a coulé, l'arbre de l'oubli ne peut grandir."
Proverbe brésilien.
La cloche sonna alors que les premiers rayons de soleil touchaient tout juste les toiles des tentes. Beth émergea d'un curieux rêve où un inconnu aux mains rouges la poursuivait, une boule à l'estomac. En s'asseyant sur son lit, elle put Receswinthe encore affalée de tout son long, la bouche entrouverte, et Clémence, un oreiller sur la tête, en train de maugréer quelque chose à propos du Commandant Beifong et sa vie sexuelle (ou plutôt, son supposé manque de vie sexuelle).
Après avoir effectué chacune une toilette de chat, elles se dirigèrent de concert vers la tente de cantine pour petit-déjeuner. Malgré le fait qu'elles se situaient à plusieurs dizaines de mètres de la table des officiers (Beth ignorait si elle devait y aller : est-ce que son grade suffisait ? Oui ? Non ? Devait-elle laisser Mustang manger seul ? Non ? Si ? Rrrrah!), elles pouvaient les entendre discuter de leurs plans pour la journée. Chacun mangea en silence jusqu'à ce qu'une seconde cloche sonne, annonçant le début de la journée de travail.
Ce fut d'un pas lourd que les trois amies se dirigèrent vers une cour improvisée au milieu des tentes de matériel afin de rejoindre leur peloton. Winthe resta une seconde paralysée entre Betty et Clémence avant de les serrer chacune dans ses bras, du plus fort qu'elle pouvait. Elle avait une sacrée force, et on aurait presque pu entendre leurs côtes craquer sous la pression.
« - Clamsez pas hein, leur ordonna-t-elle d'une voix un peu trop faible à son goût.
- Promis !
- Juré !
- Craché ! … Quoique, peut-être pas, je suis pas crade à ce point-là, se raisonna Clémence. Reviens-nous aussi ! … Sans bras en moins, ajouta-t-elle à mi-voix en dévisageant Kimblee qui venait d'arriver, aussi sûr de lui qu'Anna Wintour à une Fashion Week.
- Je vais faire de mon mieux … »
Sur ces paroles pessimistes, elle s'en fut, le cœur lourd. De leur côté, Beth et sa camarade rejoignirent Mustang et le reste de leur unité, pleines d'appréhension. Elles passèrent mentalement en revue tous leurs cours de stratégie militaire et de premiers soins, sachant pertinnement qu'en cas de coup de stress sur le terrain, ceux-ci déserteraient leur raison comme par magie.
« Allons-y », leur indiqua sobrement leur supérieur après leur avoir indiqué leur périmètre à « nettoyer » du jour.
Dès lors, il n'y a avait plus de temps pour avoir peur. Il allait leur falloir agir.
Ne surtout pas penser. Ne penser à rien. Laisser ses membres agir d'eux-mêmes. S'accroupir. Courir. Appuyer sur la détente. Se jeter au sol.
Ignorer les cris. Ignorer le sang sur le sol, sur soi, sur les murs. Ignorer les cadavres sur lesquelles elles se prenaient les pieds. Ignorer le serrement au cœur qui leur prenait parfois quand elles tuaient. Ignorer toute forme d'émotion. Se refermer complètement dans leur coquilles.
Il leur fallait agir.
Agir sans réfléchir.
Ne surtout, surtout pas réfléchir.
La silhouette de Mustang, toujours en avant de leur groupe, le bras en avant, se détachait comme un être d'ombres sur la lumière brûlante de ses flammes. Après leur passages, les cendres couvraient les murs et le sol comme une pellicule de neige noir. Il était si précis dans son travail que Beth ne fut pas brûlée une seule fois en ce premier jour, malgré le fait qu'elle se retrouva plusieurs fois à son côté.
Cependant, alors qu'il lançait son attaque destructrice une énième fois (elle avait perdu tout sens du temps), il se retourna vers elle et lui indiqua avec une grimace :
« - J'apprécierais que vous ne soyez pas aussi près de moi quand j'utilise mon alchimie, Lieutenant.
- D'accord mon Commandant.
- J'ai beau être bon dans ce que je fais, je ne peux pas garantir pleinement que je ne pourrais pas vous brûler, même superficiellement. Je serais plus rassuré en vous sachant à l'arrière pour veiller sur le reste de l'unité.
- Mon travail consiste avant tout à veiller sur vous, lui rappela Beth.
- Je n'irai pas loin seul. J'ai besoin de vous, y compris vous-même Lieutenant Blood, répondit Roy, un mince sourire aux lèvres.
- Très bien.
- A présent … Nous pouvons manger, il est plus que temps. »
Chacun sortit son repas alors qu'un message radio arrivait, précisant la proximité de l'équipe Rouge, le peloton de Mustang étant l'équipe Bleue. Leur supérieur leur indiqua de se retrouver afin de coordonner leurs actions de l'après-midi.
Betty sortit distraitement sa bouteille d'eau, son sandwich et sa poire et s'assit à même le sol, dos contre le mur d'une maison à l'abandon. Elle avait encore les os qui tremblaient, les muscles bandés et l'adrénaline ne quittait pas son corps. Elle avala une gorgée d'eau et mordit dans son sandwich sans être vraiment là.
La Lieutenant reprit ses esprits en entendant le bruit de quelqu'un qui sanglote et releva la tête pour voir Winthe trembler de tous ses membres, le bras de Clémence autour de ses épaules. Illico, elle se releva et se dirigea vers elles pour réconforter son amie quand on la prit par le bras.
« - Lieutenant, j'aimerais vous glisser un mot, lui dit Kimblee, qui ne la lâchait pas.
- Je vous écoute mon Commandant.
- Votre amie Mlle von dem Waidmanns semble avoir quelques difficultés sur le terrain.
- Sans aucun doute, vu son état. Par contre … commença-t-elle.
- Oui ? S'étonna-t-il, sourcils levés.
- Vous pourriez me lâcher le bras s'il vous plaît ? Ça devient un peu gênant.
- Oh. Bien sûr, fit-il en la libérant promptement. Je vous ai laissé la marque de ma main. J'en suis navré.
- Youpi, la marque de Saroumane ! S'exclama-t-elle avant de réaliser qu'elle venait de placer une référence de nerd devant un supérieur.
- Hmm … marmonna-t-il, visiblement songeur alors qu'elle se sentait rougir de plus en plus. D'après la réputation dont certains m'affublent, je tiendrais plutôt de Melkor le Morgoth.
- Carrément. Gardez vos deux jambes quand même, lui conseilla-t-elle, soulagée d'avoir trouvé un autre Tolkienophile.
- Quittons la Terre du Milieu et revenons à nos moutons. Votre camarade aurait grand besoin de vos conseils, surtout après avoir frisé l'insubordination.
- Qu-quoi .. ?! balbutia-t-elle, médusée.
- Mlle von dem Waidmanns a refusé d'exécuter par deux fois un autre que je lui avais donné personnellement. Vu que c'est son premier jour sur le champ de bataille, je me suis montré clément. Mais je ne le resterai pas bien longtemps. De plus, continua-t-il après cette menace à peine voilée, à rester aussi distraite, un accident pourrait facilement lui arriver et je n'aimerais pas vous causer indirectement de la peine. Parlez-lui, lui murmura-t-l en s'approchant de son oreille d'un seul mouvement, ou je ne crains ne pas pouvoir assurer sa sécurité très longtemps. »
Sur ce , il partit en la laissant encore abasourdie. Elle reprit rapidement ses esprits et se dirigea vers Clémence et Winthe, qui étaient toutes deux assises à l'ombre. Receswinthe avait réussi à reprendre une respiration à peu près normale et s'essuyait les yeux, déposant du sable sur ses joues dans le même geste.
« - Il t'a dit quoi ? L'interrogea Clem' une fois qu'elle les eut rejointes.
- Euh, de … parler avec Winthe, avoua-t-elle, modifiant un peu la réalité pour cacher le côté « Ou sinon elle va morfler et/ou mourir. »
- De me donner une pep talk pour que je tue des vieillards aveugles et faibles comme il m'a demandé ce matin ?
- Ce que tu as refusé de faire.
- Ils saignaient tous les deux, ils n'auraient pas survécu plus d'une heure ou deux vu leur état ! Je suis devenue soldate pour protéger les faibles, pas les tuer !
- Sur le champ de bataille, tu le dois, lui rappela Clémence. Soit tu laisses tes idéaux de côté, soit tu meurs avec eux. Tout ceci en sachant que si tu presses pas la gâchette, quelqu'un d'autre le fera pour toi.
- Ou quelqu'un m'explosera la tête. Lui, lâcha-t-elle à voix basse en désignant Kimblee du doigt après un moment de silence. Il l'a déjà fait ce matin. Un autre que moi a refusé ses ordres. Il a dit vouloir en faire un exemple, il a claqué des mains et … Il a pris sa tête entre ses paumes et … il souriait. Même couvert de sang et de cervelle, il souriait. » finit-elle avec un hoquet.
Interloqués, ses deux amies ne dirent mot. Ne sachant toujours pas quoi répondre après plusieurs minutes, elles se contentèrent de déjeuner ensemble en silence, avant de retourner travailler.
Elle suffoquait, au milieu de l'atmosphère saturée de poussière à laquelle se mêlaient les cendres apportées par le vent. Elle n'entendait que le battement sourd de son cœur et se tête lui tournait sous la déflagration des explosions. Elle ignorait où se trouvait le reste de son équipe mais continuait à marcher. Son pied buta contre un corps à moitié enfoui sous le sable et la terra ; elle chuta pour être rattrapée in extremis.
La pression que Kimblee exerçait sur son bras était loin d'être douce, tout comme sa voix quand il lui murmura :
«- Faites un peu plus attention à vous. Vous risqueriez de finir dans le même état que ce macchabée sinon.
- Pourquoi me prêtez-vous autant d'attention ? Pourquoi ?! » Lâcha-t-elle, excédée.
Son supérieur la lâcha. Il pencha la tête sur le côté et exerca un sourire de chat de Cheshira pour lui répondre :
« J'ai encore besoin de vous. »
Voilà le chapitre 2 refait, et surtout raccourci. J'avais de très vagues souvenirs de la version de départ mais je pense que l'essentiel est là.
