Chap II – Essaie de te détendre
Même si la vitesse m'empêche de voir précisément vers où nous roulons, je crois que nous allons vers les docks. C'est drôle, j'aurais cru qu'une fille comme elle habiterait plutôt dans un quartier branché du centre-ville. Nous roulons pendant un long moment à travers des ruelles sombres et désertes. Je sens l'humidité tout autour de moi et l'odeur salée de la mer saturer l'air. C'est un peu déprimant comme endroit. Je me demande vraiment qui peu vivre dans un coin pareil.
Elle finit par ralentir devant un long bâtiment au toit oblique ressemblant à un entrepôt. Nous le longeons un instant et elle s'arrête devant une grande porte métallique peinte en rouge brique.
- Tiens, me fait-elle en me tendant un trousseau de clés. Tu peux ouvrir ? Ca m'évitera de descendre.
Je m'exécute et la porte s'ouvre dans un grincement sinistre. Tout est sombre, à l'intérieur. Elle entre sur sa moto, coupe le contact et enclenche la béquille. Je referme la porte à double tour. Je suis pas du genre parano, mais je trouve cet endroit un peu flippant.
C'est là que tout s'illumine... Wow !
- Tu peux poser tes affaires là, dit-elle en me désignant un banc près de la porte.
Enfin, je suppose que c'est un banc parce qu'il y a tellement de bazar dessus ! Des manteaux, des casques aussi… et plusieurs paires de bottes posées devant. Je ne serai plus vraiment dire de quelle sorte de meuble il s'agit.
C'est immense à l'intérieur ! J'enlève mon casque pour pouvoir me rendre conte de l'espace qu'il y a là dedans. C'est bien un ancien entrepôt qui à été apparemment réhabilité pour en faire une habitation. Il n'y a pas de cloisons, tout est ouvert. Ca donne presque le tournis tellement c'est grand. Je comprends qu'elle n'hésite pas à y faire entrer sa moto.
Je ne m'y connais pas tellement en immobilier, mais ça doit pas être donné, le loyer ici, même si nous ne sommes pas en centre-ville.
- Entre ! Sois pas timide, rit-elle.
Je pose mon casque et m'avance vers le centre de la pièce. Il y a très peu de meubles ce qui ne fait qu'accentuer l'impression d'espace. Une petite table basse encadrée de trois canapés et quelques fauteuils ; tout au fond, une cuisine équipée séparée du reste par un bar ; des cartons dans tous les coins… Le seul espace fermé est situé à ma droite. La pièce ressemble à un grand cube que l'on aurait posé contre le mur. Sans doute les anciens bureaux de l'entreprise qui ont été aménagés en salle de bain d'après ce que je peux voir par la porte restée entrouverte.
J'avoue que je ne suis pas très à l'aise. Séduire, faire la cour… Ca je sais faire. Mais poser… C'est autre chose. Pourtant je m'arrange pour ne rien laisser paraître et m'installe tranquillement dans un des canapés tout en m'allumant une cigarette. Tiens, je ne vois plus Satsu. C'est pourtant pas évident de disparaître dans un endroit pareil.
- Tu peux mettre de la musique, si tu veux. La minichaîne est sur le bar.
Et non. Elle n'avait pas disparu. En fait, il y a un autre espace aménagé au-dessus de la salle de bain. Comme une mezzanine entourée de rambardes métalliques avec un escalier en acier pour y monter. Elle me parle de là-haut.
- Je te fais confiance pour choisir l'ambiance.
Je me lève et me dirige vers le bar. Il y a bien une chaîne et un carton éventré au pied du plan de travail sur lequel est écrit : CDs. J'aime bien farfouiller dans les disques des autres, c'est souvent très révélateur. Et d'après ce que je peux voir, nous avons des goûts assez identiques. Je ne mets pas longtemps à trouver mon bonheur.
Je retourne sur le canapé et poursuis mon observation. Le sol est en ciment brut et les murs sont entièrement blancs et nus, sans aucune fenêtre. Je me rends compte en levant la tête que le toit à été percé de larges verrières qui doivent laisser abondamment entrer la lumière quand il fait jour. Mais, pour l'instant d'où je suis, je ne vois qu'un ciel d'ébène piqueté d'une multitude d'étoiles.
Elle ne tarde pas à me rejoindre sur les premières notes lancinantes d' « Angelene. »
- PJ Harvey, sourit-elle. Excellent choix.
- Ouais. A la fois suave et puissant… Je savais que ça te plairait.
Elle me lance un clin d'œil et dépose une liasse de billet sur la table basse.
- Voilà ton dû pour ce soir.
- En fait, je te testais quand je t'ai demandé tout ça. C'est vraiment beaucoup plus que ce que je prends d'habitude. Par contre, j'ai pas la moindre idée de ce que je peux te demander pour ce boulot.
- Ca varie en fonction des modèles. Mais c'est beaucoup moins que ça, c'est sûr.
- Alors, disons… le tiers de ça. Ca te va ?
- Non. Tu peux tout garder. Ca les vaut largement.
- Pourquoi ça ?
- Pose pas de questions. Ca les vaut, c'est tout.
Je me penche vers la table et repousse l'argent vers elle.
- Ecoute, j'ai pas trop l'habitude qu'on me fasse la charité. Alors, soit tu me dis pourquoi je vaux autant, sois tu peux reprendre ton fric.
Ce que je peux être cassant quand je veux. Elle m'observe un instant et soupire.
- T'aimes le vin ?
Je hoche la tête et la regarde s'éloigner vers la cuisine. Elle revient avec une bouteille et deux verres énormes qu'elle remplit au quart. Un vin français, à en juger par l'étiquette. Madame ne se refuse rien. Elle prend le sien et fait tournoyer le liquide sombre en observant au travers.
- Ca fait longtemps que tu joues de la basse ?
Je hausse les épaules.
- Environ deux ans.
- Et qu'est-ce que ça te fais… quand tu joues ?
- C'est assez dur à décrire. Pour moi, jouer, c'est devenu aussi naturel que respirer. Quand je joue, plus rien ne compte que ce morceau de bois que je tiens entre mes mains. Ma tête se vide et je ressens chaque note intensément. C'est presque… comme une drogue.
- Et qu'est-ce que tu ressentirais si tu ne pouvais plus jouer ?
Je ne vois pas trop où elle veut en venir mais je réponds quand même.
- Ca serait comme-ci je cessais de respirer. Ca serait atroce.
Elle hoche doucement la tête et hume son verre avant d'en boire une gorgée.
- Si je suis partie de Paris, ce n'est pas parce que j'avais le mal du pays au quoi que ce soit d'autre. Si je suis partie c'est parce plus rien de ce qui se trouvait autour de moi ne me donnait l'envie de prendre mon carnet à croquis et de saisir l'instant avec une mine de graphite. J'ai petit à petit perdu l'inspiration et donc arrêté de dessiner. Et pour moi, cesser de dessiner, c'est comme cesser de respirer.
Je commence à comprendre ce qu'elle veut dire.
- Mais ce soir… Je ne sais pas… C'est peut-être Tokyo, c'est peut-être vous tous… ou peut-être toi. Ce soir, j'ai eu envie de dessiner. Ca m'a démangé comme ça ne l'avait plus fait depuis longtemps. J'étais terrorisée à l'idée que ça ne revienne jamais. Alors, crois-moi, ces 120 000 Yens sont amplement mérités.
Je sais que c'est rare, mais là, je ne sais vraiment pas quoi dire. Je me contente donc de ramasser ma paye et la range dans ma poche.
- Alors, je souris en prenant mon verre. Il faut que je me déshabille ou un truc dans le genre ?
- Non, rit-elle. Pas pour l'instant, du moins. Essai de te détendre. Tu peux bouger, boire fumer… on peut même discuter. Tout ce que je te demande, c'est de garder la pause chaque fois que je te le dirai. Ok ?
- Ca, c'est dans mes cordes.
Elle se lève et va chercher un grand carnet ainsi que plusieurs crayons puis s'installe confortablement dans un fauteuil en face de moi et commence à dessiner.
Je me rends très vite compte que le fait d'être nu ou pas ne fais pas grande différence. Quand Satsu me fixe de ses grands yeux sombres, j'ai l'impression que c'est un peu mon âme qu'elle scrute. C'est un peu déstabilisant au début mais je finis par me détendre. La conversation s'installe rapidement. C'est surtout elle, au début, qui me bombarde de question. Sur le groupe, sur Yasu et Nobu… Je crois qu'elle a comprit que j'étais nerveux et qu'elle cherche à me changer les idées. Ca marche. Nous finissons par parler de tout et de rien, de musique, de cinéma… Elle est cultivée, elle a de l'esprit et je ne vois pas le temps passer. C'est presque un crime d'accepter autant d'argent pour passer une soirée aussi agréable.
De temps à autre, elle me demande de garder la pose ou de me déplacer. Souvent, c'est elle qui s'approche de moi. Je serai curieux de voir son travail, mais chaque fois qu'elle termine un dessin, elle va le ranger dans un grand portfolio posé sur le bar.
- On fait une pause ? me lance-t-elle au bout d'un moment.
- C'est pas de refus. Tu veux une cigarette ?
Elle accepte mon offre et s'approche pour que je l'allume. Toujours ce frisson. Toujours ce trouble.
- Eh ben ! fait-elle en jetant un œil à la bouteille. Elle a pas fait long feu, celle-là. T'as une sacrée descente, dis-moi.
- Je te retourne le compliment. C'est la première fois que je rencontre une fille qui tient aussi bien l'alcool que moi.
- Je tiens mieux l'alcool que toi, gamin.
- Alors là, je serai curieux de voir ça.
- Une autre fois, si tu veux bien. Ce soir, on bosse.
- T'en a encore pour longtemps ?
- Pourquoi, t'en a déjà marre ?
- Nan, pas du tout. En fait, c'est plutôt sympa comme boulot. Je vais peut-être en faire une de mes activités annexes.
- C'est pas comme-ça avec tous les artistes. Beaucoup n'aiment pas parler avec leurs modèles. Moi, j'aime bien les connaître un peu mieux, ça m'aide à les saisir.
- Je peux voir ce que tu as fait ?
- Mmh… Plus tard, peut-être, me sourit-elle avec malice. Si tu es sage.
- T'as déjà dessiné Nobu ou Yassan ?
- Bien-sûr. Surtout Nobu. Je suis tombée sur des vieux dessins de lui en faisant mes cartons. Il y avait même un nu.
- Nan ! Tu déconnes ?
- A l'époque, je pouvais lui faire faire tout ce que je voulais et je ne me privais pas. Heureusement que Yasu était là pour le défendre parce que j'étais vraiment une peste.
Alors là, je suis mort de rire.
- C'est tout à fait Nobu, ça. Se faire mener par le bout du nez par une jolie fille.
- Il a une copine en ce moment ?
- Pourquoi ? Tu veux postuler au poste ?
- Oh que non ! On est incompatibles, tous les deux. C'est un incorrigible « fleur bleue » et le romantisme, moi, c'est pas trop mon truc. Je le verrai plus avec une fille dans le genre de Hachi. Mignonne, serviable…
- Ouais, je trouve aussi qu'ils feraient un joli couple. Mais elle a déjà un copain et c'est plutôt le genre fidèle.
- La malheureuse.
- C'est marrant, j'aurais parié que tu dirais ça.
- Je suis prévisible à ce point ?
- Je sais bien cerner les gens et quelque chose me dit que tu es plutôt du genre à les collectionner.
- Ca c'est parce que je suis une passionnée. Les jours d'optimisme, je me dis simplement que je n'ai pas encore trouvé le bon.
- Et le reste du temps ?
- Je suis le genre de fille qui pense que la solitude est peut-être le prix à payer si l'on veut vraiment être libre.
Je l'observe un instant en silence, une drôle de boule à l'estomac. J'ai l'étrange impression que cette fille est dans ma tête. C'est exactement ce que je ressens. C'est comme-ci mes propres mots étaient sortis de sa bouche.
- La solitude est le prix à payer, quoi qu'il arrive, je murmure. Depuis tout gamins, on nous rabâche que rien n'est plus important que la famille, qu'un véritable ami est le bien le plus précieux et que l'amour guérit tous les maux. Tout ça, c'est rien que des conneries. Au bout du compte, on est toujours seul.
C'est le genre de réflexion que je garde pour moi, habituellement. Je sais que les gens ont du mal à regarder la vérité en face. Mais avec elle, c'est différent. Je sais qu'elle peut me comprendre.
Elle se rapproche un peu et je sens le contact complice de sa main sur la mienne. Un courant électrique me traverse le bras, remonte jusqu'à ma nuque et redescend le long de mon dos. Je sais que je suis le roi du self contrôle mais si elle commence à faire ça, je risque de lui montrer autre chose que mes talents de modèle.
- T'enlèves ta chemise ?
- Hein ?
J'ai été déconnecté pendant un instant.
- Si ça t'ennuie pas, bien-sûr.
- C'est toi la patronne, je souris en m'exécutant.
Je pose ma chemise sur l'accoudoir et saisis la chaîne de mon briquet pour l'enlever.
- Non. Garde-le.
Elle a repris son bloc à dessin et s'est assise sur la table basse, tout près de moi.
- Allonge-toi.
J'ai beau savoir qu'elle n'est qu'une artiste qui dirige son modèle, son ton autoritaire aiguillonne mon imagination qui commence à devenir incontrôlable. J'ai pas l'habitude de fantasmer comme-ça sur qui que ce soit. Il faut que je me calme. Je m'étends sur le canapé, elle pose son crayon sur le papier. Je sens son regard caressant parcourir mon corps tandis que PJ Harvey susurre son « Is this desire ? », la voix sur le fil.
Est-ce vraiment du désire ? Il n'y a pas de doute là-dessus. Mais j'ai tellement été habitué à le contrôler pour qu'il puisse agir sur commande que cette chaleur diffuse que je sens involontairement monter en moi m'est presque étrangère. C'est bon, c'est intense… mais c'est aussi assez flippant. Je ferme les yeux pour reprendre le contrôle de mes sens tout en priant mentalement pour qu'elle ne se rende pas compte de mon état. Vite ! Faire le vide… Penser à autre chose… Penser… à n'importe quoi…
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Oups. Je crois que je me suis endormi. J'ouvre un œil. Puis l'autre. Je suis toujours torse nu. Satsu n'est plus là.
Je me redresse en me frottant les yeux. Si, elle est là, sur le fauteuil, en face. Elle dessine fébrilement, le nez presque collé sur sa feuille, les doigts noircis par le carbone. Je la regarde travailler un instant. Je n'ai pas la moindre idée du temps que j'ai passé à dormir. Bravo, Shin ! Pas très pro, tout ça.
- Heu… Désolé, je crois que j'ai plongé, là.
- Pas grave, sourit-elle en décollant à peine les yeux de son bloc. J'ai assez de matière pour travailler. Tu peux aller te coucher si tu veux. Ma chambre est là-haut. Mon lit est plus confortable que le canapé.
- Et toi ?
- J'ai pas sommeil, crois-moi. Trop excitée pour dormir. Ca fait longtemps que je ne me suis pas sentie comme-ça.
Je ne me le fais pas dire deux fois. Je monte péniblement l'escalier métallique qui mène à sa chambre, prend tout juste le temps d'enlever mes chaussures et je m'écroule dans son grand lit. C'est vrai qu'il est confortable…
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BLANG ! BLANG ! BLANG !
Gnnné ? Kesskécé ?
BLANG ! BLANG !!
Complètement dans le cirage, je m'assoie et tente de me souvenir de ce que je fais dans ce lit. Tout me revient très vite lorsque je vois Satsu, allongée près de moi. Non ! On a pas… ? Non, apparemment, non. Elle a encore tous ses vêtements et moi une bonne partie des miens. Je remarque qu'elle a encore son crayon dans la main et que son bloc est tombé par terre. Elle a du s'endormir en dessinant.
BLANG ! BLANG !
Je pose ma main sur son épaule et la secoue doucement.
- Euh… Satsu. Je crois qu'il y a quelqu'un à la porte.
- Mmmmh…
Elle se redresse et me lance un regard vitreux.
BLANG ! BLANG !
- SATSU !!! C'EST NOBU ! OUVRE IMMEDIATEMENT !
Elle grogne, s'extirpe de son lit et descend ouvrir. J'entends la porte métallique grincer.
- Tiens, Nobu. C'est gentil de passer me voir…
- Joue pas les innocentes avec moi ! Il est où ?
- Qui ça ?
- Comment-ça « Qui ça ? » Mais Shin, bien-sûr !
C'est là que j'entends la voix calme de Yasu.
- Nobu, je crois que tu devrais te calmer.
- Il dort, fait Satsu, le plus naturellement du monde, tout en refermant la porte. Pourquoi, tu avais quelque chose d'important à lui dire ?
- Ouais, j'aurais deux mots à lui dire après lui en avoir coller une sévère.
- Mais de quoi tu parles ?
- Il a trouvé le mot de Shin en se réveillant ce matin, explique Yasu.
Merde ! Le mot ! Je l'avais complètement oublié, celui-là. J'avais l'intention de le détruire mais comme je ne suis jamais remonté à l'appart…
- Il m'a donc très gentiment réveillé aux aurores pour avoir ton adresse, poursuit-il tranquillement. Et quand j'ai vu dans quel état il était, je me suis dit que ça serait plus prudent de l'accompagner.
- Alors ! Il est là-haut ? fait Nobu qui n'a pas l'air décider de se calmer.
- Mais… Je peux savoir où est le problème ? J'ai invité Shin à passer la nuit chez moi. C'est pas un crime ?
- Oh ! S'il te plait ! Shin ne passe jamais la nuit chez une femme, s'il n'est pas très largement rétribué en retour. Dis-moi que t'as pas fait ça, Sa-chan, fait-il d'un ton implorant.
- Ce que je fais et avec qui je le fais ne te regarde pas, mon chère Nobuo. Non mais c'est pas vrai ! T'as vraiment pas changé ! J'ai l'impression de revenir quatre ans en arrière quand j'avais le droit à des crises parce que j'avais été trop « gentils » avec tel ou tel type. Tu te prends encore pour ma mère, ma parole ?!
J'ai une furieuse envie de rigoler mais je me retiens. Mieux vaux se montrer discret pour l'instant.
- Mais… bredouille-t-il. Mais…
- Je pensais que tu me connaissais mieux que ça, tu sais. Je suis quelqu'un de bien trop fière pour accepter de payer un type afin de le mettre dans mon lit.
- C'est exactement ce que je lui ai répété pendant tout le trajet, soupire Yasu. Désolé pour le réveil en fanfare, ma belle.
- C'est rien. Puisque vous êtes là, vous prendrez bien un café.
Je les entends s'installer autour de la table basse. Nobu ne dit plus rien. Il doit vraiment se sentir con, le pauvre.
- Je… Désolé, Sa-chan, finit-il par lâcher. Je voulais juste… Enfin… Je considère Shin comme un ami et ça m'aurait vraiment foutu en rogne si…
- T'excuse pas, va. J'ai toujours trouvé ça attendrissant, que tu me protège comme-ça. Même si des fois, c'est un peu lourd. Mais, tu avais raison sur un point. J'ai bien payé Shin pour qu'il passe la nuit ici. J'avais envie qu'il pose pour moi.
Blanc.
Je paierais très cher pour voir la tête de Nobu à cet instant. Mais qu'est-ce que je dis, moi ? Je peux la voir. Il me suffit de me lever et de les rejoindre.
Je descends l'escalier un peu au radar, je vois Nobu me jeter un œil et plonger le nez dans sa tasse de café, l'air pas très fier.
- Salut, Shin-chan ! me fait Satsu. Bien dormi ?
- Ouais. Mais pas assez longtemps, je grogne en lançant un regard noir à Nobu.
- Tu veux du café ?
Je hoche la tête tout en enfilant ma chemise.
- Salut, Shin, me fait Yasu. Désolé de débarquer comme-ça…
- C'est pas de ta faute, Yas-san. J'ai bien compris que c'était Nobu qui avait fait sa crise…
- Va te faire voir ! braille ce dernier en me fusillant du regard. T'aurais du prévoir en me laissant un mot pareil que je me ferai des idées.
- Et toi, tu dois vraiment avoir une drôle d'opinion de moi. Tu me pensais vraiment capable de faire de Satsu une de mes clientes. Merde, Nobu ! C'est la cousine de Yasu, quand même !
Il ne répond pas et me lance un de ses regards de chient battu dont il a le secret. Oh non ! Pas le coup des yeux de cocker !
- Bouuuh, meugle-t-il en prenant sa tête entre ses mains. Parfois, je suis vraiment qu'un gros nul.
Je m'abstiens à grande peine de confirmer cet état de fait et lance un regard entendu à Yasu. Je crois qu'il a compris la leçon.
Satsu dépose une grande tasse de café fumant devant moi puis se dirige vers la salle de bain.
- Je vous laisse entre hommes, sourit-elle. Moi, tant que j'ai pas pris une douche bien chaude, il ne faut rien me demander.
Elle referme la porte derrière elle et le silence s'installe entre nous. Un silence gênant, pesant… d'une épaisseur insupportable..
- Alors, me fait enfin Yasu après s'être éclaircit la gorge. Ca fait quoi de servir de modèle à la grande Satsu Shurikawa ?
- Comment ça : « la grande ? »
- Elle ne t'a pas dit, s'étonne Nobu qui a retrouvé la parole. Satsu est une grande artiste. Très connue dans le milieu. Elle vent ses toiles des milliers de Dollars. Parfois plus.
- Wow ! Je savais pas.
- Comment tu crois qu'elle peut s'offrir un loft pareil ?
- Ben… Je croyais que, comme ses parents étaient riches…
- Ses parents l'ont déshéritée, répond Yasu. A dix-huit ans, elle a pris un aller simple pour Paris et ils ne l'ont jamais revue. Je me demande encore comment elle a fait pour s'en sortir là-bas, toute seule et sans un sous en poche. Mais, au final, elle y est arrivée. Elle a réalisé son rêve de devenir une artiste professionnelle.
- Ouais, sourit Nobu. C'est devenu quelqu'un, notre Satsu. Je me demande bien pourquoi elle continu à traîner avec des loosers dans notre genre.
- Eh ! Parle pour toi, grogne Yasu.
J'attrape ma tasse de café et la vide tout en cogitant. On peut dire que je m'étais vraiment planté sur toute la ligne. Moi qui me ventais de bien cerner les femmes, sur ce coup là, j'ai franchement été zéro. Je comprends mieux maintenant pourquoi j'avais cette étrange sensation que Satsu pouvait me comprendre mieux que personne.
C'est là que mon portable décide de se manifester. Je me lève et m'éloigne pour répondre tranquillement. Nobu fait toujours des blagues vaseuses quand je parle avec mes clientes. C'est Hitomi, elle veut savoir ce que je fais ce soir. Rien, à ce qu'il semblerait, mais je me surprends à penser que je préférerais cent fois passer une nouvelle soirée avec Satsu plutôt qu'avec elle. La question n'est pas là, il faut bien gagner sa croûte.
Satsu sort de la salle de bain juste au moment où je rejoins les autres. Elle n'est vêtue que d'une toute petite serviette lavande ayant la particularité de ne pas cacher grand chose. Je vois Nobu piquer un fard et Yasu détourner le regard. Moi, je ne me prive pas de profiter du spectacle. Après tout, elle n'est pas de ma famille.
C'est au tour de son téléphone de sonner, là-haut, dans sa chambre. Elle grimpe l'escalier quatre à quatre.
- Elle est toujours aussi pudique ? je rigole.
- Et encore, là c'est rien. Elle s'est assagie avec l'âge. La Satsu que je connaissais ne se serait même pas embarrassée d'une serviette.
- COMMENT CA ? PAS ARRIVEES ?!! s'écrie soudain Satsu, sa colère résonnant dans tout le loft. Arakawa, vous n'êtes vraiment le pire des incapables ! Ca fait des jours que ça aurait du être réglé ! Non !… Non, vos excuses ne m'intéressent pas...Taisez-vous ! J'arrive tout de suite.
Je l'entends s'agitée là-haut. Elle redescend les marches en trombe. Cet air mécontent lui va à merveille. Comme-ça, dans son petit tailleur, elle a tout de la femme d'affaire débordée. Je trouve ça plutôt sexy. Mais qu'est-ce que je dis, moi ?
- Désolée, il faut vraiment que j'y aille, nous sourit-elle en attrapant un sac qui traînait au passage. Un problème de livraison des toiles. Faut que j'aille régler ça. On se voit tout à l'heure, au studio ?
- Pas de problème, Sa-chan, fait Nobu. Surtout, ne rate pas ça. On assure vraiment, sans blagues.
- J'en doute pas, lui fait-elle avant de se tourner vers moi. Shin, ça te dérange pas de venir m'ouvrir ?
Lorsque j'arrive à la porte métallique, elle a déjà mis son casque, enfourché et démarré sa moto. J'ai un petit pincement au cœur involontaire. J'aurais aimé lui dire… Je ne sais pas.
J'ouvre la porte et elle la franchit avec son engin, mais au lieu de mettre les gazes, elle s'arrête à quelques mètres et enlève son casque. Je rabats la porte et m'approche d'elle, tentant d'ignorer le petit frisson de joie qui me chatouille l'estomac.
- Tiens, voilà mes clés. Tu peux rester tant que tu veux. Repose-toi, tu l'as bien mérité. Tu me les rendras au studio.
- Ok, je souris. Je vais en profiter pour vider ton frigo.
- T'y trouvera pas grand-chose. Je mange rarement chez moi. Mais avec l'argent que tu m'as soutiré hier soir, tu peux largement te commander une pizza.
Je m'approche un peu plus d'elle et rassemble mon courage. J'ai l'habitude de flatter les femmes, mais quand la sincérité est de la partie, c'est curieusement beaucoup moins évident.
- Je voulais te dire…J'ai vraiment passé une super soirée.
- Plaisir partagé.
- On remettra ça ?
- Peut-être… Je ne sais pas. Avec le tarif que tu prends, tu risque de me mettre sur la paille.
- Je te ferai un prix.
Elle tend la main et glisse un doigt le long de ma joue. Self-control, Shin ! Self-control !
- T'es trop mignon, me fait-elle avec un sourire à faire fondre un cube de glace. Tu me donneras ton numéro de portable, tout à l'heure, au studio. Là, j'ai vraiment pas le temps de traîner.
- Vas-y. Mais ne rate pas la répète ou Nobu va encore criser.
Je l'observe tandis qu'elle s'éloigne. Elle roule vite. A l'image de la façon dont elle doit mener sa vie : à deux cent à l'heure. Elle est belle, riche et reconnue dans son domaine. Elle doit connaître des tas de gens riches comme-elle, cultivés, intéressants… C'est un peu vrai ce que dit Nobu. Je me demande ce qu'elle peu bien faire avec des gens comme nous. Et ce qu'elle pourrait trouver à un type comme moi… Je secoue la tête pour chasser cette idée stupide. Ben alors, Shin… C'est nouveau ça maintenant ? Depuis quand t'as envie de te caser ?
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Emporté par le rythme d'enfer que martèle Yasu, je ferme les yeux et laisse instinctivement mes doigts glisser sur les cordes tendues, égrainant les notes avec une fluidité presque jouissive. Cette nouvelle suite d'accord est tout simplement géniale. Ca me ferait vraiment mal de le reconnaître devant lui, mais parfois, Nobu compose vraiment comme un dieu. La voix légèrement cassée de Nana nous rejoint et ne manque pas de me filer l'habituel petit frisson. L'ensemble colle au millimètre. L'alchimie est parfaite. Nous sommes près, je le sens. Ce concert va être de la folie.
Je termine le pont et redouble d'énergie pour entamer le dernier refrain. Mais Nana a cessé de chanter, d'un coup. Elle a vraiment l'air furax.
- Tu peux arrêter de faire ça ? fait-elle sèchement à Satsu.
Celle-ci, assise en face de nous au cotés de Hachi, relève le crayon de son bloc a dessin, l'air pas vraiment étonnée.
- De faire quoi ? fait-elle pourtant.
- De dessiner ! Ca me déconcentre et t'as même pas demandé mon avis.
- Désolée, fait-elle bien qu'elle n'ait pas l'air désolée du tout. Mais tu dégages une telle force, une telle puissance quand tu chantes… Je n'ai pas pu m'en empêcher.
Nana l'observe une fraction de seconde, se demandant sûrement si elle se paie sa tête ou non.
- Ouais ben t'arrêtes ça tout de suite, lance-t-elle en la fusillant du regard.
Satsu garde son calme et lui lance un sourire poli qui n'as presque pas l'air hypocrite.
- Te bile pas va. Je vais pas t'imposer ma présence plus longtemps. J'ai encore un paquet de boulot qui m'attend chez moi.
- Quoi ! braille Nobu. Tu pars pas déjà ?
Elle hoche la tête tout en ramassant ses affaires. Puis elle rejoins Nobu et dépose en léger baiser sur sa joue.
- Désolée, Nobuo. J'ai vraiment du travail et je préfère vous laisser répéter tranquillement. Mais je serai là pour le concert. Et je passerai la soirée tellement collée à tes basques que tu ne pourras pas profiter de toutes les petites groupies qui vous attendront là-bas.
- Tu sais que tu es la seule pour moi, Sa-chan, plaisante Nobu.
- Des promesses, toujours des promesses… sourit-elle. Allez, bon courage à vous tous, on se voit au concert.
Au moment où elle passe à ma hauteur, elle esquisse un très discret mouvement de tête en direction de la porte. Ca, ça veut dire : « retrouve-moi dehors. » Elle referme la porte et Nobu explose.
- Nana, c'est pas vrai ! T'étais obligée d'être aussi désagréable ?!
- J'aime pas qu'on me déconcentre quand je chante…
Et c'est parti. Je soupire, dépose ma basse contre un mur et me dirige vers la porte.
- Shin ! Tu va où ? fait notre dictateur en porte-jartelle.
- Prendre l'air. Fumer une clope. Venez me chercher quand vous aurez finit de vous engueuler.
Je referme la porte sur les éclats de voix de Nana et Nobu. Ca risque de durer un bon moment.
Satsu est un peu plus loin, adossée au mur, une Blackstones entre les lèvres.
- Je vois que tu les a adoptées, je sourit.
- Ouais. Elles me correspondent bien. T'en veux une.
Je tire une cigarette de son paquet et l'allume.
- C'est bizarre que Nana ait réagit comme-ça. Je sais pas ce qui lui a pris.
- Moi, je sais. Ca n'a rien à voir avec mes dessins ou votre répétition. Elle ne peut pas me sentir, c'est tout.
- Je croyais que vous ne vous étiez jamais rencontrée.
- C'est exact. Mais elle n'a pas l'air d'avoir envie de me pardonner d'être sortie un temps avec son ex.
- T'es sortie avec Ren ?!
- T'es au courant pour Nana et Ren ? fait-elle étonnée. Nobu m'avait dit de rester discrète là-dessus.
- Ouais, mais quand Nobu boit trop, il parle. Résultat, Hachi est la seule à ne pas savoir.
- Mais pourquoi c'est si secret, tout ça ? C'est pas finit entre eux ?
- Si. Mais apparemment ça c'est pas très bien terminé. Alors Nobu et Yasu évite le sujet. Elle n'a pas l'air comme-ça, mais Nana est une fille sensible.
Son portable émet une petit bip et elle le sort pour consulter son message. Un petit hochement de tête et elle le range dans son sac.
- Alors, j'insiste sans cacher ma curiosité. T'es sortie avec Ren ?
- Ouais. C'était un peu avant que je parte pour Paris. Ren cartonnait avec son groupe, a l'époque. Une vraie célébrité locale. Fallait le voir sur scène. Toutes les filles de la ville lui courait après. Ca a été très intense mais ça n'a pas duré longtemps. C'était pas le genre fidèle. Moi non plus, d'ailleurs. T'es un de ses fans ?
- Ren, c'est celui qui m'a donné envie de jouer. Pour moi, c'est un vrai artiste. Rien à voir avec ces minets qui grattent trois accords sur leurs guitares et qui se prennent pour des stars du rock.
- Ouais. Je suis contente qu'il ait réussi. Il le méritait. Mais, après ce que j'ai entendu ce soir, je ne doute pas un seul instant que Blast surpassera Trapnest un de ces quatre. Vous êtes vraiment très bons. J'ai hâte de vous voir sur scène.
- On ne te revois pas avant ?
En fait, ce que je voulais vraiment dire c'est : « JE ne te revois pas avant ? » mais je veux pas qu'elle s'imagine des choses.
- Bah justement, je voulais savoir ce que tu faisais ce soir ?
Oui ! Euh… faut vraiment que je me calme, moi.
- Désolé… J'ai déjà des projets pour ce soir.
- Et pour tous les autres soirs jusqu'à dimanche ?
Un rapide calcul… Ca fait quatre nuits. Aucun engagement. Surtout ne pas sauter de joie.
- Ca va te coûter bonbon, je rigole.
- T'as dit que tu me ferais un prix.
- 160 000 ?
- 140.
Je suis sur qu'elle peut largement me payer ce que je lui demande, mais la négociation à l'air de l'amusée.
- T'es dure en affaires.
- Bon, 150 000. C'est mon dernier prix.
- Ok, ça me va. Mais si tu me sautes dessus, je serai obligé de te demander une prime.
Elle me décoche un sourire dévastateur.
- Si je te saute dessus, plus jamais tu ne pourra quitter mon lit, prime ou non. Crois-moi.
Elle dépose un baiser sur ma joue comme elle l'a fait avec Nobu il y a un instant et tourne les talons, me laissant sans voix, l'esprit en ébullition. J'espère qu'elle plaisante. Enfin, j'espère à moitié.
- Shin ! j'entends Nana brailler dans mon dos juste à l'instant où Satsu tourne à l'angle du couloir. Qu'est-ce que tu fous ? Au boulot !
Mon cœur bat encore la chamade lorsque je reprends ma basse. Dites-moi que je rêve ! J'ai pourtant plus douze ans. J'ai largement passé âge où une jolie fille suffisait à me tourner la tête.
Pourtant, cette conversation croustillante occupe mes pensées pendant un moment, me faisant louper plusieurs notes sans que (merci mon dieu) Nana ne s'en aperçoive. Et le sourire de Satsu flotte toujours en moi lorsque la douce Hitomi m'ouvre la porte de chez elle pour m'inviter à entrer.
Ma vie était comme-ça, à l'époque. Je passais d'une femme à l'autre sans le moindre sentiment ni le moindre engagement. Le fait d'être payé ne faisait que clarifier un peu plus la situation entre elles et moi. Mais toi, Satsu, tu ne me payais pas pour que je te fasse l'amour. Ca faisait de toi une cliente exceptionnelle. Une femme exceptionnelle. Ca faisait de toi quelqu'un qui était en mesure de m'atteindre. Et ça, je ne l'ai pas vu venir.
Travel to the moon
Kimi wa nemuri yume o toku
