La grande salle n'a jamais aussi bien porté son nom. Vidée de la foule d'élèves et du brouhaha incessant, ses dimensions titanesques sont plus visibles que jamais. J'apprécie l'espace autour de moi, j'ai l'impression de mieux respirer. Ce matin, je vois un petit hibou sombre déposer une lettre devant moi. Je n'avais jamais vu ce hibou mais je reconnais immédiatement l'écriture de ma mère sur l'enveloppe. Elle va encore me dire qu'elle est désolée, que je n'aurai pas dû être mêlé à tout cela, qu'elle voudrait que je la pardonne, etc. Elle ignore tout de ce qui m'est arrivé. De tout ce qu'il m'a infligé. Je sais qu'elle ne l'aurait pas permis. Mais elle n'avait pas son mot à dire et était trop terrifiée pour comprendre pourquoi j'avais l'air de plus en plus mal.
Le hibou pousse la lettre vers moi avec une lueur d'intelligence dans le regard. Je comprends alors pourquoi mère n'a pas envoyé son hibou habituel. À force de le voir revenir avec ses lettres encore scellées, elle a sans doute crû que le hibou n'était pas parvenu à destination. Elle refuse de croire que je préfère ne pas lui répondre. C'est pourtant vrai. Une fois de plus, je saisi la lettre pour la rendre au hibou. Il s'envole pour la ramener à celle qui l'a écrit. Je n'ai aucun regret.
Je sais que ma mère n'est pas directement responsable de l'horreur que j'ai subie, mais je sais aussi que c'est pour punir mes parents que le seigneur des ténèbres l'a ordonnée. C'est pour se venger de la trahison de mon père qu'il l'a envoyé lui pour me détruire, pour m'anéantir.
J'aperçois alors Potter qui me regarde à l'autre bout de la Grande salle. Je baisse les yeux. Depuis l'incident dans le couloir, il ne m'a plus abordé. Pourtant à chaque fois que je le vois, son regard est fixé sur moi. Il arbore alors une expression songeuse et indéchiffrable qui met à mal ma concentration. Je n'arrive plus à me le sortir de la tête. J'ai beau essayer de me concentrer sur quoi que ce soit d'autres, mon esprit refuse de se fixer sur autre chose que Potter. Il suffit que j'aperçoive son regard ou ses cheveux pour que mon imagination traîtresse s'emballe. J'ai peur de ce que je pourrais faire si les choses continuent comme ça. Je me lève rapidement et quitte la salle pour assister à mon premier cours de la journée.
En entrant dans la salle de potion, je vois au milieu de la pièce quelques élèves qui prennent des notes. Ils jettent des coups d'œil au chaudron placé au centre. Il laisse échapper des bouillonnements et une odeur entêtante qui emplit mes narines. L'odeur de Potter. De l'amortensia. Il a fallu que l'on prépare de l'amortensia justement le jour où j'essaie de me sortir Potter de la tête.
Je vais m'asseoir au fond de la classe, le plus loin possible de chaudron. J'essaie de rester concentré mais les vapeurs odorantes me montent à la tête et commencent à me rendre migraineux. Je lève la main et demande à aller à l'infirmerie. Je dois vraiment avoir mauvaise mine car le professeur me laisse partir sans même me demander une raison.
Arrivé à l'infirmerie, Mme. Pomfresh m'accueille :
-Vous me rendez visite de plus en plus souvent M. Malfoy. J'espère que ça ne va pas durer.
Elle me sourit gentiment avec un regard désolé. Elle m'a suffisamment vu simuler pour savoir que je me sens vraiment mal. Je choisis un lit au fond de l'infirmerie et m'y assoit. Me coucher ne ferait qu'empirer les choses. Les souvenirs sont plus fort quand je suis allongé. Je pose mes coudes sur mes genoux et me prends la tête dans les mains. Je me sens fiévreux. Des images reviennent surgir sous mes paupières.
Il se tient devant moi. Je suis paralysé par la peur. En me voyant trembler, un sourire se dessine sur son visage. Le sourire carnassier qui hante tous mes cauchemars.
La main de Mme. Pomfresh sur mon épaule me ramène à la réalité. Elle me demande si je vais bien mais je ne l'entends pas. Tout mon corps est secoué de tremblements incontrôlables. Je sens mes yeux me brûler, pourtant aucune larme n'arrive à en sortir. On place un gobelet dans ma main.
-Contre la fièvre. Reviens me voir si tu veux de quoi t'aider à dormir.
La simple pensée du sommeil et des cauchemars qui le peuplent me fais trembler plus violemment encore. J'avale le contenu du verre sans même en sentir le goût. Les tremblements se calment peu à peu, je reprends le contrôle de moi-même. J'ai besoin de me rafraîchir. Et d'être au calme. Je quitte l'infirmerie pour me rendre dans les toilettes du deuxième étage.
L'endroit est désert, comme d'habitude. Je fais couler de l'eau froide et me la passe sur le visage. Mon reflet me renvoie une image encore plus pale que d'habitude. Le silence complet m'indique que Mimi n'est pas là. Je m'appuie sur le lavabo et me concentre sur ma respiration. J'essaie de la rendre aussi régulière que possible. Quand je sens mes poumons se remplir en entier, plus aucun tremblement ne me parcoure. La crise est passée. Je ne sais pas combien de temps j'ai passé là, mais je n'ai aucune envie de partir. J'entends derrière moi le bruit de la porte qui se ferme doucement. Je n'ai pas besoin de me retourner pour voir Potter dans le reflet du miroir. Il chuchote presque mais je comprends parfaitement ses paroles :
-Salut. Je te cherchais.
-Et pourquoi ça ?
Mon ton est plus agressif que je ne l'aurai voulu. Je sens cogner dans ma poitrine mon cœur que j'avais réussi à calmer il y a quelques minutes.
-Je m'inquiétais.
-Oh tu t'inquiétais ? C'est vrai que M. Potter est un héros, toujours là pour aider la veuve et l'orphelin ! Tu t'ennuies depuis que tu as vaincu le seigneur des ténèbres ? Tu te cherches un autre passe-temps ? Trouve-toi quelqu'un d'autre à sauver, je n'ai pas besoin de toi et de ton héroïsme à deux noises.
Mon amertume ne semble pas l'arrêter. Il fait quelques pas vers moi. Je dégaine ma baguette et la pointe vers lui en le menaçant :
-Va-t'en Potter. Ne m'oblige pas à le répéter.
Il s'immobilise et lève les mains.
-Je ne suis pas ici pour me battre. Mais je ne partirais pas.
Son regard décidé se plante dans le mien. Je détourne les yeux et peste intérieurement contre mon imagination. Certes, il est terriblement attirant quand il montre son courage, mais ce n'est clairement pas le moment d'avoir ce genre de pensées. Il faut qu'il parte. Je ne serais pas capable de me cacher éternellement. Je relève les yeux vers lui. Il soutient mon regard.
-Tu as donc fais ton choix. Stupéfix !
D'un bond, il se jette au sol pour esquiver mon attaque et saisit sa baguette. Le sort pulvérise un lavabo qui répand de l'eau sur le sol. Au lieu de me lancer un sortilège, Potter se relève et lance :
-Tu es sûr de vouloir faire ça ? On sait tout les deux comment ça a fini la dernière fois.
S'il pense que ça va m'arrêter, il se trompe. Notre duel dans les toilettes ne m'inspire pas autant de crainte qu'une seule seconde de mes cauchemars. Je lance un autre sortilège :
-Stupéfix !
-Protego !
Son charme du bouclier encaisse complètement mon attaque. Je commence à me rendre compte que Potter a toutes les chances de gagner ce duel. Il a probablement la même pensée car il lance à son tour un sort :
-Expelliarmus !
Le sortilège me rate mais frappe un miroir plus loin et est réfléchi. Il m'atteint en plein dans le dos, me projetant de plusieurs mètres, en plein sur Potter qui n'avait visiblement pas prévu ce ricochet. Nous nous effondrons au sol sous l'impact. Je reprends lentement mes esprits. Potter et moi sommes tout deux désarmés. Nos visages ne sont qu'à quelques centimètres l'un de l'autre, nos nez peuvent presque se frôler. Mon cœur et ma respiration s'accélère. Je sens le parfum de sa peau. Je suis incapable d'aligner deux pensées cohérentes. Ses yeux sont encore plus beaux de près. Son regard est fixé dans le mien. Il dépose soudain ses lèvres sur les miennes. Je réponds à son baiser comme un réflexe, sans même comprendre ce qui se passe.
Il s'éloigne doucement de moi. L'air sur mes lèvres me donne une sensation de froid qui m'est soudain devenue insupportable. Je l'embrasse à mon tour, glissant mes mains dans sa nuque pour l'empêcher de briser le contact. Après quelques instants d'un baiser enflammé, je m'éloigne enfin, le souffle court. Il m'adresse un sourire timide. Je me rends alors compte que nous sommes encore étendus par terre. Je recule et me relève précautionneusement. Potter se lève aussi et se mets à la recherche de nos baguettes, expulsées plus loin.
En nous voyant agir que si de rien n'était, j'ai l'impression que le moment est brisé. Que c'était une simple confusion et que tout va continuer à être comme avant. Potter s'approche et me tend ma baguette. Nos doigts s'effleurent quand je la saisie. Les fourmillements dans mes doigts et le rouge qui monte aux joues de Potter me rassure en trahissant clairement nos sentiments réciproques. Je pose un baiser rapide sur ses lèvres avant de quitter la salle les yeux brillants et le cœur léger.
Pour la première fois depuis des mois, je ne pense plus à lui.
