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CHAPITRE 2
Son cerveau ne fonctionnait plus. Ce fut l'immense main de Gladio tirant sur son t-shirt qui le sortit de sa torpeur.
- Noct! Qu'est-ce que tu fous, bon sang!
Il se releva d'un coup et reprit sa course derrière ses compagnons en gardant la tête baissée. Lorsqu'ils arrivèrent à une intersection, les voitures devinrent plus rares et ils se retrouvèrent à découvert sur plusieurs mètres.
- Courez!, hurla Gladio.
Ils sprintaient littéralement à présent et, alors qu'ils avaient traversé la moitié de leur no man's land, ils durent s'arrêter brusquement. Une Bugatti Veyron noire était apparue de nulle part et avait freiné subitement devant eux dans un grand crissement de pneus.
La fenêtre du côté passager était ouverte et Ignis était au volant.
- Montez!
Sous la panique, Noctis eut envie de rire et de le traiter de crétin en même temps. La Bugatti possédait un habitacle minuscule qui était conçu pour deux personnes : or, ils étaient quatre et Gladio à lui seul pouvait compter pour trois. Noctis se retourna et constata avec une certaine surprise que les soldats étaient légèrement plus loin qu'il ne s'y attendait. Le coeur battant, il tenta d'évaluer quelles étaient leurs chances à quatre contre vingt.
Gladio, lui, ne prit visiblement pas le temps d'analyser quoi que ce soit. Il ouvrit la porte à la volée et poussa Noctis à l'intérieur sans ménagement. Celui-ci atterrit les fesses dans l'espace pour les jambes et sa tête cogna le levier de vitesse.
- AÏE MAIS ÇA VA PAS LA TÊTE!
Gladio agrippa rapidement Prompto par le collet et la ceinture et le lança à son tour comme s'il s'agissait d'un vulgaire sac de pommes de terres : celui-ci atterrit le visage dans torse de Ignis et les jambes à travers le siège passager. Le colosse entra ensuite sans trop de délicatesse en s'asseyant sur Prompto, le cou plié et la jambe gauche sur le tableau de bord.
- Entrez vos jambes!
Grognant, Noctis souleva ses jambes et sentit ses fesses s'enfoncer un peu plus dans l'ouverture sous lui; en même temps, Prompto plia les genoux. Par un miracle, la porte se referma.
Ignis enfonça l'accélérateur et la Bugatti produisit un rugissement sourd. Noctis sentit l'accélération sur tout son corps et une sensation de nausée le submergea immédiatement. Son conseiller tourna brusquement le volant d'un côté, puis de l'autre, et le prince se sentit comme une marionnette que l'on secouait, malgré l'espace étroit dans lequel il était coincé. Il s'énerva.
- Putain Iggy, tu vas nous tuer!
Un autre coup de volant et la tête de Noctis frappa le levier de vitesse. Il remercia le ciel pour la transmission automatique.
- Probablement que tu ne vois rien d'où tu es, Noct, répondit Ignis de son habituelle voix calme et posée, — il parlait comme s'ils étaient en train de faire une simple petite balade de santé — mais je te signale que nous sommes poursuivis.
Un freinage un peu trop sec précéda un autre coup de volant, suivi d'un grondement lourd provenant du moteur. Noctis n'en pouvait déjà plus.
- Saloperie Prompto! J'ai tes testicules dans la gueule! Dégage!
Ce n'était pas exactement vrai, mais ce n'était pas très loin de la réalité.
- Je ne peux pas bouger, Gladio est assis sur moi! Gladio, tu pourrais faire de l'espace?
- Non.
Le colosse était replié sur lui-même et son pied droit sortait par la fenêtre. Noctis releva les yeux vers Ignis et le vit conduisant d'une main ferme sur le volant, le regard concentré. Il était penché de côté dans une drôle de position, car Prompto était dans son espace et utilisait son bras pour supporter son poids contre la portière du conducteur.
Ils devaient avoir l'air d'une belle bande de crétins.
La nausée de Noctis atteignit soudainement un paroxysme, alors qu'une odeur insupportable s'engouffra dans ses narines.
- Ah merde, qui a pété!?, demanda-t-il.
- Ahhh putain ça sent les oeufs pourris!, s'exclama Prompto. Gladio, bordel, t'es sérieux?!
- Vous allez arrêter de bouger, oui? Si ça continue, j'en balance un par la fenêtre!
Noctis ouvra la bouche pour répliquer, mais il s'interrompit; dans la partie de la fenêtre qu'il pouvait voir, il distingua un vaisseau impérial qui se rapprochait. Il serra les dents.
La Bugatti était dotée d'un moteur affreusement bruyant et elle attirait l'attention comme un aimant. Pire, il s'agissait d'une pièce de collection extrêmement luxueuse et une seule famille dans tout le royaume pouvait se la payer : celle de la famille Caelum. En d'autres mots, c'était comme si un énorme panneau lumineux avec une flèche de néon rose les pointait en clignotant : « Le prince du Lucis est ici! Ici! Ici!».
- Iggy, pourquoi, de toutes les voitures de mon père, il fallait que tu choisisses la Bugatti, grogna Noctis.
- J'ai dû… improviser, répondit Ignis avec hésitation.
Prompto poussa un cri quand la vitre arrière explosa soudainement en une pluie d'éclats qui retomba sur les quatre camarades. Le moteur de la voiture rugit après que celle-ci tourna d'un coup sec. Ils entendirent des balles percer la carrosserie.
Noctis leva les yeux vers la fenêtre arrière et vit que le vaisseau ennemi était maintenant très bas au-dessus du sol et beaucoup trop proche à son goût. Ses lourdes portes étaient grandes ouvertes et des cyborgs magiteks les tenaient en joue. Un éclair lumineux bleuté inonda l'habitacle quand Prompto fit apparaître son arme; il visa à travers l'ouverture causée par la vitre arrière éclatée et tira plusieurs coups. Les magiteks répondirent de la même technique.
Ignis tourna une dernière fois pour s'engager dans ce qui semblait être une autoroute et pressa sur l'accélérateur. La Bugatti était peut-être une voiture bruyante et peu subtile, mais elle était rapide. Extrêmement rapide. Elle rugit d'un grondement sourd alors qu'elle prenait de la vitesse en vibrant sur la ligne droite. Noctis sentit la pression de l'accélération dans tous ses muscles et son coeur remonta à sa gorge.
Derrière eux, l'énorme transporteur prenait graduellement de la distance. Sa taille n'était visiblement pas conçue pour la vitesse et, peu à peu, il rétrécit dans leur champ de vision. Après quelques minutes, alors que le vaisseau était maintenant loin, Ignis s'engagea dans une bretelle de sortie et ralentit. D'une conduite habile, il se faufila jusque dans un stationnement souterrain où il s'arrêta enfin.
Le silence qui apparut lorsque le contact fut coupé sonna comme une bénédiction aux oreilles de Noctis. Gladio ouvrit la portière et s'extirpa malhabilement du véhicule en roulant au sol. Prompto se traîna à sa suite en se plaignant de douleurs à tous ses muscles. Il tendit la main pour aider le prince à sortir de son trou — celui-ci avait le cul toujours coincé et les jambes en l'air — puis il s'étendit sur le sol aux côtés de Gladio. Noctis fit de même.
Ils restèrent quelques secondes à souffler. Le prince avait des fourmis dans les jambes et les muscles endoloris, mais sa nausée se dissipait.
- Est-ce que cette journée peut finir, s'il vous plaît?, demanda Prompto en soupirant.
- Je crois qu'elle est loin d'être terminée, malheureusement, répondit Ignis.
- Et j'ai perdu mon croissant en plus!, râla le tireur.
- C'est vraiment ça, ton drame de la journée?!, demanda Gladio, stupéfait.
Noctis se rassit et regarda Ignis. Il portait une chemise parfaitement repassée, un pantalon au pli exemplaire et ses cheveux châtains étaient impeccablement coiffés. Il n'avait pas du tout l'air d'un type qui venait de survivre par la peau des fesses à une poursuite à haute vitesse.
- Je sais que vous avez certainement envie d'une petite pause, messieurs, commença Ignis en remontant ses lunettes, mais il faudrait bouger le plus rapidement possible. Êtes-vous blessés?
Les trois jeunes hommes répondirent par la négative en se relevant doucement.
- Bonne nouvelle, alors. Sortons d'ici.
Ils abandonnèrent la Bugatti Veyron sur place et remontèrent la pente menant à la rue. Noctis était épuisé.
À l'extérieur, il y avait foule. Le prince eut l'impression que toute la ville s'était déplacée à cet endroit : les gens étaient affolés et fuyaient dans une même direction unanime. Un père tenait un enfant dans chaque bras et ordonnait à son plus vieux, derrière lui, de garder le rythme. Un jeune homme avait soulevé une personne âgée sur son dos et marchait d'un pas rapide. Une très grande femme poussait les autres en hurlant de libérer le passage.
- Où vont-ils?, demanda Prompto.
- Ils se dirigent vers la porte sud du mur. Ils quittent la ville, répondit Ignis.
Le mur était visible au-dessus des bâtiments : il s'agissait d'une large muraille de plusieurs mètres de hauteur. Elle était censée protéger la ville, mais sans le bouclier, Noctis pensa avec ironie qu'elle ne servait plus qu'à empêcher les civils de fuir vers leur sécurité.
Gladio lui tendit soudainement une veste noire dotée d'une large capuche. Le prince leva la tête vers le kiosque abandonné d'où il l'avait prise, puis le regarda avec surprise.
- Cache-toi un peu le visage avec ça, lui dit le colosse.
Noctis enfila la veste avec regret : il crevait déjà de chaleur. Lorsqu'il passa la capuche sur sa tête, Prompto eut un petit rire.
- Wow, on dirait presque un Glaive.
Ignis avait pris les devant et marchait maintenant en suivant la foule. Noctis le rejoignit en quelques grandes enjambées.
- Où va-t-on?, lui demanda-t-il.
- Nous devons quitter la ville. En se cachant dans la foule, nous arriverons peut-être à passer la porte en catimini.
- Quoi?!
Noctis s'était arrêté brusquement. Ignis soupira.
- Noct, nous n'avons pas de temps à perdre.
- Tu veux qu'on abandonne la ville?!
Il n'arrivait pas à y croire.
- Noct…
- Je ne peux pas abandonner Insomnia en pleine bataille! Mon père est là-bas, cria-t-il en pointant vers le palais qui était maintenant bien loin. Les Glaives s'y battent, je ne peux pas les laisser défendre la ville seuls!
- Noctis, il faut t'évacuer!
- NON!
Ignis l'attrapa par le bras pour l'emmener dans un coin où leur conversation serait moins entendue. Prompto et Gladio les suivirent.
- Écoute, lui dit son conseiller d'une voix ferme. La ville est perdue, Noct. Le bouclier est tombé, Niflheim a envahi. Il ne reste déjà plus rien du centre-ville.
La gorge de Noctis se serra.
- Non!, répéta-t-il. Qu'est-ce que t'en sais!?
- Je le sais parce que j'y reviens!
- Il faut aller là-bas!, insista Noctis. On doit se battre jusqu'au bout! Pour la cité! Pour les Lucisiens! …Pour mon père!
Sa gorge se bloqua soudainement et sa voix se cassa. Celle d'Ignis était parfaitement contrôlée lorsqu'il lui répondit:
- Le Lucis a besoin d'un roi, Noct. D'un roi qui s'occupera de Lucisiens qui auront tout perdu…
- JUSTEMENT!
Il se tourna vers Gladio en quête de son soutien.
- Tu es le bouclier du roi, Gladio! Du ROI! C'est ton devoir de le protéger! Il faut y retourner pour le sauver et-
Mais Ignis l'interrompit.
- Le roi, dit-il d'une voix grave, se tient devant lui en ce moment même.
Noctis se figea. Il fixa son conseiller d'un regard horrifié sans parler. Qu'est-ce que ça voulait dire?
Ignis baissa la tête.
- Je suis désolé, Noct…, dit-il d'une voix plus faible. Ton père… Ton père est mort.
Non. Non, non, non. C'était impossible. Noctis recula de quelques pas. Il lui sembla que du plomb avait subitement coulé dans sa poitrine et qu'il s'était répandu dans ses poumons pour empêcher l'air d'y entrer, qu'il avait inondé son coeur et l'avait engloutit; qu'il s'était écoulé dans ses jambes par ses veines et les rendaient soudainement affreusement lourdes. C'était impossible, se répéta-t-il. Son père était intouchable. Il savait se battre comme personne. Il possédait le pouvoir de l'anneau des Lucii.
- Tu… tu mens…
- Noct…
Il fallait qu'il aille au palais. Qu'il voit de ses yeux. Il se retourna d'un coup et projeta sa lance dans un éclair bleuté vers un bâtiment en hauteur, qu'il suivit aussitôt en se téléportant. Il entendit ses amis hurler son nom, mais il ne s'arrêta pas et relança de nouveau son arme au-dessus de sa tête pour s'y déplacer dans un nouvel éclat lumineux. Il répéta ce mouvement plusieurs fois, haletant, jusqu'à ce qu'il atteigne le toit tout en haut. Puis il s'arrêta devant l'horrible spectacle qui s'offrait à sa vue.
Le centre de la ville était en flammes. Tout brûlait : les arbres, les maisons, les bâtiments. Ils irradiaient une lueur orangée et l'air était saturé de cendres. Un énorme nuage gris et sombre s'élevait au-dessus de la cité et des fragments incandescents s'envolaient au vent. Le palais était réduit à une fragile masse de braises qui ne tenait presque plus debout.
Noctis tomba à genoux et écrasa sa main contre sa bouche pour retenir les sanglots qu'il sentait monter. Une larme coula le long de sa joue. Il resta immobile, pétrifié par la scène qui s'offrait à lui.
Il se rappela la dernière conversation qu'il avait eu avec son père. Ils étaient dans son bureau et Noctis était bleu de colère.
- Tu vas vraiment accepter la proposition du Niflheim? Tu leur donnes le Lucis sur un plateau d'argent! Qu'est-ce qui te prend, enfin!
Son père restait calme, comme toujours.
- Mon fils, il viendra un moment où j'atteindrai ma limite et je ne pourrai plus entretenir le bouclier. Le jour où il tombera, l'empire envahira la ville et il rasera tout sur son passage.
- Alors tu lui facilites la tâche, et voilà? Tes Glaives se sont battus comme des fous pour éviter que leurs terres ne tombent aux mains du Niflheim. Et toi, tu abandonnes!
- Je n'abandonne pas. Je dois jouer mes dernières cartes. C'est, à long terme, notre seule chance de sauver Insomnia.
- Et tu sacrifies tout le royaume pour sauver uniquement la capitale? C'est vraiment l'idée la plus stupide que j'ai entendue de toute ma vie!
L'un des conseillers de son père échappa un son de représailles, mais le prince l'ignora.
- Ne signe pas ce traité! Bats-toi jusqu'au bout!
- Nous ne gagnerons pas cette guerre, Noctis. Je dois sauver ce qui nous reste.
- Qu'est-ce que les anciens rois du Lucis penseraient de tout ça, hein? Tu crois que ça leur ferait plaisir de voir que cèdes leur royaume aux Nifs?
Le roi le fixa silencieusement d'un regard brûlant d'intensité. Le prince avait touché une corde sensible et Noctis se demanda s'il était allé trop loin.
- Un roi doit penser à son peuple en premier, dit-il finalement d'une voix basse.
- Ton peuple, tu l'as abandonné, répondit sèchement Noctis.
Le conseiller se leva alors brusquement.
- Prince Noctis!, dit-il. N'oubliez pas que vous vous adressez au roi!
Le jeune homme soupira.
- Votre majesté, dit-il en se penchant solennellement vers son père, je n'oublie pas que vous êtes le roi, bien sûr.
Il releva la tête et ajouta d'une voix cassante :
- Un bien mauvais roi.
Puis il se retourna pour quitter la pièce, sous le regard outré du conseiller. Il avait la main sur la poignée lorsque son père l'appela:
- Noct!
Le prince s'arrêta, surpris. Son père n'utilisait que rarement son surnom. Il se retourna vers lui et vit que celui-ci s'était levé : il marchait vers lui rapidement en s'appuyant sur sa canne. Le prince ne bougea pas.
- Noct, mon garçon. S'il te plaît, fais attention.
Il déposa la main sur l'épaule de son fils.
- Et peu importe ce qui se passe dans l'avenir, prends soin de toi.
Le jeune homme ne répondit pas. Il se retourna et quitta la pièce en claquant la porte.
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Le nouveau roi du Lucis tremblait. Il était toujours accroupi au même endroit, incapable de bouger. Ses larmes coulaient pour de bon à présent et son nez était bloqué. Il avait l'impression que son coeur était si serré qu'il était remonté dans sa trachée et l'empêchait de respirer. Il avait mal à la gorge et son combat contre ses sanglots faisait trembler son souffle.
Comment avait-il pu être si dur avec lui? Il repensa à leur conversation. Son père avait dû deviner le danger potentiel qui se tramait et avait voulu lui parler de père à fils, mais Noctis l'avait ignoré. Les derniers mots qu'il avait entendus de son garçon étaient qu'il était un mauvais roi. Aucun au revoir. Aucun je t'aime. Seulement qu'il était un mauvais roi. La culpabilité qu'il ressentit lui étira les entrailles.
Derrière lui, des pas s'approchèrent. Il ne se retourna pas. Une main se posa sur son épaule et Prompto s'accroupit devant lui. Ses yeux bleus étaient empreints d'un grand chagrin, mais il ne prononça pas une parole. Puis, après quelques secondes, il ouvrit les bras et enlaça Noctis.
Celui-ci éclata en sanglots. Il s'agrippa à son ami et s'enfouit le visage dans son épaule. Il pleura bruyamment, incapable de s'arrêter, comme s'il pouvait extirper toute cette culpabilité à travers ses larmes. Prompto lui frotta le dos en petits cercles et murmura des mots que Noctis ne saisit pas complètement. Il sanglota longtemps, les bras autour du cou de son camarade, comme s'il était une bouée sans laquelle il allait se noyer. Ils restèrent ainsi longuement, et quand les pleurs se calmèrent enfin, ils ne bougèrent pas. Ils restèrent entrelacés en silence et cette étreinte semblait être la seule chose qui empêcha Noctis de sombrer pour de bon.
Après un long moment, ils finirent par se séparer lentement et se relever. Noctis essuya son visage et renifla bruyamment; il avait honte de s'être laissé submerger par ses émotions et regardait le sol. Prompto prit son visage entre ses mains et lui releva la tête pour le forcer à le regarder. Ses yeux bleus étaient légèrement mouillés, mais son regard était appuyé. Noctis ressentit un étrange frisson le parcourir.
- Dis-moi. Est-ce que ça va aller?, lui demanda-t-il.
Noctis contacta les lèvres en un bref sourire triste.
- Ça va aller, je crois, répondit-il.
Prompto lâcha son visage et lui prit le poignet.
- Génial, dit-il d'une voix douce mais d'un sourire en coin, parce qu'on a trente étages à descendre à pied.
Noctis lui sourit faiblement et, le coeur serré, jetant un dernier coup d'oeil à la cité qui flambait, il se laissa guider jusqu'à la cage d'escalier.
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En bas de l'escalier attendaient Ignis et Gladio, et lorsque Noctis apparut sur les dernières marches, leurs visages se relâchèrent en un soulagement évident. Le colosse leva sa large main et serra l'épaule du nouveau roi en lui faisant un triste sourire; Noctis lui répondit d'un hochement de tête. Ils ne dirent pas un mot, car ils savaient tous les quatre qu'il n'en existait pas d'assez fort pour cet instant.
Dans la rue, le flot de gens ne ralentissait pas. Noctis soupira. Quelque part entre le huitième et le septième étage, il avait décidé de quitter la cité. À la vue du centre-ville en flammes et du palais détruit, il avait comprit qu'il n'y avait plus rien à faire sur place. Qu'il devrait continuer la bataille autrement, de l'extérieur.
Il se racla la gorge avant de parler.
- Je ne veux pas quitter la ville par la porte sud, dit-il d'une voix rauque. Si les Nifs me repèrent, ils vont ouvrir le feu sur la foule et des civils seront touchés. Il faut trouver une autre porte, ou sinon grimper le mur.
Ignis hocha la tête.
- Je comprends. En ce moment, je crains que toutes les portes soient assiégées par des foules. Tout le monde veut quitter la ville. Escalader le mur entre deux portes est une meilleure option.
- Faisons ça, alors.
Noctis se retourna et commença à marcher le long de la foule en direction opposée à son mouvement. Il replaça la capuche sur sa tête et pencha la tête pour cacher son visage. Il entendit ses amis le suivre, mais ne les attendit pas. Il n'avait pas envie de leur parler.
Ils marchèrent pendant un bon moment : tout d'abord lentement, puis ensuite, lorsque la foule devint plus clairsemée, d'un rythme plus rapide. Ils ne croisèrent pas d'ennemis et personne ne reconnut Noctis. Après une longue période de marche, ils se retrouvèrent seuls, car ils étaient maintenant assez éloignés de toute porte. Derrière lui, Noctis entendait ses amis échafauder un plan pour grimper le mur, mais le jeune homme ne voulait pas participer à la conversation. Il avait le cerveau encore embrumé par les émotions.
- Noct, fit Ignis, arrêtons-nous dans cette quincaillerie pour acheter de la corde.
Ils avaient décidé d'un plan très simple: Noctis se téléporterait en haut du mur pour y hisser une corde; les garçons la grimperaient ensuite.
Le commerce était désert et ils choisirent une corde d'une bonne dimension. Ignis laissa un billet sur la caisse en sortant.
- Vraiment?, lui demanda Noctis en soulevant un sourcil.
- Les gens reviendront, Noct.
Le jeune homme échappa un reniflement irrité. Qui voudrait revenir vivre à Insomnia après tout ce qui venait de se passer?
Ils s'arrêtèrent dans un petit boisé de feuillus qui longeait le mur. Gladio avait fait des noeuds dans la corde à intervalles réguliers pour faciliter leur prise. Noctis l'enroula autour de sa taille et fit apparaître sa lance dans un éclair lumineux. Il était heureux qu'il fasse encore jour : la lumière causée par sa magie attirait ainsi moins l'attention.
Il prit du recul et, à travers les feuilles, il visa le point le plus haut qu'il pouvait. Sa lance se planta aisément dans le béton. Il se téléporta et se retrouva suspendu dans le vide. Tirant sur sa lance pour la déloger, il la relança alors qu'il chutait légèrement et il se téléporta de nouveau. Il dût répéter cet exercice une quinzaine de fois; c'était un travail étreignant, mais il finit par atteindre le haut. Cette fois, il ne regarda pas vers le palais : il ne se sentait plus le courage de le faire.
Le mur faisait environ deux mètres de large. Il changea d'arme et y planta son épée au centre, y attacha la corde solidement et la secoua de grands coups : il s'agissait de leur code pour indiquer que la voie était libre.
Il vit la corde se tendre et après peu de temps un Prompto terrorisé apparut au-dessus des feuillages. Il montait lentement, très lentement… Gladio apparut à son tour au-dessus des feuilles et lui poussa les fesses sans ménagement. Il finit par accélérer, mais leur ascension restait interminable. Le coeur de Noctis se serra. Ils étaient affreusement à découvert et s'ils se faisaient attaquer, Noctis ne pourrait certainement rien y faire : son arme servait d'ancre et il ne pouvait pas l'utiliser.
Par un miracle quelconque, ils réussirent à grimper jusqu'à lui sans trop de soucis et lorsque Prompto atteignit le haut du mur, il s'y coucha sur le ventre comme s'il voulait l'embrasser.
- C'était beaucoup moins cool que dans les vieux Batmans, commenta-t-il.
Gladio s'étendit aussi et lorsque Ignis arriva, il fit la même chose. Ils se reposèrent en soufflant pendant que Noctis hissait la corde et la laissait tomber de l'autre côté.
- Prêts pour la descente?, demanda-t-il.
À voir les trois regards que ses amis lui lancèrent, ils n'étaient clairement pas prêts du tout. Malgré tout, Gladio s'engagea en premier, suivi de Prompto, qui semblait avoir plus de facilité à descendre qu'à monter. Finalement, ce fut au tour d'Ignis.
Noctis ne pouvait s'empêcher de regarder frénétiquement autour d'eux, scrutant les arbres et les pierres susceptibles de cacher un soldat niflhe, mais il ne vit rien. Il avait hâte que ses amis soient hors de danger : les voir ainsi exposés le rendait fou. Lorsqu'il vit Gladio, puis Prompto, disparaître sous le couvert des arbres au pied du mur, il se sentit mieux, mais Ignis était encore à mi-chemin, plusieurs mètres au-dessus d'eux.
Soudainement, tout se passa en un éclair. La corde autour de l'épée se déroula d'un coup et Ignis poussa un cri. Le réflexe vif, Noctis attrapa son arme et la projeta en un même mouvement au hasard dans le feuillus sous lui en se téléportant dès qu'elle se planta dans un arbre. Il relança son épée aussitôt vers sa droite, se téléporta instantanément, attrapa Ignis en plein vol et ils se projetèrent ensemble sur le côté. Ils tombèrent tous deux dans la poussière, roulant sur une bonne longueur entre les arbres avant de s'arrêter enfin.
- IGGY!
Noctis se releva d'un coup et rejoignit son ami. Il savait que la téléportation avait ralenti sa propre chute, mais Ignis, lui, avait absorbé le choc en entier. Il tomba sur ses genoux à ses côtés.
- Iggy! Est-ce que ça va?
Ignis échappa une longue plainte. Il avait une coupure au sourcil droit qui barbouillait son oeil de sang et il se tenait les côtes en serrant les dents.
Noctis paniquait. Il n'osait pas le toucher par peur d'empirer ses blessures, mais n'arrivait pas à se résoudre à ne rien faire du tout. Une main l'attrapa par le collet de sa veste et le tira de côté sans ménagement. Gladio se pencha vers Ignis, plaça une potion dans sa paume ouverte et lui ordonna de la serrer. Le verre se rompit et le liquide s'évapora autour du conseiller dans une lumière blanche. Après quelques secondes, il ouvrit les yeux et le soulagement sur son visage était évident.
- Putain, tu nous as fait peur, fit Prompto d'une voix faible.
Gladio se retourna vers Noctis.
- Toujours garder au minimum une potion sur soi…
- Oh, ça va hein…
- Il vient de me sauver la vie, Gladio, dit Ignis en s'assoyant. Sa voix était légèrement ébranlée, mais elle était claire. Je crois que ça lui donne droit à une petite pause de représailles.
Il souriait faiblement.
- Merci à vous deux, souffla-t-il.
Ils l'aidèrent à se mettre debout et Prompto lui rendit ses lunettes. La potion avait amélioré l'état de sa coupure, mais le sang était resté et recouvrait une partie du côté droit de son visage. Il avait l'air courbaturé et Noctis pensa qu'il était étrange de le voir ainsi, dépeigné et couvert de sang poisseux, de poussière et d'épines de pin sèches. Lui qui était toujours tiré à quatre épingles.
- Est-ce que tu peux marcher?, lui demanda Gladio.
- Oui.
Ils quittèrent le petit boisé d'un pas lent pour faciliter la tâche à Ignis, qui s'allégeait de son poids en s'appuyant sur l'épaule du colosse. Le paysage devant eux était terreux, dénudé d'arbres et traversé d'une route poussiéreuse. Noctis s'imagina devoir parcourir cet immense désert à pied pendant des heures et il sentit soudainement découragé, quand un véhicule apparut au loin.
- La camionnette!, s'écria Gladio. Arrêtez-la!
Noctis et Prompto démarrèrent sur les chapeaux de roues et sprintèrent d'un même mouvement vers la route. Prompto était plus rapide cependant et la rejoignit en premier. Il fit de grands signes au camionneur qui s'arrêta à sa hauteur.
- Hey, pourriez-vous nous emmener?, demanda-t-il.
- Oui, bien sûr, fit le vieil homme. Puis, quand il vit Ignis se rapprocher, il s'exclama :
- Bon sang qu'est-ce qui vous êtes arrivé?!
Noctis se demanda si le type était à ce point stupide qu'il ne voyait pas l'énorme nuage de fumée qui s'élevait de derrière le mur.
- Un accident de randonnée, répondit Ignis.
Ce n'était pas un mensonge très crédible, mais il ne laissa pas le temps à l'homme de s'en rendre compte en continuant :
- Pourriez-vous nous emmener à la ville la plus proche?
- Hammerhead? Oui, c'est sur mon chemin… Allez, montez à l'arrière!
- Merci!
Noctis suivit les autres alors qu'ils contournaient le véhicule pour monter dans la boîte arrière de la camionnette. Il s'arrêta à mi-chemin et jeta un regard vers le mur.
Il quittait Insomnia pour la première fois de sa vie.
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À suivre... :)
