N'être qu'esquisse

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« Fais-moi confiance mon ami, cent ans passent plus vite que tu ne le crois. Alors, surtout ne ferme pas les yeux. »

2025, le 10 septembre

D'un geste élégant, Lily coinça une longue mèche rousse derrière son oreille et repoussa le reste de sa chevelure derrière son épaule. Elle s'arrêta un instant sur le contenu de son assiette et reporta son attention sur l'homme face à elle. Il avait les cheveux en bataille et le cœur en bandoulière. Les cheveux de ceux qui voguent face au vent en toutes circonstances et le cœur fier. Ce n'était pas quelque chose qu'elle avait tout de suite remarqué chez lui ; il lui avait fallu attendre de grandir un peu pour le regarder vraiment.

Longtemps, son regard avait été biaisé par la fraternité qu'on avait voulu installer entre eux et par ses dogmes d'adolescente. Elle s'était plu à l'aimer autant qu'à le haïr sans considérer un instant la personne en elle-même, juste parce qu'il le fallait et que cela ne pouvait être autrement. On avait fait d'eux des frères et sœurs et dicté leurs conduites depuis bien trop de temps pour qu'ils puissent entretenir une relation sincère et objective.

« Alors Lily, t'ai-je convaincue que diner avec moi était finalement une bonne idée ? »

La jeune fille haussa les épaules nonchalamment et se contenta d'une remarque sans importance pour marquer son approbation. Elle ne pouvait pas reprocher à Teddy ses attentions, elle n'avait juste pas l'âge d'apprécier un diner dans un grand restaurant. Peut-être était-ce ce que Victoire attendait de lui, reste néanmoins que ce n'était pas ce qu'elle désirait. Un simple sandwich où une barquette de frites que l'on mangerait avec les doigts lui aurait davantage plu, mais l'important était ailleurs.

Il y avait Teddy et Lily. Et en arrière-plan, le temps qui s'écoulait entre eux.

Lily avala une bouchée de son dessert, alors qu'un petit sourire s'étendait sur son visage. Teddy avait quitté la maison familiale depuis dix ans maintenant et ils n'avaient plus tellement eu l'occasion de se retrouver ensemble, à l'exception de quelques fêtes de famille annuelles qu'il ne pouvait manquer sous aucun prétexte. Soit parce qu'il était trop occupé par sa formation, soit parce qu'elle refusait tout simplement de le voir. L'âge ingrat qu'on appelait ça.

Oui, Lily n'avait pas été tendre avec lui ces dernières années. Elle ne cherchait pas d'excuse à son comportement passé c'est juste qu'arrivé à Poudlard, on avait attendu d'elle qu'elle suive la voie que sa grand-mère avait tracée, des décennies plus tôt, qu'elle devienne quelqu'un qu'elle n'était pas et que la personne la plus à même de la soutenir dans cette épreuve n'était plus là. Teddy était parti. Il avait franchi la Manche et suivit Victoire qui voulait s'installer sur la terre de ses grands-parents. Des formations en Médicomagie, il en trouverait partout. Royaume-Uni ou France, c'était du pareil au même. Mais c'était juste ailleurs. Une autre planète.

« Alors, vous installez définitivement cette fois ? Fini Paris ? demanda-t-elle doucement en avalant une gorgée de vin.

— Yes, we are. Is that so surprising ? »

Lily arqua un sourcil et esquissa une moue boudeuse. Il aimait bien se moquer d'elle et lui faire profiter de ses nouvelles compétences linguistiques, tout en sachant pertinemment qu'elle ne comprenait pas. Parfois, elle devinait à l'oreille le sens de quelques mots, mais ne se perdait jamais en conjecture. C'était le signe d'un sujet qu'il valait mieux ne pas aborder.

Ils finirent de diner tranquillement et sortir du restaurant quelques minutes plus tard. Le soleil se couchait doucement à l'horizon et se reflétait encore sur les boucles de Lily alors qu'ils marchaient le long de la Tamise. Du coin de l'œil, Teddy ne pouvait s'empêcher d'observer le soleil illuminer sa peau et sa robe légère coller un peu plus à son corps ou s'en détacher quand le vent s'en mêlait. Petite Lily était devenue grande. Pas une femme, pas tout à fait. Elle dégageait encore un peu de cette fragilité qu'ont les enfants, malgré son corps d'adulte.

« On remet ça bientôt ?

— Peut-être, oui. Il faut que j'y réfléchisse, répondit-elle ne pinçant ses lèvres l'une contre l'autre.

— Vous êtes dure en affaire, Mademoiselle. »

Lily s'écarta doucement de lui et regarda l'eau s'agiter contre la berge un instant avant de se tourner à nouveau vers lui.

« C'est juste que j'aimerais bien savoir ce que tu cherches, Teddy.

— Je ne fais que passer du temps avec ma petite sœur, je ne vois pas de quoi tu parles.

— Oh s'il-te-plait Teddy, ne joue pas les idiots avec moi. Cela fait des mois que James et Albus n'ont plus eu de tes nouvelles, pourquoi suis-je la seule à avoir un traitement si particulier ? »

Teddy haussa les épaules et continua d'avancer en silence. Que pouvait-il bien répondre ? Qu'il trouvait ses ainés ennuyants et qu'il ne supportait pas de se retrouver seul face à eux tant ils semblaient lire en lui comme dans un livre ouvert ? Certainement pas, non. Merci bien. Il avait déjà du mal à savoir ce qu'il désirait par lui-même et n'avait pas besoin que des gamins viennent lui faire la leçon.

« Dis-moi, tu comptes fuir longtemps comme ça ?

— Arrête un peu, je ne fuis pas, marmonna-t-il agacé. Je n'ai pas de réponse à te donner, c'est tout.

— Est-ce que tu flirtes avec moi ? demanda-t-elle avec un sourire espiègle collé aux lèvres.

— Lily ! Non, mais ça va pas !

— Non, car dans ce cas, l'interrompit-elle, j'aurais été heureuse de diner avec toi une prochaine fois. »

Lily s'approcha de lui et posa doucement ses lèvres sur les siennes.

« Mais la prochaine fois, je choisis le restaurant. »

2026, le 3 février

Un nouveau pot de peinture, un coup de rouleau, un coup de pinceau, des couleurs qui se distinguent et des formes qui se dessinent sur les murs. Lily sourit joyeusement devant le travail accompli. Les travaux duraient déjà depuis plusieurs semaines et elle commençait à croire que son chez-elle ne serait jamais qu'une illusion parmi d'autre. Oh bien sûr, cela aurait été plus vite fait s'il elle avait utilisé la magie, mais c'était prendre trop de risque dans ce nouveau monde et elle aimait cette impression d'avoir enfin réussi à faire quelque chose par elle-même. Elle s'installait enfin.

« Et je suis supposé monter tous les cartons, seul ? »

Lily se tourna, un pinceau dans une main et l'autre posée sur sa hanche, un air moqueur sur le visage.

« Pauvre petit, quel homme tu fais sans ta baguette Teddy. Ça me déçois venant de toi », se moqua-t-elle gentiment.

L'homme passa une main dans ses cheveux, bruns pour l'occasion, et pesta contre les idées farfelues de son amie. Amie, oui. C'était le mot le moins étrange pour qualifier leur relation. Ils ne s'étaient jamais vraiment considérés comme des frères et sœurs et même si l'on s'efforçait à leur coller l'évidence sous le nez, ils s'efforçaient à repousser cette hypothèse autant que possible, car elle faisait d'eux des gens détestables. Ils n'étaient pas amants, pas vraiment. Ils n'étaient que deux âmes solitaires ayant besoin d'un peu de réconfort.

« Allez, ils ne vont pas se monter tout seul, ces cartons ! » s'exclama-t-elle en le menaçant de son pinceau imbibé de peinture violette.

Teddy leva les yeux au ciel et sortit à nouveau pour récupérer les affaires qui attendaient au bas de l'immeuble, tandis que Lily se remettait à l'ouvrage. Le plus vite son appartement serait près, le plus vite elle pourrait emménager et cela faisait des années qu'elle n'attendait que ça. Ses parents avaient essayé de repousser ce moment autant que possible. Ils devaient penser que revivre avec eux, à la maison, lui couperait l'envie de partir. Il n'en était rien. Et puis, ce n'était pas tellement le fait qu'elle se décide à habiter seule qui les dérangeait, mais plutôt son choix de s'exiler du côté moldu.

La première fois qu'elle avait évoqué cette idée avec eux, elle n'avait qu'une quinzaine d'années et ils croyaient que ça lui passerait. Qui voudrait quitter ce monde magique après tout ? Mais Lily était déterminée, elle n'avait pas sa place ici et rien ne la retenait. Elle pourrait toujours voir sa famille et ses amis quand elle en aurait envie. Ce n'était pas un adieu, juste un changement de cap nécessaire. Son père avait été déçu, même s'il n'en avait rien dit, Lily l'avait bien vu. Pour lui, la magie avait été une délivrance et peut-être même la meilleure chose qui ait pu lui arriver un jour et il avait des difficultés à concevoir que l'un de ses enfants veuille le quitter.

« Je ne comprends toujours pas pourquoi tu as choisi de peindre ce mur de cette couleur. C'est étrange, vraiment.

— Tu n'as pas ton mot à dire, très cher. Nous ne sommes pas mariés que je sache. »

Teddy posa le carton qu'il tenait dans ses bras sur le sol et observa un instant la bague qui brillait à son annulaire. Les premiers mois, il avait pris la peine de l'ôter et de la cacher au fond d'une de ses poches comme pour oublier que ce qu'ils faisaient était mal et qu'un jour cela aurait des répercussions sur leurs familles. Maintenant, il préférait la garder, car c'était le seul lien qui l'empêchait de s'enfermer dans le cocon qu'ils s'étaient créé ensemble. Alors, il restait là, coupable.

« Arrête d'y penser, cela n'arrangera pas les choses », conseilla-t-elle en donnant un coup de rouleau supplémentaire.

Il acquiesça d'un signe de tête et descendit à nouveau pour récupérer les cartons restants. Il devait faire avec les escaliers étroits et la curiosité malsaine des voisins qui voulaient tous apercevoir le nouvel arrivant. Il saluait poliment ceux qu'il croisait, répondait gentiment à ceux qui lui parlaient, mais rien de plus. Si Lily se croyait à sa place ici, lui n'y était pas.

« Lily, commença-t-il en déposant la dernière boite sur le sol, tu es vraiment sure de toi ? Je veux dire, t'installer chez les moldus, c'est de la folie.

— Teddy, on en a déjà parlé et je ne changerai pas d'avis. J'ai besoin d'avancer et je ne pourrai pas le faire là-bas. Ici, j'ai un avenir et je peux être la personne que je souhaite, pas celle que d'autres voudraient que je sois. Tu comprends ? finit-elle doucement en continuant de peindre le mur de la pièce principale.

— Oui, je sais. J'ai juste du mal à m'y faire.

— Pense aux avantages : on pourra aller où l'on veut sans avoir peur de se faire surprendre, on pourra vivre simplement. »

Teddy se contenta d'apprécier l'idée et saisit le deuxième pinceau qui trainait pour l'aider à couvrir les derniers pans de mur. Il commença à tracer des traits fins de bas en haut et de gauche à droite pour remplir le vide, mais fatigua vite devant l'ampleur de la tâche.

« Les moldus font vraiment ça à la main ? se plaint-il en s'asseyant sur le sol. C'est une blague ?

— Tu prendrais un rouleau, ça irait mieux en même temps ! répliqua-t-elle en lui fourrant l'instrument entre les mains.

— Oh tais-toi ! »

Il se leva précipitamment et la menaça de son vieux pinceau.

« On fait moins la fière maintenant, reprit-il en faisant quelques moulinets avec son poignet et en avançant à la manière d'un escrimeur chevronné, touché ! »

2029, le 12 décembre

Il était temps. Tout arrêter et oublier. Lily laissa glisser ses doigts contre la peau de Teddy bien après qu'il ne se soit endormi. Ils n'avaient plus l'âge pour ces enfantillages, mais elle voulait encore en profiter un peu. Parfois, sa paume se perdait contre ses cheveux noirs et elle enroulait quelques mèches autour de son index. Comme ça, pour rien. Juste pour imprégner ses doigts de son odeur et sa peau de sa douceur.

« Lily, qu'est-ce que tu fais ? marmonna-t-il d'une petite voix en enfonçant un peu plus sa tête dans son oreiller.

— Chut, murmura-t-elle doucement. Dors Teddy, dors. »

Il y avait quelque chose de spécial chez Teddy, au-delà de ses qualités de métamorphomage, il y avait ces moments où il reprenait les traits qu'il aurait dû avoir. Quand le soir tombait, quand Teddy dormait, il devenait quelqu'un d'autre. Il récupérait les cheveux noirs que sa mère lui avait légués de la famille Black et les traits fins et creusés de son père. Il devenait le fils de et n'était plus ce garçon aux cheveux bleu électrique que tout le monde montrait du doigt.

Lily aimait parcourir ce nouveau visage, le découvrir sous ses doigts et le voir s'effacer au matin quand il se réveillait. Elle aurait voulu croire que c'était leur petit secret, mais elle n'était pas stupide et savait pertinemment que Victoire avait dû faire ces gestes bien avant elle et les ferait encore bien après. Elle était sa famille et lui avait donné un fils, un magnifique petit homme que Lily ne voulait pas priver de son père.

La sorcière soupira et serra un peu plus les couvertures contre son corps. Anton n'était qu'une des raisons qui les poussaient à se séparer. Dès le début de leur relation, Teddy et Lily avaient su de quelle manière cela se terminerait et cela aurait été mentir que de prétendre le contraire. Alors à défaut de pouvoir continuer, ils avaient tenté de se construire des souvenirs communs, des souvenirs qu'ils chériraient bien après l'œuvre du temps et qui rendraient la séparation plus supportable.

Pourtant ce gamin, Lily, elle le détestait. Anton, en à peine six mois de vie, avait réduit à néant ses espoirs et ses rêves illusoires. Avec ses joues roses et ses grands yeux clairs, il lui renvoyait ce qu'elle ne pourrait jamais avoir. Et quand elle voyait Teddy lui sourire, le bercer, l'embrasser et rigoler avec lui, elle savait que la bataille était perdue d'avance et que malgré tout l'amour qu'il pouvait lui porter et lui donner chaque jour, ce qu'il ressentait pour son fils était bien plus fort. Différent.

« Je ne sais pas à quoi tu penses Lily, mais arrêtes, ça ne te réussis pas.

— Facile à dire, grommela-t-elle en laissant un doigt glisser le long de son échine. Est-ce qu'au moins tu réalises que c'est la dernière fois ?

— Evidemment, ne me fait pas passer pour un insensible, maugréa-t-il. Ça ne me plait pas non plus, mais on ne peut pas faire autrement et tu le sais.

— Je sais, fit-elle en insistant sur chaque mot.

— C'est mieux comme ça de toutes façons et ça n'aurait pas pu durer plus longtemps. »

Lily se tut et sortit du lit en vitesse, elle n'aimait pas quand il en venait aux arguments personnels. Il pouvait bien parler, lui répéter qu'elle était jeune et qu'elle trouverait quelqu'un d'autre aimer, cela ne réduisait en rien la peine qu'elle ressentait. Elle s'habilla tranquillement et se dirigea vers le balconnet. L'air frais fouetta son visage quand elle ouvrit la fenêtre et brûla ses poumons à la première inspiration. Elle extirpa un vieux paquet de cigarettes de la poche de son pantalon et en alluma une rapidement. Fumer n'était pas l'une de ses habitudes, ça l'aidait juste à calmer ses nerfs de temps à autres.

C'était une drogue comme une autre, ça valait ce que ça valait, mais cela l'aidait à aller mieux alors qu'importe. Griller une cigarette, aimer Teddy, c'était du pareil au même.

« Lily, je sais que tu crois que je ne comprends pas ce que tu ressens, mais c'est faux, commença-t-il en venant la rejoindre sur le minuscule balcon. Et je sais que c'est injuste et qu'on ne devrait pas avoir à choisir comme ça, mais c'est la vie. Une succession de rencontres, de séparations qui font de belles histoires. Et c'est tout ce qu'on est à la fin, des histoires, alors fais en sorte que la tienne soit belle. »