Le bleu
Le bleu de ses yeux, le bleu du ciel, le bleu de mon vieux pull, le bleu des casiers de mon lycée. La même couleur sous différentes formes, nuances, significations. J'avais l'habitude de me faire hypnotiser par l'azur de son regard, de me perdre dans le turquoise du firmament, de me sentir belle dans la douceur indigo de mon cardigan et de détester le bleu marin de ma prison quotidienne. Il s'avère que ces différents bleus se sont mélangés pour créer un seul événement, ma rencontre avec lui. C'était il y a des années et parfois il me semble qu'à peine hier j'étais une adolescente jeune et insouciante.
C'était la rentrée, les premiers jours de septembre, les jours étaient encore ensoleillés mais une légère brise rafraîchissait quand même les dernières chaleurs d'août. Ce n'était pas la période la plus joyeuse de mon adolescence, en faite, j'étais même assez agitée. Quand j'y repense, je plains mes parents, ils en ont vu de toutes les couleurs avec moi...
J'entamais ma dernière année à Mystic Falls, ma dernière année avant de m'en aller de ma petite ville. Si j'avais su à quel point je me trompais ce jour-là.
J'arrivai devant mon lycée, mes deux meilleures amies se jetant à mon cou instantanément.
– Doucement, vous m'étouffez, parvins-je à murmurer.
– Elena, tu nous as manqué ! s'exclamèrent-elles en parfaite synchronisation.
Je me détachai de l'emprise infernale du duo infernal plus connu sous le nom de Caroline Forbes et Bonnie Benett, mes meilleures amies depuis des lustres, remontant à si loin que je n'arrive pas à me rappeler une partie de ma vie sans elles. Elles m'avaient manqué pendant ces quelques semaines où mes parents avaient décidé de visiter les 50 états.
Nous nous étions arrêtés à la Floride, le bleu cyan de l'océan nous frappant de plein fouet si bien que mes parents n'ont pas eu la force de repartir avant la fin des vacances. Les éclats scintillants, le rire de ma mère, les vagues roulant délicatement sur le sable, chaque image était gravée dans ma tête et cet atmosphère me manquait. Mais j'étais bien contente de retrouver mes petites têtes blondes et brunes.
– Alors comment sont les 50 états de notre chère Patrie ? demanda Caroline avec un faux ton solennel.
– Je ne sais pas, on a pas dépassé la Floride !
– J'arrive pas à croire qu'on ait pas pu se voir de tout l'été sous prétexte que l'aventure familiale était plus importante alors que l'aventure familiale n'a même pas eu lieu, s'indigna la belle blonde.
– On se rattrapera avec les fêtes, assurai-je avec un petit sourire.
– Voilà l'Elena que j'aime entendre, approuva Caroline avant de nous embarquer vers l'entrée.
Les couloirs étaient remplis de bavardages insouciants, de ''Alors ton été ? On est dans la même classe encore ! Et mince j'ai Mme Sars, elle me déteste !'' et de bonjours lancés de tous les côtés. Je me frayai un chemin à travers la foule de lycéens, jetant un sourire à toutes les filles et garçons qui me saluaient énergiquement et m'appuyai avec soulagement sur mon casier quand je fus enfin sortie de la fauve aux lions.
– Une sacrée rentrée, hein ?
Je me retournai et tombai nez à nez avec Matt Donovan, star du football de Mystic Falls Highschool, briseur de cœur aux boucles blondes et yeux bleus, et pour finir mon ex petit ami mais aussi ami d'enfance. Matt était le typique exemple de l'adolescent américain, le genre de garçons que l'on trouve sur les brochures vantant la façon de vivre, celui que nos parents veulent qu'on épouse. Sourire chaleureux, maladresse adorable et une bourse assurée dans une université pour le football.
La séparation avait plutôt été difficile, Matt avait eu du mal à l'accepter mais au final on avait réussi à rester en plus ou moins bons termes. Et puis j'avais fini par apprendre que Caroline n'était pas indifférente à son charme mais il était bien trop aveugle pour le voir et elle, je cite ''ne voulait pas gâcher sa jeunesse si prometteuse pour une légère amourette qui finirait sûrement en divorce avec Matt devenant gay et s'enfuyant avec son meilleur ami depuis toujours comme pour mes parents''. Mais j'avais toujours de l'espoir pour ces deux-là, ils feraient quand même le parfait couple du bal de promo !
– Oui, j'ai du mal à me dire que c'est notre dernière au lycée.
– Autant en profiter, dit-il en se passant la main dans les cheveux. Bon, on se voit plus tard j'imagine.
Quand je parlais de plus ou moins bon termes, je parlais surtout de moins. On se parlait, on rigolait, on traînait ensemble mais au nombre minimum de trois, lui, moi et une x personne. Quand on se retrouvait tous les deux, c'était la dynamique maladroite habituelle du ''hey, ça va ? Cool, on se voit plus tard''.
Je me tournai vers mon casier avec un soupir et caressai avec nostalgie le vieux fer bleu foncé un peu cabossé de la porte. Ils allaient me manquer dans un an... Je commençai à fermer ma casier quand la porte s'ouvrit dans un grand fracas.
Intriguée comme tout le lycée, je me retournai et me stoppai net. Deux garçons, ou plutôt un garçon et un jeune homme, pénétrèrent dans l'enceinte du lycée. Et c'est un moment qui changea ma vie, un moment que je n'oublierai jamais.
Je peux revoir chaque détail : la lumière bleutée éblouissante du ciel derrière eux les enveloppant comme une sorte d'aura, la fluidité de leurs mouvements, la grâce de leurs pas, ma main encore figée sur la porte bleu marine de mon casier, les murmures étonnés autour de moi.
Le garçon marchait légèrement en retrait par rapport à l'autre, ses lèvres formaient une moue boudeuse, son front était plissé en petits ridules et son dos était légèrement voûté comme s'il ne voulait pas être là ou plutôt qu'il ne voulait pas que l'autre soit là. Ses cheveux courts bruns se dressaient sur sa tête, ses yeux vert forêt jetaient des éclairs à son compagnon. Il était mignon, rien qu'en le voyant, les mains dans son jean délavé et sa chemise brune déboutonné au niveau du cou, on savait qu'il était du genre à faire fondre le cœur des jeunes filles et était celui qu'on voulait à côté de soi sur la photo du bal.
L'autre, plus vieux à mon avis marchait d'un pas assuré, expirant la confiance en soi et un rictus sarcastique sur un visage d'ange. Il exhalait la sexualité, la sensualité, le désir. Il avait les cheveux mi-longs, noirs comme le plumage d'un corbeau, quelques mèches lui tombaient sur le front, ses lèvres charnues vous donnaient envie de les grignoter. Son t-shirt noir s'accrochait à son torse comme une seconde peau, son jean noir était si serré qu'on pouvait deviner ce qui se cachait en dessous et la veste en cuir qu'il arborait criait mauvais garçon. Contrairement à son compagnon, il n'était pas celui qu'on ramenait à ses parents, non il était le secret honteux, celui qu'on cachait sous son lit après avoir dérangé les draps, le fruit interdit, la tentation incarnée.
Mais ce qui me figea sur place ce fut ses yeux. Un azur hypnotisant, un bleu glacier qui vous happait, un regard pénétrant qui nous piège de façon à s'y perdre pour l'éternité. Il y avait un éclat noir dans son regard, dans l'azur papillonnaient des petits éclats dorés de malice, on sentait que derrière ce visage d'Apollon se terrait un démon. Ses yeux semblaient dire ''Viens si tu l'oses'' ou encore ''Tu apprécieras le trajet mais il sera très court''. Pourtant cela n'empêchait pas les filles de s'évanouir à sa vue.
Quand ils arrivèrent devant moi, l'homme aux yeux bleus me regarda, me lança un sourire charmeur et il me fit un clin d'œil avant de passer son chemin, de passer à la prochaine fille impressionnable.
Comme soudain tirée d'un envoûtement, je me secouai et retins mon grognement, le culot de ce gars ! Comme si avec un beau sourire et des yeux pareils, j'allais craquer, pff j'avais connu mieux. C'est vrai ce n'était qu'un garçon comme les autres, deux jambes, deux bras, deux mains, un torse semblant bâti comme celui d'un dieu grec, un visage angélique, un sourire à faire fondre la neige et un regard si bleu qu'il pourrait réveiller les morts..
– Bon sang, reprend toi Elena, me murmurai-je. Il faut arrêter de rêver, ce mec doit voir des filles tomber sous son charme tous les jours ! Ne lui donne pas cette satisfaction !
Je fermai mon casier un peu plus violemment que nécessaire et m'en allai vers ma première classe. Je m'installai à un bureau vide, sortis mon cahier et commença à noter scrupuleusement mon nom, l'année et cetera ! Une ombre passa à côté de moi et je levai la tête instinctivement pour voir le garçon brun à côté de moi. Et derrière lui j'aperçus par la fenêtre l'homme qui l'accompagnait. Toujours aussi illuminé dans le ciel bleu de cette journée...
Sans que je ne sache comment, il sentit que je le regardais puisqu'il se tourna et plongea ses yeux dans les miens. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire carnassier et il agita sa main comme pour dire bonjour. Et il disparut le temps que je cligne les yeux.
Et lorsque je sentis mon estomac se tordre et des papillons envahir mon ventre, je compris. J'étais sous son charme et en train de me noyer dans mes sentiments à grande vitesse...
