Chapitre 2 :

Chapitre 2 :

Comme à chaque fois, une religieuse accompagnait Chloé jusqu'à l'auberge du village où les attendait Nell. Cette fois-ci ne fit pas exception à la règle. Chloé et sa compagne de voyage arrivèrent alors qu'il faisait pratiquement nuit.

Nell les accueillit posément, embrassa Chloé et salua la religieuse. Elle les fit entrer dans la salle de l'auberge puis dans une salle plus petite où elles prirent place dans de modestes fauteuils.

Nell n'avait pas vraiment changé avec les années. Ses cheveux avaient blanchit et elle avait encore grossit mais son attitude était restée la même. Toujours froide, distante, témoignant une sollicitude glacée à l'enfant dont elle avait la charge, incapable d'une réelle affection. Pourtant, Chloé sentait que cette femme lui était entièrement dévouée et donnerait sa vie pour elle mais elle-même ne ressentait envers celle qui avait pourtant remplacé ses parents qu'une vague crainte et une gratitude sans chaleur. Pas d'affection dans ce petit cœur qui pourtant ne demandait qu'à aimer pour peu qu'il le soit en retour.

Alors qu'elles s'installaient pour souper, le bruit d'une voiture se fit entendre devant l'auberge. Comme les visiteurs étaient rares dans la région, Chloé questionna l'aubergiste :

- Qu'est ce que cela ?

- Il s'agit d'un des équipages du prince qui rentre au Manoir, mademoiselle, répondit l'aubergiste, une brave femme d'une quarantaine d'années.

Chloé dit vivement :

- Le prince Luthor est au Manoir ?

- Il n'y est pas encore, répondit Nell, mais vu que les lieux ont été inoccupés depuis quelques années, il a fallu que ses domestiques remettent de l'ordre. Ils l'ont donc précédé. Lui-même arrivera à la fin de la semaine.

L'aubergiste grommela :

- On ne sait jamais à quoi s'attendre avec ce Prince. Il exige que l'on soit prêt à le recevoir où qu'il aille… Et gare à qui ne respecte pas ses ordres, ou commet une faute même bénigne… Si ce que l'on raconte sur lui est vrai, il ne fait pas bon le contrarier ! Et je n'aimerais pas être à son service, pour sûr…

- Qu'est ce que c'est que ces commérages ! Je ne vous connaissais pas ce défaut Madame ! rétorqua Nell.

La brave femme baissa la tête sous le regard sévère de la femme de charge et s'empressa de servir l'entrée avant de s'éclipser.

Chloé resta pensive. Les paroles de l'aubergiste avaient trouvées en elle un écho et réveillées un souvenir vieux de huit ans mais auquel elle avait songée plus d'une fois.

Elle se rappelait parfaitement ce jour de juin où enfant téméraire, elle avait voir de plus près ce petit Prince dont elle avait tant entendu parler. Et elle y était arrivé, elle l'avait vu et avait manqué d''être très sévèrement châtié. Mais le Prince avait fait fouetter à sa place, le petit garçon noir qui semblait pourtant l'idolâtrer.

Chloé ne pouvait jamais se rappeler de ce moment sans bouillir d'indignation. Depuis ce jour, elle nourrissait une secrète rancœur et répulsion envers ce Prince qu'elle souhaitait ne jamais revoir. Et voilà qu'il revenait à Smallville alors qu'elle-même y séjournait également !

- Quelle malchance que Nell m'ait demandé de venir plus tôt cette année ! songea-t-elle. Si je ne veux pas risquer de rencontrer le Prince, je vais devoir limiter mes sorties dans le parc et la forêt. Cela va même gâcher mon plaisir de le savoir là ! En tout cas, cette fois, il n'y a aucun risque que je cherche à l'apercevoir !

Nell et Chloé ne pouvant rentrer si tard au vieux-château, elles durent passer la nuit à l'auberge.

Chloé fit un horrible cauchemar. Elle se promenait dans le parc du manoir et soudain, elle se retrouva face au Prince qui avec un sourire railleur regarda la panthère à ses côtés, toute noire dont les yeux jaunes luisaient comme deux flammes, et la lâcha sur la fillette. Chloé, affolée se mit à courir et se réfugia dans le salon où elle avait vu le Prince pour la première et dernière fois, huit ans auparavant. Là se tenait le jeune garçon noir, Pete, qui à sa vue eut un air mauvais et lui adressa des paroles menaçantes. Mais le Prince fit à son tour irruption dans la pièce et l'attitude de Pete changea immédiatement et radicalement : le jeune garçon se mit à ramper comme un chien devant son maître. Chloé ressentit un profond dégoût à cette vue et c'est à cet instant qu'elle se réveilla. Elle songea :

- Quelle servitude chez ce garçon ! Je préfèrerais mourir plutôt que d'avoir une telle attitude envers "lui".

Elle tâcha alors de se rendormir mais eu beaucoup de mal à y parvenir. Si bien qu'elle fut prête de très bonne heure et Nell et elle prirent rapidement le chemin du vieux château. Si la route qui y menait était bien entretenue, c'était sans aucun doute parce qu'il s'agissait également de celle qui conduisait au manoir. Ce n'est que quelques centaines de mètres avant le portail d'entrée du vieux-château que les deux routes se séparaient, avec à gauche celle du manoir et à droite celle du vieux-château qui portait aujourd'hui bien son nom.

En effet, l'antique demeure, faute de réparations pourtant nécessaires, commençait à s'écrouler en certains endroits. En fait, il s'agissait des restes d'un château fort qui s'était élevé à cet endroit près d'un siècle plus tôt. Seul restait l'antique logis où vivait Nell et quelques pans de murs d'enceinte ainsi qu'une vieille tour de guet, elle pratiquement totalement en ruine et qui disparaissait sous la végétation.

Chloé retrouva avec plaisir sa petite chambre au plafond mansardé qui malgré l'étroite fenêtre qui ne laissait pas passer beaucoup de lumière, ne parvenait pas à éteindre le charme de la pièce. Mais si elle aimait sa chambre, elle préférait encore la grande salle durez de chaussé où se déroulait les repas et qui donnait directement sur le jardin.

Chloé défit ses maigres bagages et rejoignit Nell en bas. Celle-ci était assise devant l'âtre et tenait devant elle une robe de soie verte. En voyant entrer Chloé, elle lui dit :

- Il faut essayer cette robe, Chloé.

Chloé, étonnée, questionna :

- Cette robe ? Pourquoi ? C'est une robe à Maman ?

Nell hocha la tête :

- Oui et comme elle n'est sans doute pas à votre taille, je vais l'arranger pour vous.

L'étonnement de Chloé s'accrut :

- Pour moi ? Mais que vais-je faire d'une robe de soie ?

Nell répliqua :

- Vous en aurez peut être besoin un jour où l'autre.

Chloé se mit à rire :

- Je ne vois pas quand ! Peut être pour aller courir dans le parc ou pour entretenir le jardin ? dit-elle avec ironie.

Nell la toisa sévèrement :

- Ne parlez pas ainsi jeune fille ! Vous avez un rang à tenir même si vous avez tendance à l'oublier et il se peut que se présente des occasions où vous devrez être vêtue en conséquence.

A ces mots, Chloé fronça les sourcils. Une pensée lui vint et elle demanda avec vivacité :

- Pensez-vous que je me rendrais au manoir pendant que le Prince sera là ?

Cette idée lui déplaisait fortement mais Nell rétorqua tranquillement :

- Si le Prince vous demande, vous irez naturellement.

Chloé protesta vivement :

- Ah non ! Je n'irais pas ! Je suis certaine que son attitude me déplaira souverainement ! En plus, je suis pauvre alors qu'irais-je faire dans le milieu dans lequel évolue le Prince ? Donc non, je n'irais pas au manoir tant que le Prince y sera et je ferais tout mon possible pour l'éviter et ne pas le croiser.

Nell rétorqua :

- Vous irez s'il le faut d'autant plus que c'est la volonté de votre père.

Cet argument laissa Chloé sans voix.

Elle n'avait que peu de souvenirs de son père mais elle vénérait sa mémoire et sa volonté était sacrée pour elle. Elle ne pu que répéter d'une voix hésitante :

- C'est la volonté de mon père ?

Nell ne répondit rien et se contenta de lui tendre la robe verte. Chloé la prit et l'essaya sans autres commentaires. Elle était bien trop longue et trop large pour elle, mais Nell expliqua :

- Cela vaut mieux car il y a des parties usées ou fanées qu'il faut supprimer et cela permettra de le faire. Je ne connais rien à la mode mais cela n'a aucune importance, vous serez bien quand même. Et puis vous êtes une Sullivan et une cousine du Prince : cela vaut mieux que toutes les plus belles robes.

Malgré cette robe trop grande pour elle, Chloé était délicieusement jolie. La nuance verte de la soie faisait ressortir ses yeux au milieu de son petit visage à la peau diaphane. Mais la fillette ne possédant aucun miroir n'était aucunement consciente de sa beauté qui sans doute allait encore s'amplifier avec les années. De plus, elle ne se souciait absolument pas de l'effet qu'elle produisait.

Nell prit les mesures nécessaires puis Chloé se rhabilla et gagna le jardin en attendant l'heure du déjeuner.

Kalin, le retriever, ravi de la revoir s'était couché à ses pieds et le chat de Nell, Pilou, avait prit place sur ses genoux. Chloé le caressait machinalement, plongée dans ses pensées. Elle songeait aux paroles singulières de Nell et à cette évocation de la volonté paternelle.

C'était pour obéir à cette volonté qu'elle avait été au couvent, toujours pour cette raison qu'elle avait travaillé dure et fait de son mieux et encore pour cela qu'elle était rentrée plus tôt cette année. Mais que cachait cette volonté ? Qu'en était-il vraiment ? Chloé se sentait menacée par la présence du Prince mais elle allait faire contre mauvaise fortune bon cœur car tel étaient les vœux de son père et elle se devait de les respecter.

- Il ne me reste plus qu'à espérer que le Prince oubliera l'existence de sa cousine pauvre et continuera de l'ignorer. De toute façon, il n'a certainement pas gardé un bon souvenir de moi, songea Chloé. Moi qui ai osé l'accuser de méchanceté alors que tout le monde pli devant lui, allant au devant de ses désirs et le traitant comme une idole. Du moins c'est ce que j'ai entendu dire à Mme White, et la scène dont j'ai été le témoin semble bien confirmer ces dires.

Mme White était la femme du régisseur du manoir : Perry. Il avait la charge du domaine en l'absence du Prince et même lorsque celui-ci était présent, il veillait à ce que tout se passe pour le mieux.

D'ailleurs, Chloé en allant faire une promenade dans la forêt cette après midi là, rencontra précisément Mme White. C'était une petite femme blonde au visage avenant et qui était la charité même. Elle venait d'ailleurs d'aller voir le fils d'un des gardes forestier, un jeune homme de 16 ans, infirme depuis huit ans à la suite d'un accident.

Ravie de revoir Chloé, elle lui expliqua :

- J'y suis allé avant l'arrivée de Son Altesse car après cela, ça me sera totalement impossible. Il n'est pas encore là que tout est déjà sans dessus dessous. Mon mari est débordé. Heureusement, les domestiques sont très efficaces et l'on voit bien qu'ils ont l'habitude d'obéir au doigt et à l'œil et de vérifier chaque détail de peur de contrarier son altesse. Car il paraît que le Prince n'est pas doux ! Pourvu que Perry n'est pas d'ennuis pendant son séjour ici !

Chloé renchérit :

- Espérons que son séjour ne sera pas long ! Je suis très ennuyée car je ne pourrais plus me promener dans le parc comme j'en avais l'habitude.

- C'est vrai que vous allez être gênée ! D'autant plus que l'étiquette autour de Son Altesse est très stricte. Déjà autrefois alors qu'il n'était qu'un enfant, c'était toute une histoire ! Il ne fallait pas qu'il rencontre quelqu'un d'étranger au château quand il se promenait dans les jardins ou le parc. Et maintenant qu'il est un jeune homme de 20 ans, qu'est ce que ça doit être !

La brave femme soupira et poursuivit :

- Oui, j'ai peur que nous ayons des ennuis !

- Vient-il seul ? questionna Chloé.

Mme White se mit à rire :

- Seul ? Vous n'y pensez pas ! Il y a toujours un tas de gens autour de lui pour le flatter et tenter d'obtenir ses faveurs. Il arrive de ces lointaines contrées à l'ouest de la Russie avec sa tante, la comtesse Sophia de Kent, sœur de la défunte mère du Prince. C'est une femme d'un orgueil démesuré. Puis le comte Hardwick qui est, parait-il, allié aux Luthor par sa défunte femme. Puis la fille du comte, Victoria Hardwick, qui se croyait déjà supérieure aux autres alors qu'elle n'avait que 12 ans. Et puis je ne sais qui encore… sans doute l'aide de camp du Prince, la dame d'honneur de la comtesse… Bref toute une cours de gens qui va nous donner bien du tracas. Le Prince aurait bien dû continuer à oublier Smallville comme il le faisait depuis 8 ans.

Chloé était entièrement d'accord avec elle sur ce point. Puis Mme White prit congé et Chloé se rendit chez le garde forestier Jonathan Kent. A chacun de ses séjours, elle ne manquait pas de rendre visite aux Kent et à leur fils infirme Clark qui malgré son handicap était toujours souriant et supportait vaillamment et avec courage et patience son infirmité.

Il se trouvait seul quand Chloé arriva dans la petite maison au bord de la forêt. Mais presque aussitôt la mère du jeune homme arriva. C'était une femme rousse aux yeux incroyablement bleus mais dont le visage était marqué par le chagrin que lui causait l'infirmité de son fils.

- Non, malheureusement, il ne va pas mieux ! répondit Martha Kent comme Chloé lui posait la question. Je pense que les médecins d'ici ne peuvent rien pour lui. Il faudrait qu'on s'adresse à des spécialistes mais nous n'avons pas l'argent pour ça malheureusement.

- Ces médecins ne pourraient probablement pas faire d'avantage, maman ! dit Clark avec un sourire mélancolique.

Il était couché sur son petit lit étroit qui était près de la fenêtre donnant sur le jardin. Son visage était émacié et cela faisait ressortir de manière frappante ses grands yeux bleus emplis de mélancolie.

- Non, répéta-t-il, ils ne pourraient pas…

- Qui sait ? répliqua Chloé. Ah, si j'avais un peu de fortune, j'aurais été si heureuse de vous aider !

- Nous le savons, Chloé ! Vous êtes si bonne ! dit Martha avec émotion. Bien sûr si vous étiez riche, vous sauriez en faire profiter autour de vous et aideriez les pauvres gens. Ce n'est pas comme certains qui ne nous considèrent pas mieux que la poussière du chemin.

On sentait l'amertume dans ces paroles. Clark étendit sa main amaigrie et la posa sur celle de sa mère pour la calmer.

- Nous sommes pauvres d'accord, mais nous sommes unis et ensemble tous es trois.

- Oui, tu as raison mon Clark. Mais il y a des moments où je suis découragée…

Martha s'interrompit, soupira de nouveau :

- Vous devez me trouver bien peu courageuse, Chloé ! Pourtant c'est moi qui calme Jonathan quand le chagrin le submerge et lui fait dire des choses… des choses…

Martha eut un frisson et Chloé s'empressa de dissiper le malaise :

- Votre mari ne ressent plus ses rhumatismes ? demanda-t-elle touchée par la douleur des Kent qu'elle ne pouvait malheureusement pas soulager.

- Non, heureusement, répondit Martha, car il y a du travail en ce moment ! Tout le monde est sur la brèche avec l'arrivée prochaine du Prince.

Elle eut un petit frisson et son visage se crispa. Dans les yeux de Clark, une fugitive lueur de souffrance apparut mais Chloé ne remarqua rien de cela, trop occupée par ses propres angoisses. Elle approuva :

- Oui, notre forêt ne va plus être tranquille pendant ce séjour ! J'ai appris son arrivée hier soir seulement. Il ne nous reste plus qu'à espérer que le Prince se lasse vite du manoir et reparte comme il est venu.

Comme il se faisait tard, Chloé se leva et prit congé de ses hôtes.

En revenant vers le vieux-château, elle pensait avec compassion aux Kent si durement frappés. L'accident avait eu lieu quelques jours après son départ pour le couvent, huit ans auparavant. Clark, selon ce qu'on avait dit à Chloé, avait roulé dans un ravin dans la forêt et depuis, il était cloué au lit. Mais Chloé, n'avait jamais vraiment su comment cela avait pu se produire. Chaque fois qu'elle évoquait le sujet avec les Kent, ceux-ci détournaient la conversation. Et quand elle interrogeait Mme White ou même Nell, celles-ci répondaient invariablement :

- Il n'y a rien à dire. C'est un accident comme tant d'autres.

Chloé n'avait donc jamais cherché plus loin. Mais aujourd'hui en se rappelant sa visite aux Kent, elle eut la vague impression que, justement, ce n'était pas "un accident comme les autres".

Lorsqu'elle arriva au vieux-château, elle trouva Nell en train de retoucher la robe verte. Chloé s'assit et dit :

- Je viens de rendre visite aux Kent. Leur fils Clark ne va toujours pas mieux.

Nell approuva.

- En effet, il est certainement infirme pour la vie.

Chloé soupira :

- La vie est injuste, Clark est si bon et en même temps si résigné. Il était si gai et plein de vie… Cela a dû être terrible pour Martha et Jonathan quand on a dû le ramener chez eux juste après l'accident. Mais vraiment, comment a-t-il fait pour tomber dans ce ravin lui qui était si agile ?

- On ne sait jamais avec les enfants… Ils ont parfois des idées périlleuses… Allons, aidez-moi à arranger cette robe. Il faut découdre la dentelle des manches mais il ne faut pas l'abimer car elle est superbe. On pourra la réutiliser plus tard, pour votre robe de mariée peut-être.

Chloé éclata de rire :

- Pour ma robe de mariée ? Mais qui voudrait m'épouser ? Je suis bien trop pauvre !

Nell répliqua avec ce qui semblait un brin de rancune :

- Marianne Saint-James n'avait pas beaucoup plus d'argent que vous et pourtant M. Sullivan l'a choisie.

- Maman était très jolie ce qui n'est pas vraiment mon cas, répliqua Chloé sincèrement.

Nell ne répondit rien.

A suivre…