Point de vue de Laura.
vendredi 10 janvier 2014, 17h00.
Je cours avant que la surveillante ne referme la grille du portail. Une fois dehors, je ne tarde de suivre Clara et Serena, Naomie étant elle, déjà dans la voiture de sa mère, celle-ci toujours à l'heure, voire en avance. Nous avançons lentement, sans aucun bruit, nos pieds au contact de l'herbe humide. Quelques gouttes de pluie viennent éclabousser mon jean, atteignant des fois ma peau, mais ça ne fait que dessiner un fin sourire sur mon visage. Enfin une journée comme je les aime. Une fin de vendredi calme et surtout, avec les filles. Elles me reprochent depuis quelque temps d'être trop distante, voire de ne plus être la même. C'est blessant, certes, mais je tiens à elles et j'essaie de faire attention. Aujourd'hui, j'ai parfaitement réussi. Nous nous sommes retrouvées, toutes les quatre, Clara, Serena, Naomie et moi, comme avant. Mais ça ne lui a pas plus. Il n'a pas aimé, du tout. Voilà exactement une semaine qu'il ne cesse de menacer Sara à travers ses SMS, du moins avec moi. Depuis une semaine, je fais ce qu'il me demande à la lettre de peur qu'il n'arrive malheur à mon amie, même si ça peut me mettre dans une merde monstre. Mais aujourd'hui, j'ai décidé de ne pas me laisser faire, de faire ce dont j'ai envie, pour une fois. De ne pas mettre mes amies de côté et de lui montrer qu'il ne prendra pas le contrôle de ma vie. Mon geste est risqué, mais il ne s'est pas manifesté de la journée, ce qui me rassure.
Je lâche un soupir avant de poser mon sac à terre et de m'asseoir sur la grosse pierre humide, attendant ma mère, observant le magnifique paysage campagnard que m'offre mon collège de Fauville. Je replace une de mes nombreuses mèches rebelles derrière mon oreille avant que mon portable ne se mette à vibrer. Sûrement un de ses SMS... Il ne doit pas être content, mais c'est la première fois que je l'envoie au diable, j'ai le droit à un joker, non ? J'ai beau me répéter que je n'ai rien fait de mal, mon coeur se serre et une multitude de frisson parcourent l'intégralité de mon corps. Je me mets à lire le fameux SMS.
SMS d'un Numéro Bloqué à Laura.
17h06 ✉ Belle journée pour toi, une mauvaise pour elle. Détourne les yeux de ton nombril pour la première fois de la journée et cours jusqu'au carrefour, avant que le corps de Sara ne se retrouve sur mon capot, puis sur mon toit de voiture, avant de finir au sol.
Passe une bonne fin d'après-midi ma puce !
-A
Mes yeux affolés se lèvent en direction de Maya, que j'avais réussi à voir juste avant de passer la grille. Ses yeux sont aussi ronds que les miens, quant à Anaïs, elle ne semble plus respirer. Mes deux autres amies s'interrogent sur mon soudain comportement, je sens leurs regards sur moi, tremblante comme-ci je venais de voir un fantôme, mais je m'en contre fiche. Je n'ai plus le temps. Je remets mon téléphone dans ma poche tout en courant comme une dératée. Un passage piéton sépare mon trottoir de celui de Maya et Anaïs. Je le traverse sans même regarder, évitant de peu une voiture qui freine à temps. Mes mains sur le capot, je remarque le visage surpris de la mère Naomie. Dans peu de temps, peut-être que Sara se trouvera à ma place. Je n'ai plus le temps et continue ma course, attrapant la main d'Anaïs au passage. Je tremble et je sens sa main frêle faire de même. Alors, je décide d'accélérer et, sachant pertinemment qu'Anaïs ne me suivra pas, je lâche sa main et fonce un peu plus. Je ne prends pas la peine de m'excuser quand je pousse les gens sur le trottoir, je ne tente même plus de les éviter, au contraire de Maya qui court presque sur la route pour ne déranger personne. Je passe entre Julien et Freddie. Ils tentent de me parler, mais je ne prends pas le temps de les écouter et continue de foncer. Je vois Maya arriver à mon niveau, elle remonte finalement sur le trottoir. Elle comme moi, nous sommes paralysées par la peur. Et on finit par la voir.
Sara, traversant tranquillement, puis ce 4x4 noir, lui fonçant dessus. Voilà ce que l'on a vu : notre amie, son visage se décomposant peu à peu à cause de l'étonnement et l'incompréhension. La seconde suivante, son petit corps roule sur le capot, bien trop violemment pour qu'elle ne reste éveillée. Il continue son chemin en passant sur le toit de la voiture à une vitesse folle. Cette dernière accélérant d'autant plus. Le corps de Sara ne tombe pas, il s'effondre au sol. Regarder ce spectacle est un supplice, je ne peux m'empêcher de frémir comme jamais auparavant.
La suite est elle aussi allée très vite. Anaïs est arrivée en trombe et s'est dirigée vers le corps pâle et sans inconscient de notre amie, sans même avoir vraiment pris le temps de regarder ce qui s'est précédemment passé. J'aurais aimé être à sa place. À la vue de cette scène, je me mets subitement à crier, me rendant enfin compte des événements, avant de courir vers elles, oubliant quelque peu ma peur. Je suis suivie de très près par Maya qui court tout en hurlant. De chaudes larmes brouillent ma vue, je ne peux les contrôler, elles coulent librement sur mes joues. Je m'affaisse lourdement à côté de Sara et Anaïs, qui ne cesse elle de crier à l'aide. J'analyse le visage de mon amie, y cherchant le moindre signe de vie. Ses yeux sont clos, ses lèvres semblent prendre une tournure violette, ou peut-être est-ce juste mon imagination. La couleur de sa peau rivalise avec celle d'un cadavre. Peut-être est-ce sa fin, morte, mais toujours sublime. Le temps semble s'arrêter autour de moi, et enfin je comprends.
Quoi que l'on veuille faire, moi et les filles, on sera toujours réunies. Qu'on le veuille ou non, on sera toujoursce groupe qui devra lui faire face. Et si jamais l'une d'entre nous tente de s'en écarter, comme je viens de le faire aujourd'hui, elle le payera, ou le fera payer à une innocente, comme Sara. Je réalise soudain que je viens de tuer Sara. Elle est morte par ma faute. Je ne cesse de fixer son visage pâle et maintenant sans vie, à cause de moi, en espérant que ses yeux s'ouvrent, en vain. Je finis par remarquer que son téléphone vibre. Je sais qui c'est, je sais que c'est lui, qu'il doit savourer sa victoire et nous faire partager son moment de bonheur intense. Une rage inconnue jusque-là s'empare de mon être tout entier.
SMS d'un Numéro Bloqué à Sara.
17h10 ✉ Mes chères petites poupées, vous êtes un groupe, ne soyez pas égoïste, pensez aux autres. La mort de Sara vous fera peut-être apprendre et comprendre cette leçon...
Nuance, je vous aime mes menteuses et voyez cet accident comme une sorte de cadeau. Eh oui, voilà trois mois qu'on se connaît, vous et moi.
10 / 10 / 13, une date à jamais gravée dans mon cœur.
-A
